‹ Un séjour dans l'île de Java; le pays, les habitants, le système colonialChapitre 20 sur 34 · SOERAKARTA. UNE COUR JAVANAISE · texte numérisé non relu

SOERAKARTA. UNE COUR JAVANAISE

J'ai franchi en deux heures les cinquante-huit kilomètres qui séparent les deux capitales des Vorstenlanden. Le voyage se fait par un chemin de fer de grande section d'une largeur de 1",435, établi il y a une vingtaine d'années, à une époque où Ton ne prévoyait pas qu un jour un chemin de fer de petite section, le Staatspoorweg , qui n'a que 1",067 de largeur, percerait les montagnes et relierait les deux extrémités de l'île. Il en résulte que, sur le parcours des Vorstenlanden, le trafic est soumis à un transbordement. Pour éviter cet inconvénient, on projette la pose d'un troisième rail sur la voie de grande section. Le train court avec la même vitesse que nos trains d'Europe, à travers un pays plat semé de nombreux villages, couvert de rizières, de cannes à sucre, de palmiers, et dominé par la noble silhouette du Mérapi, Çà et là surgissent, troublants vestiges d'époques lointaines, les ruines d'anciens temples qui attestent que cette région fut autrefois un centre de civilisation.

C'est au milieu de cette plaine fertile et peuplée, entre les deux massifs du Mérapi et du Lawoe, que se trouve, à quelque cent mètres au-dessus du niveau delà mer, Soerakarta, la résidence des empereurs de Java, dont le nom

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signifie « la ville construite par les héros n , et que les Javanais désignent aussi sous le nom plus simple de Solo. Aux approches de la ville, vainement je Tai cherchée à rhorizon : comme toutes les villes javanaises, elle est invisible : on n'aperçoit que la forêt de palmiers, de waringîns et de tamarins sous lesquels se dissimulent les maisons. Cette ville immense, qui compte près de cent mille âmes et qui n'a pas moins de quinze paal de périmètre, n'a guère l'aspect d'une capitale, encore moins d'une résidence impériale : comme sa sœur Djokjakarta, c'est un amas de constructions chétives que l'œil dédaigne pour admirer le magnifique feuillage des figuiers et les «plumes gracieuses des cocotiers qui ombragent les avenues poudreuses. La beauté de toutes ces villes javanaises, c'est la forêt séculaire qui leur distribue ses ombrages et sans laquelle, sous ce ciel de feu, elles seraient absolument inhabitables.

Soerakarta n'a rien, dans son aspect général, qui la distingue des autres villes javanaises ; mais ce qui a rendu son nom fameux, ce sont les résidences princières qu'elle renferme, le Kraton du Soesoehoenan et les dalems des princes, des grands de la cour, des ministres. Le Kraton de Soerakarta est, comme celui de Djokjakarta, un immense ensemble de bâtiments, de cours, de rues, entouré de murs et habité par une population de dix mille individus. Les Javanais prétendent que ce Kraton est bâti sur le plan du palais de Batara-Ëndra, dans le Soeralaja, séjour des dieux et des anges. Les waringins qui ombragent l'aloenaloen portent les mêmes noms que les arbres en or massif qu'on admire dans le palais céleste ; lekapoctren ou harem répond au séjour des widadaris ou nymphes du ciel ; les geladags représentent les parcs aux cerfs de Batara-Endra.

Le gouverneur général m'avait recommandé de me trouver à Soerakarta le 2 septembre, pour assister aux fêtes du

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Kraton, à roccasion de F anniversaire delà Reine mère, que les Européens célèbrent le 31 août. J'ai eu la bonne fortune de rencontrer ici un compatriote, M. Camille Ectors, qui, après avoir passé deux ans en Afrique centrale, où il commanda en second la première expédition antiesclavagiste, s'est récemment établi comme planteur à Jsva, dans la résidence de Kediri ; prévenu par le télégraphe, il m'a donné rendez- vous dans la ville impériale, et nous assisterons ensemble aux fêtes qui ont attiré tous les planteurs de la Résidence : en vue de rehausser le prestige de la puissance européenne, le gouvernement exige leur présence à là réception officielle du Soesoehoenan, sous peine d'une amende de cent florins. Voilà pourquoi, arrivé la veille de la cérémonie, j'ai trouvé l'hôtel Slier si encombré, qu'il n'y avait plus une chambre disponible : malgré la précaution prise par M. Ectors de retenir des chambres par le télégraphe, nous sommes réduits à camper dans la cour contiguê à la salle à manger, derrière des cloisons volantes : nous aurons ainsi, du moins, l'avantage de la fraîcheur.

