‹ Un séjour dans l'île de Java; le pays, les habitants, le système colonialChapitre 17 sur 34 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

DJOKJAKARTA.

Nous voici dans les Vorsfenlanden, bien loin des Préangers. Dans les Préangers nous n'étions point encore à Java. Ici nous sommes au cœur de Java.

Sous ce nom de Vorstenlanden, ou « pays des princes » , les Hollandais désignent la province centrale qui comprend les résidences de Soerakarta et de Djokjakarta, et dont le territoire constitue à peine la quinzième partie de toute l'étendue de File. Ce petit empire est le dernier débris du fameux royaume de Mataram, auquel seuls les Javanais donnent le nom de Java, car ils considèrent les autres provinces comme ne faisant point partie de leur pays. Les Vorstenlanden se trouvent aujourd'hui partagées entre quatre princes, le Soesoeboenan de Soerakarta, le Sultan de Djokjakarta et les deux princes placés à côté d'eux, Mangboe Negoro et Pakoe Alam. La puissance de ces princes a été si réduite par les graduelles concessions qu'ils ont été forcés de faire à la puissance européenne, qu'ils n'ont plus qu'un semblant d'autonomie, et c'est par de substiles artifices et des prodiges de diplomatie que les Hollandais leur donnent l'illusion du pouvoir. C'est le gouvernement hollandais qui règle la succession au trône, qui nomme, révoque et salarie les ministres du royaume ;

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il va sans dire que le pouvoir des princes indigènes ne s'étend qu'à leurs sujets indigènes ; ils n'ont aucune autorité sur les blancs, qui sont administrés directement par les résidents ; et encore leur autorité sur les indigènes est limitée par mille restrictions ; les résidents ont la haute main sur l'administration, la justice civile et pénale, la police, la perception des impôts, l'armée, qui n'est d'ailleurs qu'une armée de parade.

Djokjakarta est donc une des deux villes jumelles des Vorstenlanden. J'y suis arrivé alors qu'il faisait déjà nuit. J'aime à entrer de nuit dans une ville inconnue, surtout quand cette ville est la capitale d'un prince asiatique. Entrevues dans l'obscurité, les villes javanaises, comme toutes les villes du monde, ont des airs mystérieux qui piquent la curiosité. Quand je suis arrivé à l'hôtel Toegoe, qui était encombré, j'ai dû, pour une nuit, partager avec un inconnu une chambre très misérable, où j'ai rêvé des splendeurs d'une ville de cour asiatique bâtie autour du somptueux palais d'un sultan d'Extrême-Orient. Et je me suis levé avec un désir très vif de voir au grand jour l'aspect des rues et la physionomie des habitants.

La réalité n'a pas tout à fait répondu au rêve. Djokjakarta a pu être fort belle à l'époque où elle était entourée de toutes parts de murs et de palissades, et où quatre routes royales aboutissaient à ses quatre portes de bois. Mais de ces splendeurs d'autrefois il reste à peine la trace, depuis que le maréchal Daendels abattit à jamais l'orgueil des sultans en leur infligeant une profonde humiliation dont le souvenir est consacré par une colonne commémorative érigée à l'entrée de la ville.

Ce qui a été plus fatal encore à Djokjakarta, c'est le redoutable voisinage du Mérapi. Quand ce volcan est en activité, les sujets du sultan vivent en toute sécurité ; mais

lorsqu'il rentre dans le repos, les tremblements de terre sont toujours à craindre. Ce fut un de ces tremblements de terre qui détruisit la ville presque de fond en comble en 1867; depuis lors elle a été en partie reconstruite, mais ce n'est plus que Tombre de la glorieuse cité des sultans ; bien qu'elle n'ait pas moins de six kilomètres de long sur quatre de large, elle ne compte plus que soixante mille âmes, dont quinze cents Européens. Au lieu des magnificences que j'avais rêvées, je n'ai trouvé qu'une agglomération à perte de vue de petites bicoques indigènes, d'aspect très chétif, alignées avec une monotone régularité le long d'avenues très larges, très droites, dont l'unique charme consiste dans les^majestueux ombrages des waringins et deskanari-boomen. Ces avenues sont sillonnées de l'incessant va-et-vient des indigènes qui circulent nupieds au milieu d'un épais nuage de poussière impalpable que soulèvent les voitures des Européens. On n'a jamais vu un Européen déroger à sa dignité jusqu'à franchir à pied ces rues qui sont tour à tour, suivant la mousson, boueuses ou poudreuses. N'aurait-on qu'à franchir la largeur d'une avenue, on prend un de ces dokarts qui s'offrent partout à profusion. La bicyclette est^rare encore : je n'en ai vu qu'une seule, montée non par un Européen, mais, le croirait-on ! par un indigène : c'était un pur Javanais, vêtu du sarrong, et nu-pieds.

