CHAPITRE XII
De Matalé à Aauràdhapura. — Le c Royal Mail Goach * . -^ Nos compagnons de voyage. — Les chevaux de la malleposte. — Le maréchal ferrant. — Aspect de la route. — Les éléphants solitaires. — La jungle. — Pauvreté des villageois. — Les coolies.
Kandy, résidence des rois de Geylan avant la conquête anglaise^ est le meilleur point de départ d'un voyage à Anuràdhapura. Les chemins de fer qui sillonnent les provinces méridionales de Ceylan envahiront un jour le nord de l'île; mais actuellement ils s'arrêtent à Matalé. De Matalé à Anuràdhapura la distance est de cent treize kilomètres. Un omnibus postal, quis'iatitule pompeusement a Royal Mail Goach » , fait journellement ce voyage en douze heures, avec di35L relais. On part au lever du jour pour arriver
an coucher du soleil, ce qui a lieu régulièrement vers six heures dans cette île sî voisine de Téquateur. Le <c Royal Mail Coach » est un primitif char à bancs construit par des carrossiers cinghalais. Comme nous sommes en pays chaud^ il n'y a naturellement pas d'intérieur proprement dit : une simple tente abritant deux banquettes, un siège pour le cocher, et voilà l'omnibus postal. Or, comme il est de principe qu'un omnibus ne peut jamais s'emplir, on y entasse une douzaine de voyageurs, bien qu'à première vue la voiture ne semble pouvoir en loger plus de six. Les deux banquettes intérieures, àpeine assez longues pour admettre chacune deux personnes, en reçoivent trois, et on loge le reste à côté du cocher, sur le marchepied, partout où il y a quelques pouces d'espace. Sur le siège du cocher, qui est la place privilégiée, trônent deux fonctionnaires anglais, un agent du gouvernement et un ingénieur; n'ayant aucun titre à trôner si haut, je me trouve relégué dans l'intérieur, où je voyage côte à côte avec des indigènes de toutes les couleurs : Maures^ Cinghalais et Tamils, affligés, les uns
d'ulcères^ les autres de maladies de la peau. Les Tamils se reconnaissent à la tache blanche qu'ils portent au front, signe de leur caste; il y a aussi un Indien de Madras, qui n'a pour tout vêtement qu'un pagne noué autour des reins, et dont la peau a absolument la teinte du chocolat. Comme les gens de couleur ne payent que demi-place, le coche en est toujours rempli, et c'est pour l'Européen une occasion superbe de se rassasier les yeux de couleur locale et les narines d'odeurs sut generis auxquelles il finit par s'accoutumer. Une particularité à laquelle il s'accoutume plus difficilement, c'est le traitement barbare que les Cinghalais infligent aux chevaux. Ils attellent à la malle-poste des chevaux qui n'ont pas subi le moindre dressage préalable, et pour les obliger à tirer la machine, il n'est point de tourment qu'ils ne leur fassent soufiTrir; comme les pauvres bêtes ne comprennent rien aux cris et aux coups de fouet, des gamins leur tirent les jambes de devant avec des cordes, pendant que d'autres les rouent de coups de bâton sur les jambes de derrière; si cela ne suffit pas, on
leur introduit des crocliets dans les naseaux, on leur tire les oreilles qu'on attache à des bâtons, ou bien, comme dernière ressource, on leur promène sous le ventre une torche enflammée. A chaque relais, ce sont des luttes homériques entre les Cinghalais et des chevaux h demi sauvages qui se refusent obstinément à se laisser atteler; une fois attelés, les chevaux essayent régulièrement de précipiter voiture et voyageurs dans le fossé; et quand enfin, épuisés, ils comprennent qu'une plus longue résistance est inutile, ils se lancent subitement dans un galop échevelé au milieu d'un rouge nuage de poussière. On comprend les relards qu'entraînent de pareilles scènes qui se renouvellent régulièrement de onze en onze milles, longueur ordinaire de l'étape qu'on franchit en une heure.
