‹ Un séjour dans l'île de Java; le pays, les habitants, le système colonialChapitre 24 sur 34 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Xl. Ectors in*a invité, au nom de son ami M. Mulder, à visiter la plantation de café de Kalassan, dans la Résidence de Kediri. Nous avons franchi sur un chemin de fer à voie étroite les deux cents kilomètres de Soerakarta à Kediri, à travers un pays de cannes à sucre, de rizières et de cocotiers, où, de distance en distance, on aperçoit une blanche construction dominée par une cheminée : ce sont des fabriques de sucre. Ces bâtiments sont les seuls indices de population, car les villages se cachent sous les bois. Aussi ce voyage paraitrait-il, à la longue, assez monotone, si Ton n'avait un sujet d'observations intéressantes dans la foule des Chinois qui se renouvelle à chaque station : généralement ces jaunes sont plus ou moins croisés d'indigènes; mais voici pourtant une Chinoise pur sang, qui éprouve une grande difficulté à descendre du train, car ses pieds déformés sont contenus dans des chaussures de cinq centimètres de long, vraies chaussures de poupée, dont la petitesse est telle qu'on n'en croit pas ses yeux quand on les voit pour la première fois. Cette Chinoise à petits pieds, marchant aussi raide que sur des échasses à l'aide de ses pauvres moignons, est le seul exemplaire de l'espèce que j'aie vu à Java.

Entre Madioen et Kertosono, le paysage change d'aspect. Aux cultures de cannes ont succédé des forêts de teck plantées par le gouvernement. Ce bois, aussi beau queTacajou, est employé pour la construction des wagons de chemins de fer et pour la fabrication des meubles. Pendant tout ce trajet, on a en vue deux volcans : le Wilis et le Lawoe. Le Wilis est couvert d'épaisses forêts qui attestent qu'il est en repos depuis des siècles, quoique son aspect ne laisse aucun doute sur sa nature volcanique.

A la station de Kediri, où nous arrivons vers cinq heures du soir, nous trouvons une légère américaine attelée de deux poneys savonais de l'archipel, que nous a gracieusement envoyés M. Mulder. Une seconde voiture reçoit les bagages. M. Ectors prend les rênes, et pendant une heure et demie nous courons avec la vitesse du vent par de ravissantes avenues plantées de cocotiers, d*arecas et de ces grands caféiers de Libéria qui sont aussi hauts que nos chênes. Nous changeons de chevaux à mi-chemiic et il fait nuit quand nous arrivons à Kalassan, où M. Mulder nous souhaite la bienvenue et nous offre la cordiale hospitalité du planteur javanais.

Kalassan se trouve à huit cents mètres d'altitude, au pied du Keloet, dans une région extrêmement fertile. Quoique le Keloet n'ait pas mille huit cents mètres d'altitude, c'est un des plus redoutables volcans de Java : il n'a pas eu moins de sept éruptions dans les soixante-dix dernières années, soit, en moyenne, une éruption par décade. Une des plus terribles fut celle de 1875, qui fit crouler toute une portion du cratère, en sorte que la brèche donna issue à un immense fleuve de boue qui engloutit quinze cents héritages et coûta la vie à beaucoup d'indigènes. M. Mulder m'a raconté que, le 27 août 1883, il fut réveillé par des détonations qui lui paraissaient si proches, qu'il crut que le

Keloet était de nouveau en travail ; mais il n*en était rien cette fois : le bruit venait du Krakatau, qui se trouve à trois cents lieues de Kalassan. Le fait n'a rien de suprenant si Ton se rappelle que l'éruption du Krakatau, la plus formidable des temps historisques, fut entendue jusqu'à Ceylan, à huit cents lieues de distance !

J'étais venu à Kalassan pour voir une plantation de café. Mes aimables hôtes m'en ont montré deux, celle de Kalassan et celle de Karandinojo, situées à quinze paal l'une de l'autre. Et comme ces plantations couvrent des centaines d'hectares, il m'a fallu deux jours pour les parcourir successivement en voiture. Le domaine de Kalassan, qui aune superficie de quatorze cents hectares, n'est planté que sur la moitié de son étendue ; l'autre moitié est couverte de forêts vierges non encore défrichées. Deux pépinières contenant chacune cinq cent mille plants de café occupent plusieurs hectares : ces pépinières sont protégées contré les ardeurs du soleil par des treillis couverts de feuillage.