. Notre premier soin est de solliciter une audience du Résident, M. Hora Siccama. Il nous reçoit, à sept heures dn soir, dans son palais situé en face de la forteresse, situation pratique et commode. Dans cette capitale du Soesoehoenan, où les Européens sont toujours sur le quivive, la prudence exige qu'en cas d'alerte le bras soif près de la tête. M. Hora Siccama est le type accompli de l'homme de gouvernement qu'il faut dans un poste aussi difficile : pour tenir tête à un monarque asiatique, il faut tout à la fois de la diplomatie, de l'énergie et de la froideur ; M. Hora Siccama réunit tout cela : c'est un homme plus fin que le plus rusé Asiatique, d'une volonté obstinée, et qui, sous un abord réservé, cache un cœur chaud etbien-

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veillant. Ils nous a reçu dans sa féerique véranda, et, peu expansif au début, il a peu à peu conquis nos cœurs par un esprit plein d*humour et de charme. " Ne manquez pas, nous a-t-il dit quand nous nous retirions, de vous trouver demain matin à dix heures et quart sous ma véranda, où je recevrai tous les invités qui se rendront au Kraton. «

Je n'oublierai point la physionomie de Soerakarta dans la matinée du 2 septembre, Tanimation extraordinaire de cette ville en fête, tout entière aux préparatifs de la réception solennelle du Résident par le Soesoehoenan dans son Kraton. Cette fête coïncide tout à la fois avec Tanniversaire 4e la reine de Hollande et avec les réjouissances auxquelles les musulmans se livrent à cette date en souvenir de la fuite d'Ali. Quoique la réception n'ait lieu qu'à dix heures et demie, dès six heures du matin la grande rue n'est plus qu'un nuage de poussière mouvante à travers lequel défilent cavaliers et piétons, soldats européens et indigènes, gardes du Kraton, serviteurs, archers, parasols de toutes couleurs, musiciens du bataillon d'infanterie, musiciens du Soesoehoenan, gamelangs des régents. C'est une indescriptible cacophonie où éclatent les fausses notes des flûtes et des trompettes mêlées aux sonneries du gamelang et dominées parle bruit du tambour. Chaque régent a son gamelang et marche sous un payong vert entouré de porteurs de lances. Tout ce monde s'assemble autour de la demeure du Résident, qui va se rendre en grande pompe au Kraton.

A l'heure convenue, nous allons à la réception préparatoire du Résident, et nous le trouvons au milieu de la foule des invités qui se pressent sur la terrasse. Je n'ai rien vu de plus composite, de plus bigarré que cette foule qui offre un échantillon de la société choisie de Soerakarta, Toutes les races, tous les types y sont représentés ; mais le

succès est pour les quatre chefs de la police chinoise, qui poiient le somptueux uniforme gala de mandarin à bouton' bleu, avec, chez le plus haut d'entre eux, une plume de paon au chapeau. Ces fonctionnaires à queue sont responsables du maintien de Tordre dans le kampong chinois. Puis il y a des princes indigènes auxquels le Résident nous présente : le plus élevé d'entre eux est le beau-frère de Tempereur, le prince Pangeran Adipati Ario Mangkoe Negoro. Le gros des invités se compose des planteurs delà Résidence : ce sont les invités malgré eux, qui rachètent par leur présence obligatoire l'amende de cent florins ; ils portent tous le frac noir, ei^prohpudor! le chapeau boule, le Résident seul ayant le droit de se coiffer du haut de forme. Nos casques blancs nous dépaysent un peu au milieu de tous ces chapeaux noirs; mais nous sommes excusables, en notre qualité d'étrangers.

Si l'exactitude est la politesse des rois, elle n'est pas celle des Soesoehoenans ; car, bien que la réception au Kraton soit fixée à dix heures et demie, ce n'est qu'à onze heures qu'on introduit auprès du Résident l'envoyé de la cour qui vient lui annoncer que Sa Hautesse est prête à le recevoir. Le Résident prend alors place dans sa voiture de gala, abrité par le gigantesque payong d'or que deux serviteurs portent au-dessus de sa tête. Tous les invites montent en voiture derrière le Résident, et la cawakade se dirige vers le Kraton. Le trajet n'est pas long : nous traversons l'aloen-aloen, qui sépare le palais du Résident de celui du Soesoehoenan, et nous franchissons le mur d'enceinte du Kraton ; puis nous nous engageons dans une longue suite de cours carrées, de corridors, d'avenues, entre deux haies de soldats de parade arniés les uns de vieux fusils démodés, les autres de longues lances, et habillés à l'européenne, sauf leurs

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pieds nus et leur étrange coiffure, le kœloek^ en forme de cône tronqué, que M. de Beauvoir a comparé avec justesse à un pot de fleur renversé. La garde d^honneur du Soesoehoenan porte un uniforme vert d'épinard, les autres sont en tunique bleue, d'autres encore en tunique rouge, ce qui est une survivance de la domination anglaise. Trompettes, flûtes, fifres et tambours nous saluent de leurs notes les plus discordantes.

