CHAPITRE IX
NURELLIYA
Contraste inatteadu. — La zone torride et la zone tempérée.
— Une audacieuse voie ferrée. — Plantationsde thé et de café.
— Un chemin en lacet. — Du feu et des couvertures. — La cité du haut plateau. — Un sanatorium. — Sir Samuel Baker. — Les chasseurs d'éléphants. — Un bassin lacustre.
— Un coin de l'Ecosse. — Climat de Nurelliya. — Le lac Gregory. — Une gorge des Pyrénées. — La limite de la mousson. — Le pic de Hakgalla. — Un jardin d'essai.
De tous les contrastes que m'ont procurés les voyages, il n'en est guère de plus inattendu que celui que j'ai éprouvé en allant de Kandy à Nurelliya. En moins d'une demi-jotirnéc, j'ai passé du tropique au septentrion, d'une serre chaude aune vallée des Alpes. Ce violent contraste est dû à la différence d'allilude. Nurelliya esta une élévation de 1,900 mètres au-dessus du niveau de la mer, de 1 ,400 mètres au-dessus de Kandy. On franchit
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1,100 mètres en chemin de fer, 300 mètres «n carriole, et il ne faut pas plus de six heures de voyage pour échanger le climat du septième degré de latitude nord contre celui du cinquantième degré. Je ne pense pas que sur aucun autre point du globe il soit possible de passer aussi facilement et aussi rapidement de la zone torride à la zone tempérée.
La voie ferrée est achevée aujourd'hui jusqu'à Nanu-Oya, à 1,600 mètres d'altitude. On peut dire que si le chemin de fer de Colombo à Kandy est un coup d'audace, celui de Kandy à Nanu- Oya est un défi. Ce ne sont que courbes, plans inchnés, tranchées, tunnels, viaducs, corniches vertigineuses, et quand on sait qu'en plus d'un endroit se sont produits des éboulements qui ont interrompu le trafic pendant plusieurs mois, on ne peut se défendre d'un certain malaise, et on éprouve un véritable soulagement après chaque mauvais pas.
Presque tous les chemins de fer de montagne que j'ai parcourus en Europe, en Amérique, en Afrique, et dernièrement à Java, sont de petite
section; ici la voie est de grande section, et des trains lourdement chargés, attelés à chaque bout de puissantes machines, parcourent journellemeiit en douze heures, à travers les plus formidables obstacles, le trajet de Colombo à Nanu-Oya, en sorte que le voyageur parti le matin des plages brûlantes deTocéan Indien peut éprouver le soir l'illusion de se trouver dans les fraîches montagnes de l'Ecosse ou du Tyrol.
Il parait que ce brusque changement de climat n'est pas sans danger, et que de graves accidents en sont souvent le résultat. C'est au cours de ce voyage que, pour la première fois depuis plusieurs mois, j'ai éprouvé une réelle sensation de froid.
Ce qu'il y a de plus intéressant à observer dans cette région montagneuse, ce sont les plantations de thé, de café et de quinquina, dont la culture n'est possible, ici comme à Java, qu'à une altitude assez élevée. Les plantations de café, qui autrefois florissaient dans ce district, ont été presque entièrement détruites par l'invasion d'une maladie dont on a vainement essayé d'enrayer les
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progrès; aussi les arbustes à thé ont-ils remplacé presque partout le caféier; le thé est devenu, dans ces dernières années, la plus importante culture de Geylan. Les planteurs de Java, mieux avisés, ont substitué au caféier d'Arabie, qui n'est qu'un arbuste chétif, le vigoureux caféier de Libéria, qui atteint la taille d'un arbre, et sur lequel la maladie n'a point de prise.
A Nanu-Oya, où s'arrête la voie ferrée, on trouve la voiture publique, et le voyage s'achève par un pittoresque chemin en lacet où circulent de nombreux chars à bœufs qui ^e garent au son du cor qu'embouche le postillon. Au bout du voyage on trouve un confortable hôtel anglais où, dans le salon de lecture, flambe sous la cheminée un gai feu de bois. Dans les chambres à coucher les lits sont garnis d'une double couverture de laine dont la vue cause un inexprimable plaisir au voyageur né sous le ciel du nord.
