‹ Un séjour dans l'île de Java; le pays, les habitants, le système colonialChapitre 16 sur 34 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

En quittant Garoet, j'ai poussé un soupir aussi profond que celui du roi Boabdil à son départ de Grenade, et j'ai répété le mot du csaréwitch : « Voir Garoet et puis mourir ! » Ce qui augmentait mes regrets, c'était de voir autour de moi, à l'heure du départ, tous les indigènes qui m'ont accompagné dans mes différentes courses de montagne. lU savaient, je ne sais comment, que je partais, et ils étaient là tous, me regardant en souriant, du bon sourire de cette race si douce et si humble. L'un d'eux se rappelait, sans doute, qu'il m'avait retiré d'une fondrière, un autre qu'il m'avait arraché au sort peu enviable de disparaître dans une bouche volcanique. Braves gens ! Ils étaient devenus mes amis.

Tandis que le train m'emporte dans l'admirable plaine qui s'étend de Garoet à Tjibatoe, je salue avec plaisir, comme de vieilles connaissances, les volcans que j'ai visités. Mais voici des horizons nouveaux. La plus belle section du chemin de fer transjavanais est, sans contredit» le parcours de cinquante-sept kilomètres de Tjibatoe à Tassikmalaja. Il s'agissait de faire franchir par la locomotive cette partie des Préangers qui se hérisse de volcans, et dont l'orographie offre le plus inextricable enche-

vêtrement de montagnes, de vallées et de ravins. Les Hollandais, avec leur froide énergie, n'ont pas reculé devant ce qui paraissait impossible : ils ont réussi à relier le réseau de Touest au réseau de Test par une succession de remblais, de tranchées, de plans inclinés, de courbes et de viaducs dont Tensemble est un miracle d'audace et de légèreté, et dont la vue vous plonge tout le temps dans une ivresse d'admiration mélangée d'un sentiment de terreur. Il y a surtout deux ponts de fer à forte pente et à courbe rapide, l'un de cent cinquante mètres, l'autre de deux cents mètres de long, qui franchissent coup sur coup, à six cents mètres de distance, deux ravins d'une effroyable profondeur. Ce chemin de fer est un défi, une gageure. J'ai beau chercher des comparaisons, je n'en trouve point, pas même le fameux chemin de fer par lequel je suis descendu du Transvaal au Natal. On reste véritablement confondu quand on songe que ce sont des Javanais qui ont exécuté ces travaux gigantesques sous la direction d'ingénieurs européens. L'œuvre est digne du cadre qui l'entoure. Des paysages féeriques. A chaque détour de la voie, une nouvelle échappée sur des cimes couvertes de forêts, aux contours toujours gracieux, sur des vallées qu'arrosent des rivières ombragées par les cocotiers et les bambous, sur des ravins au fond desquels la végétation des tropiques éclate dans toute son exubérance. C'est une nature puissante, d'une sève prodigieuse, dont les yeux se saturent sans jamais se lasser. Au soleil couchant, la scène est de cette indescriptible beauté qui. vous élève jusqu'à l'extase muette. Un immense cône tronqué, se terminant en table comme les montagnes de l'Afrique centrale, émerge au loin du sein d'une buée de vapeurs, et semble flotter dans les profondeurs du ciel. Et déjà la mélancolie des soirs plane sur la campagne java-

lU UN SEJOUR DANS LILE DE JAVA.

naise, sur les rizières étagées en terrasses, sur les bois de palmiers, sur les ravins de bananiers. Tandis que chaque tour de roue m'emporte vers Tinconnu, il me semble que je traverse le pays du rêve, et je me prends à regretter de jouir tout seul de ces visions fugitives et de ne pouvoir en emporter pour les miens un tangible souvenir.

Comme les trains ne marchent plus après le coucher du soleil, je descends à Tjamis, le dernier point d'arrêt, et je m'enquiers d'un gîte pour la nuit. On me mène à un misérable pasanggrahan où il n'y a que deux chambres et où, en compagnie d'un chien étique et d'un perroquet, je dîne d'une volaille coriace et d'une banane qu'un coulie me sert sur du linge sale. Je me console de ce triste repas en jouissant, sous la véranda, de la vue des étoiles qui brillent dans un ciel d'une incroyable transparence. Cette nuit chaude et embaumée, d'une idéale douceur, ne ressemble pas aux nuits fraîches que j'ai passées dans les montagnes de Garoet : en quelques heures, j'ai descendu de cinq cents mètres, et j'ai retrouvé le climat des terres basses» Des milliers de lucioles jettent dans l'obscurité de fugitives lueurs ; le concert des insectes bat son plein ; les moustiques volent en si compactes légions, autour de ma lampe à huile de coco, qu'ils en obscurcissent l'éclat et, par deux fois, en éteignent la flamme. L'air est sillonné du grand vol d'aigle des chauves-souris géantes, les ha-longs, qui cherchent leur pâture ; elles fendent l'espace de leur aile silencieuse, comme les bêtes du rêve. Des noires profondeurs du jardin s'élèvent mille bruits mystérieux, parmi lesquels je reconnais le petit claquement sec qu^'émettent de grosses grenouilles lorsqu'elles ouvrent la bouche pour happer les insectes qui volent. Enfin les sons lointains d'un tambour indigène et de barbares instru-» ments de musique achèvent de me convaincre que je suis

