‹ Un séjour dans l'île de Java; le pays, les habitants, le système colonialChapitre 18 sur 34 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

J'ai mis quatre heures à franchir dans un milord à quatre chevaux, en relayant trois fois, les vingt-quatre paal (trente-six kilomètres) que Ton compte de Djokjakarta à Boroboedoer, où je voulais contempler le temple célèbre qui passe pour le plus beau vestige de la civilisation hindoue.

Rien de plus agréable qu'un voyage en poste à Java. A chaque relais on s'arrête sous un grand hangar construit en travers de la route, où le voyageur est à Tabri du soleil pendant qu'on change les chevaux. Près du hangar sont les écuries et l'habitation de l'indigène qui tient la station de poste, prête assistance aux voyageurs et consigne leurs plaintes. Le changement de chevaux s'opère avec une telle rapidité, qu'on peut se remettre en route au bout de cinq minutes.

De Djokjakarta à Boroboedoer on court sur une route poudreuse, entre des rideaux de palmiers et de waringins derrière lesquels se déploient les sawas, les plantations de cannes à sucre, les champs de maïs et de tabac ; c'est une des régions les mieux cultivées de la fertile colonie. Ici comme partout, je ne me lasse pas d'amirer le parfait entretien de la route et l'excellent état des ponts de pierre ou de fer sur lesquels elle franchit plusieurs

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rivières : un de ces ponts, emporté par la dernière crue, était déjà remplacé par un pont de bois provisoire. Sur cette route règne une circulation si intense de porteurs et de chariots à bœufs, que je ne crois pas exagérer en disant qu'ils sont dix fois plus nombreux qu'aux approches de nos grandes villes. Ces chariots offrent un coup d'œil très pittoresque, avec leurs toitures en chaume sous lesquelles les indigènes s'abritent contre les rayons du soleil. Tous ces villageois circulent au milieu d'un épais nuage de poussière, comme je n'en ai vu que sur les routes qui traversent les steppes de l'Asie centrale. Le pays est extraordinairement peuplé : ce n'est, pour ainsi dire, qu'un village sans fin, dont les cases se cachent sous les palmiers et les bananiers. Les indigènes, sous ce ciel de feu, vivent dehors, et on peut les voir manger leur riz sur une feuille qui leur sert d'assiette, à l'aide d'une autre feuille qui leur sert de cuiller. Ici comme partout, les femmes sont défigurées par l'horrible chique de bétel qu'elles ont constamment en bouche, tout comme les hommes.

A mesure qu'on s'éloigne de Djokjakarta, la contrée se dépeuple et prend un aspect plus sauvage. Quand on a dépassé le troisième relais, la beauté du paysage s'accentue. L'horizon est borné par des montagnes à silhouettes fantastiques qui m'ont rappelé, d'une façon frappante, les cimes aiguës de l'île Maurice : l'une ressemble aux Trois Mamelles, une autre reproduit exactement le Pouce ; il ne manque que le Pieter-Both pour que l'illusion soit complète.

C'est au soleil couchant que je me suis engagé dans la grandiose drève, longue d'une demi-lieue, qui donne accès au temple de Boroboedoer. Le jour est à son déclin dans la plaine, tandis que la nuit règne déjà sous le double rideau de palmiers et de uaringins séculaires qui bordent la

drève; mais Tœil est fasciné par une gerbe de lumière rose qui, tout au bout du tunnel de verdure, pénètre sous les ramures des grands arbres et accentue encore la nuit qui m'enveloppe. Les chevaux, qui ont ralenti leur pas, débouchent enfin à Textrémité de la drève, et alors c'est la merveilleuse et inoubliable vision du Boroboedoer, qu'enveloppe comme une poussière d'or la chaude lumière du soleil couchant. Les mots ne sauraient traduire l'impression de ravissement que fait passer des yeux à l'àme la vue de cette grande épopée de pierre, à cette heure fugitive où la poésie des soirs idéalise les choses.