Nuara-EUiya, ou, par abréviation, Nurelliya, dont le nom signifie, en cinghalais, la a cité du
haut plateau» y est la troisième résidence officielle du gouverneur général. Cette cité n'est qu'un groupe de bungalows dont l'existence ne remonte pas à un demi-siècle. Le D' Davy, qui visita ce haut plateau en 1819 (1), le décrit comme un pays absolument désert, n'ayant d'autres habitants que l'éléphant et la panthère. Si les anciens monarques de Kandy ont connu cette partie de leur royaume, ils devaient la considérer comme inhabitable à cause du froid. Mais les maîtres actuels de l'île aiment à se retremper dans ce climat qui leur rappelle celui du pays natal, et NurelUya est devenue, depuis l'achèvement du chemin de fer, le plus fameux sanatorium de l'Inde.
Cette localité doit son existence à sir Samuel Baker. En 1853, celui qui devait plus tard illustrer son nom dans l'histoire des découvertes de FAfrique centrale vint se fixer dans ce désert, avec l'intention d'y fonder un grand établisse^ ment agricole; si sa tentative échoua, elle eut, du moins, cet heureux résultat que le hardi pionnier
(i) An aecount ofthe interior of Ceylon.
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consigna ses récits de voyage et de chasse dans deux volumes charmants qui ont fait la réputation et la fortune de Nurelliya (1). Si le célèbre explorateur pouvait revenir dans la a cité du haut plateau )> , il ne serait pas peu surpris de voir le grand nombre d'élégantes habitations, de cottages et de villas qui s'élèvent aujourd'hui aux lieux mêmes oii il chassait l'éléphant. Ce ne sont point des bungalows comme dans les terres basses, mais de vraies maisons en pierre, dont les cheminées qui fument sont, aux yeux des Anglais, ces fanatiques du home, le plus délicieux élément du paysage.
Peut-être n'est-ce point l'avis de l'éléphant, que la poussée delà civilisation n'a pu encore déloger de son repaire favori. Certes, on ne le voit guère rôder dans les jardins de l'hôtel ou sur les chemins du voisinage; mais, sous la conduite d*un bon guide, il ne faut pas aller bien loin pour en découvrir les traces, et fréquemment desexpédilions s'organisent dans le but de lui donner la
(i) Eight years in Ceylon. — Ri/les and honnd in Cey-
chasse. Journellement je voyais partir de Thôtel, enbreak, deux jeunes Nemrod, armésde fusilsde gros calibre^ et s'en allant à la découverte d'une troupe d'éléphants dont ils avaient vu les traces et qu'ils poursuivaient depuis plusieurs jours à travers les bois.
N'est-il pas étrange que ce soit précisément dans la région la plus éloignée et la plus froide de Tile que se plaisent de préférence ces animaux originaires des plus chaudes contrées de l'Asie et de l'Afrique? J'ai éprouvé le mémeétonnementà Java, en rencontrant sur les plus hautes montagnes les traces du tigre et du rhinocéros. De même que le tigre de Java poursuit le gibier qui abonde dans les forêts des hautes altitudes, il est probable que c'est une question de nourriture qui attire l'éléphant vers ces lieux élevés, où il trouve de magnifiques pâturages, et où il est moins pourchassé par l'homme. L'éléphant supporte d'ailleurs mieux le froid qu'on ne pourrait le croire : neletrouve-t-onpas eu troupes nombreuses dans certaines régions de l'Afrique australe dont le climat est plus rigoureux que celui de Nurelliya?
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Comment s'étonner alors que ses ancêtres des temps géologiques aient vécu dans nos pays tempérés?