Enfin, nous voici dans la dernière cour, que domine une haute tour chinoise à quatre étages. Cette cour précède immédiatement le prtngiian^ ou salle d'audience, dans laquelle le Soesoeboenan donne ses grandes réceptions. C'est une vaste véranda carrée, ouverte sur trois côtés, le quatrième communiquant avec les appartements royaux; le plafond, en boiseries toutes couvertes d'or, est supporté par d'élégantes colonnes bleues sur lesquelles se détachent en or des fleurs, des oiseaux, des arabesques d'un dessin curieux ; l'architecture est harmonieuse et ne manque pas de saveur asiatique : elle se rapproche assez du style hindou et rappelle vaguement un intérieur de rajah.

Au moment où le Résident descend de son carrosse, le Soesoeboenan, entouré de son brillant cortège, s'avance au-devant de lui, et le Résident offre le bras droit à son tt neveu » , car il est l'oncle politique du Soesoeboenan. Tous deux se dirigent vers le dampar, le trône abrité d'un somptueux baldaquin, ou ils prennent place, le Résident à droite du Soesoeboenan, sur deux sièges, dont le plus élevé est destiné à l' u oncle » . Cela se passe aux sons de l'hymne national hollandais, suivi de l'étrange concert de cloches et de tambours dugamelang du Soesoeboenan. Les Européens se rangent sur deux lignes de fauteuils disposés de chaque côté du Pendopo. Quant aux Javanais, dont

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feo UN SÉJOUR DANS L'ILE DE JAVA.

Fadmission dans le Pendopo est limitée aux ministres et aux grands de la cour, ils ne paraissent devant leur souverain, qui est aussi leur chef religieux et le sublime représentant du sultan de Turquie, que dans Tattitude de Tadoration : si haut que soit leur rang, ils portent tous le même costume de cour, qui laisse à nu le haut du corps enduit de graisse de borek jaune ; ils s'accroupissent sur le sol, en face du Soesoehoenan, à dix mètres du trône, les jambes croisées, le mains juxtaposées, la tête baissée, le corps prosterné, ne s'avançant qu'en rampant, n'osant lever les yeux sur cette sorte de divinité qui se tient immobile et muette, dans la posture d'un Bouddha vivant recevant les hommages des croyants. Les sourcils peints en noir, suivant le privilège des princes du sang, ajoutent encore à l'air hiératique de cette statue animée, dont le long sarrong traînant est porté par une femme naine, tandis qu'à ses pieds rampe une hermaphrodite, qui, tout en épiant ses yeux et ses gestes pour deviner ses désirs, porte le crachoir en or destiné à recueillir le sirih kauwen que l'empereur mâche tout comme le dernier de ses sujets. Derrière le trône, sur les dallés de marbre, sont accroupies par centaines toutes les femmes de haut rang qui servent Sa Hautesse, car aucun serviteur mâle ne peut pénétrer dans l'enceinte du Kraton. Elles sont vêtues, suivant l'étiquette de cour, d'un simple sarrong qui laisse à découvert les épaules et les bras; elles portent des lances, des sabres, des boucliers, des plumes de paon et d'autres emblèmes. C'est une scène inoubliable que cette foule prosternée dans l'attitude de l'idolâtrie et comme pétriûée devant un empereur divinisé, dont la poitrine étincelle de broderies d'or, dont les mains ruissellent de diamants, dont le masque de cire apparaît fier et impassible sous le bleu céleste du koeloek, cette bizarre coiffure

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de mousseline gélatineuse et transparente qui couronne le chef de tous les grands de la cour.

Mais voici qu'au bout d'une demi-heure d'adoration, le Soesoehoenan se lève, ayant au bras le Résident, et, suivi de son immense cortège de guerriers et de femmes, se rend en grande pompe au Siti-lnggily haute esplanade érigée pris de l'entrée du Kraton, du haut de laquelle, dans les réceptions solennelles, l'empereur se montre à son peuple. Le cortège traverse une deuxième fois la longue suite de cours carrées, et toutes les cloches des gamelangs vibrent à l'envi avec une assourdissante sonorité. En tête chevauchent les cavaliers de la garde européenne, puis la garde javanaise en costume national, puis une foule de femmes portant les oepa tjara ou insignes royaui, objets en or massif qui représentent des personnages mythiques ou des animaux, l'éléphant, le chevreuil, le coq et divers oiseaux fabuleux que les Javanais honorent d'un respect particulier. A côté de ces regalia emblématiques, il y en a d'autre qui ont un but utilitaire, tels que le crachoir en or, la pipe d'opium, le houssoir en plumes d'oiseau de paradis, les éventails en plumes de paon, les armes précieuses enrichies de pierreries. Derrière les dames de cour qui portent ces insignes, viennent les femmes armées d'arcs, de flèches et de carquois : ces amazones forment la garde féminine du prince. Puis vient une troupe burlesque d'êtres difformes des deux sexes nains, bossus, jongleurs, fous, qui font partie de la pompe royale, comme dans les cours d'Europe au moyen âge. Et, de fait, l'illusion est telle, à la vue de ce cortège archaïque, qu'il semble qu'on ait reculé de plusieurs siècles.

