‹ Un séjour dans l'ile de CeylanChapitre 15 sur 34 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Une des terres classiques du globe. — La densité de Tancienne population de Ceyian. — La ville morte. — La Rome du monde bouddhique. — Causes de l'oubli de celte ville. — Gomment elle fut retrouvée. — Le Mahawanso, — Le Champollion de Geylan. — Les chroniques cinghalaises. — Emplacement d'Aourddhapura. — État actuel de la ville.

Parmi tant de voyageurs qu'attire chaque année l'île de Ceyian, ce joyau de la mer des Indes, combien peu se doutent qu'ils foulent une terre de très vieille noblesse, pouvant figurer, comme Rome et la Grèce, au nombre des terres classiques du globe! Combien peu se doutent qu'au cœur de ce morceau de l'Inde, dans des solitudes inviolées^ se trouvent des villes abandonnées, qui n'ont été vues que par un tout petit nombre d'Européens ! Les monuments grandioses qu'on y a découverts^ vestiges muets

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d'ancienaes civilisations, attestent que cette île, aujourd'hui en grande partie déserte, a dû nourrir, dans des temps reculés, une population très dense. Ceylan, dont le territoire de 64,000 kilomètres carrés dépasse oelui de la Belgique et de la Hollande réunies, est relativement peu peuplée, si on la compare à File de Java, la contrée la plus peuplée du globe : elle ne compte, en effet, que trois millions d'habilants, tandis que Java, pour un territoire à peu près double, n'en compte pas moins de vingt-ciuq millions; mais il n'est pas téméraire d'afiBrmer que Ceylan fut autrefois plus peuplée encore que Java, si l'on en juge par l'étendue de ses anciennes villes et par les proportions de ses monuments. H y a, dans les parties reculées de Fîle, des ouvrages aussi gigantesques que les pyramides d'Egypte, et, pour les édifier, il a fallu des millions de bras.

Anurâdfaapura est une ville morte dont le nom a persisté à travers les siècles, avec sa saveur antique et sa troublante résonance. Cette ville, la plus vieille peut-être de Ceylan, est celle

que Ptolémée nomme Anurogrammum Regium, celle dont les anciens voyageurs chinois parlent avec admiration. Elle avait des milliers de temples et de palais, comme l'attestent les débris ensevelis au milieu des forêts qui depuis des siècles ont envahi les plaines centrales , jadis cultivées. C'était la ville sainte, la Rome du mondebouddhique, où de tout temps affluèrent les pèlerins. Pour comprendre comment cette ville, qui dépassait en étendue nos plus vastes métropoles modernes, Paris, Londres, New-York, a pu tomber dans Toubli le plus profond, il suffit de se rappeler que telle fut la destinée de tant d'autres monuments d'anciennes civilisations, dispersés aux quatre coins du monde. Les ruines de la Mésopotamie et celles de la Susiane n'ont été révélées que de nos jours ; celles de Java ne furent découvertes que deux siècles après l'établissement des Hollandais aux Indes. N'est-ce pas à une époque récente qu'au cœur même de l'Italie fut découvert le temple de Paestum? Quoi d'étonnant donc que l'ancienne capitale de Ceylao, perdue au sein de jungles épaisses, n'ait été re-

trouvée que dans ces derniers temps? On savait vaguement qu'une grande ville avait existé dans le nord de l'île, mais on en avait oublié jusqu'à l'emplacement.

On pourrait croire que lorsque Ceylan tomba entre les mains de nations européennes, le mystère qui enveloppait la ville morte dût être bientôt dissipé ; mais pendant trois siècles l'intérieur de l'île demeura inconnu aussi bien des Hollandais que des Portugais. Les Hollandais, peuple mercantile, n'avaient que quelques comptoirs sur différents points du littoral, mais ils ne se souciaient point de conquérir des montagnes et des forêts. Quand vinrent les Anglais, en 1795, les rois de Kandy continuèrent la politique qu'ils n'avaient cessé de pratiquer à l'égard des Européens : ils leur fermèrent autant que possible l'intérieur de leur pays, qui était, pour ainsi dire, inaccessible à raison de l'absence complète de routes : les indigènes seuls pouvaient s'aventurer par les étroits sentiers qu'ils frayaient au sein des jungles.

Le premier Européen qui vit Anurâdhapura

fut l'Anglais Knox : ayant réussi à s'échapper de Kandy^ où le radja Singha lui avait infligé vingt années de captivité, de 1659 à 1679, il erra par les sentiers de la forêt qui le menèrent en face des ruines merveilleuses; mais quand il fut rendu à la civilisation, son récit, publié sous le règne de Charles II, passa pour un roman (1). Ce ne fut que deux siècles plus tard, en 1833^ que le lieutenant Skinner, chargé d'étudier l'établissement de voies de communication, retrouva la ville oubliée.

Par une coïncidence vraiment providentielle, on a pu reconstituer le lointain passé d'Anurâdhapura dans le temps même où elle fut retrouvée. Le peuple cinghalais, à la différence des Hindous et des Javanais, possède des annales d'une parfaite authenticité, qui relatent son histoire depuis son établissement dans l'île de Ceylan jusqu'en 1758. Le recueil qui contient ces annales est connu sous le nom de Mahawanso, c*est-à-dire

{{) An historical relation of the island of Ceylon in the East IndieSf by Robert Knox, a captive there for nearly tiventy year^. Londres, 1681.

