CHAPITRE XVIII
ANURADHAPURA AUTREFOIS
Architecture d'ordre religieux. — Absence de vestiges d'architecture domestique. — Etendue d'Anuràdhapura. — Splendeurs de cette ville. — A quelle race faut-il attribuer sa construction? — Multitude de matériaux. — Ce qu'il reste à déblayer.
Toutes les ruines qu'on a découvertes à Adurâdhapura ont, comme celles de l'Inde, de l'Egypte, de l'Assyrie, un caractère sacré. Ce ne sont que sanctuaires, temples et monastères. On peut s'imaginer l'aspect monacal d'une ville où, au témoignage du pèlerin chinois Fa-Hian, trois mille prêtres étaient attachés à un seul temple (1). Un autre pèlerin chinois, HiouenThsang,
(1) Fa-Hian, Foè Kouè Ki, chap. xxxviii, p. 336, 350.
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qui visita Anurâdhapura au septième siècle, rapporte qu'à côté du palais du roi on avait construit une vaste cuisine où l'on préparait chaque jour des aliments pour dix-huit mille religieux : à l'heure du repas ils venaient, un pot à la main, recevoir leur nourriture, et s'en retournaient ensuite chacun dans leur chambre (1). Il n'est donc pas étonnant que Tarchitecture d'Anuradhapura soit essentiellement d'ordre religieux.
Quant aux vestiges d'architecture domestique, on les cherche en vain : pas une rue, pas une maison, pas un mur n'a échappé au néant, et à cet égard c'est à tort que l'on a comparé ces ruines à celles de Pompéi, où l'on peut pénétrer dans l'intimité d'une civilisalion disparue. S'il ne subsiste plus aucune trace des maisons d'habitation, c'est à cause de la fragilité des matériaux dont elles étaient construites : la pierre et la brique étaient réservées aux édifices religieux, tandis que les particuliers n'avaient que de modestes
(i) HiouEN Thsang, trad. de M. Julien, t. JI, liv. XI, p. 143.
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demeures en argile séchée au soleil (l). Cette pratique subsiste encore actuellement dans presque toute l'Asie, depuis l'Inde et la Chine jusqu'aux villes de l'Asie centrale, Samarkand et Boukhara, qui ne sont que d'éphémères agglomérations de maisons de boue construites aufour d'édifices grandioses.
Ainsi s'explique l'immense étendue d'Anuràdhapura. Même si l'on tient compte de l'exagération orientale, il faut admettre, d'après les vieilles chroniques, que cette ville couvrait, avec ses lacs et ses jardins, l'énorme espace de 625 kilomètres carrés ; la solide muraille qui entourait la ville, achevée au premier siècle de l'ère chrétienne, formait un carré parfait de quatre gaws (25 kilomètres) de côté, et il fallait quatre heures à un bon marcheur pour se rendre de la porte du nord à celle du sud. Les récentes découvertes établissent l'exactitude de ces chiffres. La principale artère, qui s'appelait la « rue de la Lune » , à raison du culte spécial dont les Cin-
(1) Rajawali, p. 222.
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gbalais honoraient cette planète ^ comptait à elle seule onze mille maisons, dont beaucoup avaient deux étages, et il y avait une infinité d'autres rues, de moindre importance, qui portaient le Dom delà caste ou de la profession de leurs habitants. Toutes ces rues étaient tirées au cordeau ; la voie carrossable était étendue d'un brillant sable blanc, et les accotements réservés aux piétons étaient saupoudrés de sable noir.
L'imagination se plait à se représenter ces rues dans leur magnifique décor oriental, les majestueuses processions d'éléphants, les chars luxueux des riches marchands, les troupes d'archers, les jongleurs, les musiciens et les danseurs, les femmes chargées de corbeilles de fleurs et autres offrandes destinées aux temples, les mendiants nus et les fakirs, les prédicateurs enseignant à tous les coins de rue la doctrine de Bouddha, puis, aux jours de fête, les arcs de Iriomphe ornés de pavillons d'or et d'argent, et ♦ les parvis des temples jonchés de guirlandes de jasmins et des fleurs blanches du lotus sacré.
N'est-il pas humiliant de penser que cette brillante civilisation florissait à une époque où nos contrées étaient plongées dans la plus profonde barbarie? Lorsque nos ancêtres habitaient des huttes au fond des forêts, les populatious de Geylan vivaient dans des villes immenses, possédaient des flottes de navres marchands, trafiquaient avec les contrées lointaines, peut-être même avec Rome, puisqu'on a retrouvé à Geylan, la Taprobane des anciens, d'innombrables monnaies romaines datant principalement du règne de Constantin (1).