Arrivés au Siti-Inggil, le Soesoehoenan et le Résident, celui-ci donnant toujours la droite, se dirigent vers un édicule qui fait saillie sur la terrasse et s'y assoient sous

un dais, pendant que les personnages de la suite s'assemblent dans un pendopo ouvert. Alors commence une nouvelle séance d'adoration, cette fois devant tout le peuple assemblé dans Timmense plaine de Taloeen-aloen et accouru par milliers pour contempler son roi et son pontife suprême, qui trône sur Testrade élevée du haut de laquelle il est visible à tous. Et le prince se tieni toujours immobile et muet, recevant les hommages des nobles qui s'avancent en rampant, se traînent à genoux jusqu'aux pieds de son auguste personne, et lui présentent des boissons disposées sur la nappe de velours rouge d'une petite table, pendant que les ministres de Sa Hautesse, agenouillés à distance, courbent le front. Au son du fifre et du tambour la garde d'honneur de l'empereur défile devant lui en abaissant le drapeau, escortée d'un luxe inouï de parasols verts et d'or; puis, au son grave de trois cloches et d'un tambour, commence une longue procession composée de tout le personnel qui peuple le Kraton ; par milliers ils passent en revue devant leur prince, en marchant par saccades; des nains, des fous se mêlent à ce grave défilé, amusant les spectateurs par leurs jongleries et leurs grimaces ; le cortège se termine par des serviteurs vêtus de rouge qui portent sur des brancards, dans d'immenses corbeilles, le riz, les œufs et autres aliments préparés par eux : c'est la nourriture destinée au peuple, qui va être distribuée au nom du souverain. Toutes ces corbeilles sont portées sous des payongs d'or, car ce symbole de la suprême dignité doit abriter tout ce qui appartient au prince. Quand le défilé est terminé et que le gamelang s'est retiré en jouant ses étranges sonneries, d'autres serviteurs habillés de rouge arrivent avec des plateaux et distribuent aux invités du sherry contenu dans des cristaux au chiffre de Sa Hautesse. Le Résident

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se lève et boit à la santé du Soesoehoenan. Le prince porte les lèvres à son verre, événement que proclament à son peuple le canon, les fusils qui partent sans aucun ensemble, et les sonneries du gamelang.

A ce vacarme assourdissant succède un grand silence qui annonce que quelque chose d'émouvant va se passer. On entendrait le vol d'une mouche au moment où une petite voix maigre, flûtée, traînante, se fait entendre : c'est le Soesoehoenan qui parle. On nous explique qu'il donne des ordres, afin que les aliments destinés à son peuple soient distribués en son nom. Le grand vizir et les autres ministres de Sa Hautesse, qui, tantôt, s'avançaient en rampant, maintenant se retirent de la même manière, mais à reculons, — qu'on juge de la scène ! — à l'effet d'aller transmettre les ordres du prince au chancelier, hors de l'enceinte du Kraton. Ils reviennent bientôt, toujours rampant, et le grand vizir à genoux prend la parole pour exposer que les ordres de Sa Hautesse sont exécutés ; quand il a fini de parler, il joint les mains à la hauteur des yeux, puis les abaisse vers le sol, pose le front contre terre et reprend l'attitude de l'adoration. Le Soesoehoenan, qui a écouté ce discours avec une dignité qui contraste avec notre irrésistible envie de rire, commande un second service de sherry à l'occasion duquel le Résident porte un toast à la Reine. Nouvelle explosion de poudre, suivie de l'hymne national. Au service suivant, le Soesoehoenan se lève à son tour pour boire au Résident, et à ce toast répondent quelques notes bizarres de flûtes et de flageolets. Après le sherry, qu'Ectors déclare détestable, ont lieu des distributions de sucreries et de bonbons, puis de feuilles de sirih, qui ont la propriété de guérir le rhume de cerveau et qui sont, aux yeux des Javanais, l'emblème de l'hospitalité.

Après s'être montrés une heure au peuple du haut du Siti-Inggil, le Soesoehoenan et le Résident s'en retournent, au bras Tun de l'autre, avec le précédent cérémonial, au Pendopo, où le prince reçoit les hommages de ses frères aînés, les seuls qui puissent pénétrer dans cette partie du Kraton. Ils se traînent en rampant jusqu'au pied du trône. Des serviteurs entonnent un chœur bizarre accompagné du gamelang. La réception se termine par une distribution de café froid, qu'Ectors déclare exquis. Le prince et le Résident se lèvent : c'est le signal du départ ; les Européens vont familièrement seri'er la main à S ai Hautesse, puis chacun se retire.