(( Généalogie des grands » . Commencées en 460 après Jésus-Christ par un prêtre bouddhiste, et poursuivies dans la suite des siècles jusqu'à la conquête anglaise, ces vieilles chroniques racontent chaque règne depuis le débarquement des Cinghalais sous la conduite de Wijeyo, en 503 avant Jésus-Christ. Or, le Mahawanso était écrit en vers, dans la langue pâli, et si les prêtres, dans les derniers siècles, en connaissaient encore l'existence, les plus savants d'entre eux n'en pouvaient plus pénétrer le sens. Ce qui en rendait le texte obscur, c'étaient les élisions, les omissions, les licences dues aux exigences de la métrique et du rythme. Aussi les anciens auteurs avaient-ils l'habitude de joindre à leurs compositions poétiques un tika, ou commentaire, qui contenait une version littérale du texte mystique et donnait la clef des passages les plus obscurs. On savait qu'il existait un tika à côté du Mahawanso; mais le commentaire était tombé dans le même oubli que le texte original, si bien que : le Mahawanso, le plus ancien livre bouddhique, était un livre fermé.

Ceylan eut alors son Cbampollion. C'était en 1826. M. George Turnour, fonctionnaire du service civil y né à Ceylan, possédait à fond les langues indigènes; s'étant insinué dans l'intimité des prêtres bouddhistes, il découvrit avec leur assistance le fameux tika parmi d'antiques manuscrits conservés dans un temple fondé cent trente ans avant Jésus-Christ. A l'aide de ce précieux document, il parvint à déchiffrer le livre mystérieux où dormaient, depuis tant de siècles, des annales dont l'authenticité ne peut être mise en doute, et dont la première partie fut écrite sous le règne de Dhatu Sena, de 459 à 477, dans la langue parlée à cette époque à la cour d'Anuràdhapura (1). Grâce à l'érudition et à la persévérance de Turnour^ l'histoire d'Anurâdhapura est aussi connue aujourd'hui que celle de l'ancienne Egypte. On sait qu'elle fut fondée par le prince Anurâdha, qu'elle fut la capitale du royaume de 437 avant Jésus-Christ à 729 après Jésus-Christ, et que, pendantprès de douze siècles,

(1) Turnour's Mahawanso, Introduction, vol. I, p. ii. ^ Tennbnt, Ceylon, vol. I, p. 314.

quatre-vingt-dix rois réguèrent daus ses murs, dont la généalogie et les faits et gestes ont été très minutieusement transmis par les prêtres. Quoiqu'il soit bien certain qu'Anurâdhapura doive son nom à son fondateur, il est assez curieux que, lorsqu'on décompose ce nom, — Anurâdhapura, — on trouve « la ville des quatre* vingt-dix rois » •

Le Mahawanso n'est pas le seul recueil des chroniques cinghalaises. 11 en existe d'autres, lels que le Rajavali et le Rajaratnacari, qui assignent à Anuradfaapura une antiquité plus reculée que l'introduction du bouddhisme à Ceylan (1). Il est certain que l'emplacement de la ville a dû être choisi non à cause du site, qui n'offre aucun avantage, mais à cause du voisinage de la montagne sainte de Mihintalé, vénérée déjà par les prédécesseurs de Bouddha (2). La plaine qu'elle occupe devait avoir un caractère sacré bien avant la fondation de la ville, car les vieilles chroniques rapportent que lorsque le

(1) Rajaratnacari, p. 2.

(2) FoRBES, Eleven yeart in Ceylon, t. I» chap. x, p. 207.

premier Bouddha de Père actuelle la visita, îlla trouva déjà consacrée par les Bouddhas d'une ère antérieure et par les anciens rites religieux des précédentes générations.

Le gouvernement de la colonie n'a entrepris que réceinment d'exhumer Anurâdhapura de la couche de terre, de plusieurs mètres d'épaisseur, sbùs laquelle elle est enfouie depuis des siècles. Elle est encore si peu connue, que j'ai rencontré plus d'un Européen établi depuis nombre d'années à Ceylan, qui n'en avait jamais entendu parler. On ne s'en étonnera point si l'on songe qu'elle est située dans la région la plus délaissée de Tile, éloignée des chemins battus, isolée, perdue, inhabitée, : et tellement insalubre que ce n'est pas toujours impunément qu'on la visite, comme j'ai pu le constater à mes dépens. On doit présumer, pourtant, qu'autrefois le pays devait être parfaitement' sain, sinon l'on ne comprendrait point qu'une capitale ait' pu y surgir. Mais un jour, à . la suite de quelque . grand désastre, les lacs artificiels, créés ,par les rois cinghalais, rompirent leurs digues, et. les eaux convertirent le

UNE VILLE MORTE Ilâ

pays en marais et jungles. Et depuis lors le jardin de Ceylan est devenu un désert, dont les rares habitants crèvent de la malaria. Peut-être ne serait-il pas impossible de rendre à Anurâdhapura la fertilité et la salubrité d'autrefois, en lui restituant ses anciens lacs artificiels, en desséchant les marais^ en défrichant les jungles^ comme les Hollandais l'ont fait à Batavia, naguère le tt cimetière des Européens » , aujourd'hui l'une des métropoles les plus saines des tropiques.

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