CHAPITRE XIV
LES DAGOBAS
Les ddgobas et les pyramides d'Egypte . — Tombeaux et sanctuaires. — Forme des dagobas. — Causes de leur désagrégation. — Nature de leurs matériaux. — L'esclavage et la corvée. — Le paganisme et le christianisme.
Ce qui frappe dès l'abord, lorsqu^on parcourt la plaine d'Anurâdhapura, c'est le grand nonoibre d'éminences de forme conique qui surgissent sur tous les points de l'horizon : ce sont de colossales constructions qui, avec le temps, ont retenu dans leurs fentes de l'humus, se sont parées d'une luxuriante végétation, et ont pris ainsi l'aspect d'accidents naturels du sol. Ces constructions sont, dans la plaine d'Anuràdhapura, ce que les pyramides sont dans la plaine d'Egypte : elles forment le trait saillant du pay-
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sage. MlaiSy au lieu d'être édifiés en pierre, ces monuments sont des ouvrages de maçonnerie, gigantesques amoncellements de briques accumulées par milliards par des mains laborieuses et patientes. Leur forme aussi les distingue des pyramides : au lieu d'être quadrangulaires, ils sont circulaires, et présentent l'aspect d'une masse hémisphérique ou d'une coupole s'appuyant sur une plate-forme carrée et surmontée d'une aiguille en forme d'obélisque.
Ces prodigieux ouvrages, presque contemporains de l'introduction du bouddhisme, portent le nom de dagoba.
Suivant la tradition, les cendres de Bouddha furent dispersées dans tous les lieux où existaient des communautés bouddhiques; elles furent recueillies dans des urnes et ensevelies dans des chambres reculées qui s'ouvraient au cœur des dagobas et auxquelles menaient des passages secrets, de la même manière que dans les pyramides égyptiennes. Le mot dagoba dérive, suivaot les uns, de deha (corps) et gopa (qui conserve) j suivant les autres, de datu (relique) et
ffabbhan (châsse) (1) . Quoi (Ju'il en, soit , la dagoba était tout à la fois un tombeau et un sanctuaire destiné à: conser^rer les reliques de Bouddba ou de quelque autre saint. L'accès de la chambre secrète, située dans le voisinage du sommet du monument, n'était connu que des prêtres. Le J toutefois, faisait parfois exception. On Ht*, le Mahawanso que lorsque le roi Dutuge eut construit la dagoba de Ruanweli, il moz sommet au moyen d'un escalier en spirale provisoirement, et gagna de là la chambre i oii il déposa le précieux coffret contenai^il reliques et les trésors. .i";^î
Suivant sir E. Tennent, la forme hémisMÉL rique des dagobas fut adoptée comme la mMt leure disposition en vue d'empêcher la sance de l'herbe sur des monuments;.!
vénérés. Le Mahawamo contient à ce si; curieuse légende. Lorsque le roi Dutuge consulta un maçon sur la forme la plus nable à donner à la dagobîl qu'il voulait.!
(1) Tknnbnt, CeyloHy t. I, p. 345.
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truire, « le maçon prit un plat en or, y versa de Teau, en recueillit un peu dans la paume de la main, fit apparaître une bulle, et dit au roi : tt Voilà la forme que je veux donner à l'édifice (1). w II est plus probable que ces vastes constructions n'étaient qu'une réminiscence des anciens tumulus en terre qui, avec les progrès de la construction, devinrent des ouvrages de maçonnerie. Le tombeau d'AIyattes, dont parle Hérodote, et qui ne le cédait en dimensions qu'aux monuments de l'Egypte et de Babylone, paraît avoir été construit sur le même plan que les da gobas bouddhiques. Les dagobas d'Anurâdbapura, aussi gigantesques que le tombeau d'AIyattes, lui sont infiniment supérieures par la qualité des matériaux (2).
Toutes ces dagobas sont dans un état de ruine et de délabrement causé moins peut-être par les invasions des Malabars que par le travail rongeur de la végétation. La plupart sont tellement dégradées et se dissimulent si bien sous un
(i) MahawansOy chap. xxx, p. 175.
(2) FoRBBS, Eleven years in Ceyion, p. 222.
épais manteau de verdure, que c'est à peine si Ton y reconnaît la main des hommes. Comme les pyramides de Cholula et de Teotihuacan, que j'ai vues au Mexique, elles ont perdu l'aspect de constructions artificielles, et une vigoureuse végétation arborescente leur a fait subir une métamorphose si complète, qu'elles rappellent ces cônes volcaniques, éteints depuis des siècles, qui de la base à la cime se parent de forêts. De tous les assaillants qui attaquent les monuments il n'en est point de plus formidables que ceux qui appartiennent à la famille des figuiers : lorsqu'une semence vient à tomber dans une crevasse, il sufiSt de quelques années pour que l'arbre qu'elle contient en germe y développe son énorme tronc et son puissant branchage, tandis que les racines se glissent comme des serpents dans les interstices des briques et des pierres, minent rapidement l'édifice, et en font crouler des fragments entiers. Les Cinghalais, si experts dans l'art de la construction, ignoraient l'art d'établir de solides fondations. Il en résulte que le terrain s'est affaissé à la longue sous le poids du vaste
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édifice^ et que les maçouoeries semblent être disloquées par l'effet de quelque tremblement de terre. Il est d'ailleurs difficile de reconnaître toutes les dagobas^ car, parmi celles qui sont disséminées dans la jungle, il en est, comme le Kiri Wibara (temple du lait), qui sont si bien ensevelies sous terre, qu'on n'en connaît l'existence que par les traditions suivant lesquelles telle montagne parée de verdure cache aux regards une dagoba.
On comprend combien le travail de désagrégation doit être favorisé par la nature des matériaux employés. Les dagobas que j'ai visitées dans l'île de Java sont faites de pierres volcaniques qui ont mieux résisté aux injures du temps que les briques et le stuc qui entrent dans la construction de celles d'Anuràdhapura. Les inépuisables couches d'argile qu'on trouve sur place servaient à la construction des briques; quant au stuc, dont le procédé de fabrication est perdu, on le préparait avec les matières calcaires fournies par la calcination d'écaillés d'huîtres et mélangées avec de l'eau de noix de coco et le jus
d'un fruit, le paragaha {Dillena àeniaias) (1). Ces monuments qui ont défié les siècles, en dépit de la fragilité des matériaux, représentent l'effort et la sueur de tout un peuple courbé, comme autrefois les sujets des Pharaons, sous un joug qui faisait de l'homme un esclave et un corvéable. C'est à l'esclavage et à la corvée que sont dues toutes ces œuvres gigantesques qui étonnent les générations actuelles, les pyramides de Giseh et les dagobas d'Anurâdhapura, les temples de Thèbes et les thermes de Caracalla, le Boroboedor de Java et le Colisée de Rome. C'est la honte du paganisme de n'avoir rien pu édifier sans l'asservissement de l'homme. C'est Thontienr du christianisme d'avoir affranchi l'esclave L*l d'avoir élevé des monuments qui, moins gigantesques, sont bien autrement grands.
(1) FoRBES, loc. cit., t. I, p. 522.