Une autre cause de retard, c'est la singulière habitude des Cinghalais de ferrer les chevaux en cours de route, ce qui prend un quart d'heure à chaque relais : avant de les atteler, on livre les chevaux aux mains du maréchal ferrant, qui exécute son travail en plein air, sous les yeux
des voyageurs; et, comme il est impossible d'attacher un maréchal ferrant à tous les relais, celui-ci fait partie du personnel de la malleposte et voyage avec elle, debout sur le marchepied, muni de son enclume et de son marteau.
Si les moyens de locomotion sont primitifs dans les provinces peu fréquentées de Pile de Ceylan, en revanche, les routes sont aussi parfaitement entretenues que dans l'intérieur de Java : voitures abominables, excellentes routes, à Finverse de ce que j'ai vu dans les colonies anglaises de l'Afrique australe, où de magnifiques attelages courent sur des routes infernales. Ce qui donne à ces routes de Ceylan un aspect particulier, c'est la teinte du sol, toujours d'un beau rouge brique, dû à la présence du fer. Ce rouge contraste avec le vert vigoureux des rideaux de palmiers, d'aréquiers, de tamariniers, de tulipiers, d'acacias, qui réjouissent l'œil pendant les premières étapes à travers un pays accidenté se rattachant aux provinces montagneuses du sud de File; mais plus loin on aborde les immenses
plaines basses des provinces du nord, où la route court inflexiblement en ligne droite à travers la jungle qu'habitent le léopard et l'éléphant.
Autrefoii, il arrivait souvent qu'un éléphant solitaire sortait brusquement de la jungle et fondait sur les voyageurs; en vue de ces dangereuses rencontres, la forêt a été éclaircie des deux côtés sur un espace égal à la largeur de la route : de cette façon, une attaque à Fimproviste n'est plus à craindre, car on peut mieux apercevoir de loin les hôtes de la jungle. On pourrait croire qu'un aussi gros animal que l'éléphant est visible à grande distance; mais dans la jungle la couleur de sa peau se marie si bien avec la nuance du bois mort et des feuilles desséchées, ses lourdes jambes simulent si parfaitement des troncs ou des branches d'arbres, qu'il faut un œil très exercé pour le discerner. Les solitaires sont de vieux éléphants que leur caractère vicieux a fait exclure du troupeau, et que la solitude rend féroces. On m'a assuré qu'ils craignent les chevaux et n'osent point s'attaquer à un cavalier. Aussi les colons ne parcourent-ils qu'à cheval les
sentiers qui pénètrent dans les profondeurs de la jungle.
Cette jungle, repaire des fauves et laboratoire des fièvres, s'étend à perte de vue dans sa souveraine monotonie, dans sa majestueuse tristesse, et les étapes succèdent aux étapes sans autre diversion que les hameaux très pauvres, aux frêles huttes d'argile couvertes de chaume, qu'on trouve à chaque relais de poste. Les villageois sont si misérables, que lorsqu'on cherche sous la véranda de leurs habitations un refuge contre les ardeurs du soleil, on n'y trouve d'autre siège que ces caisses d'huile de pétrole du Caucase, que la Russie expédie jusqu'au bout du monde. Ce pays, si fertile, et si peuplé sous les anciens rois de Ceylan, s'est changé en un désert, et l'on y parcourt des lieues sans y rencontrer un être vivant. Sur le fil du télégraphe perchent des perroquets, des perruches qui semblent les seuls habitants de cette contrée dépeuplée. Ça et là, aussi, nous traversons des nuées de papillons d'une incomparable richesse de couleurs, qui nous frôlent le visage au pas-
sage, aussi serrés que des nuées de sauterelles. De loin en loin nous rencontrons une troupe de coolies qui se rendent dans les plantations du sud de l'île : ce sont des Tamils venus de la côte de Coromandel ou du Malabar; leur voyage leur est payé par les planteurs à raison d'une roupie et demie; leur traversée ne leur coûte qu'un quart de roupie; ils débarquent à Manaar et font cet énorme voyage à pied, sans le moin-' dre bagage, pour gagner le misérable salaire de trente-cinq cents par jour.