Nous rentrons à l'hôtel avec, dans les yeux, ce Kraton, cet empereur, cette cour javanaise, ces cortèges pompeux, ce cérémonial solennel, tout cet appareil de puissance évanouie qui offre encore, en dépit de certains détails grotesques aux yeux d'un Européen, un spectacle unique au monde. Et ce qui nous paraît le plus digne d'être admiré dans tout cela, c'est l'habileté rare avec laquelle les Hollandais savent donner à ce fantôme d'empereur l'illusion du pouvoir, et l'adresse avec laquelle ils savent tirer parti des goûts enfantins de ce monarque et de son peuple pour la pompe asiatique.

Nous avions assisté le matin à un garebeg, une des réceptions officielles qui ont lieu quatre fois par an au Kraton. Le soir, il nous a été donné d'assister à une réception intime, où nous avons pu voir de près la personne du Soesoehoenan et celle de la Toehan Ràtoe ou impératrice. A neuf heures du soir, le capitaine Goût et sa femme nous ont conduits au Kraton. Nous étant fait annoncer, nous faisons antichambre dans une salle dont les murs, ornés de gravures anglaises, sont outrageuse-

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ment maculés des taches rouges de la chique de bétel. Escortés par quelques officiers du palais, nous sommes introduits dans le même Pringitan où a eu lieu le garebeg. Comme nous sommes peu au courant de l'étiquette en usage dans une cour javanaise, le capitaine et sa femme ont bien voulu nous expliquer que nous devions, à trois reprises, faire une révérence devant Tempereur en disant u Soesoehoenan », et de même devant l'impératrice, en disant u Toehan Ratoe » .

Arrivés à la première marche du Pringitan, nous nous inclinons, à l'exemple du capitaine, devant Sa Hautesse, qui répond à cette marque de respect par un imperceptible mouvement de tête; parvenus à la dernière marche, nous nous acquittons du deuxième salut, imitant aussi exactement que possible la manœuvre du capitaine ; après quelques pas encore, nous nous arrêtons de nouveau pour la troisième révérence réglementaire. Nous pensions être au bout de cette interminable épreuve; mais voici que, arrivés à deux pas du prince, il faut derechef se plier en deux, et c'est alors le moment de dire en javanais les paroles sacramentelles ; mais M. Ëctors perd la tête, dit l'un pour l'autre, saluant l'empereur du nom d'impératrice et vke versa. Le capitaine, retenant à grand'peine un accès de fou rire, nous présente à Sa Hautesse, qui nous distribue force poignées de main. Le cérémonial terminé, nous nous asseyons, les hommes en face des dames, sur les deux rangées de fauteuils disposés des deux côtés d'un tapis étendu devant le dampar. Du côté des hommes prend place un frère du Soesoehoenan, dont le nom javanais, un peu long, se traduit par « Prince Pot de fleur » . Son uniforme européen lui donne le privilège de pouvoir paraître devant Sa Hautesse à la façon des Européens, sans quoi il ne pourrait se présenter devant

son frère que demi-nu et en rampant. Devant chaque invité, des serviteurs européens, les seuls qui soient admis au Kraton, apportent une petite table et of&ent du café et des cigares. M. Ectors trouve le café de Sa Hautesse détestable. Il trouve aussi l'impératrice positivement laide et peu intelligente, mais émet une appréciation plus favorable sur la veuve de l'empereur défunt, qui paraît être aussi spirituelle qu'elle est jolie : c'est une beauté javanaise de premier ordre, avec de grands yeux noirs, un teint que l'on n'observe que chez les femmes de haut rang, qui ne s'exposent point au soleil, et une épaisse chevelure noire d'où jaillissent les éclairs des diamants. Le prince siège sur un dampar de velours rouge, à pieds d'ivoire, qui fait partie dçs insignes de la royauté. Vu de près, il nous frappe par sa jeunesse : sa figure imberbe est celle d'un enfant. Il n'avait que vingt-huit ans quand, l'année dernière, il fut proclamé Soesoehoenan avec la gracieuse permission du Résident : car, lors de la vacance du trône, le Résident s'installe au Kraton et y demeure jusqu'à l'avènement du successeur, et c'est cet empereur intérimaire qui règle les conditions de cet avènement.

Le Soesoehoenan, comme le sultan de Djokjakarta, est véritablement prisonnier dans son palais : tout au plus peut-il se promener à cheval dans l'aloen-aloen, qui est censé faire partie du Kraton. Il lui est loisible aussi de se promener incognito dans la ville, le soir, aux flambeaux, mais à condition qu'il soit précédé et suivi de six soldats européens qui, à la moindre alerte, sonneront l'alarme. C'est un tigre en cage, auquel le gouvernement sert une pension de soixante-deux mille florins par mois, ce qui représente, par année, un million et demi de francs. Les Hollandais lui laissent le prestige extérieur de la souveraineté. C'est ainsi qu'ils lui permettent de

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donner audience, à certains jours de la semaine, au Pendopo, pour recevoir les hommages et les vœux de ses sujets, promouvoir ses officiers et ses fonctionnaires, écouter les rapports des Régents, des Toemoengongs, des Pangerans, des Wedonos.

