CHAPITRE XVI
La voie Sacrée. — Le palais d*airaio. — Une forêt de colonnes. — Le palais de la Dent. — Le pèlerin chinois Fa-Hian. — Les pierres de lune. — Les sculptures. — Le palais de la Reine. — Les bassins aux ablutions. — Les canots de pierre. — La puissance du clergé cinghalais. — Le pavillon de pierre. — Les pierres de méditation.
A côté des dagobas, qui sont les plus importants vestiges de l'antique civilisation cinghalaise^ le sol classique d'Aauràdhapura offre à Parchéologue mille autres sujets d'étude. Cette immense métropole était, tout à la fois, une résidence royale et une ville sainte, on de nombreux temples et des monastères s'élevaient auprès des
Lorqu'on suit la large rue herbeuse qui traversait la ville du nord au sud, et qui était la voie Sacrée de la Rome cinghalaise, on rencontre tout
d'abord comme une forêt de piliers de granit, les uns encore droits, d'autres couchés par terre, d'autres penchés vers le sol, comme des arbres à demi déracinés : c'est là tout ce qui subsiste d'une des merveilles d'Anurâdhapura, le Lowa maha-paya^ ou « Grand Palais d'airain » , monastère fameux érigé par le roi Dutugemunu en l'an 164 avant Jésus-Christ. Les piliers, qui étaient au nombre de seize cents, sont d'un seul bloc, d'environ quatre mètres de hauteur; disposés par rangées de quarante, ils couvrent un carré de soixante-dix mètres de côté; l'édifice auquel ils servaient de fondement et de support n'avait pas moins de neuf étages et contenait mille chambres où logeaient autant de moines. Les étages étaient probablement disposés en pyramides, de telle façon qu'ils diminuaient en proportion de leur élévation; chaque moine avait, dans cet immense palais, sa cellule particulière; et, comme les plus élevés en dignité occupaient les cellules les plus hautes, les vieux moines dormaient sous de brûlantes tuiles d'airain. Le toit de cette tour de Babel était, en effet,
d'airain 3 les murs étaient incrustés de perles qui avaient l'éclat de pierres précieuses; la grande salle était élevée sur des colonnes d'or s'appuyant sur des lions et des éléphants, et il y avait, au centre, un trône d'ivoire destiné au grand prêtre, orné de cbaque côté d'un soleil d'or et d'une lune d'argent, et abrité par le « chat ta » impérial, baldaquin blanc qui symbolisait la souveraineté (1).
Combien contraste avec ces richesses l'aspect des colonnes qui marquent l'emplacement du couvent! Ce sont de grossiers piliers à quatre pans, sans chapiteaux, sans aucun motif de sculpture, et dont les parois portent encore la trace de l'extraction de la carrière. Aussi est-il permis de conjecturer que ces piliers étaient revêtus de stuc ou de cuivre, comme paraissent l'impliquer d'anciens textes (2). Suivant les calculs de Fergusson, le fameux palais d'airain, avec ses neuf étages en pyramide, devait égaler en hauteur les
(i) Mahawanso, chap. xxvii, p. 163.
(2) Rajawali, p. 122. Tennent, vol. I, chap. vu, p. 482.
majestueuses dagobas et nos plus hautes cathédrales modernes (1).
Les seize cents piliers du palais d'airain ne sont qu'en petit nombre auprès de tous les piliers monolithes qui surgissent en nombre incalculable, pour ainsi dire à chaque pas, dans la plaine d'Anurâdhapura, et qui forment un des traits les plus étranges et en quelque sorte une des caractéristiques du tableau. Beaucoup de ces piliers, tout comme ceux du palais d'airain, ont dû évidemment supporter des édifices, des toitures, des plafonds, tels que, par exemple, l'admirable plafond en pierre qu'on a retrouvé intact et qu'on a réédifié sur des piliers. Mais le plus grand nombre, et ce sont les plus remarquables, forment, autour des dagobas, une double ou parfois une triple rangée circulaire : ceux-là ne supportaient aucune construction et n'étaient qu'un simple motif d'ornementation ; avec leurs chapiteaux sculptés, ils sont l'ornement le plus gracieux et le plus original de l'architecture cingha-
(1) Fbrgusson , History of Indian and Eastem Architecture, p. 196.
