CHAPITRE XVI
LE MÉRAPI.
Enfin, voici venu le jour où nous allons saluer le Mérapi. Dès trois heures et demie du matin, nous sommes sur pied. J*ai dû réveiller M. Ectors, qui dormait comme Alexandre le matin de la bataille d'Arbelles. Après avoir pris une tasse de café récolté dans la plantation, nous partons à quatre heures, montés sur nos sandalwood. La lune éclaire magnifiquement la route, qui monte rapidement et qui n'est encore qu'une étroite arête en manière de lame de couteau, entre deux précipices : elle forme, en deux endroits, un « pont du diable » où il y a juste assez de place pour passer à cheval. L'autre jour, dans un de ces mauvais pas, le père de M. Dezentjé fut entraîné dans le précipice par son cheval; le cheval se tua net, et le cavalier en fut quitte pour de légères blessures. Les conifères qui bordent le chemin rendent des sons harmonieux lorsque le vent agite leurs longs fils : ces arbres musicaux me rappellent le filaos de l'île Maurice. De magnifiques forêts de dadaps séculaires abritant des plants de café s'épanouissent sur les pentes. Bientôt le jour s'annonce par une bande d'un rouge sanglant dont le ciel se colore à l'orient, et du sein d'une mer de nuages qui s'étend à perte de vue nous voyons surgir, comme, un écueil, le sommet du volcan du Lawoe. .
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Il n'est encore que cinq heures et demie quand nous arrivons à Selo, petit village situé à quinze cents mètres d'altitude, sur la selle qui joint le Merbaboe au Mérapi : c'est un village de montagne, dont les chalets rustiques ont quelque chose d'un peu suisse. Près du village se trouve, adossée au Merbaboe, une habitation champêtre qu'entoure un jardin uniquement destiné à la culture des produits du Nord. Cette maison de campagne est la propriété du Soesoehoenan, qui la met à la disposition du Résident de Soerakarta. Nous y sommes reçus par le gardien, qui nous offre du café noir, dans une pièce où, pour la première fois à Java, nous avons le plaisir de nous chauffer près d'un bon feu, par une température de 13 degrés.
Comme l'ascension du Mérapi est une course fort longue, nous irons à cheval aussi haut que possible. A six heures, nous remontons en selle, munis chacun d'un long bambou en guise d'alpenstock , et escortés maintenant d'une douzaine de coulies , sans compter des enfants presque à la mamelle qui ont tenu à accompagner leurs pères. Le massif du Mérapi se dresse menaçant devant nous, hérissé de pointes et de pinacles. La cime fumante de la montagne, frappée par les rayons du soleil levant, brille comme un phare qui nous montre la route à suivre.
Nous atteignons le dernier village, le Desa de Pelambalang, situé à la naissance du cône de ce volcan. Les cases de ce village offrent un coup d'oeil pittoresque, avec leurs toitures de forme japonaise. Pendant quelque temps encore, nous chevauchons sur un joli sentier, à travers des champs de maïs, entre des haies de rosiers; puis, à six heures et demie, nous mettons pied à terre, au bord d^un précipice, et nous renvoyons nos montures à Selo.
Nous sommes à dix-huit cent cinquante mètres d'alti-
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tude. Dès les premières pentes, les cultures disparaissent, nous ne trouvons plus qu'une maigre végétation de mimosas et de broussailles. Les parois du Mérapi contrastent par leur aridité avec les stupéfiantes forêts vierges que j'avais admirées sur d'autres volcans de Java, et c'est sous les ardeurs d'un soleil implacable que nous nous élevons péniblement sur des pentes fort raides. Il paraît que ces pentes étaient autrefois couvertes de forêts luxuriantes, mais que les indigènes, dans leur fureur de déboisement, ont fait du Mérapi le désert actuel. Le gouvernement s'est sagement avisé dans ces derniers temps de prendre des mesures en vue du reboisement des montagnes, et le Mérapi sera appelé à bénéficier de ces mesures.