Ce jeune prince, auquel Timpératrice n'a pas encore donné d'héritier, n'a pas moins de quarante-six enfants qu'il a eus de trente-six concubines. Il a les sourcils peints; ses dents sont noires comme le jais, par suite de l'usage du bétel; son profil de perroquet n'a rien qui réponde à nos idées sur la beauté classique; il paraît subtil et observateur; il cause d'une façon vive et enjouée, passant rapidement, comme un enfant, d'une réflexion à une autre. C'est une figure très fine, très attirante, et l'on sent qu'il représente une civilisation raffinée, quoique bien éloignée de la nôtre. Sa coiffure consiste en un mouchoir noir; une rangée de diamants brille dans la ligne médiane de ses cheveux, ainsi que deux aigrettes au-dessus des oreilles; il porte une rose dans les cheveux, qui rehausse sa grâce et sa distinction ; seul il a le droit de porter cette fleur sur la tête, signe distinctif de la suprématie qu'il exerce sur tous les autres princes de l'archipel. Son costume est simple : une veste de velours noir, un gilet de satin blanc^ un sarrong d'un dessin particulier, qui ne se porte qu'à la cour. De même que l'impératrice, il affecte de laisser tomber ses babouches pour faire voir ses pieds nus, très jolis, très mignons.

Le prince se montre fort affable et nous adresse, par l'entremise du capitaine, très versé en langue javanaise, une foule de questions au sujet de notre pays, de nos occupations, du but de notre voyage. Il me plaint de n'avoir qu'un enfant, s'étonne que Camille Ëctors ne soit

pas marié, et nous dit en riant, d'un air fanfaron, que son père a eu cinquante-trois enfants. Apprenant que nous ne quitterons point sa capitale sans tenter T ascension du Mérapi, il nous dit que c'est une expédition bien fatigante, que lui-même Ta faite, et que, parti à cinq heures du matin de Selo, au pied de la montagne, il n'a atteint la cime qu'à deux heures. Lorsqu'on apporte le vin, le prince nous invite à boire en vidant son verre tout le premier, commettant ainsi, lui, pontife suprême des Javanais, une grave infraction à la loi de Mahomet : ce détail montre combien peu l'islamisme est pratiqué à la lettre chez les Javanais : toujours attachés à leurs antiques traditions hindoues, ils ne sont musulmans qu'à la surface.

Entre l'empereur et l'impératrice, et à leur usage commun, est posé le crachoir d'or, que la vieille hermaphrodite qui rampe au pied du dampar tend au moindre signe qu'elle épie chez son auguste maître. M. Ectors s'étonne qu'elle ne dise mot, bien qu'elle tienne le crachoir. Et cette i^éflexion, dite un peu haut, provoque un fou rire parmi les Européens. Le prince, qui n'y entend rien, se fait apporter une nouvelle chique de bétel par une des favorites rangées derrière la famille royale : c'est en rampant, elles aussi, qu'elles exécutent les ordres de Sa Hautesse, et elles effectuent ce mouvement en se baissant de telle façon que les genoux, qui ne peuvent point toucher le sol, dont ils sont pourtant à un pouce, sont presque à la hauteur du menton, et que les talons effleurent la partie inférieure des cuisses : pour arriver à se mouvoir dans cette attitude aussi pénible que grotesque, il faut sans doute des années de pratique.

Il n'y a point de réception au Kraton sans accompagnement de gamelang. Le prince Pot de fleur nous mène au-

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près de cet orchestre bizarre, qui s^aligne sur un des côtés du Pringitan, et dont tous les exécutants sont des parents du Soesoehoenan : ils ont tous, hommes et femmes, le torse nu, suivant Tétiquette de cour, et sont coiffés du koeloek à boule d'or. Pour jouer de leurs étranges instruments de musique, qui se posent sur le sol, ils s'accroupissent par terre: ce sont des guitares fixes, des violons monocordes, des pièces de métal en forme de casseroles, qui vibrent sous les coups de marteau, et à tous ces sons bizarres se mêle une traînante voix de femme. L'ensemble produit une mélodie très douce et pleine de charme, et, sans trop la comprendre, on devine que cette musique, loin d'être barbare, est un art très difficile, très compliqué, très délicat ; mais elle n'est accessible qu'à une oreille javanaise.

Le clou de la soirée est la danse des bedayas, que le Soesoehoenan a commandée à notre intention, pour répondre au désir exprimé en notre nom par le capitaine Goût. Aux sons du gamelang, les danseuses entrent dans le Pringitan par la porte qui communique avec le Roema ou appartements privés du prince ; elles s'avancent très lentement, à petits pas réguliers, mettant un pied devant l'autre, à la manière des danseuses de corde. Plusieurs minutes se passent avant qu'elles se rangent enfin sur les dalles de marbre du Pr ingitan, en face de Sa Hautesse, qu'elles saluent en s'accroupissant par terre. D'ordinaire, la Serimpéy ou danse de la cour, est exécutée par neuf bedayas ; mais Sa Hautesse a commandé aujourd'hui cinq quadrilles de neuf bedayas, et ces cinq quadrilles se rangent par cinq groupes distincts, les princesses du sang formant un groupe à part qui se range à l'extrémité gauche.

