CHAPITRE XIX
Une attaque de fièvre. — Acacias flamboyants. — Un site étrange. — Le rocher de Sigiri. — Sombre souvenir. — Le temple du grand Dieu. — Bouddha et Vishnou. — Le jugement de Dieu. — Une inscription. — Le grand temple souterrain. — Statues et peintures. — Les prêtres bouddhistes. — Caractère des temples souterrains de Geylan.
L'insalubrité des jungles et des marais au milieu desquels est située Anurâdhapura m'a valu une attaque de fièvre qui ne m'a point permis de visiter Mihintalé, la montagne sainte aux dix-huit cents marches, ni PoUonarua, l'autre ville morte perdue au sein des Jungles. Un de ces orages effroyables qui éclatent journellement à la fin du jour dans cette brûlante région, provoqua une formidable trombe d'eau qui fit tomber du coup la température de 35 à 25 degrés.
192 UM SÉJOtK DASS L'ILE DE CEYLAV
Ayant commis Fimpradeoce de m'exposer le soir à la fraichem* soas la véranda dn restbonsey je me trouvai subitement pris d'un étrange malaise. J'essayai vainement de m'étendre sur mon lit : à chaque tentative je me sentais près d'étouffer dans de violents accès de toux. Je me rappelai ce qu'on m'avait dit de la redoutable fièvre des jungles : le malade en guérit ou y succombe en quelques heures, et sa meilleure chance de salut est de changer d'air sans délai. Il était dix heures du soir. Quoique j'eusse la gorge enflammée et la voix éteinte, je n'hésitai pas à profiter du coche qui partait à minuit pour Matalé. A l'heure dite/ le coche arriva de Jaffna, bondé d'indigènes. J'avais retenu ma place par télégraphe, sur le conseil de l'agent du gouvernement. Enveloppé dans mon manteau sous lequel je grelottais par 22 degrés, je montai sur le siège du cocher ; bien m'en prit : l'air Frais de la nuit, la brise provoquée par le mouvement de la voiture, peut-être aussi l'influence salutaire d'un admirable clair de lune, tout cela, à ma grande surprise, chassa les fâcheux prodromes
LES TEMPLES SOUTERRAINS DE DAMBULLA ld3
avec une incroyable rapidité. Je finis même par m'endormir au coassement monotone des grenouilles des marais, et quand, à cinq heures du matin, le jour commença à poindre, j'avais retrouvé la voix et me sentais guéri. Rien ne m'empêchait donc de m'arrêter à mi-route pour visiter les célèbres temples souterrains de DambuUa.
J'arrivai à sept heures, par une délicieuse matinée, au bungalow? qu'ombragent les arbres les plus féeriques que le bon Dieu ait créés : ce sont des acacias flamboyants, ainsi nommés à cause de leurs magnifiques fleurs rouges, qui ont l'éclat du soleil couchant. M. Druet, un jeune peintre que j'ai rencontré à Ceylan, a reproduit fidèlement le flamboiement invraisemblable de ces arbres lorsqu'ils sont dans leur exubérante floraison ; mais il me disait qu'il n'oserait montrer cela à Paris, parce que personne n'y voudrait croire.
DambuUa est dans un site étrange. Du sein d'une plaine unie comme la main, surgit brusquement, sans que rien ne semble motiver sa
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194 tN SÉJOUR DANS LILE DE GEYLAN
présence en un tel endroit, un énorme roc de gneiss rouge sombre, haut de cent cinquante mètres, long de cinq cents à six cents mètres, de forme à peu près cylindrique, isolé comme un bloc erratique au milieu d'une mer de forêts. Ce roc nu, solitaire, n'est ni attrayant ni pittoresque ; mais c'est un curieux phénomène géologique, et les cavernes que recèlent ses entrailles ne pouvaient manquer de frapper l'imagination des anciens Cinghalais. De ces cavernes ils firent des temples qui sont au nombre des merveilles de Ceylan.