J'ai voulu arriver le soir à Boroboedoer, afin de voir les ruines sous la clarté lunaire ; mais la lune a refusé de se montrer, et c'est par une nuit noire que, après le frugal souper préparé par le gardien, j'ai suivi l'avenue peuplée d'antiques divinités hindoues qui mène au pied de l'édifice. Les lions qui gardent l'escalier du temple m'ont fait presque peur, dans le drame des ténèbres. J'ai essayé de gravir les premiers gradins en tâtonnant, mais après avoir trébuché plusieurs fois sur les pierres disjointes, la crainte de me rompre le cou m'a fait renoncer à mon projet d'exploration nocturne.

Autrefois les voyageurs qui voulaient visiter Boroboedoer étaient réduits à camper sous la tente; mais récemment le gouvernement a fait ériger, à cent pas des ruines, un pasanggrahan où réside un gardien chargé d'héberger les rares voyageurs qui visitent ces parages. Ce gardien, qui vit dans le plus complet isolement, porte encore sur la poitrine la trace des coups de couteau qu'il reçut l'année dernière d'une bande de brigands qui l'assaillirent la nuit et qu'il tua jusqu'au denier en se défendant comme un héros. Il m'a donné à feuilleter le livre des voyageurs, et j'y ai vu le nom de notre vaillant compatriote Fernand

Levieux, qui quelques mois après devait mourir au Congo.

Boroboedoer se trouve à huit cents pieds au-dessus du niveau de la mer : en dépit de cette altitude la tempéra^ ture de la nuit m'y a paru plus élevée que dans la plaine de Djokjakarta. Rien ne peut donner une idée du calme profond qui règne dans ce lieu éloigné de toute habitation. Je me suis endormi bercé par le grand concert des insectes.

Dès avant le lever du soleil, j'étais debout, et aux dernières clartés de la lune qui brillait dans la sérénité du ciel matinal je gravissais les cent vingt gradins qui mènent au sommet du Boroboedoer. L'édiûce, construit sur une petite montagne carrée dont les côtés ont, à la base, un développement de cent cinquante mètres, fait songer aux pyramides d'Egypte par sa forme et par sa grandeur ; mais c'est une pyramide ouvrée de haut en bas comme un bijou de filigrane. La lune, en l'éclairant de sa lumière blanche, grandissait encore les proportions du prodigieux monument. Nous voici à la coupole terininale, qui domine la plaine de quarante-sept mètres. De ce point, l'œil plane sur un chaos de terrasses et de coupoles, d'aiguilles, de murs en retrait, de galeries, de corniches, surgissant du sein de la magnifique vallée de Kedoe, oasis de verdure qu'encadrent les hautes montagnes de Minoreh aux cimes échancrées, déjà éclairées par les premières lueurs de l'aube : dans lé demi-jour qui précède le lever du soleil, on voit ramper au pied de ces montagnes des vapeurs légères d'un blanc laiteux, d'une infinie délicatesse ; des cocotiers aux fines et sveltes colonnes sont éparpillés dans la plaine ; sur leurs troncs, aussi hauts que le Boroboedoer, courent de petits corps agiles qu'à la première vue j'avais pris pour des singes : ce sont de petits indigènes occupés à la cueillette matinale des noix de coco ; quoiqu'ils n'aient que cinq ou six ans, ils grimpent sans crainte à des hau-

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leurs vertigineuses. Peu à peu les contours indécis s'accentuent avec le jour naissant. Par une trouée rose s'ouvrant dans des nuages de pourpre apparaît le disque démesurément grand, d'un jaune d'or, du soleil équatorial : il monte majestueusement au-dessus de la vallée et dissipe les légers brouillards accrochés comme des voiles de mousseline aux cimes des cocotiers, tandis que le concert des oiseaux et le beuglement des bœufs saluent le réveil de la nature.