Les bedayas de la cour de l'empereur sont toutes

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des beautés de premier ordre, sinon au point de vue européen, du moins au point de vue javanais : elles sont choisies dans les plus hautes familles, et le Soesoehoenanles appelle à Thonneur de partager sa couche. Le prince nous dit, avec un sentiment visible de contentement, qu'il possède trois mille femmes comme celles que nous voyons, toutes demeurant dans Tenceinte duKraton. Les bedayas mettent un grand soin à leur toilette, et Ton prétend même qu'elles s'habillent dès la veille de la danse et se privent de sommeil pour ne pas déranger leur coiffure ornée de bijoux. Elles portent un sarrong de couleur sombre, d'un dessin particulier, exécuté par les artistes du Kraton, et que nulle autre femme ne peut porter ; une étoffe serrante enveloppe le milieu du corps, et laisse à nu le haut du torse ; leur costume, d'une ligne sculpturale, est complété par le slendang, ceinture qui flotte en écharpe et qui a pour rôle d'ajouter à la grâce des mouvements dont se composent leurs danses. A cette ceinture pend un long pistolet qui leur donne un faux air guerrier. Toutes ont un costume uniforme, à part la <;ouleur de la ceinture, rose chez la plupart, brune chez d'autres, verte chez les princesses du sang.

Sur un signe du prince, les danses commencent, accompagnées du gamelang et soutenues par un étrange chœur de femmes, qui chantent une sorte de chant religieux, lent et grave comme notre plain-chant. Le prince nous dit que ce chœur fut composé par un de ses ancêtres, en 1754. Les danses consistent dans des mouvements du corps, des membres, et même des doigts, exécutés avec un ensemble étonnant et une précision prodigieuse : ce sont moins des danses que des gestes d'une savante complication et auxquels préside une merveilleuse sûreté de mémoire. Les mouvements sont plutôt des attitudes de statue de marbre, et comme nous

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n'en comprenons pas le sens caché pour des non initiés, ce spectacle, dont ne se lassent jamais les Javanais, finit par nous paraître monotone. Le prince y semble prendre le plus grand plaisir, et nous en concluons que les danses indigènes, tout comme la beauté des femmes, tout comme la musique, doivent être appréciées au point de vue javanais. La musique se poursuit pendant près de deux heures, traînante, pour finir tout à coup par une bruyante décharge simultanée des pistolets dont les quarante-cinq bedayas sont armées. Après quoi elles s'inclinent devant Sa Hautesse, et se retirent lentement, du même pas dont elles sont venues.

Il y a à Soerakarta deux Kratons, celui du Soesoehoenan, qui est Tempereur n° 1 , et celui du Mangkoe-Negoro, qui est Tempereur n*" 2. Appliquant la maxime : Divide ut impereSy les Hollandais ont su affaiblir la puissance du Soesoehoenan en lui suscitant un rival indépendant qui a le privilège, interdit au premier, d'entretenir une petite armée composée de six cents soldats d'infanterie et d'un demi-escadron de cavalerie. Que l'empereur n* 1 vienne à s'émanciper, et les Hollandais trouveront un allié chez le n" 2, sorte d'empereur de réserve dont ils ont tout intérêt à maintenir l'indépendance, tout comme ils ont intérêt à empêcher que des alliances de familles n'aient lieu entre les deux rivaux : aussi ne comprend-on pas comment ils ont pu permettre que le Soesoehoenan épousât la sœur du Mangkoe-Negoro.

La demeure de ce prince nous a paru beaucoup mieux tenue, et surtout beaucoup plus propre que celle de Sa Hautesse. Le prince nous a reçus dans son Pendopo, une

salle immense pavée de marbre, ouverte, comme toujours, à toutes les brises, et abritée par un plafond que supportent des piliers de bois. La salle est éclairée par sept cents lampes et meublée à l'européenne. L'étiquette est aussi raffinée qu'à la cour. Les rafraîchissements sont servis par quatre laquais, l'un présentant le plateau aux verres, l'autre la boisson, le troisième la glace, tandis que le quatrième a pour fonction de verser. Dans ce Pendopo le prince donne des dîners de trois cents couverts, où chaque convive a son domestique.

