‹ Un séjour dans l'île de Java; le pays, les habitants, le système colonialChapitre 22 sur 34 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

SOEKABOEMI.

Lorsqu'on gravit la tour d'observation qui dominé le Kraton de Soerakarta, on aperçoit à Thorizon plusieurs volcans parmi lesquels le Mérapi, situé au centre de Tîle de Java, se distingue par la beauté et la noblesse de ses formes. Sa cime imposante, qui s'élève à deux mille huit cent soixante-six mètres, est visible à plus de vingt lieues à la ronde, et on l'aperçoit des deux capitales des Vorstenlanden. Elle passe aux yeux des Javanais pour une montagne sainte : les indigènes ont coutume, au décès du Soesoehoenan, d'apaiser le ciel par une offrande au Mérapi, en jetant dans le cratère du volcan quelques objets qui ont appartenu au défunt : une selle, un payong, des étoffes.

Le Mérapi se rattache par un arête en forme de selle à un autre volcan, le Merbaboe, dont la cime s'élève à trois mille cent seize mètres. Mais de ces deux volcans jumeaux, le premier seul est encore actif, tandis que le deuxième était probablement éteint depuis longtemps quand le Mérapi se forma tout à côté. Les éruptions du Mérapi sont moins redoutables que les tremblements de terre qu'il provoque lorsque ses feux souterrains ne peuvent trouver d'issue. De ces commotions, la plus désastreuse fut celle de 1867, qui détruisit presque de fond en comble la ville

deDjokjakarta. L'année dernière, le Mérapi a de nouveau fait parler de lui par une explosion de flammes qui en a complètement modifié Taspect en donnant naissance à un nouveau cratère. Cette éruption récente, succédant à un assez long repos, est venue rassurer les populations voisines, car on a remarqué que lorsque le Mérapi se tient longtemps tranquille, c'est qu'il médite de bouleverser le pays environnant par une commotion aussi terrible que soudaine. Junghuhn, dont il faut toujours citer le nom quand on parle des volcans de Java, gravit à deux reprises le Mérapi en 1836 et en 1838; mais la description qu'il en donne n'est plus conforme à la réalité, tant la montagne a été métamorphosée par les nombreuses éruptions qui ont eu lieu depuis cette époque.

M. Camille Ectôrs, dont deux années d'Afrique ont fait un garçon débrouillard, a bien voulu organiser la partie matérielle de cette expédition. Il a loué, pour trente florins , une voiture à quatre chevaux qui nous mènera à Soekaboemi, au pied du volcan.

Nous partons le 5 septembre, à huit heures dii matin, ayant à faire, en trois relais, un trajet dé vingt-deux paal. Aux premiers paal, nous suivons une de ces belles routes javanaises, bien entretenues, qui valent nos meilleures chaussées. C'est que cette route mène de la capitale à la dessa de Malang Djiwan, domaine du Mangkoe-Negoro, qui y exploite une magnifique sucrerie, sous la conduite d'un Européen. Nous passons près de Kartasoera, qui n'est que le nom renversé de Soerakarta : ce fut, en effet, la première résidence des Soesoehoenans ; aujourd'hui, ce n'est plus qu'un insignifiant village. A dix paal plus à l'ouest, nous atteignons Bojolali, situé au pied oriental du Mérapi, siège d'un régent et d'un assistant-résident. Les Hollandais y ont construit, au

SOEKABOEMI. 179

siècle dernier, un petit fort qu'ils ont relevé en 1831, lors de leur guerre avec Dipa-Negoro. On trouve, autour de cette localité, un nombre considérable de sources chaudes. Nous traversons le village à Theure du marché; tous les indigènes sont vêtus du sarrong bleu qui, dans les Vorstenlanden, est la couleur uniforme.

C'est à Bojolali, dont T altitude n'est que de quatre cents mètres, qu'on commence à s'élever vers la selle qui relie les deux volcans jumeaux du Mérapi et du Merbaboe. Aussi la route est-elle rude, et nous eussions mieux fait de la parcourir à cheval, à l'exemple de MM. Bréon et Cotteau. Jusqu'à Soekaboemi, sur un parcours de cinq paal, nous avons près de six cents mètres à gravir. Les chevaux javanais sont plus têtus que des mules, et ils nous le prouvent bien en refusant d'avancer; ce n'est qu'en les tirant par la bride que nos indigènes parviennent à les faire marcher : à ce compte, nous ferions bien quatorze lieues en quinze jours ; un marmot de cinq ans excite du fouet les chevaux en courant constamment à côté d'eux : ces pauvres petiots sont si précoces, qu'à cet âge ils gagnent déjà vingt cents (quarante-deux centimes) par jour en travaillant dans les champs.

Le pays que nous traversons est un luxuriant jardin planté de caféiers et de cacaoyers; les caféiers, très hauts, aux feuilles larges, sont de l'espèce connue sous le nom de Uberitty qui se pi ait fort bien dans les régions élevées ; ils sont protégés par l'ombre des dadaps, autour desquels le poivre croît à la façon des lianes. Nous mettons deux heures à traverser cette magnifique plantation, et quand, â midi, nous arrivons à Soekaboemi, notre voiture est hors de service, brisée par les cahots du chemin, et il nous la faut renvoyer en réparation à Soerakarta.