La population indigène offre un type bien distinct de ceux que j'ai observés dans les provinces occidentales : ce sont des Javanais, et cette race ne se mélange guère avec les Malais et les Soendanais. Ils ne sortent point de leurs provinces ; ils parlent une autre langue, portent des sarrongs de couleur plus sombre, ont un type plus noble et une civilisation plus raffinée. C'est une race fière de son passé. Ils sont bien découplés, maigres, secs et nerveux comme les

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peuples de Tlnde continentale, avec lesquels ils ont dû se mélanger autrefois ; mais leurs traits sont moins classiques que ceux des Hindous. La beauté javanaise pèche presque toujours par le nez. Il est très rare que cette partie de la face soit correcte, et, quand elle Test, le visage est agréable, pourvu que la bouche soit fermée, car les dents sont presque toujours noires comme du jais, par suite deThabitude commune aux deux sexes de mâcher un affreux mélange de tabac, de noix d'arec et de chaux. Ce qui à nos yeux les défigure horriblement, est aux yeux des Javanais un des éléments de la beauté. J'ai remarqué parmi eux peu de difformités, mais je ne me rappelle pas avoir vu de plus horrible monstre qu'un malheureux dont la face présentait un côté deux fois plus développé que l'autre. Le silence de cette foule me frappe ici comme partout : hommes et femmes marchent sans bruit sur leurs pieds nus ; pas un cri, pas un mot prononcé haut ; c'est une race humble, craintive, habituée à se courber sous le joug. Je les ai souvent vus se garer avec la main devant les blancs, se méprenant au moindre geste et s'attendant à être frappés, et j'ai eu moi-même, de cette timidité excessive de l'indigène en présence de l'Européen, plus d'un exemple qui atteste l'oppression subie pendant des siècles par ce peuple habitué à la courbache.

Un des plus intéressants quartiers de Djokjakarta est le kampong chinois, dont les habitants s'adonnent surtout à la fabrication des meubles en bois de teck. C'est un curieux spectacle que de voir ces jaunes ébénistes, n'ayant pour tout vêtement qu'une culotte courte, manier le tour et le ciseau et confectionner, à votre choix, des meubles de style chinois, javanais ou européen : j'ai vu, dans leurs ateliers, des meubles Louis XV que n'eussent pas désavoués nos plus hfibiles ébénistes. Ailleurs, on voit des

Célestiaux tracer des caractères avec un pinceau qu'ils promènent de haut en bas et de droite à gauche : ce sont des lettrés qui écrivent des livres. Plus loin, voici les demeures de Chinois importants, à Tintérieur desquelles on aperçoit un autel de Bouddah et, devant Tautel, deux lampes qui brûlent : aussi ai-je pris une de ces demeures pour un temple public, et ne suis revenu de mon erreur que lorsque, y étant entré par curiosité, j'ai vu paraître le maître du lieu, qui m'a fait comprendre que je violais son domicile. A la différence des indigènes, qui affectionnent le sarrong bleu sombre et vont nu-pieds, la tête couverte d'un petit turban, les Chinois portent des chaussures, s'habillent d'une blouse blanche et de culottes courtes de même couleur, et se coiffent d'un chapeau boule à l'européenne, avec lequel fait un contraste très comique leur longue tresse de cheveux qui leur pend en queue sur le dos. J'ai visité le quartier des jaunes à l'heure pittoresque où ils mangeaient leur riz, assis en cercle autour d'une table, à l'aide de bâtonnets maniés avec une dextérité de prestidigitateurs ; leurs repas ressemblent assez au rijsUafel, avec cette différence qu'ils mangent leur riz séparément dans une tasse de porcelaine.

