‹ Un séjour dans l'ile de CeylanChapitre 7 sur 34 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Les annes de Poiate-Je-Galle. — Le plus ancien entrepôt de commerce. — La Kalah des Arabes. — La Tarsis orientale des Phéniciens. — Une ville qui se meurt. — La ville noire. — Le Cinghalais. — LeTamil. — Le Maure. — Autres éléments de la population indigène.

Le port méridional de CeylâD, connu sous le nom de Poinle-de-GalIe, se trouve au milieu de rochers qui lui ont valu son nom^ le mot galla, en langue cinghalaise , signifiant <( rochers » . Les Portugais, frappés de la ressemblance du mot avec le latin a gallus » y avaient adopté, pour les armes de la ville, un coq dont une image sculptée, portant la date de 1640, subsiste encore sur les remparts.

Cette ville de Galle est une des plus vieilles du monde, et passe pour être le plus ancien entre*

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pot de commerce que les bommes aient fondé.

C'est la Kalah des Arabes, c'est probablement la Tarsis orientale des Phéniciens. Les Sabéens, dans leur trafic avec les peuples de Flnde, ne négligeaient pas Ceylan et relâchaient dans la rade de Galle; les marins égyptiens la visitaient sous les Ptolémées. Ceylan, la Trapobane des anciens, fut connue aussi des Grecs et des Romains. Pline dit formellement qu'il apprit d'une ambassade envoyée de Ceylan à l'empereur Claude que le grand port de l'île faisait face au sud : Exiis cognitum portum contra meridiem.

Or, cette mention ne s'applique qu'au port de Galle.

Comme l'a remarqué M. Dulaurier, Ceylan fut de temps immémorial l'entrepôt où les Phéniciens, les peuples de l'Arabie méridionale, les Grecs, les Romains et les Arabes devenus musulmans venaient s'approvisionner des denrées de rinde, de l'Archipel d'Asie, de la Chine, et de celles non moins riches que le sol y fait naitre« ' On a de sérieuses raisons de croire que Galle

n'est autre que la Tarsis orientale des Phéniciens. On lit dans la Bible que les Phéniciens trafiquaient avec deux localités qui portaient le même nom de Tarsis^ l'une au nord-ouest^ où ils cherchaient l'étain, le fer et le plomb; une autre à l'est, où ils se procuraient l'or et l'ivoire. Les Écritures nous apprennent aussi que Tarsis était un port situé dans une île qui faisait un grand trafic et qui était gouvernée par des rois; le livre des Rois rapporte que le voyage de la mer Rouge à Tarsis et le retour prenaient trois ans, et qu'on y embarquait, à destination d'Ezion, de l'or et de l'argent, de l'ivoire, des singes et des paons. L'or qu'on y prenait pouvait y être apporté par les vaisseaux venus d'Ophir. Les feuilles d'argent que mentionne la Bible comme une importation de Tarsis sont vraisemblablement celles dont les Cinghalais font encore usage aujourd'hui pour leurs livres saints. L'ivoire fut toujours une des principales productions de Ceylan, dont les jungles sont le repaire des éléphants sauvages; les paons et les singes y abondèrent de tout temps. Mais ce qui paraît surtout concluant ,

c'est l'identité des mots hébreux et tamils qui servent à désigner ces produits précieux, même de DOS jours. Le tohei des Tamils, nom moderne du paon, rappelle le tuheyim des Hébreux ; dans les deux langues le singe se nomme kapi; le mot sanscrit ibha, qui désigne l'ivoire, est identique au mot tamil ibam (1). On peut donc admettre comme très probable que Galle est cette même Tarsis où les navires de Salomon embarquaient l'or que d'autres vaisseaux apportaient de la légendaire Ophir, qui n'était autre sans doute que la presqu'île de Malacca, car Ophir est le mot malais qui sert à désigner une mine d'or. C'est à Tarsis que les marchands égyptiens, les Grecs du Bas-Empire, les Romains se rencoDtraient avec ceux de l'Inde, de la Chine et des lies malaises. Par sa position géographique, ce port était naturellement le trait d'union entre rOccident et l'Orient, le point de contact entre les jonques chinoises et les vaisseaux de Tyr et de Judée (2).

(1) Tennbnt, Ceylon, t. II, p. 102.

(2)TBIfNINT, t^iU, p. 103.

A une époque moins reculée, la Pointe-de- Galle fut le grand marché des Arabes et des Persans; les vaisseaux de Haroun-al-Raschid y cherchaient les pierres précieuses, les soies et les épices de Serendib qu'ils débarquaient à Bassorah (1). Plus tard, ce fut l'entrepôt oîi les marchands maures du Malabar cherchaient les productions de l'Orient dont ils pourvoyaient les Génois et les Vénitiens. Puis vinrent les Portu* gais, les Hollandais, et enfin les Anglais.

Galle, qui fut pendant tant de siècles le point le plus important de l'île, la grande escale des navires venant de l'Occident et de l'Orient, le rendez-vous de toutes les nations du monde.