Dans notre promenade à travers les champs de café, oa m'a fait voir la différence entre les deux espèces de caféier, celui de Libéria et celui d'Arabie. Le Libéria, importé d'Afrique, est un arbre à larges feuilles, plus robuste et plus grand que l'Arabica, qui n'est auprès de lui qu'un arbuste. Depuis que Java a été envahie à son tour par le champignon hemileia vastatriXy qui a fait disparaître de Ceylan le précieux arbuste, on cherche à lui substituer ici le Libéria, qui résiste au champignon. Dans les premières années, le fruit du Libéria était inférieur, comme saveur, à celui de l'Arabica ; mais l'acclimatation l'a amélioré au point qu'il n'y a plus guère de différence entre l'un et l'autre. Le Libéria, tout comme l'Arabica, a besoin d'être protégé contre les rayons trop ardents du soleil. Au Mexique» j'avais vu le caféier croître à l'ombre des bananiers ; dan»

UNE PLANTATION DE CAFÉ. 19a

les plantations javanaises, on le fait croître à Tombre d'un grand arbre, le Dadap Erethryna, que Ton plante par boutures et qui pousse avec une surprenante rapidité ; au bout de trois ou quatre ans, cet arbre atteint déjà la taille d'un chêne, et rien n'est plus beau que ces grandes forêts de dadaps dont le luxuriant feuillage forme une voûte de verdure sous laquelle règne une demi-obscurité.

Tandis que le caféier de l'espèce Arabica atteint jusqu'à huit ou neuf mètres de hauteur lorsqu'on le laisse croître librement, dans les plantations on le rend d'un meilleur rapport en taillant chaque plant, de manière qu'il ne dépasse pas deux mètres et qu'il forme un arbuste étalé, à dôme arrondi. Le magnifique feuillage de la plante, épais, vigoureux, d'un vert sombre et brillant, est piqué de charmantes petites cerises, d'un rouge foncé, qui sont les fruits du précieux arbuste.

On ne peut imaginer l'aspect riant que présente une plantation de café : de toutes les cultures des tropiques, je n'en connais pas de plus agréable à l'œil. Ce que je ne me lasse pas d'admirer, c'est le soin avec lequel les arbustes sont disposés en lignes d'une parfaite régularité : on les plante dans de grands trous carrés, de deux pieds de profondeur et de deux pieds de côté, que les indigènes creusent avec une rapidité incroyable : ils en font quatre par heure, pour le modique salaire d'un cent et demi (trois centimes) par trou.

Les ouvriers logent dans un kampong ou village indigène qui fait partie de la plantation : c'est une agglomération pittoresque de petites cases en rotin, à toitures en tuiles. Au kampong est annexé un magasin où les indigènes peuvent se procurer leurs boissons et tous les articles dont ils ont besoin : c'est quelque chose d'analogue aux tiendas (\ae ]W vues dans les haciendas du Mexique. Des.

femmes viennent au kampong vendre des fruits de toptes sortes et préparer la chique d'areca ; des bayadères y viennent aussi à certains jours danser pour quelques cents. La paye se fait chaque jour au coucher du soleil, car on sait par expérience que, lorsque l'indigène est payé à la semaine, il dissipe souvent tout son salaire en un jour. D'ailleurs, il n'a ni dimanches, ni fêtes religieuses, et travaille indistinctement tous les jours de l'année. Le tambour installé dans la cour de l'habitation annonce la fin du travail : cet appareil, qui sert aussi à piquer les heures, est un simple tronc d'arbre creux, suspendu en long, sur lequel le veilleur abat son marteau de bois : cela donne un bruit sourd qui s'entend de très loin. Les indigènes, en disposant de semblables tambours le long des routes, à intervalles réguliers, s'en servent en guise de télégraphe, à l'aide d'un alphabet de convention, exactement, me dit M. Ectors, comme font les indigènes de l'Afrique centrale, avec cette seule différence qu'en Afrique, le tambour, au lieu d'être suspendu, est posé horizontalement sur des tréteaux. Il est curieux qu'on retrouve à Java et au Congo le même système de télégraphe.

