‹ Un séjour dans l'île de Java; le pays, les habitants, le système colonialChapitre 15 sur 34 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

LE KAWAH MANOEK.

1 7 août. — Je ne veux point quitter la vallée de Garoet sans porter ma carte de visite à un remarquable cratère qui, suivant la tradition des indigènes, s'est formé lors de Téruption du Papandajan, en 1772. C'est le Kawah manoek (cratère des oiseaux), qui était assez ignoré jusque dans ces derniers temps, mais dont on parle beaucoup dans le pays depuis qu'on l'a vu, il y a quelques mois, vomir des flammes. Cette bouche s'ouvre à la même altitude que celle du Papandajan, sur une montagne qui se rattache au massif du Poentjak-tjaï, situé à l'ouest de Garoet; la carte du bureau topographique donne à ce massif une altitude de dix-huit cent trente-six mètres.

A cinq heures du matin, par un superbe clair de lune, je monte dans mon kahar habituel, qui me mènera jusqu'au village de Pasir-Kjamis, à dix paal de distance et à douze cent trente mètres d'altitude. Par une rare exception dans ce pays d'admirable voirie, la route est mauvaise, pierreuse, les chevaux ont peine à la gravir, et il faut, de temps à autre, les laisser souffler. Au lever du soleil, dont les premiers rayons enflamment d'une lueur céleste la haute cime du Tjikoraï, je commence à distinguer les fumerolles qui s'élèvent au-dessus des bois en

hauts panaches, à mi-hauteur d'une longue croupe mon. tagneuse.

Au bout de deux heures, nous arrivons à Pasir-Kjamis, pauvre village composé de quelques huttes de bambou et de rotin, et situé sur un contrefort du Goenoeng Kjamis, Les environs de cette localité sont jonchés de blocs d'obsidienne qui, selon Veth, ont été probablement lancés par le Papandajan. En dépit de son excessive dureté, ce verre volcanique se désagrège à la longue; tout en conservant Faspect extérieur de Tobsidienne, beaucoup de ces blocs se réduisent en poudre au toucher, comme de la terre de pipe. Au milieu de ces obsidiennes jaillissent deux sources thermales dans lesquelles se baignent les indigènes.

Près du village se trouve un très pauvre pasanggrahan. Le tjamaty qui n'a à m'offrir qu'une horrible infusion de thé gâté, me procure deux coulies qui me conduiront au Kawah manoek, à quatre paal de distance. Un de ces coulies est affligé d'une bronchite chronique, affection beaucoup plus commune qu'on ne pourrait le croire sous ce beau ciel de Java.

Nous montons par un chemin romantique qui s'élève rapidement en colimaçon, et d'où l'on a de charmantes échappées sur la vallée de Garoet, éclairée par le glorieux soleil du matin. Vues de la plaine, les fumerolles semblaient n'être qu'à une demi-heure de marche ; mais maintenant que nous nous sommes engagés dans la montagne, elles semblent reculer à mesure que nous progressons. Nous côtoyons de profonds ravins noyés dans une mer de verdure tropicale. Le chemin est bordé des magnifiques cloches blanches de la fleur d'atropine, que les Soendanais désignent sous le nom de ketjoehoeng, et d'où l'on extrait le violent poison employé en ophtalmologie .

Nous atteignons bientôt une grande plantation de quin-

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quina aussi belle qiie celles que j'ai admirées sur les pentes du Tangkoeban-Prahoe : nous mettons près d'une demi-heure à la traverser. A cette forêt artificielle succède la forêt vierge, qu'on retrouve partout vers l'altitude de mille cinq cents mètres : la température, qui était encore de 22 degrés sous les ombrages des arbres à quinquina ^ tombe subitement à 13 degrés sous l'ombre épaisse et humide des prodigieuses fougères arborescentes.

Mais qu'est-ce donc que ce grand bruit de feuilles froissées qui éclate soudain? Mon sang se glace à l'idée que ce serait un des redoutables hôtes de ces forêts primitives, un tigre ou un rhinocéros. Mes coulies, qui m'ont vu pâlir, se hâtent de me rassurer par le mot orang, qui désigne, en malais, un homme ou un singe, ce qui, aux yeux des indigènes, est sans doute la même chose. Cette fois, l'orang est un inoffehsif bûcheron.