Seul sur mon observatoire aérien, je m'abîmais de respect devant cette scène sublime : le temple de Boroboedoer éclairé parles feux du soleil levant. Et je songeais que depuis mille ans cette scène se renouvelle tous les jours. L'imagination, en remontant le cours des siècles, essaye de se représenter ces terrasses, ces gradins, ces galeries, ces promenoirs, aujourd'hui déserts et muets, tels qu'ils étaient lorsque ce même soleil éclairait les longues théories de prêtres et de pèlerins qui 9'y déroulaient en chantant les louanges de Bouddha.

La coupole terminale au pied de laquelleje me trouvais forme le couronnement du vaste édifice : c'est la dagoha, le sanctuaire sacré qui contenait les cendres de Bouddha, où le saint des saints trône encore sous la forme d'une colossale statue de pierre. D'après la légende, les cendres de Bouddha furent dispersées en petites quantités dans tous les lieux où existaient des communautés bouddhiques ; elles étaient recueillies dans une urne et ensevelies sous un stoupa ou tumulus qu'abritait une coupole en pierre, la dagoba, surmontée d'une aiguille en forme d'obélisque. La dagoba était une sépulture murée, inviolable, où aucune ouverture ne donnait accès. On l'a depuis longtemps é ventrée, et dans la chambre circulaire que recouvre la coupole à demi écroulée, j'ai trouvé l'image sculptée de

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Bouddha accroupi, qui reproduit en grand les innombrables petites statues disséminées dans toutes les parties de rédifice; mais, à la différence des petites statues, celle de la dagoba n'est qu'ébauchée : cette ébauche est évidem ment intentionnelle, puisque la dagoba, édifiée postérieurement à l'érection de la statue, a été entièrement achevée. Est-ce, comme on l'a supposé, qu'aucun mortel ne pouvait représenter complètement un être divin aussi parfait? Ou bien ne serait-ce pas plutôt qu*on n'a pas pris la peine d'achever une statue destinée à être cachée à tous les regards? Bouddha est représenté assis, les jambes croisées, la tête coiffée de la tiare, vêtu d'un léger manteau qui laisse à découvert l'épaule et le bras droit. La statue est à demi ensevelie sous les décombres de la dagoba, dont la partie supérieure a été détruite par les tremblements de terre, peut-être aussi par le fanatisme musulman ; les plantes qui, au milieu de ces pierres écroulées, trouvent le peu d'humidité qui leur convient, achèvent le travail de destruction.

En gravissant le point culminant de la dagoba par une sorte d'escalier formé par les pierres de la muraille ruinée, on jouit d'une des plus belles vues qui soient au monde ; au fond du tableau surgissent les trois volcans du Mérapi, du Merbaboe et du Soembing, qui ont maintes fois enseveli le Boroboedoer sous d'épaisses couches de cendres.

Du faîte de la dagoba on a la vue d'ensemble de l'édifice et on en saisit le plan général. C'est un immense temple à ciel ouvert, dont les neuf terrasses escaladent les flancs d'une montagne d'une forme si régulière, qu'il a suffi de peu de travail pour y asseoir l'édifice. La montagne était sans doute naturellement carrée ; il a fallu en égaliser les quatre pans, en aplanir le faîte en forme d'esplanade ; puis on a construit les terrasses successives, dont

les six premières sont de forme polygonale et les trois dernières de forme circulaire. Le pied de la montagne formait une large assise naturelle qui rendait des fondations superflues. Les matériaux ont été fournis par les innombrables pierres trachy tiques, très poreuses, d'un gris sombre, dont les volcans voisins ont semé la contrée. Les blocs équarris sont posés à sec, sans ciment. Les terrasses inférieures affectent la forme d'un polygone à trente-six angles, ou plutôt d'un carré dont chaque côté présente deux «aillies successives à angle droit. Ces côtés, orientés vers les points cardinaux, sont percés au milieu par les quatre séries de portes voûtées et de gradins menant de terrasse en terrasse jusqu'au faîte de l'édifice, dont la grande dagoba forme à la fois le centre et le point culminant. Les escaliers, quoique très délabrés, donnent encore une idée de leur ancienne magnificence, et l'imagination se plait à se les représenter avec leurs rampes qui finissaient en tête d'éléphant et avec les lions de pierre, à gueule ouverte, qui en gardaient les abords du haut de leurs piédestaux, et dont subsistent encore deux spécimens à l'entrée où aboutit l'avenue.

