FABRICANT DE KRISS
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les yeux peuvent à peine en supporter Téclat : les indigènes s*y plongent dans la boue jusqu'aux genoux et en égalisent le sol au moyen d'un appareil en bois traîné par un attelage de deux buffles. Par cette glorieuse matinée, que ces scènes champêtres ont de charmes !
Je ne me lasse pas d'admirer la prodigieuse densité de la population : tout le long, de la route, c'est comme une interminable théorie d'hommes, de femmes et d'enfants : il semble vraiment que les indigènes sortent de terre. Tous ont, passé à la ceinture, sur les reins, une espèce de poignard qui porte le nom de kriss, et qui est leur arme inséparable. La fabrication de ces kriss est, pour ainsi dire, la seule industrie de Java.
Dès mon approche, ils s'écartent, ôtent le monument qui leur sert de couvre-chef, et fléchissent le genou dans la rigole. Je ne sais si je passe à leurs yeux pour un haut fonctionnaire du gouvernement, mais dans aucune autre contrée je ne me suis vu l'objet de tant de marques de respect. Au bout d'une heure, mon kahar me dépose au bord du Sitoe Bagendit, ainsi nommé parce que sa forme rappelle aux indigènes la poignée d'un kriss, leur arme favorite. Le lac (sitoe en langue soendanaise) est le plus romantique des lacs. . . Sur ses rives croissent, parmi les roseaux, mille plantes aquatiques ; d'un contour très irrégulier, il est encadré de vertes collines portant de gracieux bouquets de cocotiers, et dominé de tous côtés par de sévères cimes volcaniques qui font mieux ressortir encore, par contraste, son charme idyllique. Sur ses eaux d'un beau vert d'émeraude voguent de pittoresques embarcations dont les indigènes se servent pour la pêche, simples troncs d'arbres creusés en forme de pirogues. Je voudrais bien faire une promenade sur le lac, mais j'hésite à me conCer à un de ces canots primitifs. Alors les indigènes, qui sont gens
ingénieux, avisent sur la rive un petit kiosque portatif de leur invention, le transportent et le disposent sur trois pirogues conjuguées, placent une chaise au milieu dû kiosque et m'invitent à m'y asseoir, à Tabri des feux du soleil. Puis quatre pagayeurs s'accroupissent sur les talons aux extrémités des pirogues, et se mettent à battre Teau en cadence au moyen d'une sorte de grande cuiller de bois très courte. Un marmot nu comme la main — son excuse est qu'il n'a pas deux ans — s'accroupit à l'exemple de son père à l'extrémité d'un canot, et l'adresse avec laquelle il se tient en équilibre au-dessus de l'abîme, sur un espace d'un demi-pied carré, est un curieux exemple de la précocité de cette race demi-civilisée. Nous nous faufilons entre les îlots, qui forment comme autant de corbeilles de verdure, et entre les innombrables fleurs de lotus, qui étendent autour de nous leurs feuilles flottantes.
Au bout d'un quart d'heure de cette navigation pleine de charme et de fraîcheur, mes pagayeurs me font aborder dans une île en forme de mamelon, située au centre du lac. Une centaine de marches taillées dans la terre me mènent au pavillon érigé au sommet du mamelon. De cet observatoire élevé on embrasse, dans son magnifique ensemble, le gracieux lac avec la chaîne des onze volcans qui l'entourent, le Goentoer, l'Haroman, le Tjikoraï, le petit Prahoe, le Kalaïdong, le Papandajan, le Telaga-bodas, le Seda-kling, le Galoeng-goeng, le Kratjak, le Poentjaktjaï. Je ne pense pas que sur aucun autre point du globe on puisse admirer une aussi compacte armée de volcans ranges en bataille sur un espace aussi restreint.