C'est aussi un préjugé de croire que l'éléphant évite les régions inégales^ ravinées, entrecoupées de roches au milieu desquelles il est difficile de se mouvoir, et qu'il recherche de préférence les plaines unies. Il peut en être ainsi enAfrique, où il trouve dans la plaine sa nourriture favorite, le mimosa; mais à Ceylan il en va tout autrement : là l'éléphant se plaît dans les régions les plus accidentées et les plus difficiles; il erre au milieu des montagnes et des rochers avec une agilité dont on ne le croirait pas capable si des chasseurs tels que Samuel Baker ne l'avaient constaté de leurs yeux. Les éléphants affectionnent tellement les régions rocheuses et inégales, que, lorsque les ruines d'une montagne se rencontrent par fragments au milieu des jungles, c'est précisément en cet endroit qu'ils se réuniront, au milieu des roches accumulées autour du troupeau. Rien de plus surprenant que la dextérité avec laquelle les éléphants savent franchir un terrain qu'un homme
ne passera qu'avec peine. Baker a rencontré, aux .environs de Nurelliya, des traces non suspectes d'éléphants^ en des endroits où il n'eût pas cru possible qu'un animal aussi masçif pût s'aventurer . Sur les flancs escarpés de montagnes couvertes de jungles,: où l'homme ne peut s'avancer qu'en s'accrochanl aux; broussailles; Péléphant poursuit sa course irrésfistible. Soit qu'il descende ouqu-il gravisse ces pentes raides, il décrit toujours des zigzags, pour diipinuer l'inclinaison du sol. Sous le jpoids éûorme de son corps, son large pied aux orteils aigus et cornus coupe le terrain à chaque pas et forme une série de degrés, et il arrive; ainsià gravir les •parois ; les plus ardues. -Dans l'épaisseur de ;la jungle, où il ne peut voir âdeux pias devant lui, sa trompe, par la combi; naison des sens de l'odorat et du toucher, Paver-tit des obstacles et des dangers cachés, et l'adresse avec laquelle il se fraye un passage . au miliea des plus ' inextricables fourrés *; est merveil: «leuse.;. ,. ■ ^: :.,; ■:'., -p.- ; r- : -, ; ,• ; î Nurelliya estun bassin lacustre d'une lieue de .longueur, de trois lieues: de •circonférence,, situé
ce
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au fond d'un amphithéâtre de montagnes qui sont les plus hautes de l'île, mais qui, en raison de la grande altitude de la plaine, paraissent être des collines de médiocre élévation. 11 en résulte que le paysage est sans grandeur. Nurelliya passerait en Europe pour un site assez ordinaire, et ne pourrait souffrir aucune comparaison avec les hautes vallées de l'Engadine et du Tyrol. Mais ce qui en fait le charme, c'est qu'on y trouve comme un coin de l'Ecosse sous, le ciel de Ceyian, et l'on comprend l'enthousiasme des chasseurs d'éléphants lorsqu'ils découvrirent cette belle plaine herbeuse qui leur rappelait celles de leur pays natal.
Sûr Edward Barner, qui était alors gouverneur général, fut lui-même si ravi de l'aspect de la vallée, qu'il s'y construisit un chalet connu aujourd'hui sous le nom de Barner s Hall. Pour le colon anémié par le débilitant climat des terres basses, quelle délicieuse jouissance de pouvoir se chauffer devant la flamme claire d'un fende cheminée, de se couvrir de chauds vêtements de laine, de sentir la fratcheur des draps de lit en se
couchant! Ces contrastes ne forment-ils pas le principal charme de la vie?
Ainsi s'explique la vogue de Nurelliya, dont le nom se trouve dans toutes les bouches, d'un bout à l'autre de Ceyian. 11 faut, toutefois, faire la part des habiles réclames qui ont contribué à cette réputation un peu surfaite. Ce que ces réclames ne disent point, c'est que la saison des pluies, qui ne dure que six mois dans le reste de l'ile, dure presque toute l'année à Nurelliya. Pendant les trois jours que j'y ai séjourné, le temps se gâtait régulièrement vers le milieu du jour, et c'était, jusqu'à la nuit, une pluie froide, tombant par paquets, qui me tenait bloqué à l'hôtel pendant la plus grande partie de la journée. Comprenez-vous ce qu'il y a de souverainement mélancolique dans une glaciale pluie tropicale? 11 est inadmissible que ce climat humide et froid, avec ses brusques écarts de température, ne soit éminemment nuisible aux constitutions délicates. Les matinées, heureusement, étaient fort belles, et me rappelaient les Alpes aux premières heures du jour.