•laîâe. Leur seule destinatioa étbit, sëlou^ vraisemblance y de marquer le i cerele •qu'avaient à parcourir les interminables théol^j^ ûe pèlerins dans leurs processions autour éÊk relique qui formait le centre du cercle (]);.. i^m!» Ces colonnes sveltes et légères, de ^pf à.Ëuit mètres de hauteur, a peu près ideutiquesi les unes aux autres, presque toujours taillées' à huit pans, et^ couronnées de l'iiivariablé. chapiteau octogone, ont parfaitement résisté au temps, parce qu'elles sont toutes taillées d'une pièce dans une pierre indestructible. C'est un s[^ectacle étrange, auquel nos yeux sont peu habitués, de voir des colonnes si minces, si hautes, si élanr cées, tenir debout alors quelles sont presque toutes hors d'équilibré; i'étonnement nfe cesse que lorsque, en s'approchant, on voit qu'elles sont monolithes et 'fixées dans le sol oomnie des palmiers plantés en terre. Et il semble, en effet, que les houimes qui les^édifièrebit, ily'a plus de deux lnilleaos,.sèsoient inspirés du: mddèle que
(1)Fkrgi»80n, Ceyfo», p. 3M. : .=j/,,
leur offrait la nature dans un palmier très répandu à Anuràdhapura, le bordssus Jlabelliformis, au tronc svelte et droit, couronné d'un gracieux panache de feuilles qui forme un chapiteau d'une beauté classique.
Parmi les innombrables piliers dont est parsemée la plaine d'Anurâdhapura, les bouddhistes honorent particulièrement ceux du Dalada Maligawa ou ce Palais de la Dent », ainsi nommé parce qu'il fut le premier séjour du Dalada, la fameuse dent de Bouddha, qui, après bien des pérégrinations et mille vicissitudes, se trouve aujourd'hui dans le temple de Kandy. Il ne subsiste du palais qu'un enclos de forme oblongue correspondant à trois salies, le groupe de piliers qui en supportaient la toiture, et l'escalier qui y donnait accès. M. Bell m'a fait remarquer les quatre piliers polis sur lesquels s'appuyait le toit du sanctuaire où reposait la relique. Les chapiteaux en sont curieusement sculptés, et diffèrent de tous ceux qu'on rencontre dans le voisinage : il semble que l'artiste ait voulu leur donner la forme de dents pour symboliser le Dalada.
Le Mahawanso rapporte que le Dalada fui mj porté de Plnde au quatrième siècle de,l*ère cl tienne (1). Le voyageur chinois. Fa-Hian, visita Çeylan quelques années plus tar^, Tan 413, et vit ici même la relique, a laisse une curieuse description des cérémonies dont elW était Tobjet à celte époque : il raconte comment on U portait solennellement en procession dans le$ montagnes par une route jonchée de fleurs qui embaumaientl'air de leur parfum, et il décrit aussi les drames religieux dans lesquels se déroulaieqt les principaux événements de la vie de Boudr dha(?),
Un des vestiges les plus remarquables du palais de la Dent est la dalle de granit, de forme demir circulaire, qui est comme le premier degré. d^ l'escalier d'entrée. Ces dalles, que les indigène^ désignent sous le nom de pierre de lune, à causa de leur forme de demi-lune, se retrouvent au pied de tous les escaliers qui donnent accès aux temples^ aux nionastères, aux pavillons^ aux dagpbas.
(1) Mahawanso ^c\^h^. xxxvn; p. 2U.
(2) Foi Kôuè KU chap. jcxxvin.
Elles constituent un des caractères particuliers de rarchitecture cinghalaise, et on ne les trouve nulle part ailleurs qu'à Ceyian.
La pierre de lune est divisée en différents demi-cercles concentriques, rayonnant autour d'un lotus d'un fort beau dessin. Plusieurs cercles représentent les diverses phases de la croissance du lotus, la tige, la feuille, le bouton, la fleur. Dans un autre cercle figure une procession d'oies, oiseau sacré chez les Hindous comme chez les Romains. Le cercle extérieur représente une procession de quatre animaux qui se suivent toujours dans le même ordre, l'éléphant, le che- ' val, le lion et le taureau. L'éléphant et le taureau, exécutés d'après nature, sont d'une frappante vérité; mais le cheval et le lion sont d'une facture gauche, qui prouve que l'artiste ne devait connaître le type de ces animaux que par ouïdire. D'après M. Bell, cette procession symbolise les quatre points cardinaux, l'éléphant désignant l'est, le cheval le sud, le lion le nord, le taureau l'ouest.
Les escaliers dont les pierres de lune forment
le premier degré offrent des sculptures pleines d'intérêt, aussi intactes que lorsque, il y a deux mille ans, les pieux bouddhistes en foulaient les marches de leurs pieds nus. Ces escaliers sont ornés de rampes taillées en élégantes volutes, et l'harmonie en est complétée par les deux basreliefs qui se dressent à leur naissance, de chaque côté de la demi-lune , représentant de gracieuses figures de déesses qu'abrite, en manière de capuchon, le cobra à sept têtes, emblème de la vigilance. D'autres fois, les rampes se terminent par des animaux fabuleux, des makaras, dont la tête de crocodile, munie de défenses et d'oreilles de sanglier, finit en trompe d'éléphant, et dont la patte d'aigle et la queue de paon complètent l'aspect apocalyptique. Les marches mènent d'ordinaire à une terrasse bordée de sedillas, les sièges du temps, et défendue par des lions.