Des murs d'enceinte bordent chacune des terrasses polygonales, dont ils suivent les lignes et les angles, et entre ces murs se développent cinq galeries de deux mètres de largeur, pavées de dalles plates, qui font tout le tour de l'édifice et dont le périmètre diminue en proportion de l'élévation delà galerie. A ces étages de promenoirs succèdent trois rangées circulaires d'édicules en forme de cloches, dont les parois ajourées, découpées de quatre rangées régulières de losanges, laissent voir, en grandeur naturelle, un Bouddha assis dans l'intérieur comme dans une châsse : ces édicules, au nombre de soixante-douze, sont autant de dagobas : la moitié sont ruinés et veufs de

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leurs Bouddhas. Les cercles formés par ces petites dagobas se développent autour de la grande dagoba centrale, le sanc^ tuaire vers lequel convergent les terrasses, les portes, les gradins, et au pied duquel affluaient les pèlerins bouddhistes.

Les siècles ont passé sur ce magnifique édifice contemporain de Charlemagne ; les volcans Tout couvert de leurs débris ; les tremblements de terre ont secoué la montagne qui lui sert de fondement ; la force imperceptible et continue de la végétation en a disjoint les matériaux; le vanda-^ lisme Ta mutilé de sa main aveugle ; mais le Boroboedoer est toujours debout, et on l'admirera longtemps encore comme un monument unique sur la terre et surpassant en beauté tous les monuments connus du monde bouddhique, même, au témoignage des voyageurs qui ont exploré les ruines du Cambodge siamois, le célèbre temple que les Khmers édifièrent à Angkor-Vat ; quant aux temples de rinde, ils peuvent être plus riches et plus touffus, maison y chercherait vainement T admirable unité de conception du Boroboedoer. Cette unité est si frappante, qu'il faut admettre que l'édifice est l'œuvre d'un seul architecte, dont le génie fut assez puissant pour concevoir un plan aussi gigantesque et pour le faire exécuter par les milliers d'ar-? tistes et d'ouvriers qui durent être employés pendant toute la durée d'une vie d'homme.

Les archéologues s'accordent à dire que le Boroboedoer date de mille ans, au moins. C'est ce qu'attestent les inscriptions, dont les caractères datent de l'an 800 de l'ère Sjàka, qui correspond au neuvième siècle de notre ère. On ne sait rien des bouddhistes qui habitaient à cette époque la contrée où les mahométans fondèrent plus tard le royaume de Mataram : tout ce qu'on sait, c'est qu'un royaume de ce nom exista du temps des Hindous, car on a retrouvé une

plaque de cuivre, écrite en vieux javanais, qui mentionne le roi de Mataram, Sri maharàdja i Mataram. Déjà, en Tan 415, le voyageur chinois Fa Hien, qui était bouddhiste, rencontra des Hindous établis dans le cœur de Tîle de Java. Ces Hindous étaient apparemment venus du nord deTInde, mais on ignore Tépoque de leur arrivée dans Tile. Le temple qu'ils édifièrent à Boroboedoer atteste assez qu'ils constituaient une grande nation, et montre à quel merveilleux épanouissement ils avaient su porter les arts de Farchitecture et de la sculpture, et de quelles puissantes ressources disposaient leurs princes et leurs prêtres pour exécuter des travaux dignes d'être mis en parallèle avec les œuvres gigantesques des Pharaons.

