‹ Un séjour dans l'île de Java; le pays, les habitants, le système colonialChapitre 25 sur 34 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

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De Kalassan, où j'ai passé trois jours charmants, j'ai voulu gagner Tosari, le plus haut sanatorium de Java. Le voyage a été long et mouvementé. MM. Mulders et Ëctors m'ont accompagné pendant quelques paal, jusqu'au village de Paré. Dès cinq heures du matin, nous sommes en route. Deux voitures ont été attelées, une américaine et un docart, Tun pour les voyageurs, F autre pour les bagages. Les bagages sont partis les premiers, et c'est un grand bonheur, car à peine avons-nous fait quelques tours de roue dans l'obscurité de la nuit, que les coulies du docart viennent, tout penauds, avec leur lanterne, nous annoncer une catastrophe : les planches d'un pont ont cédé sous les sabots d'un cheval qui, en tombant, a fait chavirer le docart, tandis que mon bagage s'est étalé par terre. Le cheval est blessé, et le docart divisé en deux morceaux. Nous bénissons M. Mulders de l'heureuse prévoyance qu'il a eue d'expédier tout d'abord le bagage. Il savait, en effet, combien ces accidents sont fréquents dans un pays où les pluies ont bientôt fait de détruire les ponts de bois. Nous n'avons pu poursuivre notre voyage nocturne qu'après avoir réparé le pont et fait venir un autre docart.

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Au lever du jour, nous découvrons un autre danger : les fils du téléphone, suspendus au-dessus de la route, sont, en maints endroits, détachés de leur support, et pendent si bas que, dans Tobscurité, on court grand risque d'être décapité par cette guillotine d'un nouveau genre. Ces fils sont attachés non à des poteaux de bois, qui pourriraient aussi vite que les ponts, mais à des arbres cotonniers plantés tout exprès à de longs intervalles. Nous arrivons au village de Paré, la jolie capitale du district de Soekoredjo, par un lever de soleil qui fait resplendir dans toute leur noblesse les trois volcans du Keloet, du Wilis et de TArdjoeno. L'heure est venue de m'arracher aux politesses affectueuses de mes hôtes, qui s'en retournent à Kalassan, tandis qu'une autre voiture me mène en une heure à Papar, où je retrouve le chemin de fer. Trois fois je change de train dans la matinée, et, pendant de longues heures, je contemple des campagnes plates, plantées de riz, de cannes à sucre, d'indigo, et bornées par de hautes cimes volcaniques.

J'arrive au milieu du jour à Pasoeroean, où je ne m'arrête que pour déjeuner dans une triste posada et engager une voiture qui me conduira à Paserpan. Je repars à deux heures, au plus fort de la chaleur, dans un mauvais docart attelé d'un unique poney et conduit par un jeune boy. Ravissante, cette route de Paserpan, qui forme comme une voûte ininterrompue de verdure, et quelle verdure ! Nulle part je n'ai vu, comme ici, des bananiers atteignant six mètres de hauteur : et ainsi des autres représentants de la végétation, qui, dans son ensemble, a des aspects étonnants. La route, très vivante, est encombrée de villageois, de porteurs, de chars à bœufs, et, ce qui est pis, de buffles qui ne s'écartent jamais et qui risquent de mettre en pièces les roues de

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ma voiture avec leurs immenses cornes. J'ai rencontré, sur cette route si animée, un vieil aveugle qui, ployé sous le poids d'un gros fardeau, se dirigeait tout seul vers la ville, à Taide de son bâton. A mi-chemin, mon cheval devient tout à coup rétif, et c'est à grand'peine que j*arrive à Paserpan, où je fais atteler une voiture à deux chevaux pour gravir la pente menant à Poespo, à travers des montagnes à demi cachées dans les brumes, qui sont les premiers contreforts de la chaîne du Tenger, but de mon expédition. Cette route de Paserpan à Poespo est jonchée d'énormes pierres spongieuses, d'un brun foncé, perforées comme des rayons de miel, et qui semblent avoir été soumises à une combustion lente et graduelle. D'après les indigènes, ces pierres ont été projetées par le Bromo, ce qui paraît bien invraisemblable quand on songe que ce volcan se trouve à quarante kilomètres de distance, et que ces blocs de pierre ont jusqu'à deux et trois mètres de diamètre.

M. Mulder m'a prévenu que je trouverais à Poespo un gîte pour la nuit. Mais quand, après trois heures de voiture, j'arrive à ce petit village couché à six cents mètres d'altitude, dans un creux entre deux montagnes, l'aubergiste, un gros Suisse (Ju canton d'Aarau, m'annonce qu'il n'a plus une seule place à m'of&ir dans sa petite hôtellerie, ce que me confirme un pauvre poitrinaire qui est arrivé depuis une heure, et qui,' incapable d'aller plus loin, sera réduit à coucher sur un divan. Malgré l'heure avancée, il faut donc poursuive mon voyage, non plus en voiture, mais à cheval, car, au delà de Poespo, le chemin n'est plus qu'un sentier.

