‹ Un séjour dans l'île de Java; le pays, les habitants, le système colonialChapitre 19 sur 34 · RESTES DE L'ART INDO-JAVANAIS LX SANCTUAIRE A COUPOLE · texte numérisé non relu

RESTES DE L'ART INDO-JAVANAIS LX SANCTUAIRE A COUPOLE

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MONUMENTS INDO-JAVANAlS. 145

bas-reliefs, des arabesques, des moulures, des corniches d'une ligne gracieuse font -de ce petit temple un joyau d'architecture. L'édiGce était entouré d'une terrasse que clôturait un mur d'enceinte, et on y avait accès par un escalier. Les tremblements de terre Tout fort endommagé sur un de ses côtés, mais, au dedans, il est resté presque intact, sans doute parce qu'il ne reçoit le jour que par l'étroite porte d'entrée qui s'ouvre sur le côté occidental. Le sanctuaire est une petite chambre carrée de trois mètres de côté, qui se termine par une pyramide creuse d'une ingénieuse construction : les pierres y font saillie les unes suf les autres, exactement comme on l'observe dans les voûtes des portes qui donnent accès aux galeries du Boroboedoer : sans avoir la notion de la clef de voûte, les anciens Javanais savaient construire des voûtes que n'ont pu faire crouler les tremblements de terre.

Sous cette coupole hardie qui défie les siècles, se dressent trois statues colossales, dont celle du milieu, de près de cinq mètres de haut, représente Bouddha. Les deux autres, presque de moitié plus petites, représentent de saintes femmes qui rendent hommage au dieu. Comme ces statues sont beaucoup plus hautes que la porte, il faut admettre qu'on les a érigées à leur place avant l'édification du temple qui les abrite ; miraculeusement protégées contre le fanatisme musulman par les cendres accumulées sur le temple pendant de longs siècles, ces figures sont presque aussi fraîches que si elles venaient d'êtres taillées par le ciseau de l'artiste. Bouddha est représenté complètement nu, dans une attitude hiératique, les jambes accroupies, les mains ramenées l'une sur l'autre, les yeux fermés, paraissant plongé dans une méditation profonde ; l'expression du visage est tout à la fois sérieuse et douce.

Le tjandi Mendoet appartient manifestement à la même époque que le Boroboedoer : il est construit avec des matériaux semblables, blocs de lave trachytique taillés de la même façon, en cubes de petites dimensions; enfin 1-un et r autre sont de purs monuments bouddhiques qui attestent que la résidence de Kedoe était autrefois le sol classique du bouddhisme javanais. Au temple de Mendoet et au Boroboedoer on retrouve, dans l'image de Bouddha, le même type et la même attitude. Si parfois on voit figurer, dans les bas-reliefs, des personnages de la mythologie hindoue appartenant à d'autres sectes religieuses, ils y apparaissent uniquement parce qu'ils sont en rapport avec la légende de Bouddha. Mais le plus rigoureux esprit bouddhique règne dans la conception du Boroboedoer et du tjandi Mendoet, et le fait a d'autant plus d'importance que ces deux temples sont les deux seuls monuments purement bouddhiques qui subsistent à ^ Java. Partout ailleurs, c'est le culte de Brahma qui était en honneur. Il faut en conclure que les bouddhistes, à aucune époque de l'histoire javanaise, n'ont eu un empire prépondérant. Toutefois, dans les autres temples de Java, on trouve beaucoup de traces de l'influence que le bouddhisme a exercée sur les sectateurs de Brahma.

