CHAPITRE IX
LE TELAGA BODAS (lE LAC BLANC).
16 aoiU, — Aujourd'hui nous irons visiter un de ces volcans éteints, nombreux à Java, dont le cratère sert de réservoir à un lac. Ce lac s'appelle Telaga bodas, ou « lac Blanc » . Il est situé à Taltitude considérable de dixsept cents mètres au-dessus du niveau de la mer, à mille mètres au-dessus de la vallée de Garoet, entre le superbe massif volcanique du Galoenggoeng , qui s'élève à Test de Garoet, et une autre montagne volcanique à laquelle le lac Blanc a donné son nom, le Goenoeng Telaga bodas.
Parti en kahar à cinq heures du matin, j'ai franchi en trois quarts d'heure une distance de sept paal et suis arrivé dès le lever du jour au village de Wanaradja. Là, j'ai engagé un guide indigène avec lequel je me suis mis immédiatement en marche, car il n'y a pas moins de neuf paal du village au lac, et il faut être de retour au village à midi au plus tard, pour éviter la grande chaleur. Comme tous les indigènes, mon guide ne parle que le soendanais, mais il diffère de ses congénères par son intarissable loquacité. Pour mettre fin à son bavardage auquel je n'entends mot, je lui décoche les mots les plus bizarres de la langue française. Il faut croire qu'il n'a jamais entendu un langage aussi drôle, car il est pris d'un fou
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rire qui le guérit du même coup de soq infirmité.
Je ne me lasse pas de cheminer par ces ravissantes matinées javanaises. Dans cette nature équatoriale qui se réveille à la même heure chaque jour de Tannée, les premières heures du matin ont un charme infini. Autour de nous se déploie un cirque de montagnes bleues, derrièce lesquelles monte la lumière rose du soleil levant. Les cimes, frappées par les rayons naissants, se colorent des plus délicates nuances de Taurore, qui se marient avec le vert si doux des cocotiers et des bananiers. C*est un magnifique concert de couleurs tropicales, où la main du peintre le plus habile ne saurait ajouter aucun ton ni adoucir aucune nuance. Notre sentier court au milieu d«s plantations de tabac, au milieu desquelles sont établies de vastes constructions en bambou où Ton fait sécher les feuilles. Plus loin reparaissent les arbres à café. Nous longeons des goedangs, immenses magasins appartenant à des indigènes qui accaparent le café du gouvernement et se chargent de la préparation des fèves. Le paysage est d'une infinie variété : maintenant nous sommes dans une forêt de bambous dont les gigantesques roseaux, gros comme la jambe, s'élèvent à vingt ou trente mètres de hauteur, croissant en touffes séparées et portant des branches flexibles qui portent une profusion de jolies feuilles d'un vert tendre. Quelle grâce et quelle noblesse dans ces graads bouquets de bambous qui sont, en réalité, des graminées géantes! Réunissez des milliers de semblables bouquets, et vous aurez une des merveilles de la flore javanaise, dont je ne m'étais fait qu'une idée pâle par les maigres forêts de bambous que j'avais vues en Afrique.
Au bout d'une heure de marche, nous nous engageons dans la montagne par un sentier ardu, décrivant de charmants zigzags à travers un paysage agreste qu'égayé Je
murmure des eaux courantes. A chaque échappée de cet adorable sentier se déroulent des horizons devant lesquels je m'arrête muet d'admiration. A nos pieds s'étendent la plaine de Lèlès et la vallée de Garoet, immenses mosaïques où le vert pâle des pâturages et les miroitements des lacs et des sawas tranchent sur le vert si chaud des forets et des bocages. Partout Foeil se heurte aux volcans rangés en ligne circulaire autour de ces verdoyants bassins. A gauche surgit le noble massif du Tjikoraï, et on reconnaît distinctement, dans la pure atmosphère, les vapeurs sulfureuses qui s'échappent du cratère jaunâtre du Papandajan. A droite se lève le noir Goentoer, au pied duquel s'étalent de vastes coulées de lave qui ont dévoré une portion de la vallée enchantée à laquelle pourrait s'appliquer le mot du poète : un pezzo di cielo caduto in terra.
A mille mètres d'altitude, nous abordons des pâturages alpestres où paissent de grands buffles, au poil brun, dont les clochettes, qui sont de bois, donnent un* son mat et doux. Aux pâturages succèdent des solitudes désertes où végètent tristement de maigres mimosas. Mais Java est une terre de contrastes. Subitement, la puissante nature équatorialese réveille, et nous entrons dans une de ces forêts vierges qui ne s'épanouissent guère que dans les altitudes élevées, que l'homme a laissées inviolées. Cette forêt se compose principalement de magnifiques fougères arborescentes dont la croissance est favorisée par une perpétuelle humidité. Du haut de ces fougères, dont les troncs sont aussi hauts et aussi gros que des palmiers, tombent constamment de grosses gouttes de rosée, et c'est sur un sol boueux et glissant que nous cheminons pendant une heure entière, sous cette puissante voûte de verdure que ne traverse jamais ni soleil ni lune. L'humidité des forêts de Java est causée par la rosée qu'engendrent chaque nuit
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les vapeur»^ des mers qui baignent cette île étroite et allongée : les arbres sont couverts de mousses et de plantes grimpantes qui sont toujours saturées d'eau, et le silence de la forêt n'est troublé que par les gouttes qui tombent de feuille en feuille avec le bruit de la pluie.