J'ai tenu à présenter mes respects au Résident de Djokjakarta, pour qui le gouverneur général m'avait remis une introduction spéciale. La rigueur de l'étiquette exige pour cette visite l'habit noir, un vrai supplice par des chaleurs auprès desquelles nos chaleurs caniculaires ne sont rien. Comment donc les Européens, dans les pays chauds, n'ont-ils pas encore remplacé le hlack evening dress par un habit blanc ? Le Résident, M. Olivier, m'a reçu à dix heures du matin dans son palais, situé en face de la forteresse, et par conséquent bien gardé. C'est un colonial de vieille roche : il n'a point quitté les Vorstenlanden de-

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puis trente-trois ans, et des provinces occidentales de Tile il n'a jamais vu que Batavia. En dépit de son nom, qui atteste une origine française, il ne parle d'autre langue européenne que le néerlandais, ce qui rend l'entretien un peu languissant ; mais il connaît à fond le javanais, et tandis qu'il trône dans son cabinet de travail, il interrompt à chaque minute la conversation pour prêter l'oreille au message que lui expose, à genoux, un soldat indigène. J'ai été frappé, en Turkestan, du respect de l'indigène pour le conquérant ; mais nulle part je n'ai vu ce respect poussé aussi loin qu'ici. En y réfléchissant, on comprend que ces indigènes sont logiques dans leur servilité : ils s'agenouillent devant leur sultan, mais comme ils savent que ce sultan se montre lui-même servile devant le Résident, qu'il appelle son « frère aîné » , ils devinent que le Résident est le souverain, et ils s'agenouillent devant lui aussi. M. Olivier m'a promené pendant une heure entière dans son vaste et somptueux palais. Ce palais a remplacé celui qui fut détruit par le tremblement de terre de 1867, et il semble qu'on ait voulu y déployer toutes les magnificences qui peuvent éblouir l'imagination d'un peuple oriental. La salle du trône est d'une grandeur et d'une richesse vraiement royales : c'est là que, lors des fêtes officielles, le Sultan et le Résident prennent place l'un à côté de l'autre sous un dais à ciel bleu et or dont les tentures retombent sur un tapis de De venter. Ce trône à double sceptre n'a pourtant qu'un unique fauteuil : le Résident m'explique qu'il s'y assoit à l'européenne, tandis que le Sultan s'accroupit près de lui sur le tapis, à la manière orientale. Les fêtes aussi ont un caractère mi-européen, mi-javanais : le gamelang^ ou la musique du Sultan, et l'orchestre du Résident s'y font entendre tour à tour et les valses succèdent aux danses exécutées

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par les bayadères de la cour. J'ai été frappé de la grande fraîcheur qui règne sous ces lambris , grâce à un ingénieux système de ventilation. La salle à manger est immense : elle peut recevoir trois cents convives. Il y a encore, aux deux extrémités d'un péristyle à colonnade grecque, deux salons princièrement meublés, Tun destiné aux réceptions officielles, Tautre aux réunions intimes. Les meubles^ en bois de teck, cet acajou du pays, ont été fabriqués par d'habiles ouvriers chinois d'après des dessins européens.

Devant le palais s'étend un parc beau comme un rêve de poète, ombragé par des arbres géants et peuplé de statues fantastiques, la plupart à tête d'éléphant, qui proviennent des ruines des vieux temples hindous situés dans les environs de la ville. Dans notre promenade à travers le parc, le Résident se fait suivre par le porteur du payong ou parasol d'or, qui symbolise, aux yeux des indigènes, la plus haute autorité. Et voilà comment le hasard des voyages me vaut l'honneur suprême d'être abrité par le parasol d'or. Le payong du Sultan est d'une autre couleur; celui du prince héritier est à trois étages. Tous les objets destinés à Sa Majesté, ne fût-ce qu'une carafe d'eau, doivent être escortés du porteur de payong.