A quelle race faut-il attribuer l'art raffiné que révèlent les ruines d'Anurâdhapura? Les architectes qui édifièrent ces monuments grandioses, les sculpteurs qui embellirent ces pierres de leurs charmantes ciselures étaient-ils des Tamils ou des Cinghalais? De tout temps ces deux races eurent entre elles des rapports étroits, mais elles ont conservé, bien distincts, leurs caractères ethniques et leurs aptitudes.
(i) Tennknt, Ceylon, 1. 1, p. 549.
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Il est probable que les Cinghalais furent les bâtisseurs des grandes constructions dont la maçonnerie demandait des bras innombrables, mais que ce furent des Tamils venus de l'Inde qui furent employés pour les travaux d'art. Aujourd'hui encore, les Tamils sont de très habiles sculpteurs, comme l'attestent certaines pagodes modernes de l'Inde méridionale, tandis que les Cinghalais n'ont aucune notion de cet art. Les sculptures découvertes à Anurâdhapura offrent d'ailleurs de frappantes similitudes avec celles des pagodes du sud de l'Inde. M. Burrows assure que les oies sacrées qui figurent sur les pierres de lune se retrouvent dans une attitude identique dans les sculptures des Sept Pagodes, et que, si le dessin des piliers qui jouent un si grand rôle à Anurâdhapura parait se confiner dans l'ile de Ceylan, les ornements des chapiteaux n'en sont pas moins hindous (1). 11 est donc probable que c'est de l'Iude que vinrent les artistes dont les ouvrages subsistent à Anurâdhapura, hypothèse
(1) Burrows, The buried cities ofCeylony p. 18.
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■qno confirinç pleinement i;inpass^p duwanso, où il est dit que le rpi Pj^ak^ama-J en Tan 1115 après Jésus-Çhrist, fit vepUii^ artistes de Plnde ppur; )a décoration de Pi narua, la nouvelle capitale. l , : . jii
On ne peut contempler cette mer de débris fut Anuràdhapur^ sans être frappé de la mx tudede matériaux mis en œuvre. Sur aa^ point du ^lobe peut-être, on ne pourrait; trc^ ver accumulés autant de monolithes, stataeSy.;|Gijijg lonnes, dalles, degrés d'escaliers, bas-relièfe, 0ift se demande avec stupeuT' d'où proviennent -d^* innombrables pierres, et comment elles Aur^ transportées à pied d'oeuvre. Ce sont, ppiir l{i plupart^ des granits et des syénites trouvés daiÛ les environs immédiats de la ville, où pifesqup^ tous Içs gisements de roche portent la trace des çpins à l'aide desquels les blocs furent 4étachés> M. Burrows suppose que c'étaient des éléphants qui étaient affectés au transport de ces lourde^ masses. Peut-être aussi, chez un peuple qui connaissait l'usage des chariots, les transports se faisaientf-ils au moyen de truck« traînés par un
SCULPTURES A AMJU A l)H APU R A
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grand nombre d'hommes, comme on le voit sur les peintures deNinive (1).
Quoique plus d'un demi-siècle se soit écoulé depuis le jour où Anurâdbapura fut retrouvée par les Anglais, la ville est encore aujourd'hui, comme lors de sa découverte, enfouie sous Fhumus accumulé par les siècles : pour en retrouver les vestiges, il faut creuser le sol à une profondeur de 2 à 5 mètres. Après M. Burrows, M. Bell se voue aux fouilles avec une infatigable ardeur; mais l'œuvre à accomplir est immense, et pour l'exécuter le gouvernement ne dispose que de quelques convicls, tandis qu'il faudrait une armée d'ouvriers. Quand on songe à l'étendue du terrain à déblayer, on se convainc que le travail est â peine commencé. Si les constructious les plus importantes sont actuellement sorties de terre, il reste à faire les découvertes de détail, à mettre au jour les fragments de sculpture , les objets d'usage domestique, les mille riens qui nous initient de plus près à une civilisation éteinte
(1) Burrows, p. 18-19.
que les monuments. Toutefois^ bien que la jungle recouvre encore presque toute l'étendue des ruines, ce que l'on a déjà dégagé du sol suffit à donner une troublante idée de ce que devait être, lors de sa splendeur, une des plus étonnantes cités qu'ait éclairées le glorieux soleil des Indes.