‹ Un séjour dans l'ile de CeylanChapitre 21 sur 34 · CHAPITRE XVn · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVn

l'arbre de vingt-deux siècles

Ua vieux Bouddha. — Autres vestiges. — Le palais du Roi. — Le palais du Paon. — L'arbre le plus vieux du inonde. — Renommée de cette merveille. — Ce qu'en dit le Chinois Fa-Hian. — Son authenticité. — Son aspect actuel. — Campements indigènes.

Une des plus troublantes apparitions dans la grandiose solitude de la jungle est celle d'un vieux Bouddha qui se dresse au bord du chemin, presque intact au sortir du sol sous lequel il a dormi des siècles, dans sa fatidique et immuable sérénité, et paraissant songer aux temps lointains où des millions d'adorateurs courbaient le front devant lui. Ce qu'il est impossible de traduire, c'est le calme énorme, presque effrayant, et l'impénétrable fixité du regard de ce dieu de pierre qui est là, la face vers le chemin, comme si, suivant l'ex-

pression de M. Eugène de Groote (1), il attendait la venue de quelqu'un. Je ne sais combien de temps je suis resté, enseveli dans des réflexions profondes, devant ce Bouddha énigmatique.

J'étais fasciné par son œil étrange, et je n'aurais pas éprouvé la moindre surprise si tout à coup j'avais vu remuer ses lèvres de pierre.

Il ne me fallut rien moins, pour me rappeler au monde réel, que la voix de M. Bell qui appelait mon attention sur un grand nombre de colonnes situées à proximité de la statue de Bouddha. Ce sont évidemment les vestiges d'un grand édifice dont subsiste le magnifique escalier qui menait à la salle centrale, avec la grande pierre de lune et les traditionnels dvarpah ou gardiens du temple sculptés en bas-relief au pied de l'escalier. M. Burrows suppose que cet édifice était un temple important, mais on n'a pas encore pu en déterminer l'identité.

A chaque pas se montrent des constructions énormes qui attestent l'ampleur de la babylo-

(i) Souvenirs d'escale.

nienne cité : ici des murs bas faits de grosses pierres, qui se poursuivent sur un long parcours et qui marquent peut-être la trace des deux grandes rues de l'est et de l'ouest, mentionnées dans le Mahawanso; plus loin, les gigantesques piliers carrés qu'on suppose être les vestiges des écuries des éléphants (1) : ces piliers, hauts de cinq mètres, n'ont pas moins de soixante-cinq centimètres de côté. M. Bell m'a fait remarquer, au sommet des piliers, les traces des poutres qui s'y appuyaient et qui supporlaient le toit en bois.

L'édifice connu sous le nom de a palais du Roi Ti n'était vraisemblablement pas, suivant M. Bell, un palais, mais un sanctuaire assez semblable à celui connu sous le nom de a palais de la Reine » ; car autour de l'édifice on reconnaît les dortoirs des moines. Nulle part les escaliers et les grandes pierres de lune n'ont plus bel aspect : récemment exhumés du sol, ces ouvrages sont aussi intacts que le jour où ils furent mis en place. Les dvarpals, les lions, les sculptures

(1) BuRRows, loc, cit., p. 45.

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en bas-relief sont d'une remarquable exécutioD.

Parmi les gloires évanouies d'Anuràdbapura^ une des plus célèbres est le Mayurdpaya ou tt palais du Paon y* y construit au premier siècle de l'ère chrétienne, et qui devait son nom aux pierres précieuses, à l'or et à l'argent employés dans la décoration des salles. L'édifice avait trois étages et des souterrains (1). De ce fameux palais royal il ne subsiste qu'une rangée circulaire d'élégantes colonnes monolithes, ornées de chapiteaux et disposées autour d'un tertre herbeux sous lequel sont peut-être enfouis d'intéressants vestiges.

C'est à quelques pas du palais du Paon que se trouve une des merveilles du monde, le Bo-gaha ou bô sacré, l'arbre probablement le plus vieux que porte la terre. C'est xmjicus religiosa provenu d'un rameau cueilli à l'arbre même sous lequel s'est reposé Gautama le jour où il devint un Bouddha et atteignit la suprême perfection (2j.

(i) Rajaratnacariy p. 73.

(2) Rajarainacari, p. 34. — Raj avait, p. 184. — Mahawansoy chap. xviii, xix.

Planté en l'an 228 avant Jésus-Christ, dans la dix-huitième année du règne de De venipiatissa ( 1 ) , il est âgé aujourd'hui de 2,188 ans. II semble donc que cet arbre extraordinaire veuille donner raison à cette prophétie du roi qui le planta : « Il fleurira et verdira jusqu'à la fin des temps. ?> Le bô sacré fut honoré sous toutes les dynasties et épargné par toutes les invasions, à raison soit de la crainte superstitieuse qu'il inspirait, soit du dédain que témoignaient les pillards pour un objet sans valeur. Depuis vingt-deux siècles, des millions de pèlerins sont venus de tous les points de l'Inde s'agenouiller au pied de l'arbre vénérable; sous ses ombrages se sont déroulées les plus magnifiques cérémonies qu'ait inventées l'imagination des prêtres et des rois; et aujourd'hui encore, ses feuilles sont pieusement recueillies par les pèlerins qui les vénèrent comme de saintes reliques. On ne trouverait assurément pas à la surface du globe un autre arbre qui ait reçu les hommages de tant de générations, ait

(1) Tbnnbnt, Ceylany 1. 1, p. 343, note.