Ayant pris pour guide un jeune Cinghalais, je m'engage immédiatement par un petit sentier qui mène au pied du fameux rocher. Le chemin est rapide, coupé de grandes dalles de gneiss, et finit en un escalier menant au haut de la montagne, oîi l'on trouve une mare qui ne tarit jamais, même lorsque tarissent toutes les sources du voisinage. Du haut de ce point élevé, Toeil erre à perte de vue sur la jungle semée de noirs rochers qui sont du même aspect que celui de Dambulla. A trois ou quatre lieues de distance
on aperçoit distinctement, dans la claire atmosphère matinale, la célèbre forteresse naturelle de Sigiri, immense rocher de forme cylindrique ^'élevant à pic au-dessus d'un lac. Ce rocher évoque le souvenir d'un de ces sombres drames si communs dans les annales cinghalaises. Il est écrit dans le Mahawanso qu'en 478 après Jésus-Christ, Krasyapa détrôna son père, le chargea de chaînes après l'avoir dépouillé de ses vêtements^ et le fit murer tout vivant, afin qu'on ne retrouvât pas même la trace de son tombeau. Pour échapper à la vengeance de son frère, le parricide fut réduit à se réfugier sur ce rocher presque inacessible, qu'il fortifia par d'ingénieux ouvrages. Hanté par le souvenir de son crime atroce, il vécut là dix-huit années d'une vie d'ascétisme et de pénitence. 11 aurait pu s'isoler longtemps encore dans le palais qu'il avait édiûé au sommet de son roc inexpugnable, s'il ne s'était décidé à en descendre pour accepter le combat que lui offrait soD frère, et où il laissa la vie (1).
{i) Mahawanso , chap. xxxviii. Tennent, Ceylon^ t. II, P 579 et 580.
196 UN SÉJOUR DANS L'ILE DE CEYLilN
Les temples souterrains de Dambulla sont situés un peu au-dessous du sommet de la montagne. Les prêtres, dont la robe jaune se détache d'une façon pittoresque sur la couleur sombre du roc, épient mon arrivée et m'introduisent dans le premier temple, le Dewa Raja Viliara, ou « Temple du grand Dieu y» , appellation qni s'applique non à Bouddha^ comme on pourrait le croire dans cette terre promise du bouddhisme, mais à Vishnou. Franchissant une porte ornée àe figures sculptées et de deux dvarpals ou gai*diens qu'abrite le traditionnel cobra à sept têtes, nous sommes dans une grotte où règne une demi-obscurité. Cette pénombre, au sortir de l'aveuglante lumière tropicale, parait tout d'abord être une nuit complète; mais peu à peu l'œil s'y fait, et l'on dislÉigue alors une .figure énorme, inquiétante, qui remplit toute l'enceinte de sa présence : c'est un colossal Bouddha couché, de quinze mètres de longueur, taillé dans la paroi de la caverne. Il dort de l'éternel sommeil da Nirvana, la tête reposant sur la main droite qui s'appuie sur un coussin. La fleur sacrée du lotos
?st gravée sur la plante de ses pieds, qui touchent k une extrémité de la grotte^ la tête touchant à L'autre extrémité.
Cette caverne semble n'avoir subi que peu de transformations pour être convertie en un sanctuaire : le roc n'y a point été évidé et façonné en façades et en colonnes, comme dans les temples souterrains de l'Inde; les parois du temple sont les rudes parois de la grotte, restées à peu près intactes, et c'est ce qui fait l'originalité de ce sanctuaire naturel. Quoique la statue principale soit celle de Bouddha, le temple est dédié à Vishnou, dont on voit l'image en bois près delà tête du colosse : cette image est l'objet d'une si grande vénération, qu'aujourd'hui encore c'est devant elle qu'a lieu l'épreuve du jugement de Dieu, qui consiste à prêter serment en trempant les doigts dans l'huile bouillante : l'innocence du patient est proclamée s'il retire les doigts intacts, ce qui a lieu sans doute à l'aide d'une supercherie dont les prêtres ont le secret.