Il est impossible de ne point reconnaître au peuple qui édifia ces merveilleux escaliers un sens artistique très élevé : frises, moulures, volutes, bas-reliefs sont d'un dessin presque aussi pur et aussi correct que le classique grec. Si,
comme il parait certain, ces ouvrages datent de vingt-deux siècles, ils sont à peu près contemporains du siècle de Périclès, et ils témoignent d'un goût si sûr et d'un si remarquable sentiment des proportions , qu'il semble qu'il y ait eu contact, à cette époque si reculée, entre les artistes d'Athènes et ceux d'Anuràdhapura. Je suis resté véritablement confondu d'admiration devant un bas-relief représentant une figure de femme, que Burrov(rs a trouvée enfouie face contre terre : grâce il cette circonstance, la figure est aussi fi-aîche que si elle venait de sortir du ciseau du statuaire; le profil de la femme est d'une beauté antique ; son corps^ qui se cambre dans une attitude pleine de grâce et de souplesse, transparaît sous un léger vêtement dont les plis délicats sont drapés avec un art incomparable. Ce pur chef-d'œuvre se rapproche tellement de la perfection grecque, qu'on peut se demander si c'est l'Inde qui a subi, comme le croient Fergusson et le comte Goblet d'Alviella, l'influence de l'art grec, ou si, au contraire, c'est la Grèce qui s'est inspirée de l'Inde. Parmi les nombreux monastères qu'on admi-
rait dans la ville sainte, le mieux conservé est celui qu'on désigne improprement sous le nom de tt Palais de la Reine n . Les ruines de l'édifice s'élèvent sur un soubassement composé de grandes dalles de granit. Vingt-quatre colonnes monolithes supportaient la toiture, qui était en bois. Au centre était le reliquaire, entouré de huit colonnes. Aux quatre angles de l'enceinte se trouvaient les cellules des moines. Un escalier, précédé d'une pierre de lune, donnait accès à l'édifice. Cette ruine donne une très bonne idée d'un monastère de l'époque. Une pokuna, située à quelques pas de là, servait aux ablutions des moines.
Comme les piliers monolithes et les pierres de lune, les pokunas sont un des traits spéciaux des ruines d'Anurâdhapura. On les rencontre à proximité de tous les édifices importants. Ces bassins de forme oblongue, construits entièrement en blocs de granit, avec un soin extrême et à grands frais, offrent un aspect vraiment monumental, et attestent que l'usage des bains était d'une haute importance dans la civilisation cinghalaise. Un de
ces curieux ouvrages est situé à la limite des ruines actuellement exhumées : ce sont deux bassins que sépare un sentier herbeux, et que les indigènes désignent sous le nom de Kuttam Pokuna, ou « bassins jumeaux » . Le plus grand a quarante mètres de long et quinze de large. Les blocs de granit sont disposés en terrasses, et de chaque bord descendent des escaliers garnis d'élégantes balustrades, par lesquels les baigneurs gagnaient la nappe d'eau. L'un de ces bassins se trouve dans le même état de ruine qu'au jour où il fut exhumé : les terrasses sont affaissées, les pierres disjointes et sens dessus dessous, comme si une violente commotion terrestre les avait ébranlées. L'autre bassin a été si parfaitement restauré par les convicts travaillant sous l'habile direction de M. Bell, qu'on peut s'imaginer avoir reculé de vingt siècles lorsque les indigènes y viennent faire leurs ablutions. Quoique les pokunas soient régulièrement de forme oblongue, ou en voit une de forme circulaire au pied delà dagoba de Ruanweli : les lignes concentriques des rangées de blocs de granit sont parfaitement visibles,
malgré l'état délabré de la construction. Chez ce peuple, dont les ouvrages étaient généralement gigantesques, il y avait aussi des pokunas de dimensions extraordinaires : l'un de ces bassins est tellement vaste, que les indigènes luidonnent le nom de (c bassin des éléphants » , non pas parce qu'ils s'imaginent qu'il était destiné à ces grands animaux, mais parce que, dans la langue cinghalaise, l'éléphant est un terme de comparaison pour exprimer l'idée de grandeur.