Peu à peu les formes de la végétation se modifient et annoncent le voisinage d'un cratère. Au débouché de la forêt se montre tout à coup la pâle nappe blanche du Telaga bodas, et c'est une scène inoubliable que l'apparition de cette mer morte à surface laiteuse qui dort dans un calme profond, au sein d'un entonnoir verdoyant, couvert de forêts. C'est une nappe d'opale enchâssée dans un écrin de verdure. Sur ces eaux désertes, où aucun poisson ne peut vivre, plane un silence de mort qui n'est troublé que par les bouillonnements produits en mille endroits à leur surface par les gaz d'acide hydrosulfurique. De l'extrémité méridionale du lac s'échappe un ruisseau, le Tjibodas, qui garde pendant longtemps la couleur laiteuse de la nappe d'eau dont il est le déversoir. La couleur du lac est due uniquement aux dépôts de sulfate d'alumine qui tapissent son lit. Ces eaux mates, sans miroitements, ne reflètent point les forêts qui croissent sur leurs bords, et elles n'ont point le charme que les lacs de montagne doivent à la transparence et à la pureté de leur cristal. Mais combien beau le vert bassin dans lequel dort le Telaga bodas ! Sauf du côté où il est abordable, le lac est dominé sur tout son pourtour par des murailles presque à pic, que recouvrent jusqu'au sommet de luxuriantes forêts d'un caractère alpestre. Dans ce poétique cratère si bien abrité, la végétation est surtout représentée par les variétés indiennes de la flore des Alpes.
J'ai fait le tour du lac, qui est à peu près circulaire et d'un diamètre de mille à douze cents mètres. Ses bords
sont frangés de fines dentelures d'écume blanche. Nous traversons tantôt des lits de ponces et de lapilles, tantôt des éboulis de rochers, tantôt des marécages et des champs de boue. A chaque pas nous rencontrons des solfatares ou des sources chaudes : mon guide, affligé d'un ulcère, y applique, toute brûlante, Teau d'une de ces sources, qui passe pour très salutaire dans les maladies de la peau. Sous l'influence de la chaleur et des vapeurs sulfureuses, autour des solfatares toutes les plantes sont mortes ou desséchées. Ayant voulu constater la température de l'eau à un endroit où se produisait, à un pied de la rive, un violent bouillonnement, j'ai appris à mes dépens, en enfonçant jusqu'à la cuisse dans la vase, combien perfides sont les fondrières que dissimulent ces rives dangereuses. Je ne serais jamais sorti de ma fâcheuse posture sans l'aide de mon guide.
A en juger par les phénomènes si divers qui se produisent à la surface du lac et sur ses bords, l'énergie volcanique du cratère qui lui sert de bassin n'est pas entièrement épuisée. L'éruption dont ce cratère fut le théâtre en 1822 engloutit des centaines de villages et coûta la vie à quatre mille indigènes. Les vestiges de cette catastrophe sont reconnaissables, dans les plaines environnantes, aux innombrables collines formées des débris projetés du sein du cratère, et qui, avec le temps, se sont couvertes d'une luxuriante végétation.
Mon guide m'a conduit, à deux cents mètres au-dessous du lac, à l'origine d'une petite vallée, dans un site connu sous le nom de Padjagalan, ou « Vallée de la mort » . C'est une solitude désolée, couverte de débris de roches^ où ne croît pas un brin d'herbe, pas un pouce de verdure, et où règne un calme profond, un silence absolu. Ce lieu doit son aspect maudit à l'acide carbonique qui s'échappe
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des fentes du sol, parfois en telle quantité, que les animaux qui s*y aventurent y trouvent la mort. Des voyageurs y ont vu des cadavres d'animaux de grande taille^ voire de tigres et de rhinocéros. Je ne sais si leurs récits sont empreints d'exagération, mais j'avoue que, moins heureux, je n'ai trouvé dans cette nécropole que les cadavres plus modestes de quelques insectes, des mouches, des papillons, des scarabées, et aussi quelques plumes d'oiseaux Peut-être les ossements des gros animaux étaientrils décomposés, car on prétend que, des différentes parties de l'organisme, ce sont les os qui se décomposent le plus rapidement, tandis que l'acide carbonique conserve longtemps en bon état les parties molles, telles que les poils et les plumes.
Après avoir exploré ce curieux bassin, je me réjouissais de faire honneur, en compagnie de mon guide, aux provisions et aux bouteilles de bière que nous avions emportées. Mais quelle ne fut pas ma surprise quand je constatai, en revenant à l'abri en bambou où le guide avait déposé le précieux panier, que tout ce qu'il contenait avait disparu en notre absence ! Cette ridicule mésaventure me fit faire cette double réflexion, que le Telagabodas n'est pas aussi désert que je l'avais pensé, et que les indigènes, quoique mangeurs de riz, ne dédaignent pas un déjeuner à l'européenne. Mon guide, tout penaud, jurait, à ce que je compris, qu'il n'était pour rien dans l'affaire, et pestait contre Vorang kotor, le « sale homme » qui devait avoir fait le coup.
La faim et la soif me donnèrent des jambes pour retourner à IV anaradja. Je mis deux heures et demie à descendre, par un soleil de feu, les mille mètres que j'avais gravis par la fraîcheur matinale. Combien longue me parut la route! Quand j'arrivai à Wanaradja, à midi
précis, je fis immédiatement atteler mon kahar, et, à une heure, j'étais à Garoet, bien qu'un intrépide Anglais m'eût assuré que rentrer de cette longue excursion à l'heure du rijsttafel était impossible. Cet Anglais a les excentricités de sa race. Il s'est installé à Garoet dans l'unique but d'être témoin d'une de ces éruptions volcaniques dont la vallée fut si souvent le théâtre. Voilà un mois qu'il attend le signal de la représentation, avec une patience et un flegme tout britanniques.
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