Ce temple consacré à la gloire de Vishnou et de Bouddha passe pour avoir été élevé par le
i9^ Uiw'SÉiOUtt DANB LILE DB CETLAN^ .^ .
roi Viàlàgai:!! Ëahu , qui régnait à Aùm j)ura environ un siècle avant Jésus^hHÉ^^^ annales cinghalaises (1) rapportent qu'aydiiid bbassé de son trône par suite d'une invaston^'Ses Malabar^, il se réfugia dans les cavernes dû Darnbulla, où il vécut de longues années cady àuxyeiix de ses ennemis. Quand il eut recoàqjm son trône, il ât de son ancienne retraite un sànfC* tuàire (2). -v
On lit encore, près de l'entrée du pres%r temple, une longue inscription en langue p0^ gravée sur le roc, qui célèbre les vertus dtt ifiljah Kirti Sri Nissanga (1192), et que TurdoàiJa traduite (3) : « Trois fois il fit lé tour de lU^^Sl visita les villes et les villages, et il sui ftlle régner une si parfaite sécurité aussi bien daû&fes déserts que dans les lieux habités, qu'une femfll^ pouvait, sans qu'on l'inquiétât, traverser le |^^ avec ses bijoux les plus précieux, s? Cette relj^quable inscription constate que ce fut à la'lEÉh
(i) Ràjifratnaçari.p. ^3. 'î
(2) BuRRows, p. 2*. , ,
(3) TuRitfoùR's, Epitome ofthe History ofCeylan, p. HÉ"
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nificence du radjah que le temple dut sa restauration et son embellissemeot, après avoir été détruit au douzième siècle par les Malabars. Le Rajawali rapporte que Kirti-Nlssanga plaça dans ce temple soixante-douze mille statues (1). Il y a là certainement une exagération orientale, car le Mahawanso réduit le nombre des statues à soixante-treize (2), et le Rajaratnacari k trente trois (3). Le Mahawanso, comme preuve de la munificence du pieux roi, raconte qu'il couvrit les murs du temple de plaques d'argent, et en couvrit le toit avec des tuiles d'or. A cetle époque de splendeur, le temple était connu sous le nom de Swarna-giri-guhaaya, « la Grotte du Rocher d'or (4) » .
Le plus remarquable et le plus beau des cinq temples souterrains est le Maha-Vihari ou a Grand Temple » . L'impression qu'on éprouve en y entrant est saisissante : l'obscurité, la fraî-
(i) Rajawali, p. 255.
(2) Mahawanso, t. I, chap. xxix.
(3) Rajaratnacari^ p. 92. — Tennent. t. II, p. 578, note.
(4) Tbnnent, t. II, p. 578.
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cheur et le silence qui régnent dans cette vaste enceinte souterraine, l'aspect majestueux des statues de Bouddha rangées en cercle dans différentes attitudes autour d'un reliquaire en forme de dagoba, tout inspire comme une crainte religieuse qui, dans l'âme du bouddhiste, doit acquérir une intensité troublante. Le silence n'est rompu que par le léger bruit des eaux sacrées qui filtrent goutte à goutte à travers une fissure de la voûte et tombent, claires comme le cristal, dans un petit bassin creusé dans le pavement. Ces eaux ont la même vertu purificatrice que celles du Gange. Les statues de Bouddha, au nombre d'une cinquantaine, sont, pour la plupart, plus grandes que nature : les. unes sont dans l'attitude de la prédication, les autres dans celles du repos ou de la méditation, et rien n'est plus imposant que ce cénacle de dieux qui siègent dans l'ombre depuis tant de siècles. De curieuses fresques, restaurées à difierentes époques, ornent les sombres voûtes et les parois de l'enceinte : elles retracent quelques épisodes de l'histoire du bouddhisme, le combat de
Bouddha contre les démons, le débarquement à Ceylan, en 543 avant Jésus-Ghrist, du prince hindou Wijeyo, la prédication du missionnaire Mahindo, l'arrivée du bô sacré à Anuràdhapura^ et différentes autres cérémonies religieuses (1). Si les auteurs de ces peintures avaient un louable souci de la vérité historique, ils semblent n'en avoir eu aucun des proportions des figures : dans une cérémonie qui se passe au pied de la dagoba de Ruanweli, les prêtres dépassent de toute leur tête la dagoba; Wijeyo navigue au milieu de poissons plus gros que son vaisseau. Mais en dépit d*une exécution naïve, ces peintures sont d'un haut intérêt archéologique. La plus curieuse est celle qui représente le fameux combat singulier qui eut lieu en l'an 164 avant Jésus-Christ entre le prince Dutugémunu et l'usurpateur Elala, prince de Mysore. Le duel, qui doit décider à qui reviendra le sceptre, a lieu en présence des deux armées, hors des murs d'Anurâdhapura. Les deux princes, montés sur des élé-
(1) BuRROws, p. 26. Tennent, t. II, p. 578.