Mais si le même cérémonial est observé qu'à la cour impériale, on sent qu'il règne ici plus de liberté. Le Mangkoe-Negoro représente, dans cette ville de cour javanaise, l'élément progressif: il se rapproche beaucoup plus des Européens que le Soesoehoenan ; il porte l'uniforme de colonel, bien que ses connaissances militaires, à ce qu'on m'a assuré, ne s'étendent pas au delà de la table de multiplication. 11 nous raconte en riant que lorsqu'un de ses frères fit un voyage en Europe, qui lui coûta cent vingt mille florins, on le prit à Paris pour un Japonais. Il est très fier de pouvoir nous servir, au lieu du gamelang indigène, de la musique européenne, jouée par ses propres frères qui ne manient pas trop mal l'archet : pour se. rendre compte de la difficulté vaincue, il faut noter que nous n'entendons absolument rien à la musique javanaise, tandis que les Javanais arrivent à comprendre la nôtre et même à l'exécuter.

Le Mangkoe-Negoro a la passion des bêtes : il nous a montré son jardin zoologique, où il élève des tigres, des ours, des orangs-outangs < des serpents, des poissons. La cage à tigres s'enrichit un jour d'un hôte humain : le gardien était occupé à jeter aux bêtes, par l'ouverture du toit, leur ration de viandecrue, quand son pied glissa, et il tomba

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dans la cage; cène fut qu'au bout de quelques heures qu'on découvrit rhorrible position du malheureux : on le retira au moyen de cordes, absolument intact, mais tellement fou de peur qu'il expira le lendemain dans un accès de fièvre. Le Mangkoe-Negoro sacrifie chaque année quelquesuns de ses terribles pensionnaires en les faisant lutter contre des buffles sauvages, spectacle dont le peuple javanais est très friand : de ce combat le buffle, dont on aiguise les cornes, sort toujours vainqueur. Ce sont là les divertissements enfantins de ce prince qui n'est pas encore marié, malgré ses quarante et un ans. Le Mangkoe-Negoro a eu, nous dit-on, jusqu'à trois millions de revenus ; aujourd'hui, il est criblé de dettes, bien qu'il possède la moitié de la Résidence de Soerakarta, son beau-frère le Soesoehoenan possédant l'autre moitié. Quand nous avons pris congé de lui, ce charmant prince nous a remis son portrait et sa carte de visite où nous lisons ses noms et titres officiels, Pangeran Adipati Arto Mangkoe-Negoro, Il n'est Mangkoe-Negoro que depuis peu de temps, car ce titre, à la différence de celui de Soesoehoenan, ne peut-être porté avant l'âge de quarante ans.

Parmi les hauts personnages de la capitale javanaise auxquels nous avons présenté nos devoirs, mentionnons encore un prince dont je n'ai pas retenu le nom compliqué, et qui a le double honneur d'être le beau-frère et le premier ministre de Sa Hautesse. Il porte le titre de wadjir, ce qui est la prononciation javanaise du mot vizir, par lequel les Turcs et les Arabes désignent indistinctement un premier ministre ou un portefaix. Nous l'avons vu, en effet, comme un humble portefaix, ramper et s'agenouiller

nu jusqu'à mi-corps, devant le Soesoehoenan, en présence de toute la cour. Le Dalem de ce grand vizir rappelle, en petit, le Kralon. Le prince nous a reçus dans son Pringitan, où il nous a présentés à sa femme, la propre sœur de Tempereur, une petite poupée habillée de soie verte, couleur des princesses du sang, et tout étincelante de bijoux qui ne la font paraître ni plus belle, ni moins maigre et moins raide. Le grand vizir nous a régalés, comme le Mangkoe- Negoro, d'un orchestre indigène qui nous massacrait, sur le violon, les valses de Strauss et la musiquette d'OfTenbach. Puis, avec une grâce charmante, il nous a montré son Roema, la partie de son Dalem qui constitue ses appartements privés, et nous avons pu ainsi nous faire une idée d'un intérieur princier. La pièce la plus riche est une chambre nuptiale dont il n'est fait usage qu'à l'occasion des mariages, très fréquents dans les classes élevées, à cause de la polygamie : c'est dans cette salle, ornée d'un lit somptueux où s'étale tout le luxe asiatique, qu'a lieu, en grande pompe, la cérémonie nuptiale, et c'est là que, la cérémonie terminée, les nouveaux époux sont condamnés à une réclusion de cinq jours, au bout de laquelle ils sont admis à aller présenter leurs hommages auSoesoehoenan. Le prince nous a conduits ensuite à travers une longue enfilade d'appartements, salon de réception, salle de festin, cabinet de travail, chambre à coucher, cabinet de toilette. Ce prince ministre qui veut être à la hauteur des derniers progrès de la civilisation européenne, a installé dans son bureau un appareil téléphonique. Le mobilier offre un curieux mélange de style asiatique et de style européen : à côté de sculptures indigènes, on voit des articles italiens, des gravures anglaises, une vue de Saint-Pierre de Rome en porcelaine, de riches pièces d'argent travaillées par des orfèvres hindous. Les miroirs ne sont qu'à un pied du sol,

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