été témoin de tant d'événements^ et dont l'histoire se trouve minutieusement détaillée dans une aussi longue série de chroniques authentiques. La renommée de cet arbre était si universelle, que, dès le cinquième siècle de l'ère chrétienne, le voyageur chinois Fa-Hian venait le visiter (1). 11 est étrange, toutefois, que la description qu'il en fait s'applique au banian {Jîcus Indica), et non au bô (Jicus religiosa). Est-ce Fa-Hian qui s'est trompé, ou bien faut-il supposer une petite supercherie de la part des prêtres, qui auraient secrètement renouvelé le vieil arbre par l'introduction de jeunes plants dans les crevasses et se seraient un jour mépris dans le choix du plant? Une telle supposition n'est guère acceptable, si l'on songe à l'impossibilité de cacher le stratagème à des milliers de pèlerins. Quoi qu'il en soit^ on peut admettre avec sir J. Emerson Tennent que le bô d'Anurâdhapura, d'où proviennent tous les autres bôs qui ornent les temples de Geyian, est tout au moins l'arbre historique le plus vieux du monde.

(1) Fa-Hian, Foè Kouè Ki, chap. xxxvui.

On a assigné des milliers d'années d'ancienneté au dragonnier d'Orotava, au châtaignier de rElna, à l'arbre de la Vierge en Egypte, aux cèdres du Liban, aux séquoias de Californie, aux eucalyptus de Tasmanie, aux baobabs du Sénégal ; mais ces estimations sont fondées sur de simples conjectures, tandis que l'âge du bô est fixé par les textes les plus authentiques qu'on puisse exiger des hommes. Sir J. Emerson Tennent (1) a choisi, dans la multitude des anciens textes, vingt-cinq extraits relatifs à la biographie du vétéran de la végétation, depuis l'arrivée du rameau à Ceylan, jusqu'au dernier roi de Kandy, le radja Singha, qui, en 1739, fit consigner sur un roc qu'il avait voué certaines terres à l'arbre sacré.

Cet arbre merveilleux n'est plus aujourd'hui qu'une ruine végétale au milieu des ruines des innombrables édifices que les hommes élevèrent à Anurâdhapura. Son seul aspect révèle qu'il est contemporain de ces antiques ouvrages, et que,

(i) Ceylm, p. 617, 632.

sans les soins dont la piété des bouddhistes eatoure depuis des siècles sa vénérable vieillesse, il aurait péri, tout comme tant de monuments qui s'élevaient jadis dans son voisinage. Les branches de l'arbre^ qui dépassent de beaucoup les limites de l'enclos, ne se soutiennent qu'à l'aide de gros piUers qu'on leur a construits en guise de béquilles; pour préserver le tronc, il a feUu Pétançonner par des ouvrages de maçonnerie formant une sorte de pyramide dont la hauteur s'accroît de siècle en siècle. Des autels sont dressés au pied du bô, sur lesquels les pèlerins déposent de poétiques offrandes de fleurs. Pour pénétrer dans l'enclos sacré, on franchit le porche d'un temple auquel sont attachés les prêtres chargés de l'entretien de l'arbre. Ce temple est de construction moderne, mais renferme quelques anciennes sculptures d'un haut intérêt. La dalle de la pierre de lune, qui forme le premier degré de l'escaUer, surpasse, par la perfection artistique, toutes les autres dalles du même genre.

J'ai emporté, en souvenir du célèbre bô, une feuille que m'a offerte un des prêtres à robe

VARBRE DE VINGT-DEtlX SIÈCLES 181

jaune, pour une roupie, ce qui n'est vraiment pas cher. C'est une feuille de la grandeur de la paume de la main, en forme de cœur, assez semblable à une grande feuille de bouleau ; sa tige est si mince, qu'elle s'agite constamment comme la feuille du tremble : c'est, disent les croyants, qu'elle se réjouit d'avoir donné son ombre à Bouddha.

Autour de l'enclos du bô sacré, les pèlerins venus de tous les points de l'île forment des groupets pleins de couleur locale. Hien de plus primitif que leurs campements : les grandes palmes du talipot, de forme triangulaire, avec lesquelles ils s'abritent contre le soleil et la pluie, leur servent aussi d'abri pour la nuit : ils réunissent par le sommet une demi-douzaine de ces feuilles, les appuient sur un bambou planté au centre, et font ainsi des tentes du plus gracieux aspect. Sans nul doute, ce primitif système de campement devait être usité déjà dans les temps anciens chez les pèlerins qui venaient se prosterner en foule devant l'arbre sacré.

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