Au bout d'une heure, nous atteignons une plate-forme du haut de laquelle nous dominons une mer de nuages qui plane à l'ouest sur la vallée de Kadoe. Nos coulies brûlent de l'encens en cet endroit, afin de rendre les divinités propices, car nous sommes au passage dangereux, une arête très étroite qui domine de chaque côté de vertigineux précipices. L'arête franchie, nous abordons d'interminables pentes de cendres et de lapilli, où nous trébuchons à chaque pas; ceux qui ont gravi le Vésuve peuvent se faire une idée de la chose, en songeant que le Mérapi est à peu près deux fois plus haut.
Après deux heures d'ascension pédestre, nous atteignons, à deux mille cinq cents mètres d'altitude, à la limite de la végétation, un piton où nos coulies allument un nouveau feu d'encens pour apaiser le courroux des divinités souterraines dont nous osons violer le séjour redoutable. Nous profitons de ces rites pour admirer la mer de nuages qui grandit à nos pieds : maintenant elle ne s'étend plus seulement à l'ouest, elle envahit aussi
rorient; mais elle offre, dans les deux directions opposées, un aspect; bien différent : du côté de la vallée de Kadoe, c*est une m^r moutonnée, tandis que du côté de la vallée de Soerakarta, c'est une nappe unie, épaisse, d'un blanc laiteux. Cette mer est dominée par la noble silhouette du Merbaboe, qui semble grandir à mesure que nous nous élevons : ses pentes sont plus douces que celles du Mérapi, et il paraît facile de les gravir entièrement à cheval.
Chaque feu d'encens précède un passage scabreux : nous voici, en effet, sur une nouvelle arête en lame de couteau, où il nous faut cheminer entre deux abîmes pendant un temps qui nous paraît bien long. A deux mille six cents mètres d'altitude, nous traversons un large plateau légèrement déprimé, qui n'est autre que l'ancien cratère, actuellement comblé, mais parfaitement reconnaissable à sa forme circulaire. Pour parvenir au cratère actuel, il nous faut gravir encore près de trois cents mètres. Les dernières pentes, qui ne sont que scories, ponces et lapilli, sont la partie la plus laborieuse de l'expédition. M. Ectors, qui marche en tête de la caravane, me cède le pas pour me laisser l'honneur d'arriver le premier. Haletants, essoufflés, nous atteignons à neuf heures le bord du nouveau cratère. Notre marche a été extrêmement rapide, puisque, en trois heures, nous nous sommes élevés de plus de treize cents mètres depuis Selo, tandis que MM. Bréon et Cotteau mirent cinq heures à effectuer le même trajet, et que le Soesoehoenan en mit neuf.
Nous sommes sur un cône de scories si étroit, que c'est à peine si tout notre monde peut y tenir : ce cône, qui occupe à peu près l'emplacement du cratère disparu, a été soulevé par l'éruption de 1894. Le cratère actuel, dont les roches saillantes nous empêchent de voir le fond, ne
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doit pas avoir moins de trois cents mètres de profondeur, à en juger par la durée de la chute des quartiers dé roc que nous y jetons ; Tabime s'ouvre à pic sous nos pieds, énorme, effroyable, et il sufflrait d'un faux pas ou d'un vertige pour y suivre les mêmes paraboles que décrivent nos projectiles. De l'autre côté de l'entonnoir, à une portée de fusil, se lève tout d'un jet, dominant de cent mètres encore le bord où nous sommes, une gigantesque muraille brune rayée de stries jaunes et rouges ; elle est taillée à pic, hérissée de pointes, comme une mâchoire de requin, et il s'en échappe par mille interstices des vapeurs sulfureuses qui nous suffoquent lorsque le vent les chasse de notre côté. Du fond même de l'entonnoir s'élèvent d'innombrables fumerolles que dégagent les solfatares et qui, en se réunissant, forment cette triple colonne de fumée que nous avions vue de la plaine, a plusieurs lieues de distance. Et cependant aucun bruit ne monte de cette enceinte, et rien n'atteste qu'elle soit de formation toute récente.