La signification religieuse du Boroboedoer ne peut laisser aucun doute : c'est le plus pur monument bouddhique de Java, une dagoba de dimensions extraordinaires où les pèlerins venaient, avec leurs offrandes, vénérer les cendres de Bouddha, leur rédempteur, dont la vie et les enseignements sont retracés sur les bas-reliefs qui se déroulent comme les pages d'un prodigieux poème de pierre. J'ai voulu, comme autrefois les pieux pèlerins, parcourir l'une après l'autre les galeries qui se développent sur le pourtour des terrasses successives, m'arrêtant devant les deux mille figures sculptées qui couvrent les parois extérieures et intérieures des murs d'enceinte; ces figures, quoiqu'en partie détruites ou détériorées par les éléments, donnent encore une haute idée de l'art sculptural chez les Indo- Javanais : leur statuaire était très supérieure à celle qu'on peut observer dans les temples de l'Inde. Ces pierres fouillées, ces sculptures patientes se déploient sur une longueur d'environ un kilomètre et demi ; mais, comme les deux parois des galeries sont également ornées, tous les panneaux mis bout à bout représenteraient un développe-

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ment total de trois kilomètres. Ce gigantesque travail a dû demander des milliers de bras pendant une longue période d'années. Les noms de ces sublimes ouvriers sont inconnus, comme ceux des bâtisseurs de nos antiques cathédrales gothiques, mais les pierres auxquelles ils ont donné la vie semblent vivre encore après mille ans : ils ont su représenter la vie animale aussi bien que la vie humaine, des éléphants, des lions, des tigres, des cerfs, des chevaux, des taureaux, des singes, des écureuils, des oiseaux, des poissons, des reptiles. Les éléphants sont d'une frappante vérité, et c'est d'autant plus remarquable que cet animal, si commun dans File voisine de Sumatra, est inconnu à Java. Les anciens Javanais en avaient-ils rapporté le type de leur pays d'origine, ou bien entretenaient-ils des éléphants domestiques qu'ils faisaient venir d'Asie? Cette dernière hypothèse parait la plus vraisemblable, car les artistes du temps auraient pu difGcilement représenter aussi fidèlement des animaux qu'ils n'auraient pas eus sous les yeux.

J'ai retrouvé, dans les personnages prosternés devant Bouddha, les mêmes attitudes que celles que j'ai pu observer au Kraton chez les grands de la cour, accroupis, les mains jointes, devant le Soesoehoenan, sorte de divinité vivante : tant ces peuples asiatiques sont figés dans leurs immuables traditions ! Les courtisans qui rendent hommage au prince portent les mêmes payongs ou parasols sacrés encore en usage aujourd'hui à la cour de Soerakarta, et j'ai même reconnu, parmi les instruments de musique que portent les groupes de musiciens, le gamelang des Javanais, avec cette seule différence que les gongs de métal ne sont point munis du bouton ou pommeau central qui caractérise le gamelang moderne.

Chaque panneau raconte quelque scène de la légende

de Bouddha, qui est toujours représenté dans son invariable attitude accroupie , à demi couvert d'un mince manteau d'où se dégage le bras droit. Les premiers panneaux retracent les faits qui se passèrent à la naissance du grand homme; d'autres peignent les épisodes de sa jeunesse au milieu du faste de la cour de son père, entre autres la fameuse lutte dont le prix doit être la main de la plus belle et de la plus pure de toutes les princesses de rinde : doué d'une force surnaturelle, le jeune prince tend un arc qu'aucun rival n'a pu tendre, et la flèche transperce sept arbres. Alors viennent les cérémonies du mariage du héros, auquel rendent hommage les prêtres et les laïques, puis ses merveilleuses extases à la suite desquelles il se résout à quitter son trône et à renoncer aux pompes de la cour pour embrasser la vie d'anachorète au fond des forêts, puis les nombreux miracles par lesquels il étonne le monde. Toute la vie de Bouddha se déroule ainsi de galerie en galerie, ciselée dans la pierre avec une remarquable puissance. Mais il n'est question ni de la mort du prophète, ni de l'incinération de son corps, soit que la place ait manqué, soit que, ce qui est plus probable, Bouddha, ayant survécu à sa doctrine, ne soit point mort aux yeux de ses adorateurs.