loin de la civilisation, perdu dans un petit village javanais^ J'ai passé une nuit abominable dans ce gîte solitaire. A peine couché, un bruit étrange m'avertit que quelque chose d'insolite se passe dans ma chambre. A la clarté de la lampe, j'en découvre bientôt la cause : un de ces horribles kalongs ou chiens volants que j'ai vus rôder autour de la maison s'est introduit dans la place et s'est blotti dans un coin. Quand je m'approche avec la lumière, il secoue ses grandes ailes cotonneuses et dirigé vers moi sa vilaine tête de renard. Je suis pris de dégoût à l'idée de dormir avec une monstrueuse chauve-souris. Plutôt que d'engager avec elle, à coups de bâton, une lutte hideuse, je prends le parti de l'attirer au dehors en lui ouvrant la porte et en emportant la lampe, dont elle ne manquera pas de suivre le fascinant éclat. Mon stratagème réussit à merveille, et je suis ainsi délivré de l'ennemi. Je m'enferme alors sous ma moustiquaire, aussi hermétiquement que possible. | Mais d'autres hôtes fâcheux, que je ne puis expulser aussi facilement, viennent troubler mon sommeil : des rats blottis dans le chaume de la toiture, des lézards qui courent sur les murs en jetant de petits cris aigus, puis encore le mandoer asthmatique dont me sépare une mince cloison et qui se consume dans d'inextinguibles quintes de toux. Outre le petit lézard ordinaire, je reconnais à son cri singulier le c?/eMo, grand lézard à tête disproportionnée, qui fait aux insectes une guerre sans merci : aussi est-il considéré par les Javanais comme l'ami de la maison. Ses pattes sont curieusement conformées, de façon qu'il peut y faire le vide et courir avec une incroyable agilité, le dos en bas, sur le plafond, où il happe les insectes au passage. Le nom de cet animal imite son cri, qu'il répète, dit-on, autant de fois qu'il compte d'années.

J'ai quitté avec bonheur ce triste gîte pour prendre le train qui part à Taube de Tassikmalaja et arrive vers le coucher du soleil à Djokjakarta, Tune des deux capitales des Vorstenlanden. Arrivé à la gare longtemps avant Fheure réglementaire, j'y trouve une foule d'indigènes qui attendent depuis plusieurs heures l'arrivée du train : les Javanais, pas plus que les Hindous, n'ont la notion du temps.

A Tjamis, nous entrons dans une contrée déserte, presque inhabitée, très différente d'aspect de la région parcourue hier. Le train court maintenant à toute vapeur en pays plat, à travers jungles et forêts; cette partie orientale des Préangers est couverte de vastes marais qui en font une des régions les plus malsaines de Java. Les indigènes ont changé aussi : nous touchons au centre de l'île, où le pur type javanais, aux traits plus fins, plus délicats, succède au type soendanais ; le sarrong bleu sombre a remplacé le sarrong aux couleurs vives et variées; les kriss, que portent jusqu'au dernier des gens du peuple, sont, chez les hommes d'un certain rang, des armes de haut prix. J'ai pour voisin un personnage de distinction qui porte à la ceinture un kriss dont la poignée d'ivoire est d'un travail très fin ; un riche sarrong, orné de peinture d'un dessin compliqué, lui couvre le bas du corps, et il porte sur les épaules une veste de fine étoffe noire sous laquelle apparaît un gilet de kashmir blanc; comme tout Javanais, il a les pieds nus et la tête coiffée d'un turban de couleur; sur le turban, il porte l'insigne de sa fonction, un petit casque noir ouvert au sommet de la tête et orné de l'écusson royal. Ce personnage, habillé moitié à la javanaise, moitié à l'européenne, est un wedono, un chef indigène. Je lui adresse la parole en hollandais, il me répond en javanais avec un large

rire s*échappant sous sa moustache brune et son nez écrasé.