phants, sont armés d'épées identiques à celle qu'on a récemment retrouvée en édifiant les digues du lac de Kalawewa; après une iutle acharnée, Elala est tué et son vainqueur est proclamé roi. En prince chevaleresque, il éleva à Elala un tombeau devant lequel se sont prosternés tous les rois de Ceylan. Ce tombeau est encore marqué par un tertre en terre, qu'on voit à Anuràdhapura.
Les trois autres cavernes n'offrent pas le même intérêt que les deux premières. Dans toutes on retrouve l'obsédante image de Bouddha, dans ses trois attitudes traditionnelles, debout, assis ou couché ; mais ce qui ne laisse pas que de surprendre, c'est la présence de divinités hindoues à côté de l'image de l'apôtre des Cinghalais : le brahmanisme et le bouddhisme sont également en honneur dans les temples de DambuUa. Les prêtres à robe jaune n'ont pu me donner aucune explication sur ce point obscur de leur théologie. Aussi avides qu'ignorants, ils n'ont pas manqué de me tendre la main, au mépris d'une défense formelle de leur religion.
Gomiiie je me retirais, j'ai, par mégarde, marché sur le pied nu de l'un d'entre eux, qui se trouvait derrière moi : et j'ai admiré en cette circonstance Je stoïcisme que les Orientaux savent opposer à la douleur, car le pauvre homme, à qui j'ai dû faire atrocement mal, m'a répondu par un sourire.
Chez les bouddhistes de Geylan, de même que chez leurs coreligionnaires de l'Ava, les cavernes furent le prototype des temples, et lorsque, plus tard^ ils édifièrent des constructions artificielles, s'inspirant des modèles qu'ils avaient sous les yeux, ils continuèrent à donner à ces édifices l'aspect de leurs primitifs temples souterrains, avec leur obscurité troublante. Les voyageurs qui ont exploré l'intérieur de la Birmanie rapportent que dans cette contrée un grand nombre de pagodes ne sont que des imitations de cavernes, et qu'on les appelle koo, c'està-dire a grottes » (1).
Ce qui caractérise les temples souterrains de
(1) Yule's Ava, p. 36. — E. Tennbnt, Ceyîoriy t. II, p. 578.
Ceylan et les distingue de ceax de l'Inde, c'est qu'ils n'ont rien d'artificiel : ce sont de simples cavernes naturelles, et les diverses chambres qu'elles renferment ne présentent aucune disposition architecturale; la main de l'homme n'est intervenue que pour élargir l'un ou l'autre passage trop étroit ou pour creuser les parties trop basses de la voûte. Aucune tentative de sculpture, aucune ornementation, point de colonnades séparant les unes des autres les différentes salles, comme à Ellora, à Elephanta, à Ajunta, mais de simples murs de roc que le ciseau n'a pas entamés. On peut déplorer pour l'histoire de l'architecture que les plus anciens temples de Ceylan ne soient que des cavernes préhistoriques, où l'art intervient pour une si faible part. Ces cavernes n'ont point le puissant intérêt des fameux temples souterrains de l'Inde, creusés dans le roc et fouillés comme des bijoux de filigrane. Gomme le dit Fergusson, le seul intérêt de ces temples naturels, c'est qu'on y célèbre aujourd'hui encore les mêmes rites qui présidèrent à leur consécration il y a deux mille ans.