A Soekaboemi, nous sommes reçus sous le toit d'un de

ces planteurs chez qui Thospitalité est une tradition de race. Le nom qu'il porte, Dezentjé, est une curieuse métamorphose néerlandaise du nom français de Tessenier : il descend d*un de ces huguenots qui, lors de la révocation de Tédit de Nantes, émigrèrent en Hollande ou cherchèrent fortune aux colonies. La plantation que nous venons de parcourir en voiture, pendant deux heures entières, n'est autre que le domaine d'Ampel, un des plus beaux de Java, qui fut fondé, au siècle dernier, par un de ces Tessenier, dont les descendants actuels ont perdu non seulement la langue, mais même le nom. La jeune femme de notre hôte est une charmante créole, qui fait, avec une grâce parfaite, les honneurs de sa maison, une de ces vastes maisons de planteur où Ton se sent plus au large que dans nos châteaux d'Europe, où l'appétit est aiguisé par la vie au grand air, où l'œil se réjouit à la vue des immenses lits en bois de teck, garnis de blanches moustiquaires, qui garnissent les chambres des hôtes.

Soekaboemi, que les Javanais appellent Tjepogo, est un paradis dont le nom répond à la chose : c'est, en effet, un nom malais qui signifie u lieu de délices » . Le site est aussi beau que tout ce ^qu'on peut rêver : à l'est se déploie la magnifique vallée de Soerakarta, dominée par le volcan du Lawoe ; à l'ouest se lève le majestueux massif couronné, au nord par le Merbaboe, au sud par le Mérapi, dont la triple colonne de fumée atteste l'activité : comme les deux cônes de l' Ararat, les deux volcans jumeaux sont reliés par un col dont l'aspect m'a rappelé, d'une façon frappante, le col de Sardar-Boulak, entre les deux Ararat, où j'eus à soutenir, il y a quelques années, une attaque des Kourdes. D'après les évaluations de M. Dezentjé, le village de Selo, qui occupe ce col, se

SOEKABOEMI. 181

trouve à cinq mille pieds d'altitude, et Soekaboemî à trois mille deux cents pieds. Dans Tîle torride de Java, cet heureux planteur jouit, à près de mille mètres d'altitude, d'un climat tempéré, d'un printemps éternel; la température, qui ne dépasse pas 25 degrés à midi, descend la nuit à 20 degrés, et même parfois à 15 degrés. Aussi les fruits et les légumes d'Europe viennent-ils à merveille à Soekaboemi : M. Dezentjé cultive dans son potager des haricots, des épinards, des choux, des carottes, des pois, des tomates, des salades, et, en plein mois de septembre, il nous fait goûter d'excellentes fraises qui réussissent fort bien. Comme l'altitude est trop élevée pour la culture du riz, les indigènes y substituent celle du manioc. C'est ici que, pour la première fois, à Java, j'ai rencontré des eucalyptus : cet arbre, si précieux sous les tropiques, ne se plaît que dans les régions élevées de l'île.

M. Dezentjé, qui n'a jamais gravi le Mérapi, au pied duquel il est né, s'est offert à nous accompagner dans notre expédition, dont il entend prendre sur lui l'organisation; mais, comme il a quelques affaires à régler, nous convenons de différer notre départ de deux jours, pendant lesquels nous vivrons, chez notre hôte, de la vie du planteur. Nous faisons donc, en attendant, de charmantes promenades à cheval à travers la forêt de caféiers de Libéria, montés sur des sandalwood qui sont les meilleurs poneys de montagne du monde. Ils sont originaires d'une petite île de ce nom, dans l'archipel malais. Tout en cheminant, nous remarquons qu'en beaucoup d'endroits le sol donne un son caverneux sous le pas de nos chevaux, comme si le pays était miné par les tremblements de terre. M. Dezentjé nous explique que, lorsque les sources et les torrents viennent à tarir, c'est un signe certain d'une pro-

çhaiiie éruption du Mérapi. La plus terrible dont on se souvienne dans le pays est celle de 1872, qui détruisit les bâtiments de la plantation et anéantit tout un village dont un seul habitant put se sauver en se réfugiant dans une grotte. L'année dernière, un nouveau cratère s'est formé de l'autre côté de la montagne, et, depuis lors, on ne craint plus d'éruption du côté de Soekaboemi.

Les soirées sont ici d'une idéale beauté, et nous prolongeons bien tard nos délicieuses causeries dans la véranda. Quel calme l Quelle paix ! Quel silence ! Rien ne peut rendre le charme de cet]air embaumé, frais et pur, de cette admirable transparence du ciel des hautes altitudes, de cette blanche et subtile lumière que la lune, dans son plein, répand sur toute la nature. Les sons lointains des tambours indigènes sont le seul bruit qui rompe le silence profond^ de ces belles nuits. Les Javanais ont coutume de battre le tambour au clair de lune, parce qu'il croient que, sans cette précaution, la lune viendrait en contact avec la terre. Ces naïves populations en sont encore aux superstitions des jpeuplades de l'Afrique centrale.

yGoogk

Page 1