Après avoir vu le palais du Résident, il faut voir celui du Sultan. J'y suis allé dans l'équipage à quatre chevaux du Résident, en compagnie d'un de ses auxiliaires qui porte le titre de contrôleur, et dont la mission est de s'assurer si les lois auxquelles sont soumis les indigènes sont régulièrement observées. Le cocher est un indigène, et je ne puis me faire au contraste comique de son chapeau à haute forme avec son sarrong et ses pieds nus. Nous passons devant le fort, qui est tout à la fois voisin de la demeure du Résident et de celle du Sultan : pour l'un c'est une défense, pour l'autre une menace; l'un est

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bien gardé, l'autre bien surveillé. Le fort, entouré de fossés inondés, est flanqué de quatre bastions percés de meurtrières : il renferme les casernes, les demeures des officiers, l'hôpital, les magasins; un denii-bataillon d'infanterie et un détachement d'artillerie en composent la garnison. Ce fort, qui date de plus d'un siècle, suffit à tenir en respect un sultan javanais, mais ne résisterait pas longtemps à un ennemi sérieux. Autour de ce fort protecteur sont groupées les demeures des Européens, pour la plupart des planteurs qui habitent la ville lorsque les travaux de la plantation n'exigent pas leur présence.

Nous voici devant l'immense enceinte rectangulaii'e qui contient la demeure du Sultan. C'est le Kratoriy ou palais royal, mot qui dérive probablement àeRatoe^ roi. L'aloenaloen qui y donne accès est une grande plaine carrée, plantée de waringins, dont les branches offrent cette singularité qu'elles sont taillées en parasol et reproduisent ainsi l'aspect de gigantesques payongs. Dans une cage placée à l'un des angles de la plaine, on tient prisonniers les tigres destinés aux plaisirs du prince : à la prochaine fête, l'un d'eux sera cerné par des guerriers armés de lances et disposés en carré, et, au moment où il bondira pour franchir le jnur humain, il sera reçu par la pointe des lances ; ou bien encore on le mettra en présence de son plus redoutable adversaire, un buffle sauvage.

A l'approche du Kraton, on voit surgir un mur de quatre à cinq mètres de haut et d'autant d'épaisseur, flanqué de tours et de bastions, défendu par des fossés et des remparts, garni çà et là de vieilles pièces de canon enclouées, et formant une enceinte d'une lieue de tour. Une fois ce mur franchi, on cherche des yeux le palais, mais au lieu d'un palais, on ne trouve qu'un dédale de bâtiments de toute espèce, de places, de rues, d'avenues,

de viviers, de canaux, de jardins, dekampongs indigènes. Le Kraton est une ville dans la ville, habitée par une population de quinze mille individus qui s'emploient au service du Sultan. On traverse un grand nombre de portes, de corridors, et on arrive bientôt devant une grande terrasse carrée où ont lieu les fêtes solennelles. Sur cette terrasse se trouve un petit édicule où le prince se montre à ses sujets. Après avoir franchi d'autres portes, d'autres places , on atteint enfin une nouvelle enceinte défendue par des murs, et c'est dans cette partie reculée du Kraton que se trouve la demeure inviolable du Sultan, dans laquelle il n'est entouré que de femmes, et où nul homme ne peut pénétrer sans avoir été annoncé. Devant ''entrée, une cloche est fixée sur quatre pieux, et le soldat de faction y pique les heures. Une garde du corps composée de soldats européens est postée là, sous prétexte de protéger le prince, en réalité pour surveiller ses mouvements, car il est prisonnier dans son palais, qu'il ne peut quitter la nuit, et d'où il ne peut sortir le jour qu'avec la permission de son u frère aîné » le Résident, et à condition de faire connaître les lieux qu'il se propose de visiter. Une indisposition du Sultan m'a empêché de franchir le mur qui abrite ses appartements, ceux de sa première épouse légitime, ceux de ses fils légitimes et de ses fils naturels, enfin le Kapoetren, le harem, où, d'ailleurs, nul autre homme que le prince n'a accès. Les autres parties du Kraton sont occupées par les soldats composant la garde du corps indigène, et par les ouvriers au service du prince, dont les habitations forment toute une ville.