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A deux lieues à l'est de Nurelliya^ s'élève la montagne de Hakgalla, l'objet le plus saillant du paysage. Tout de suite cette montagne m'a fasciné par ses formes âpres et abruptes, et je me suis dirigé vers elle par une belle route carrossable. Je suis arrivé bientôt devant le solitaire lac Gregory , qui brille comme une glace enchâssée dans un cadre de verdure; j'ai contourné ce lac, aussi romantique que les lochs de l'Ecosse ; j'ai salué la vieille ferme fondée par sir Samuel Baker, dont les bâtiments sont conservés comme des reliques, puis je me suis engagé dans la gorge ombreuse qui s'ouvre au bout du lac, toute pleine de la fraîcheur des forêts et du bruit des torrents et des cascades. On se croirait au cœur des Pyrénées. Cette gorge débouche, après une longue descente, en face du pic de Hakgalla, dont le nom signifie le « rocher de fer » . C'est une formidable muraille verticale, dressant à plus de deux mille mètres ses hardies dentelures de cathédrale gothique.
Du haut du plateau qui sert de base au roc géant, on plane à vol d'oiseau sur l'immense
massif montagneux du district d'Uva : c'est un chaos de pics et de contreforts, de gorges et de vallées, oîi le vert tendre des rizières contraste avec le vert sombre des forêts, et sur lequel flamboie presque éternellement le soleil des tropiques. Car, par un curieux phénomène météorologique, pendant que la mousson du sud-ouest afflige Nurelliya de pluies et de brouillards qui voilent la face du soleil, il ne tombe pas une goutte de pluie dans la région située de l'autre côté de Hakgalla.
Le voyageur qui arrive de Nurelliya tout trempé et crotté est fort surpris, lorsqu'il arrive au pied du pic, de trouver subitement une route poudreuse, un ciel bleu et un flamboyant soleil, comme par un lever de rideau inattendu . L'énorme rocher semble, suivant l'expression de sir Samuel Baker, commander aux vents et à la tempête : les chevauchées de nuages, en se heurtant contre la grande muraille, s'accumulent et flottent impuissantes autour des pitons escarpés, les brumes descendent vaincues dans la sombre gorge, et le brillant soleil qui surgit de rorient
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projette un perpétuel arc-en-eiel sur le voile de vapeurs aqueuses qui flottent au fond du ravin ; cet arc-en-ciel forme un cercle complet; il marque la limite de la mousson^ il sépare le pays du soleil du pays de la pluie, le calme de la tempête ; chaque année il parait avec la mousson et digpa-* rait avec elle.
Je vous jure que c'est inexprimablement beau.
C'est au seuil de la région ensoleillée, au pied du roc géant, à seize cent quarante«cinq mètres d'altitude, que se trouve le jardin d'essai de Hakgalla, une des succursales du jardin de PeredU nya. On y poursuit l'acclimatation des plantes des hautes altitudes tropicales et de celles des régions tempérées des différentes parties du monde : les arbres fruitiers de l'Europe y croissent à côté de l'eucalyptus d' Australie, de l'araucaria du Chili, du cyprès du Japon, du cèdre de Tasmanie, du pin de l'Himalaya, de la fougère arborescente de la Nouvelle-Zélande, du bananier d'Abyssinie. Toutes les fleurs de nos jardins d'Europe s'épanouissent dans ce parc anglais où les
éléphants des jungles voisines viennent parfois commettre d'affreux dégâts. Des singes wandura, dont le cri ressemble à un aboiement, s'y donnent également rendez-vous.