J'ai cherché à fixer dans mes souvenirs les grands traits de ce prodigieux paysage. Deux volcans d'un aspect bien différent attirent spécialement le regard, le Tjikoraï au sud et le Goentoer à l'ouest ; mais ce qui me fascinait sur-
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tout, c'était le cône majestueux du Tjikoraï, dont la cime d'un bleu sombre, à demi perdue dans les nues, s'élève à deux mille huit cents mètres et semble, dans son superbe isolement, planer comme un suzerain au-dessus des volcans voisins. Les anciens Hindous qui occupèrent Java durent être frappés de l'admirable régularité et de la beauté classique de cette montagne, car elle semble avoir été pour eux une montagne sainte, de même que l'Araratpour les Arméniens, comme on peut l'induire des vestiges de circuits en spirales qu'on a retrouvés près de son sommet, et qui rappellent ceux qu'on observe dans leurs anciens temples : n'était-ce pas, à leurs yeux, un temple gigantesque édifié par Dieu? Les magnifiques forêts qui s'épanouissent sur le Tjikoraï au-dessus des riches plantations de thé et de café qui en recouvrent les pentes inférieures, prouvent que ce volcan est depuis longtemps en repos. Et c'est un bien frappant contraste que l'aspect du Goentoer, le plus redouté champion de cette légion de volcans. D'épaisses colonnes de vapeur s'échappent constamment de son menaçant cratère dentelé, et ses pentes nues et dévastées, couvertes de débris de haut en bas, offrent l'image de la stérilité et de la mort suspendue au-dessus des riantes campagnes dont les villages paisibles et heureux sont toujours exposés à être soudainement anéantis.
Emportant de cette scène une lumineuse et inoubliable vision, je retourne à mon kiosque flottant, et mes pagayeurs me ramènent à terre. Ces ^pagayeurs sont des pêcheurs. Le lac est très poissonneux, et les habitants des dessas ou villages voisins y viennent pêcher sans qu'il y ait jamais de dissensions entre eux: Chaque dessa s'attribue la portion du lac qui arrose son territoire, mais plus d'un pêcheur dépasse les limites qui lui sont assignées, sans qu'il y ait là un casus belli.
Du Sttoe Bagendit il nous faut regagner le village de Trogong pour nous rendre à Tjipanas. Mon Soendanais me fait faire un petit crochet pour me montrer une intéressante colonie de kalongs dont j'avais entendu parler, sans savoir au juste de quoi il s'agissait. J'avais cru comprendre que c'étaient de grands oiseaux. Mon Soendanais s'arrête au milieu d'une grande forêt de palmiers, et me montre un de ces arbres dont les branches, presque entièrement dépouillées de leurs feuilles, ploient sous le poids de gros fruits roussàtres que je prends pour des noix de coco d'une espèce particulière. Mais quelle n'est pas ma surprise lorsque, à mon approche, je vois un de ces fruits remuer, puis se détacher et s'envoler en déployant des ailes d'une énorme envergure! Ce sont les kalongs dont on m'avait parlé, et sous ce nom les Soendanais désignent ces gigantesques chauves-souris frugivores (steropus edulis), vulgairement connues sous le nom de renards volants ou chiens volants, qui ne se plaisent que dans les régions équatoriales de l'Asie et de l'Afrique. Ces hideux animaux, qui ne volent que le soir comme toutes les chauves-souris, ont fondé en cet endroit une république qui semble très florissante, car elle compte des centaines d'individus qui vivent sous un système de gouvernement parfaitement organisé. Tout le long du jour ils dorment la tête en bas, suspendus par leurs crochets aux branches dénudées des palmiers, et le soir se mettent en campagne pour commettre leurs maraudages, car c'est une gent fort nuisible. A l'aube, ils reviennent à leur arbre, exposés à toutes les ardeurs du soleil, contre lesquelles aucune ombre ne les protège, car leur guano, en répandant des gaz ammoniacaux, fait périr l'arbre. Je les avais tout d'abord pris pour des fruits, à cause de leur parfaite immobilité, mais quand je déchargeai sur eux
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mon revolver, je vis toute la colonie effarée s'élancer de branche en branche à Taide des crochets dont sont pourvues leurs membranes ; d'autres se mirent à décrire dans Tair des orbes immenses ; leur vol, très différent de celui de nos chauves-souris, rappelle plutôt celui de Taigle, dont ils ont aussi Tenvergure, et ce sont eux qu'auparavant je prenais pour ce noble oiseau lorsque je les voyais fendre les airs le soir. J'en vis deux qui, au milieu de la débandade, se livraient à une bataille homérique en jetant des glapissements aigus. Je fus assez heureux pour mettre fin à la lutte en envoyant une balle à l'un des. antagonistes, qui tomba blessé sur le sol et ne tarda pas à, expirer. Je pus ainsi examiner de près le corps de ce mammifère, qui présente une singulière anialogie avec celui du renard; il en a la taille, le poil, la. teinte, et la ressemblance de la tête est sartout frappante. Les kalongs se nourrissent uniquement de fruits, et il n'est pas rare que les indigènes trouvent un de ces individus plongé en état d'ivresse dans les godets qui servent à recueillir le suc des palmiers. Les indigènes sont très friands de leur chair, et comme ce sont des cuisiniers indigènes qui préparent le rijstlafel, il se peut que j'en aie mangé souvent à mon insu, mélangé avec lès différentes espèces de viandes qui constituent ce plat aussi savant que compliqué.