J'ai erré de longues heures devant ces figures fantastiques qui sont empreintes de la majesté des siècles, et qui laissent dans l'àme de troublantes impressions. J'essayais de me représenter ces longs et silencieux promenoirs à ciel ouvert, où je n'entendais que le bruit de mes pas, tels qu'ils étaient aux grands jours où les pèlerins y accouraient en foule et célébraient par leurs chants la gloire de Bouddha sous la conduite des prêtres qui, sans doute, se drapaient dans le manteau jaune que portent encore aujourd'hui les prêtres de Ceylan. Pour arriver à la

grande dagoba où il allait déposer ses offrandes, le pèlerin devait gravir le temple de terrasse en terrasse, de gradin en gradin, et parcourir successivement toutes les galeries, en contemplant cette longue série d'images sculptées qui lui parlaient du maître et de ses enseignements et lui montraient Tanéantissement final, le nirvana, comme but suprême de la vie. Et, tout en méditant sur ces graves sujets, il faisait, sans doute, ses dévotions devant les petits temples érigés de distance en distance sur la corniche qui surplombe les bas-reliefs, car ces petits temples, tous pareils, contiennent une niche où est assise, sur un trône de lotus, Timage de Bouddha coiffée d'un nimbe : il lui fallait faire quatre cent trente-deux stations, puisque tel était le nombre des niches que portaient les corniches des cinq murs d'enceinte. Puis, sur les terrasses circulaires, il retrouvait encore, sous les soixante-douze cloches de pierre ajourées, cette obsédante image de Bouddha, à laquelle le Boroboedoer doit son nom, qui se traduit « les mille Bouddha ». Quand enfin, purifié, pénétré de tout ce qu'il venait de voir, le pèlerin arrivait à la coupole terminale, au tombeau sous lequel reposaient les cendres du dieu, son enthousiasme religieux, pour peu qu'il fût sensible aux magnificences de la nature, devait grandir encore à la vue du splendide horizon qui se déroulait sous ses yeux du faîte du temple, à la vue des volcans entourés de forêts de verdure et éclairés par une lumière incomparable. Ce n'est évidemment pas au hasard que l'emplacement du temple a été choisi : du haut de la montagne sur laquelle il est étage, l'édifice était visible de très loin, et il dominait une immense étendue de pays. Les prêtres bouddhistes savaient choisir d'admirables sites pour y édifier leurs monuments religieux. Il €st certain qu'on trouverait difficilement, dans toute l'ile

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de Java, un plus bel emplacement pour le plus beau temple que les bouddhistes aient élevé à leur divinité.

Le gouvernement hollandais a fait publier à grands frais, par le D*" Leemans, une description du célèbre monument, accompagnée de quatre cents magnifiques planches d'après les dessins de MM. Wilsen et Schônberg Mulder, reproduisant tous les détails de Tédifice et tous les bas-reliefs qui en ornent les murs (1). Là Bataviaasch Genootschap a fait compléter cet ouvrage par une série de photographies exécutées par M. Van Kinsbergen. L'archéologue Groneman a publié une intéressante étude sur le Boroboedoer (2). Plus récemment, M. Albert Tissandier a publié, sur le même sujet, un superbe ouvrage orné de dessins qu'il a exécutés d'après nature (3).

A une demi-lieue du Boroboedoer, j'ai visité un autre monument bouddhique d'une grande beauté, le Tjandi- Mendoet. Pendant des siècles, l'édifice resta enseveli sous des amoncellements de sables et de cendres projetés par le volcan Mérapi. C'est grâce aux fouilles organisées, il j a quelques années, par le gouvernement, que fut exhumé ce précieux vestige de la civilisation indo-javanaise. L'édifice, de forme octogone, est surmonté d'une haute coupole en forme de pyramide qui s'élève à environ vingt mètres de hauteur. Des niches, délicieusement sculptées» autrefois enrichies de statues, des panneaux ornés de

(1) G. Leemans, Boroboedor op het eiland Joua. Leyde, 1873.

(2) D"" J. Groneman, De Tjandi Boroboedoer op het midden Jai^a. Djokjakarta, 1872.

(3) Albert TissANDiER, Cambodge et Java. Buines khmère^ et Javanaises, Paris, 189C.

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