J'ai dit que la moitié du domaine de Kalassan n'est pas encore mise en culture. Nous avons longé en voiture une immense étendue de terre qui vient d'être défrichée et livrée au feu; mais le feu n'a accompli son œuvre qu'en partie : d'énormes arbres abattus par la hache gisent sur le sol, comme des cadavres sur un champ de bataille ; la flamme a consumé les branches et les feuilles, mais les troncs géants sont restés intacts. Dans d'autres parties de cet immense domaine, les cultures s'arrêtent devant les larges fleuves de lave descendus à diverses époques du haut du Keloet, dont la longue cime échancrée domine tout le pays.

Ce qui fait le charme de cette plantation aussi grande qu'une province, ce sont les contrastes : tantôt vous étiez au milieu des caféiers régulièrement plantés, ensuite vous traversiez des champs de lave, et maintenant vous êtes, sans transition, par un indicible changement à vue, dans une forêt vierge où habite tout un peuple de singes se lir vrant à des sarabandes aériennes parmi les branches ; ils se réunissent en bandes compactes, formant de petites colonies, sans distinction de familles, car il y en a de deux couleurs différentes, les uns roux, les autres noirs. Avec une adresse vraiment stupéfiante, ils font dans le vide des sauts vertigineux, s'élançant de la cime des arbres et s'accrochant à des branches situées parfois à vingt mètres plus bas. Ces singes, qui se nourrissent des bourgeons des dadaps, font d'énormes dégâts dans les plantations.

Dans cette forêt antique, menacée d'un prochain défrichement, je me suis arrêté avec stupeur devant un phénomène végétal tel qu'on n'en voit que dans cette île de Java, si fertile en merveilles. C'était un waringin. J'avais déjà vu beaucoup de représentants de cette espèce javanaise ànjlcus indica; mais celui-ci avait des dimensions bien plus extraordinaires que tout ceque j'avais encore vu : ayant produit autour de lui d'innombrables rejetons, il formait à lui seul toute une forêt ; ses longues racines aériennes retombant jusqu'au sol et donnant naissance à des troncs nouveaux, s'étendaient jusqu'à cent mètres à la ronde. Le tronc primitif, père de tous les autres rejetons, n'avait pas moins de vingt mètres de largeur, et faisait songer à des piliers de cathédrale gothique ou à une grandiose colonnade de tuyaux d'orgue. C'est sans doute un de ces prodigieux arbres de rinde qu'a décrit poétiquement Milton lorsqu'il parle, dans ses vers divins, de ces souches gigantesques projetant de Ibngs rameaux qui s'inclinent vers la terre, y prennent

racine, y forment d'autres tiges, et s'épanouissent vers le ciel en d'autres rameaux :

« Branching so broad and long, that on the ground The bended twigs take root, and daughters grow About the molher tree : a pillar'd sbade High over arched and echoing walks between. »

Par. LosT. IX. 1100.

Mais quand, au coucher du soleil, M. Ectors m'a mené voir la source qui alimente la plantation au moyen d'un petit aqueduc, l'incomparable beauté du site m'a ravi plus que toutes les plantations de café. C'est à l'heure exquise où la poésie des soirs plane sur la forêt qu'il faut venir admirer ce fascinant petit lac sylvestre, d'où jaillit à gros bouillons une eau d'une essence si limpide et si pure, que l'assimiler aux corps les plus transparents serait une comparaison trop opaque. On n'éprouverait pas la moindre surprise à voir sortir de ce clair cristal un cortège de nymphes ou d'ondines. Ce bassin enchanteur est abrité par les plus frais ombrages que produise l'exubérante nature équatoriale, cocotiers, aréquiers, fougères, que domine le port superbe des waringins et d'autres géants de la forêt, avec leur féerie de lianes, de plantes grimpantes, d'orchidées, et avec leur population bruyante de grands singes qui bondissent de branche en branche et troublent par leurs cris perçants le silence de cette adorable solitude. » Que cela est beau ! » m'écriai-je transporté. Et M. Ectors de me dire que ce site lui rappelle d'une façon frappante cette région du Congo qui s'étend entre Bena-Kamba et la Lomami, où, pendant des semaines, du matin au soir, il lui fallut franchir à gué, sous des ombrages aussi touffus, des eaux semblables à celles de ce lac perdu au fond de la forêt.