Bientôt après, l'odeur si caractéristique du soufre, qui m'est devenue familière depuis que j'explore tous les jours les forges de Vulcain, m'annonce que nous sommes arrivés à destination. Nous débouchons, en effet, dans \e Kawah^ qui s'ouvre au milieu de la forêt séculaire, vaste entonnoir désert enveloppé d'épais nuages de vapeur.

Ce cratère me ménage des étonnements nouveaux, car il est bien autrement actif que ceux que j'avais déjà visités, et j'y ai trouvé une profusion inouïe de solfatares, de jets de vapeur, de chaudières, de volcans de boue, de fontaines jaillissantes, de soupiraux et de soufQets de forge. On ne peut explorer toutes les merveilles qui s'y présentent à chaque pas qu'en cherchant à tâtons un terrain solide, car le sol ne consiste qu'en une mince croûte où la moindre imprudence, un simple faux pas, peuvent être fatals. Ce sol est tellement, minç par le feu, qu'il suffit d'y pratiquer un trou poar donner issue à de brûlants jets de

vapeur. C'est un tamis dont les cribles sont des salses, des fontaines d'eau bouillante ou de simples soupiraux, et à côtoyer tous ces perfides orifices on se sent mal à l'aise. Les salses surgissent de tous côtés, comme de grandes cuves où bouillonne une eau effervescente, d'un gris sale, que les gaz soulèvent à deux ou trois pieds de hauteur, avec un violent fracas. Autour de ces salses, la décomposition des trachytes forme une boue bleuâtre, et les roches solides en apparence ont si peu de consistance, qu'elles se réduisent en poussière au moindre contact. J'ai plongé mon bâton d'un mètre de long dans une de ces salses, sans toucher la roche ; par distraction j'ai mis ensuite mon bâton sous le bras, et mon costume blanc outrageusement maculé de boue a fait la joie de mes coulies.

Le cratère a au moins six cents mètres de diamètre. Je Tai traversé dans toute son étendue, et j'ai trouvé à son extrémité une énorme chaudière de dix mètres de tour où bouillonne, rageuse, une eau toute noire, et d'où sort une vapeur si épaisse qu'on ne peut plonger les yeux dans la chaudière que dans les intervalles où le vent chasse la vapeur. A ce bassin succède une série d'autres bassins étages en terrasses. Ailleurs se présente un sinistre lac de boue noire dont la surface se boursoufle de milliers de pétillements. J'ai été frappé de la richesse étonnante et de l'éclat des couleurs dont se parent tous ces bassins. Telle est la beauté de ces couleurs, que dans le pays on les utilise pour la peinture et la décoration des appartements : à Garoet, les murs des demeures européennes sont peints au moyen des couleurs naturelles que donnent ces boues et ces roches en décomposition. Parmi les mille nuances dominent le jaune soufre, le rouge brique, le gris perle, Kt ce qui est surprenant, c'est que les boues varient de

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teinte à quelques pas de distance. De toutes parts sortent de terre des bruits inquiétants, des voix courroucées, des sons caverneux, de plaintifs beuglements, des sifflements de machine à vapeur, des brou-brou, des flic-flac, des glou-glou, et mille autres mystérieuses syllabes souterraines. Autre sujet d'étonnement : à côté de cadavres de végétaux, d'arbres dépouillés de leurs feuilles qui gisent sur ce sol brûlant, j'ai vu des arbrisseaux bien verts à Tombre desquels s'épanouissent des rhododendrons bien rouges, au milieu des salses et des vapeurs empoisonnées. Comme je me disposais à cueillir une fleur sur le bord d'une salse, mon guide devina assez vite mon intention pour m' arracher à une mort absurde en me saisissant vivement par le bras : ce que j'avais pris pour un terrain solide n'était qu'une mince croûte fragile, comme je pus m'en convaincre au moyen de mon bâton.

Après un frugal déjeuner sur les rochers, nous dîmes adieu au « cratère des oiseaux » , ainsi nommé, sans doute, parce que les oiseaux n'en approchent point.

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