Galle se meurt depuis que le gouvernement anglais a donné la suprématie à Colombo. Cette ville détrônée m*a causé la même pénible déception que Mahébourg, le port délaissé de File de France. Ses formidables fortifications en pierre, sa porte monumentale qui porte le millésime de 1669, sa vieille église réformée, en style Renaissance^

(1) Reinaud, Voyages arabes et persans.

quelques antiques maisons patriciennes d'un aspect imposant, des façades opulentes, couvertes d'écussons et de sculptures , racontent la puissance de Galle à l'époque où les Hollandais possédaient ce point dont ils avaient fait la clef des Indes. Aujourd'hui les édifices ont un air d'abandon, les rues sont désertes et silencieuses.

La décadence date du jour oii plus d'un vaisseau est venu se briser sur les perfides écueils sous-marins, de formation corallienne, qui obs tiquent ce beau havre de Galle et en rendent l'accès fort dangereux aux grands navires modernes. Dans ces dernières années, le gouvernement anglais a donc entrepris d'importants travaux pour créer un port artificiel à Colombo, oîi s'est transporté le mouvement des afiaires, où les grandes compagnies maritimes ont établi leurs bureaux, où les principales maisons de commerce ont transféré leur siège. En dix ans, la population de Galle est restée à peu près stationnaire, montant de 32,000 à 33,500, tandis que celle de Colombo s'est élevée, dans le même laps de

,4k UN SE JOUA DANS L'ILE DE GEYLAN

temps, de 112;000 à près de 130,000. Le port de Galle n'est plus fréquente que par les petits bâtiments affectés au transport du charbon et du coir ou fibre de coco, tandis que le port de Colombo reçoit tous les navires du globe , et qu'il n'est pas rare d'y voir une vingtaine de paquebots faisant du charbon ou déchargeant leur cargaison. Colombo, il est vrai, offre des communications plus faciles avec l'intérieur de l'ile, mais les navires n'y arrivent qu'au prix d'un détour de plusieurs heures. 11 suffit de jeter un coup d'œil sur la carte pour se convaincre que la nature a fait de Galle, et non de Colombo, le point d'escale du voyage aux Indes. Pour resti(;uer à Galle sa suprématie naturelle et sa gloire évanouie, il suffirait de dégager sa rade des écueils qui la rendent si dangereuse. On a fait sauter à la dynamite les rochers de la rivière de l'Est, dans la rade de New-York ; il ne doit pas être plus difficile de faire sauter ceux de la rade de Galle.

A Galle x^omme à Colombo il ya laMllé noire,le Pettah, où fourmillent les indigènes. Ce sent-

CIIVCHALAIS

les mêmes scènes, les mêmes types, et je commence à me reconoaitre au milieu de ce dédale de familles humaines, et à y retrouver trois éléments bien distincts. L'élément dominant est le Cinghalais, de pure race aryenne, qui forme près des trois cinquièmes de la population. Il descend des conquérants qui vinrent du nord de rinde et adoptèrent pour emblème le lion , ou « singha » . De formes délicates , élégantes , il se rattache de près au type caucasien. Il ne porte point de turban, et n'a d'autre coiffure que le peigne en demi-cercle à l'aide duquel il relève sa magnifique chevelure noire, longue , luisante comme l'aile du corbeau. Ce peigne, en écaille de tortue, est le principal bijou des hommes : pour se procurer l'écaillé, le Cinghalais enlève à la tortue sa carapace à l'aidé d'un couteau bien aiguisé, puis abandonne à son triste sort la pauvre bête, qui ne survit généralement pas à ce scalpel. Ces bons bouddhistes concilient ainsi le culte de la coiffure avec la défense d'ôter la vie aux animaux.

Les Tamils appartiennent à la famille dravi-

dienne : plus robustes et plus braves que les Cinghalais, ils se sont recrutés de tout temps parmi les habitants de la côte de Malabar, et ils continuent à envahir l'île au détriment des Cinghalais qu'ils tendent à absorber; ils forment environ le tiers de la population. Les Tamîls sont faciles à reconnaître au signe distinctif qu'ils portent sur le front symbole de leur culte : un cercle, une tache, ou une raie blanche, noire, jaune ou rouge. Pour coiffure, ils adoptent généralement le turban. Les Tamils se distinguent des Cinghalais par un sys tème musculaire plus développé, la couleur plus sombre de la peau, les formes plus sveltes du corps, les traits plus mâles du visage : ils parlent une autre langue, et tandis que les Cinghalais sont bouddhistes, les Tamils professent généralement le culte de Si va.

Quant aux Maures, qui représentent l'élément sémitique, ils prétendent descendre de marchands arabes qui s'établirent à Ceylan il y a deux mille ans : on les reconnaît à leur haute stature, à leur teint cuivré, à leur barbe noire, à leur haute calotte en paille, souvent recouverte d'un turban

jaune. Quoiqu'ils ne forment qu'une minime partie de la population, un quinzième à peine^ils constituent une fraction très influente et sont les maîtres du commerce de Pile.

Aux trois éléments cinghalais, tamil et maure se mêlent une foule d'individus formant la population lapins hétérogène, la plus disparate^ la plus multicolore qu'il soit possible d'imaginer : Hindous originaires du nord de l'Inde ou de la côte de Coromandel, Parsis adorateurs du feu, Arabes, Persans, Malais, Gafres, Chinois, sans compter les Eurasiens ou métis, provenant du mélange des races indigènes avec les Portugais et les Hollandais, les anciens maîtres du pays.

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