En rentrant à l'habitation, nous nous arrêtons devant un

piège à tigre, construit avec des madriers, et dont le mécanisme est celui d'une souricière. M. Ectors me dit que le pays environnant est littéralement infesté de ces hôtes dangereux et qu'on en rencontre souvent les traces dans la plantation. Quand on ne les prend pas dans la souricière, on les chasse en établissant un observatoire sur un arbre et en les attirant au moyen d'une proie vivante, une oie, une jeune chèvre, un chien, ou mieux encore un cochon. La maison de M. Mulder est le type de Thabitation du planteur. Comme toutes celles du pays, elle n'a ni étages, ni caves, 'mais elle est établie pourtant à deux pieds audessus du niveau du sol, ce qui est la meilleure précaution contre les fièvres et le paludisme. L'endroit le plus frais de la maison est la véranda, où règne toujours une brise agréable. Dans les appartements, très vastes, on fait appel à tolis les courants d'air ; le mobilier, très simple, est en bois de teck; pour éviter l'invasion des fourmis, on a soin de faire plonger les pieds de tous les meubles dans des godets remplis d'eau. Ce qu'on ne peut empêcher, c'est l'invasion des insectes ailés, et aussi de lézards inoffensifs qui courent sur les murs blancs et égayent les appartements par un petit cri très doux, qu'on entend même la nuit. Un autre bruit auquel il faut s'habituer, la nuit, c'est celui du tambour suspendu au milieu de la cour, sur lequel le veilleur pique les heures pour éloigner les voleurs qui rôdent souvent autour des habitations isolées. Sur ce sujet les planteurs ont plus d'une histoire à faire frémir. M. Mulder m'a raconté que dernièrement dix-huit voleurs ont pénétré de nuit chez un de ses voisins et ont mis sa maison au pillage; aussi ne dort-il jamais sans un revolver sous son oreiller. Il n'est bruit que de deux assassinats qui viennent d'être perpétrés coup sur coup, dans les environs, par des coulies; ils seront pendus, mais cela inquiète

peu les mahométans, qui sont convaincus de la résurrection instantanée d'un pendu : aussi les planteurs réclament-ils du gouvernement Tapplication de la décollation, qui ôte au supplicié tout espoir de conquérir le paradis, où il nie peut entrer sans tête.

Rien ne peut donner une idée du calme absolu de cette vie de planteur. Je ne me suis jamais senti plus loin du monde et des rumeurs des villes que dans ces plantations perdues sur les pentes des volcans de Java. La journée du planteur commence à cinq heures du matin et finit à dix heures du soir ; il ne songe guère à toutes les complications de la vie qu'on est convenu d'appeler civilisée, il ignore la politique, il n'a d'autre distraction intellectuelle que la lecture des revues qui arrivent de quinzaine en quinzaine et que les planteurs voisins se passent l'un à l'autre. Si sa vie intérieure est peu compliquée, sa vie extérieure se borne à surveiller la marche de l'usine, à atteler tous les jours à la voiture deux poneys de Sandalwood et à parcourir un nombre considérable de kilomètres à travers les plants de café. Le soir on reçoit quelques planteurs voisins, on se récrée par une partie de whist hollandais, on dine très tard, à neuf heures et demie, et on se met au lit au sortir de table. Lorsqu'on a besoin du médecin ou du dentiste, il faut se rendre à la ville prochaine, Soerabaja ou Samarang, et c'est un gros événement. La vie du planteur est paisible sans doute, mais pleine de mouvement et de liberté, c^est la vie au sein de la nature, au grand air et au grand soleil, et ceux qui l'ont goûtée n'en veulent souvent plus d'autre. L'hospitalité du planteur javanais est proverbiale. u Littéralement, dit M. Chailley-Bert, ce qu'il a est à vous : sa maison, ses chevaux, sa table, sa famille, ses amis, ses influences; tout est à votre service, pour le temps qu'il vous plaît. »

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