J'ai terminé ma promenade matinale par une visite à Tjipanas, qui doit son nom, comme plusieurs autres localités des Préangers, à des sources thermales. Sur la route de Trogong à Tjipanas, j'ai admiré le curieux spectacle qu'offrent d'innombrables viviers s'étageant en une série de terrasses artificielles et remontant jusqu'aux sources chaudes dont ils s'alimentent. Ces viviers, qui occupent une immense superficie, sont prodigieusement poissonneux et constituent une des principales sources de ri-
chesse du pays. Le temps du frai passé, les indigènes vident les viviers, en retirent les gros poissons et les vendent â beaux deniers. On prétend que les poissons qui habitent les viviers les plus proches des sources ne sont nullement affectés de la haute température des eaux dans lesquelles ils sont nés, tandis que les poissons adultes qu'on essaye d'y acclimater ne tardent pas à mourir : curieuse démonstration de la loi de l'adaptation aux milieux !
Les sources thermales jaillissent au pied du Goenoeng Goentoer. Leur température varie de 39 à 41 degrés centigrades. On y a érigé des cabines de bambou où Européens, indigènes et Chinois se baignent séparément. Ces eaux passent pour être très efficaces dans les affections rhumatismales. Les malades qui font une cure de quelque durée logent dans un pasanggrahan assez primitif, où ils doivent apporter leur lit et leur nourriture.
Tjipanas est dans un site plein de fraîcheur, au bord d'un étang ombragé par de gigantesques bananiers, le pisang des indigènes, dont chaque feuille pourrait cacher deux hommes et dont les tiges ploient sous le poids des régimes. Des hauteurs voisines on domine l'immense nappe d'eau, divisée en mille compartiments qui s'abaissent graduellement vers la plaine, ombragés par les rideaux de palmiers plantés en lignes régulières sur les digues, qui sont comme les cadres de ces innombrables miroirs. Ce paysage, en grande partie créé par la main de l'homme, est à la fois si original, si prestigieux et si différent des paysages auxquels nous sommes habitués, qu'on ne saurait le peindre avec la palette et les couleurs ordinaires.
J'ai gravi les premières pentes du Goenoeng Goentoer, au pied duquel se trouve Tjipanas, et je me suis élevé, à
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travers des champs de lave, jusqu^au petit pavillon de bambou érigé sur une éminence d'où Ton peut admirer de près le puissant volcan, qui n*a pas eu moins de dixsept éruptions dans l'espace d'un demi-siècle et qui, suivant les calculs de Junghuhn, projeta, en une seule éruption, une quantité de sable et de cendres évaluée à trois cent trente millions de picols (62 kilos). Si les cent volcans de Java ont tous, dans leur passé, de pareils états de service, on peut juger des modifications profondes qui doivent s'ensuivre à la longue dans la constitution du sol de File. Quoique l'altitude du Goentoer ne soit que de deux mille deux cents mètres, l'ascension en est si difficile qu'elle n'a été faite que rarement. Junghuhn réussit le premier à en atteindre la cime en 1837, puis une deuxième fois en 1844; dans l'intervalle entre les deux expéditions, le volcan n'avait pas eu moins de quatre éruptions qui en avaient modifié singulièrement l'aspect et la forme. Je me contentai de l'admirer d'en bas; de mon observatoire je dominais les immenses coulées de lave qu'il a projetées jusque dans la plaine ; je me trouvais justement sur un de ces fleuves de lave, où il n'y avait d'autre végétation que (quelques herbes souffreteuses qui prennent racine dans les cendres noires. La montagne est chauve de la cime à la base. Les plus effroyables volcans de l'Islande ne m'ont point paru d'un aspect plus sinistre. Et c'est un indicible contraste que ce squelette décharné en face de la vie si intense de la flore tropicale qui s'épanouit à ses pieds.
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