Ces ouvrages sont si nombreux et leurs dimensions si étonnantes, qu'il semble que les monarques cinghalais aient voulu illustrer chacun leur règne par la construction d'une pokuna, et éclipser leurs prédécesseurs par la grandeur et la beauté du travail. Comme ces bassins de noble et élégante structure se trouvent toujours dans le voisinage des dagobas, on peut supposer qu'ils servaient aux ablutions des innombrables prêtres attachés à ces sanctuaires (l).
D'ailleurs, la plupart des problèmes d'archéo-
(1) Fkrgusson, Ceylon.
logie que soulèvent les vestiges d'Anuràdhapura se rapportent au bien-être et aux honneurs auxquels avaient droit les moines les plus avides et les plus hautains que la terre de Bouddha ait nourris. Rien de plus suggestif, à cet égard, que trois gigantesques blocs de pierre allongés, creusés comme des pirogues, et connus, à cause de leur forme, sous le nom de « canots de pierre » . Si étrange que paraisse la supposition, on croit que c'étaient des mangeoires à Tu sage des moines, sorte de crèches destinées à recevoir la provi^ sion de riz que le roi mettait chaque jour à leur disposition. On peut juger, par les dimensions de ces crèches, du nombre de moines qui vivaient aux dépens de la cassette royale. La plus grande, qui, à la différence des deux autres, est faite de plusieurs blocs restaurés, mesure dix-neuf mè- Ires de longueur, un mètre de largeur et quatrevingt-cinq centimètres de profondeur. Tout était gigantesque a Anuràdhapura, même la gamelle.
Les vieilles chroniques renseignent minutieusement sur la ration journalière que le roi accordait aux moines, riz, sucre, miel et beurre de buffle.
Le roi, littéralement, était l'esclave du clergé. En face du bassin des éléphants^ je me suis arrêté devant un charmant vestige connu sous le nom de a pavillon de pierre » . C'est une grande dalle monolithe, carrée, qui a évidemment servi de toiture à un pavillon, et dont la face inférieure représente un plafond à caissons dont les moulures et les sculptures donnent l'illusion de ces plafonds en bois de cèdre qu'on voit dans les vieux palais arabes . Cette pièce précieuse est peut-être le plus beau morceau d'architecture qu'on rencontre à Anurâdhapura : c'est le seul plafond en pierre qu'on ait pu retrouver jusqu'ici, et, comme il semble être l'exacte reproduction des plafgnds en bois de l'époque, il offre un grand intérêt pour la reconstitution de l'architecture intérieure des palais. Lorsque M. Burrows exhuma récemment la dalle, il la trouva la face inférieure contre terre, et c'est à cette circonstance que l'on doit la parfaite conservation d'un plafond d'une aussi haute antiquité. M. Burrows a eu la pensée heureuse de restaurer le pavillon : il a monté la dalle sur quatre colonnes antiques, et cette
reconstitution, tout en protégeant la face inférieure contre les pluies, permet au spectateur de Padmirer dans sa position normale. Lorsque M. Burrows exécuta ce difficile travail, il se demanda avec surprise comment les Cinghalais, qui ne connaissaient vraisemblablement pas l'usage des grues et des poulies, purent venir à bout de hisser sur les colonnes une dalle d'un tel poids. Autour de ce merveilleux pavillon, situé dans un site romantique, plein d'ombre et de fraîcheur, surgissent de nombreux vestiges récemment découverts. Voici les trois ^an^a^^ pierres couvertes d'inscriptions qu'on n'a pas encore déchiffrées. Puis, quantité de piliers, de débris d'escaliers, et d'autres objets qu'on a trouvés enfouis à plus de deux mètres de profondeur. Parmi ces ruines qui gisent péle-méle dans un désordre attestant une destruction préméditée, on rencontre, ça et là, des pierres carrées dont la face supérieure est creusée, à intervalles réguliers, tantôt de neuf trous carrés, tantôt de vingt-cinq trous, nombres mystiques et invariables. A première vue, on serait tenté de les prendre pom* des damiers ou
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quelque autre jeu; mais ceux qui sont initiés aux singulières pratiques du bouddhisme donnent à ces pierres le nom de yogi, ou a pierre de méditation w . On suppose que les ascètes s'en servaient comme d'un moyen pour perfectionner leur sainteté : après avoir rempli les trous d'huile, de bois de santal ou d'autres objets, ils contemplaient fixement la pierre pendant des heures entières, jusqu'à ce qu'il s'ensuivît un état extatique dans lequel le visionnaire entrevoyait les splendeurs de Bouddha (1). D'après une autre supposition, le yogi était destiné à recueillir les cendres de certains prêtres après la crémation (2).
(1) Gordon Guioiing, Two happy years in Ceylon, p. 296.
(2) BuRRows, The buried ciiies of Ceylon, p. 42.