Deux poneys me sont aussitôt amenés, et, accompagné d'un boy, je me remets en route à six heures du soir, au moment où le soleil se couche dans sa gloire ; le globe de

feu disparaît majestueusement derrière la cime de FArdjoeno, en Téclairant d'une lumière si chaude que toute la montagne semble devenue ardente. Sous cette latitude, Tobscurité succède si rapidement au jour, qu'à six heures et demie il fait nuit complète; mais la lune éclaire suffisamment la route pour que mon cheval puisse distinguer les précipices. De Poespo à Tosari, sur un parcours de dix paal (quinze kilomètres) , il nous faut gravir douze cents mètres. Nous évitons les innombrables zigzags par des raccourcis qui forment de véritables escaliers, et où nos agiles poneys de montagne grimpent comme des chèvres. L'air est embaumé de Tenivrant parfum de la fleur d'atropine, aussi fin que celui de la vanille. A la clarté de la lune, les waringins, les doerians, les manguiers, les bambous paraissent démesurément grands; mais les feuilles des arbres, sans doute à cause de l'altitude, sont beaucoup plus petites que dans la plaine. A mesure que nous montons vers les étoiles, l'air plus frais, plus élastique, dilate les poumons, et, au sortir des terres chaudes, c'est une sensation réconfortante. Longtemps je me rappellerai cette nuit de chevauchée à travers ces admirables montagnes.

Il était près de neuf heures du soir quand j'ai aperçu, dans la distance, la lumière qui indiquait la place du sanatorium de Tosari, terme de ma longue journée de voyage, commencée à cinq heures du matin. Avec quelle joie j'ai trouvé, à cette altitude de dix-huit cents mètres, un excellent hôtel, un bon repas et un lit moelleux et chaud où, pour la première fois à Java, j'ai eu la satisfaction de dormir sous une couverture de laine !

A mon réveil, j'ai été délicieusement surpris de la fraîcheur matinale. Le bain me paraissait glacé, et j'ai eu un grand plaisir à endosser des vêtements de laine, par

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cette température de 1 1 degrés à laquelle je n'étais plus habitué. Il me semblait que j'avais laissé bien loin les tropiques pour me retrouver dans les contrées tempérées. Tosari jouit, en effet, d'un climat alpestre tout à fait idéal : dans la saison des pluies, les blancs minés par les ûèvres viennent s'y retremper dans un air sec et viviOant. Ils affluent surtout de Soerabaja, quand la recrudescence du choléra fait émigrer vers les montagnes une grande partie de la population européenne de cette grande ville. Aussi l'hôtel, qui peut recevoir une centaine d'occupants, est-il souvent trop petit. Cet hôtel est un rustique pavillon de bois, admirablement situé au sommet d'un des pitons de la chaîne du Tenger, et flanqué de deux ailes contenant une trentaine de chambres aux murs de bambou. De la terrasse, on embrasse un horizon véritablement illimité, qui s'étend jusqu'à la mer de Java, et même jusqu'à l'île lointaine de Madoera. Le point de mire du tableau est le volcan d'Ardjoeno, une des plus nobles montagnes de Java, dont la plus haute cime, connue sous le nom de Vidodajan (séjour des dieux), s'élève à trois mille trois cent trente mètres. Ce n'est que le matin que * l'œil peut errer librement sur ces vastes horizons : pendant la mousson nord-est, vers midi, régulièrement une brume épaisse monte de la plaine vers les hauteurs, et ne se dissipe plus de toute la journée. A la vue de ces brouillards, l'illusion des pays du Nord est complète, et un Écossais n'aurait aucune peine à se croire dans les montagnes du Ben Ne vis.

Cette illusion du Nord, je l'ai éprouvée surtout dans mes promenades solitaires par les délicieux sentiers de montagne qui rayonnent autour du piton où l'hôtel est juché. Tandis que j'allais par vallées et ravins, l'aspect du paysage me rappelait mes chères vallées de la Suisse

et du Tyrol, et, involontairement, je cherchais, au sommet des pics, le diadème de neige qui argenté les Alpes ; mais ici, au soleil de Téquateur, la chevelure des forêts remplace, sur la cime des monts, le diadème des frimas. Ce qui est très alpestre aussi, ce sont les conifères qui croissent sur ces hauteurs : j*ai traversé des forêts de tjemaras qui, de loin, me rappelaient nos sapins, mais des sapins s'élevant deux ou trois fois plus haut que les nôtres, et dont les aiguilles pendantes sont beaucoup plus longues : aucun de nos conifères n'a le port élancé et la majesté du tjemara. Mille plantes rappellent, au premier coup d'œil, les plantes de nos montagnes : le sureau, la valériane, la fraise, la framboise, et une foule d'autres productions alpestres sont représentées par des formes analogues, ayant tous les caractères de la flore septentrionale. Toutefois, il ne manque pas non plus de formes végétales qui déroutent Tobservateur, et Ton n*est pas peu surpris de voir s'épanouir de gigantesques fougères en arbre à côté des tjemaras. Ce qui est bien alpestre encore, ce sont les pâturages où paissent les chèvres, que les montagnards mènent par troupeaux sur les hauteurs. Il n'est pas jusqu'à la musique des clochettes qui ne donne l'illusion des Alpes, cette musique d'un charme si pénétrant; mais ce qui dissipe ici encore l'illusion, ce sont les grands buffles au pelage brun qui se mêlent aux troupeaux, et l'oreille ne se trompe pas non plus au bruit mat de leurs clochettes, qui sont de bois et donnent un son discret et timide, très mélancolique. Et alors on se sent involontairement envahi par la nostalgie des Alpes avec leurs vaches aux clochettes argentines. Je crois même que mes yeux se sont mouillés au souvenir si intense et si doux de ces vaches et de ces clochettes.