Après le célèbre Boroboedoer, les plus beaux monuments de Java sont ceux de Parambanan, situés dans une plaine que domine le volcan Mérapi, non loin d'une station de chemin de fer, sur la route de Djokjakarta à Soerakarta. Un quart d'heure de marche, sous un soleil torride, m'a mené au pied des ruines, devant la demeure du gardien qui les surveille et y guide les voyageurs. Ces

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ruines, qui, dans le cours des siècles, avaient disparu sous une épaisse végétation et sous une couche de terre et de sables volcaniques dont s'était exhaussé le niveau primitif du sol, furent découvertes en 1797, deux siècles après rétablissement des Hollandais aux Indes Orientales. Il ne faut point s'en étonner, si Ton songe aux difficultés des communications dans Tintérieur de Tîle avant que le maréchal Daendels y eût construit des routes. Si les ruines de Paestum n'ont été découvertes qu'à une époque assez récente, au cœur de l'Italie, quoi d'étonnant que celles de Parambanan, au cœur d'une île lointaine, ne soient connues que depuis un siècle à peine ? Longtemps encore après leur découverte, les précieuses trouvailles restèrent abandonnées, et ce n'est que tout récemment qu'elles ont été révélées dans toute leur beauté. Une société archéologique fut fondée en 1885 à Djokjakarta pour favoriser la recherche des anciens monuments du pays, et elle commença ses travaux par le dégagement des édifices de Parambanan. Dès 1889, deux temples du groupe avaient été débarrassés des décombres au milieu desquels ils étaient enfouis, et, aujourd'hui, les ruines sont presque entièrement exhumées. Ces travaux ont eu un résultat assez inattendu : les indigènes, quoique convertis depuis trois siècles à l'islamisme, viennent journellement visiter les temples rendus à leur piété, et l'on voit même des hadjis offrir des fleurs et de l'encens aux dieux de leurs ancêtres : j'ai vu une femme se prosterner aux pieds d'un de ces dieux et lui vouer son enfant. L'islamisme, imposé aux Javanais par le sabre, n'a jamais complètement déraciné de leurs cœurs leurs anciennes croyances, et ils y reviendraient sans aucune difficulté.

Les ruines de Parambanan se composent d'un groupe de temples connus sous le nom de Tjandi Loro Djonggran^,

OU temple de la Vierge. Bien que la plupart des édifices soient tellement ruinés qu'il n'en subsiste plus que les fondations, il est cependant facile d'en saisir le plan, qui était grandiose dans sa simplicité. Le groupe se composait de six grands sanctuaires érigés sur une terrasse carrée, autour de laquelle cent soixante petits temples, dont le quart sont encore debout, formaient trois rangées successives disposées en carré : la rangée la plus voisine de la terrasse en comptait quarante-quatre, la deuxième cinquante deux, et la troisième soixante. Tous ces édicules, de forme carrée, étaient à peu près identiques d'aspect et de dimensions ; leur porte d'entrée était toujours vers le côté extérieur du carré. Les tremblements de terre, les pluies et la végétation ont peut-être moins contribué à les détruire que le vandalisme des hommes : les matériaux de ces antiques édifices ont servi à construire les maisons des villages voisins, les ponts des rivières, les murs des fabriques de sucre ; on en a même pavé les routes ! Mille charmants détails de statuaire et de sculpture ont été dérobés par des touristes peu scrupuleux.

Les grands temples érigés sur la terrasse centrale, au nombre de six, ont mieux résisté que les édicules aux outrages du temps : récemment on les a dégagés des innombrables blocs de pierre taillés dans les laves trachytiques des volcans voisins, et provenant de la chute des voûtes, des murs supérieurs, des corniches, des coupoles en pyramide; grâce à ces travaux, qui se poursuivent encore sous la conduite de l'archéologue Groneman, les temples peuvent donner aujourd'hui une idée de leur splendeur première. Chaque édifice a la forme d'un polygone surgissant sur une plate-forme dont le contour présente, tout comme celui du temple même, une figure géométrique brisée par douze angles droits. La plate-forme du temple

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principal a seule conservé son parapet, de deux pieds de haut. Une rangée de gradins, divisée vers le milieu par un perron, gravit la terrasse et mène au portail. Trois séries de bas-reliefs courent au pied des terrasses, le long des parapets et sur les parois inférieures des temples ; ces bas-reliefs sont aussi habilement ciselés que ceux du Boroboedoer ; on y voit des groupes de personnages de la mythologie hindoue, des dieux, des nymphes, des danseurs, des arbres, des plantes, des fleurs, des lions, des béliers, des oies et d'autres animaux réels ou fabuleux. Au-dessus de de ces sculptures courent des moulures et des corniches d'une grande beauté de ligne.