En face de cette désolation tragique, sur laquelle plane un silence de tombeau, j'ai eu peur, comme autrefois devant les sites de l'infernale Islande, et j'ai détourné les yeux de cette scène sombre pour contempler la vue admirable qui se déroule du haut de cette montagne élevée, placée au cœur de l'ile de Java. Nous dominons de plus de mille mètres la mer de nuages du sein de laquelle des cônes volcaniques émergent çà et là, comme flottant sur cette nappe vaporeuse. Du côté de la plaine de Soerakarta se lèvent, dans un immense éioignement, les cimes bleues du Lawoe et du Wilis, tandis qu'à l'opposite, du côté de la vallée de Kadoe, on voit se profiler en lignes fines et nettes le cône superbe du Soembing, qui, à dix lieues de distance, surgit dans le ciel bleu, de toute sa hauteur de
trois mille trois cent trente-six mètres. Tout près, en face^ dans une atmosphère si pure qu'il semble qu'on puisse y atteindre d'un jet de pierre, se dresse l'énorme Merbaboe, le volcan éteint, dont les pentes verdoyantes font un si étrange contraste avec le Mérapi, le volcan vivant, aux flancs nus et désolés. Les profondes crevasses qui sillonnent de haut en bas les flancs des deux volcans se rejoignent sur la selle qui mène de l'un à l'autre, et où nous reconnaissons, isolés, perdus, à plus de treize cents mètres au-dessous de notre observatoire, les pauvres petits villages de Selo et de Pelambalang, derniers points habités. Enfin, presque à nos pieds, nous voyons s'arrondir l'ancien cratère aujourd'hui comblé, mais dont le périmètre à peu près circulaire est encore reconnaissable. L'appétit aiguisé par l'air alpestre qui règne à ces hauteurs, nous déjeunons, sur un rude lit de lapilli, des provisions apportées par nos coulies. Pendant que M. Ectors prend la photographie du cratère, je constate que la température, au bord du gouffre, s'élève à vingt-cinq degrés au soleil, tandis qu'elle n'est que de seize degrés à quelques mètres plus bas ; cette différence est due à la chaleur que dégagent les solfatares.
La descente du Mérapi est une des plus pénibles dont j'ai souvenance : c'est une interminable dégringolade, par une chaleur d'enfer, sur les cendres, les scories, les ponces, les lapilli, sans un coin d'ombre, sans un pouce de verdure, sans un filet d'eau ; ce qu'il y a de plus torturant, c'est, en plein midi, l'insoutenable éclat du soleil renvoyé par les cendres, qui fatigue horriblement la vue, en dépit des lunettes de montagne. Les rayons tombaient à pic du zénith, et c'était curieux à observer : je marchais exactement dans l'ombre de mon casque, et de cette ombre ne se détachait aucune autre saillie que celle de
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mes bras en raccourci. Comme j'enviais Tombre des forêts vierges que j'apercevais là-bas, sur les pentes du Merbaboe ! Nous étions dévorés de soif, car nous avions vidé toutes nos bouteilles A'ajer-blanda (eau de soda). Quand j'arrivai au bas de la montagne, où nos chevaux nous attendaient, je me sentis subitement mal, et il me fallut plusieurs minutes pour revenir d'un éblouissement causé par l'action rayonnante des cendres réfléchissant la lumière solaire.
Enfin, à une heure, nous sommes de retour à Selo, ou nous trouvons un excellent déjeuner préparé avec du riz et une poule que nous avons apportée vivante. Ce repas est suivi d'une sieste bien méritée, après laquelle nous^ remontons à cheval pour rentrer à Soekaboemi à six heures du soir.
Le lendemain, ne voyant pas revenir la voiture que nous avions envoyée en réparation à Soerakarta, M. Dezentjé a bien voulu nous procurer le moyen de continuer notre voyage en nous prêtant ses chevaux, que nous échangeons à Bojolali contre une mauvaise voiture. A Bangkak, nouveau mode de locomotion, un tramway à chevaux du genre de ceux que j'ai vus au Mexique : les deux voitures sont bondées d'indigènes et roulent rapidement à travers les palmiers et les jaquiers. A la nuit tombante nous rentrons à Soerakarta, après une absence de quatre journées bien remplies.
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