‹ Un séjour dans l'ile de CeylanChapitre 17 sur 34 · CHAPITRE Xni · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xni

ANURADHAPURA

Le restbouse. — Un climat brûlant. — La Babylone des tropiques. — Où est la ville? — La destinée des enopires. — La province nord-cenlrale. — L'agent du gouvernement. — Un archéologue. — Un attelage primitif. — Un chaos de pierres taillées.

Quand, après douze heures de voiture, sous un soleil d'enfer, on descend, brisé, au resthouse que le gouvernement a établi à Anurâdhapura, on oublie en un instant toutes les fatigues du voyage. Ce resthouse est situé au milieu d'un pare tropical; j'y suis arrivé à l'heure oîi la poésie des soirs donnait un charme in6ni à ce jardin de rêve, et j'ai éprouvé un indicible sentiment de délassement lorsqu'on m'a introduit dans une chambre ouverte à tous les courants d'air, et pourvue d'une toiture en bois si îngé-

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oieusement construite, que, sans laisser pénétrer la pluie, elle laisse entrer la brise, et avec elle les oiseaux, les chauves-souris, les fourmis ailées et les moustiques; des hirondelles y font leur nid, et cet intérieur, qui vous donne l'illusion du plein air, est constamment sillonné du vol de toutes sortes de représentants de la gent ailée. Heureusement, d'excellentes moustiquaires vous défendent contre l'ennemi. Toutes ces dispositions sont prises eti vue d'un climat exceptionnellement brûlant, car Anuràdhapura se trouve dans la région la plus chaude de Ceylan, sous la même latitude que l'Inde méridionale, dans une plaine paludéenne, à la faible altitude de quatrevingt-dix mètres au-dessus du niveau de la mer.

Ayant pris possession de ma nouvelle demeure, je voulus, avant qu'il fit nuit, jeter un coup d'œil sur la ville; mais j'eus beau la chercher, je n'en aperçus aucune trace : au sortir du resthouse, je ne voyais tout autour de moi que de la verdure, des arbres et des jardins, et encore des jardins, des arbres et de la verdure. Et pourtant, j'étais

au cœur d'Anurâdhapura : la forêt vierge, c'est la ville^ ou plutôt la foret vierge occupe ce qui fut la ville. Vous la cherchez, la Babylone des tropiques? Vous y êtes. Ces verdoyantes montagnes de forme conique, que vous apercevez dans mainte direction, et que vous prenez pour des éminences naturelles, ce sont de prodigieux monuments artificiels, dont les matériaux se cachent sous une orgie de végétation. Ces hautes herbes y sous lesquelles se glissent les serpents, croissent à l'endroit même où il y eut une rue à circulation intense. Si d'aventure vous rencontrez une de ces majestueuses idoles de pierre devant lesquelles se courbèrent d'innombrables générations, vous lui trouverez le même œil impassible dont elle contemplait les adorateurs couchés depuis deux mille ans dans la poussière. Puis, la nuit venue, s'élèvent, dans le drame des ténèbres, la plainte sinistre du hibou qui perche sur les murs écroulés des temples et des palais, et le hurlement du chacal, de l'ours, du léopard qui rôdent autour des ruines, sans que les millions d'hommes qui vécurent et moururent dans

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ce coia oublié de Tile eochantée leur aient laissé on os à ronger.