Les trois principaux temples contiennent encore les statues des trois dieux du trimourti ou trinité hindoue auxquels ils étaient voués, Siva, Brahma et Vishnou, qui personnifiaient le triple pouvoir appartenant à la divinité dans le système brahmanique, pouvoir créateur, conservateur et régénérateur. Siva trône dans le grand temple central, Brahma dans celui du sud, Vishnou dans celui du nord. On pénètre dans ces temples par une sorte de porche, dont la voûte s'est écroulée et auquel conduit un escalier. Les temples de Vishnou et de Brahma n'ont qu'un seul porche, tourné vers l'orient, tandis que celui de Siva est enrichi en outre de trois chapelles latérales sur les trois autres côtés; ces chapelles, auxquelles on accède par un haut escalier, contiennent l'une là statué de Dourga, femme de Siva, l'autre celle de Ganesha, fils de Siva, la troisième celle de Gourou, ou Siva déguisé en ermite. Dourga, c'est la vierge pure, Loro Djonggrang, à laquelle le groupe de temples doit son nom : son image se retrouve souvent dans les anciens monuments javanais, et elle est toujours représentée munie de plusieurs bras, montée sur le taureau Nandi, et tenant aux cheveux un

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lutin qui symbolise le génie du mal. Ganesha, avec sa tête d*élépbant, est le dieu de la sagesse. Gourou est représenté en pèlerin à longue barbe, avec sa crucbe à eau, son cbapelet et son trident.

Lorsqu^on pénètre par le porcbe oriental dans Tintérieur du grand temple, on se trouve dans une cbambre carrée, de sept mètres de côté, dont la voûte s'est écroulée. Au centre du sanctuaire trône une statue de trois mètres de baut. C'est le dieu Siva, coiffé de sa tiare, sur laquelle figure une tète de mort ; sa ceinture est un serpent ; il a quatre bras ; une de ses mains tient un chasse-moucbes, une autre un reliquaire, une autre une fleur de lotus. La statue avait été renversée et brisée, sans doute lors de Teffondrement de la voûte du sanctuaire ; mais on en a retrouvé tous les débris parmi les décombres, et on a pu ainsi la reconstituer et la replacer sur son piédestal carré, d'un mètre de haut, muni d'une gargouille pour l'écoulement des eaux sacrées. Car c'était, chez les anciens Javanais, comme aujourd'hui encore dans l'Inde, un pieux usage de répandre de l'eau. sur les statues des dieux.

Les statues retrouvées dans les sanctuaires de Parambanan attestent que le culte de Siva fiorissait à Java à côté du culte de Bouddha ; mais si les temples de Mendoet et de Boroboedoer, situés à une journée de marche, sont de purs monuments bouddhiques, ceux de Parambanan ne sont pas de purs monuments brahmaniques, car, à côté des images de Siva et de Brahma, on y trouve maints symboles bouddhiques attestant la tolérance qui régnait à Java entre les sectateurs des deux cultes. L'archéologue Groneman va même jusqu'à soutenir que les monuments de Parambanan, quoique voués à Siva, étaient, en réalité, des temples bouddhiques élevés sur les tombes de bouddhistes mahayanistes, frères et coreligionnaires de ceux qui éle-

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vèrent les sanctuaires bouddhiques plus purs de Mendoet, de Boroboedoer et d'autres situés dans le centre de Java.