On s'arrête au milieu du jour, pour le rijsttafel, à Maos, importante station dont Thorloge nxarque à la fois rheure de Batavia et l'heure de Samarang, qui diffèrent de seize minutes. C'est à Maos que vient se raccorder le petit embranchement de vingt et un kilomètres qui mène à Tjilatjap, le seul port que les Hollandais aient pu créer sur la côte méridionale de Java, en dépit des récifs de coraux qui en rendent l'approche dangereuse aux grands navires. Malheureusement, Tjilatjap passe pour être la localité la plus insalubre de toute la côte de Java. A l'époque où le gouvernement voulut en faire une importante station militaire et un point stratégique, la malaria, connue sous le nom de fièvre de Tjilatjap, y fit de tels ravages parmi les troupes, que la position fut reconnue intenable et qu'il fallut retirer la garnison pour la trans-^ férer ailleurs. Cette fièvre, tout comme celle de Madagascar, présente cette particularité qu'elle ne se déclare, le plus souvent, qu'après qu'on a quitté le pays ; l'Européen y vivra de longues années indemne, aussi longtemps qu'il ne changera point de climat. N'ayant nulle envie de faire connaissance avec le cimetière des Européens, j'ai laissé cette localité en dehors de mon itinéraire.

Au delà de Maos, le train court, à perte de vue, à travers des prairies et des marécages, où l'on perçoit l'odeur des fièvres paludéennes. L'établissement de la voie ferrée dans cette région empoisonnée causa une telle mortalité parmi les indigènes, qu'il n'y "eut plus moyen de trouver des travailleurs libres, en dépit de l'appât de gros salaires ; pour achever les travaux, il fallut recourir au travail forcé des convicts.

Au sortir de cette région malsaine, on entre dans des

plaines basses, fertiles, que dominent des collines de peu d'élévation ; le pays plat a succédé au paysage alpestre ; le train court au milieu de forêts de cocotiers plus belles encore que celles que j'ai vues dans les Préangers; sous les cocotiers s'abritent de délicieux petits villages composés de cases de bambou à toit de chaume ; et à voir l'aspect heu* reux, paisible de ces villages, on envie les indigènes qui passent leur existence idyllique sous l'ombre épaisse de ces cocotiers dont les fruits constituent, avec le riz, leur unique alimentation. Dans quelle autre contrée verrait-on ces mœurs simples et primitives subsister à deux pas de la civilisation représentée par le chemin de fer?

Bientôt reparaissent les cultures, les sawas, les planta^ tions de tabac, puis les premiers champs de canne à sucre, et, çà et là, une blanche usine à sucre surmontée de sa pro^ saïque cheminée et reliée au chemin de fer par un petit embranchement servant à l'exploitation. Où donc ai-je vu les mêmes scènes? A l'ile Maurice, qui n'est tout entière qu'une vaste plantation de cannes à sucre hérissée de cheminées d'usine. Les cannes viennent d'être coupées : on en fait ici deux récoltes en quatorze mois. Le sucre, qui était autrefois la principale culture de Java, est aujourd'hui en grande baisse, à cause de la concurrence du sucre de betterave : de seize florins le picol, il est tombé à sept et demi.

A Wates, les montagnes reparaissent, hérissées de cônes, de tours, de dômes , déchiquetées et dentelées comme une mâchoire de requin. Au ciel clair du matin a succédé un ciel d'orage, et un vent frais s'est levé. Les enfants, qui pullulent dans les villages, profitent de ce vent pour jouer au cerf-volant, jeu très populaire dans toute l'étendue de l'ile. Le soleil couchant, qui hier était si merveilleux, offre aujourd'hui une nouvelle féerie, plus

merveilleuse encore : entre les nuages violacés et les monts échancrés brille une longue bande d'éblouissante lumière, comme un Niagara d'or en fusion; à mesure que descend le globe de feu, cette bande peu à peu s'amincit; puis, aux dernières lueurs du jour mourant, le Mérapi se lève dans sa gloire, le Mérapi, un des plus puissants volcans de Java, dont le cône fumant émerge au-dessus des nuages, comme s'il n'appartenait plus à la terre; le flot montant de cette mer de nuages finit par le submerger, et la splendide vision se noie dans la nuit, qui sous cette latitude succède si rapidement au jour. Les couchers de soleil de cette île enchantée, avec leurs magiques jeux de lumière, m'offrent chaque soir de nouvelles splendeurs, s'évanouissant trop vite à mes yeux éblouis. Lord Tennyson, qui a décrit, dans un morceau célèbre, un coucher de soleil sous les tropiques, avoue qu'il n'a jamais visité les contrées tropicales. Les eût-il visitées, que son tableau resterait encore pâle et incolore, car la réalité dépasse tout ce que peut exprimer la poésie.

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