Est-ce donc là, ô néant des choses humaines, la destinée ultime des villes et des empires? Que reste-t-il de la cité géante dont les murs mesuraient cent kilomètres de circuit? Un nom sonore, et quelques monuments rongés, pendant on nombre incalculable d'années, par la force imperceptible, mais continue, de la végétation équatoriale. Elle brilla d'une splendeur inouïe, mais sa gloire s'est dissipée comme un songe. Un jour elle fut anéantie, nul ne sait comment ni en quelle année. Parmi les habitants qui se pressaient dans son enceinte immense et dont le sort est resté à jamais inconnu, nul n'a dit comment la ville et le peuple qui la fonda s'endormirent sous l'aile de la mort et disparurent de la face de la terre. Nos grandes cités modernes sont-elles destinées à disparaître de même sans laisser de traces? Nous qui nous vantons d'être à Tapogée de la civilisation, serions-nous, en effet, des peuples chétifs et impuissants? Comment en pourrait-on douter si l'on songe qu'en

comparaison de Pancienne capitale de Ceylan, nos Babylones modernes ne sont que des villages? Quelle déprimante mélancolie^ quel immense découragement inspirent ces monuments des civilisations éteintes I A quoi servent les pins gigantesques efforts humains, s'ils doivent fatalement aboutir à l'oubli? Et combien vaines les gloires de ce monde, s'il n'y a la compensation d'une autre immortalité!

Dans le but de rendre la vie à une région autrefois si peuplée, le gouverneur sir William Gregory l'érigea en 1873 en province distincte^ sous le nom de province nord-centrale, et lui donna pour capitale la ville même d'Anuràdhapura, dont les ruines étaient à demi enfouies sous les jungles. Mais la nouvelle province^ qui occupe à peu près le quart de l'île entière, n'est peuplée que de soixante-quinze mille âmes, à peine la population de l'Islande , la plus pauvre contrée du monde habité, et le groupe de huttes qui s'élève près des ruines de la cité morte ne compte que deux mille cinq cents habitants, mélange de Cinghalais, de Tamils et de Maures

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au milieu desquels vivent, comme exilés du monde, deux Européens, M. Cameron, agent du gouvernement, et M, Bell, archéologue chargé des fouilles.

Le gouverneur général de Ceylan, sir Arthur Havelock, m'avait remis des lettres d'introduction pour ces deux fonctionnaires, et mon premier soin fut de leur présenter mes devoirs.

M. Cameron habite une fort belle résidence située au milieu d'un parc plein de fraîcheur et de paix, un morceau de la jungle transformé en un jardin anglais qui porte la livrée des tropiques. J'ai passé des heures charmantes dans ce séjour enchanteur, dont une jeune femme mignonne, dans sa blanche robe aux frou-frous déUcieux, savait faire les honneurs avec une grâce parfaite, parlant le français comme une Parisienne, et joignant au talent de musicienne celui d'aquarelliste : il n'est pas un coin des ruines d'Anuràdhapura qui n'ait servi de sujet à son habile pinceau. Quant à M. Bell, c'est tout à la fois un savant et un artiste; depuis des années il se voue avec passion à l'exhumation et à la reconstitution

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des ruines, et son orgueil est de montrer ses découvertes aux rares visiteurs de ces solitudes oubliées. 11 a voulu lui-même me guider au milieu du vaste dédale des ruines, que nous avons parcouru dans un attelage tout a fait couleur locale, le bullock cart^ chariot couvert d'une toiture en chaume et tiré par deux zébus conduits par un Cinghalais qui marche à pied entre les animaux. Cet attelage d'un archaïsme plein de saveur est évidemment trop primitif pour qu'il ne remonte pas au temps de Tantique Anurâdhapura. Chaque ruine, chaque monument était pour les zébus un point d'arrêt, tandis que M. Bell ipe fournissait des explications d'archéologue érudit.

De larges routes herbeuses ont été percées à travers l'épaisseur de la jungle, menant aux principaux points où des fouilles ont été pratiquées. Lorsqu'on parcourt ces routes à la lenle allure des zébus, l'œil rencontre dans toutes les directions comme un chaos de pierres taillées, amoncelées pêle-mêle, bouleversées par l'irrésistible poussée de la végétation tropicale. Par-

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tout aussi le sol est rougi à perte de vue par les débris poudreux des briques. Et à l'aspect de cette houle de matériaux informes, la grandiose vision passe, des yeux à l'âme, d'une cité énorme.

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