Non loin du groupe de temples de Tjandi Loro Djonggrang, on trouve un autre groupe remarquable, les Mille Temples, ou Tjandi Sewoe, dont on connaît la date exacte par la chronologie prophétique des Javanais que possède l'empereur de Soerakarta : ce document nous apprend que les Tjandi Sewoe furent achevés en Tannée 1018. ce qui correspond à Tannée 1094 de notre ère. Le groupe des Mille Temples est le plus vaste de tous ceux qu'on a trouvés à Java. Bien qu'on n'en doive pas prendre le nom à la lettre, le groupe ne comprend pas moins de deux cent quarante petits temples, aujourd'hui bien ruinés, disposés en quatre rangées, en forme de carré, autour du temple principal, qui constitue, avec le grand temple de Siva, un des plus beaux vestiges de l'architecture indo-javanaise. Le tremblement de terre que le Mérapi causa en 1867 en a fait crouler les voûtes et en a fermé l'accès. C'était un sanctuaire bouddhique, mais la statue de Bouddha, qui en ornait la chambre centrale, a disparu avec la plupart de celles que contenaient les petits temples, volées dit-on, en 1806.

Je n'ai pas vu les autres temples qu'on a retrouvés dans les environs de Djokjakarta.

Comme Rome et la Grèce, Java est une terre classique dont le sol est couvert de ruines grandioses, témoignages muets d'une antique civilisation auprès de laquelle les civilisations postérieures ne sont plus que des ombres. Ces édifices sont à la fois si nombreux et si vastes, qu'il a fallu, pour les construire, l'effort d'innombrables multitudes courtées, comme les populations de la vieille Egypte, sous le joug implacable de princes qui leur imposaient les plus dures corvées. Une aristocratie de

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haute caste, de sang hindou, de civilisation raffinée, commandait à des millions de Polinésiens réduits en esclavage. Les pyramides de Giseh, les temples de Thèbes, le colisée de Rome, le Boroboedoer de Java, doivent leur existence à l'esclavage et à la corvée, en sorte qu'on peut dire que le paganisme n'a pu rien édifier sans l'asservissement de l'homme. Combien plus grands et plus nobles les monuments édifiés par le christianisme, qui a affranchi l'esclave ! On peut se demander ce que serait devenue là civilisation javanaise si les populations de l'Insulinde, au Reu d'embrasser l'islamisme, s'étaient converties au christianisme* Quand on compare les pauvres mosquées que construisent aujourd'hui les Javanais aux majestueux monuments qu'édifièrent leurs ancêtres, on reste confondu de la profondeur de la déchéance. Les Javanais ont perdu l'art de ces admirables bâtisseurs du Boroboedoer et des Mille Temples ; ils ne savent plus faire des arches, des coupoles, des voûtes. L'introduction de l'Islam a étouffé chez eux le génie de l'architecture. Quoi d'éton-^ nànt qu'une religion aussi sensuelle soit contraire au développement des arts ! De tous les musulmans, il n'en est point de plus tolérants et de plus industrieux que les Javanais, et cependant ils ont rétrogradé comme tous les peuples chez qui a été prêché- le Coran. Cette funeste religion imposée par le glaive a détruit les créations du génie et les chefs-d'œuvre de l'art dans toutes les contrées de l'ancien monde où elle a pénétré : depuis les rives du Bosphore jusqu'à celles de l'archipel indien, le Coran règne sur des ruines. Ce fait proclame hautement la honte de l'islamisme. Et cependant les Hollandais ne font rien pour extirper de leurs belles possessions la puissance musulmane, ni pour y propager le christianisme. Raffles, l'illustre homme d'État qui fut gouverneur de Java lors

de Toccupation anglaise, pensait, au contraire, qu'il fallait faire des indigènes des chrétiens, et, quoique protestant, il donnait la préférence au catholicisme, plus propre que toute autre religion à détacher de TAsie les peuples de l'Archipel.

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