De toutes les parties du Kraton, la plus curieuse est le fameux château que les Javanais désignent sous le nom de Tamansari (Jardin des fleurs), et que les Hollandais appellent Watercasleel (Château d'eau), parce qu'il est, en

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effet, au milieu d'un lac. Ce château est une des plus charmantes créations du sultan le bâtisseur, Amangkoe- Boetvono, qui régnait à la fin du dix-huitième siècle. Il en avait. fait sa maison de plaisance, avec tous les accès-* soires que réclament les mœurs orientales : étangs, bassins, jets d'eau, grottes, bains, sérail. Le tremblement de terre que provoqua le Mérapi, en 1867, fit de Tamansari un amas de ruines que j'ai trouvées dans un irrémédiable abandon, mais qui témoignent encore du faste des anciens sultans. On y voit de curieux morceaux d'architecture, où l'art oriental se marie à l'art occidental, où le style italien s'épanouit à côte des styles hindou, chinois et javanais. Le château est situé dans une île artificielle, s'élevant en forme de terrasse au milieu d'un vivier qui l'isole si complètement, qu'on ne peut y atteindre que par une galerie souterraine creusée sous les eaux et peuplée de chauves-souris et de lézards. Le château est un amas extrêmement confbs de murs crevassés, d'escaliers croulants, d'innombrables appartements ruinés, qui n'offrent aucune symétrie; les vestiges de sculpture et de dorure des portes, des fenêtres, des balcons, attestjent l'ancienne splendeur de cette demeure princière. Les jardins sont aussi abandonnés que la demeure même : on y rencontre à chaque pas des constructions à demi ruinées, de petits temples, des pavillons, des bassins rectangulaires, des statues de pierre qui servaient de fontaines, des salles voûtées où règne une humidité de cave qui vous pénètre jusqu'aux os : c'est sous ces fraîches voûtes qu'aux heures chaudes du jour, le Sultan et la Sultane venaient s'étendre, après le bain, sur des lits de repos en pierre, sans doute couverts de moelleux tapis qu'ont remplacés des tapis de mousse. Dans les bâtiments qui abritaient le harem, les petits boudoirs des femmes

sont en assez bon état de conservation, et j'y ai même vu des vestiges de lits en bois. Au milieu de ces ruines humides s'épanouit une luxuriante végétation de fougères et de plantes grimpantes qui achève de les miner.

La disposition de Tamansari, son isolement au milieu d'un lac , indiquent sufGsamment que cette romantique maison de plaisance était un lieu de refuge en cas de guerre ou de troubles. On prétend que ce fut dans le but de se mettre à Tabri des entreprises du maréchal Daendels que le Sultan voulut avoir un château accessible seulement par le passage souterrain, qui pouvait être instantanément coupé. Mais il avait compté sans Taudace de son rival, qui est resté légendaire dans l'imagination du peuple javanais. Un jour, une entrevue devait avoir lieu à Djokjakarta entre le Sultan et le maréchal. Il s'agissait de la signature d'un traité dont le prince différait depuis longtemps la ratification. Enfermé dans son château et entouré de fidèles défenseurs, le prince crut pouvoir narguer le maréchal, qui l'attendait dans les environs, au milieu de ses officiers. D'heure en heure, le Sultan envoyait des excuses et différait son arrivée. Mais bientôt le maréchal , irrité par les moqueries de la foule qu'avait attirée la nouvelle de l'entrevue, fait signe à deux de ses aides de camp de le suivre, se fraye un passage à travers des milliers d'indigènes, se dirige vers la galerie souterraine qui mène au château, et y pénètre sans rencontrer aucune résistance, car une telle témérité déjouait toutes les prévisions. Soudain, il fait irruption dans la salle d'audience, où le Sultan délibère au milieu de son conseil, et, sans se soucier des courtisans et des officiers, qui restent comme pétrifiés à sa vue, il va droit au Sultan, le prend par le bras et le force à l'accompagner. Le rusé monarque eût peut-être essayé de résister

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s'il n'avait su que, hors de la ville, des troupes étaient campées : dissimulant l'outrage sous l'apparence d'un acte volontaire, il fit jouer sa musique du gamelang et, suivi de sa cour, quitta le château avec Daendels pour aller signer le traité. Un monument érigé à l'entrée de la ville éternise le souvenir de cette injure faite à l'orgueil des sultans.

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