Dans mes promenades matinales, j'ai rencontré plusieurs

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Wllages indigènes, dont le plus important, Tosari, se compose d'une cinquantaine de cases. Tous ces villages sont pareils les uns aux autres et diffèrent beaucoup de ceux de la plaine; comme les villages kabyles, ils sont toujours perchés au sommet d'un mamelon ; ils se protègent contre les tigres par un mur d'enceinte formé de bambous entrelacés ; Feutrée est précédée d'une porte en manière d'arc de triomphe, assez semblable à celles qui précèdent les temples japonais. Les cases en bois, couvertes d'une toiture en chaume, sont longues et étroites et toutes pareilles; entre ces cases errent une multitude de chiens et de poules ; chaque village a son tambour en bois, tout à la fois horloge et télégraphe. Quand je traversais ces villages tout seul, à pied, les indigènes ne revenaient pas de leur étonnement, car les blancs ne pénètrent jamais dans ces enceintes palissadées. Les passants s'arrêtaient pour me demander où j'allais, — c'est du moins ce que je supposais. Et quand je m'enhardissais jusqu'à pénétrer dans leurs cases, ils semblaient se demander comment je pouvais m'intéressera leurs pauvres demeures. Ces cases, construites en planches, ont environ dix-huit mètres de long sur six de large ; comme elles abritent les différentes familles de parenté commune, elles contiennent autant d'appartements que de familles, et ces appartements s'ouvrent sur une galerie où flambe le foyer domestique et le long de laquelle court un banc de repos très long, très large, à l'usage de tous les habitants de la maison. A l'une des extrémités de la maison est adossée l'écurie pour les chevaux et le bétail.

Ces montagnards de Tenger sont une race à part qui se distingue à première vue des Javanais de la plaine : ils en diffèrent par un teint plus foncé et aussi par une structure plus vigoureuse; jamais ils ne se sont mêlés aux autres

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Javanais, dont ils abhorrent la religion. Depuis la domination hindoue, ils n'ont rien modiOé aux mœurs et aux idées de leurs ancêtres, et aujourd'hui encore ils professent le culte de Siva. Ils honorent aussi des dieux domestiques sous forme de poupées représentant leurs dewa$ ou les héros qu'ils comptent parmi leurs ancêtres. A leurs cérémonies religieuses préside un doekoen qu'on trouve dans chaque village, et qui est tout à la fois prêtre et médecin. Ils n'ont point adopté le calendrier musulman, et calculent encore le temps suivant le système de leurs ancêtres. On croit qu'ils descendent d'une peuplade qui, plutôt que de se soumettre à une religion prêchée par le sabre, émigra vers les hauteurs presque inaccessibles du Tenger, probablement sous la conduite d'un personnage mi-légendaire, Kjai Dadap Poetih, qui tient une grande place dans leurs traditions. On n'a jamais pu faire le rencensement des Tengris, ni même déterminer le nombre exact de leurs villages, parce que beaucoup dissimulent leurs pratiques et leurs croyances par crainte des princes mahométans sous l'autorité desquels ils sont placés. Junghuhn estime que la population du Tenger s'élève à six mille âmes et se répartit entre cinquante villages, dont la moitié seulement peut être restée Adèle aux doctrines de leurs ancêtres.

Si les Tengris diffèrent au physique deâ autres Javanais, ils en diffèrent aussi par leur genre de vie. Comme la plupart des peuples montagnards, ils passent pour être de mœurs très pures, et on vante leur hospitalité, leur loyauté, leur douceur, leur fidélité Conjugale. La criniinalité est , très rare chez eux, et le vol leur est inconnu. Mais à ces mœurs idylliques, ils joignent la plus grande malpropreté, ne se baignant jamais et vivant, comme les Islandais et d'autres peuples pasteurs, au milieu de leurs animaux domestiques, dans des huttes noires et enfumées. Leurs

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cultures sont bien différentes aussi de celles de la plaine : le maïs, les pommes de terre, les choux, les oignons forment de curieuses mosaïques sur les flancs escarpés de leurs montagnes.

Ces montagnes, qui constituent la chaîne duTenger, forment le relief le plus puissant de Tile de Java. C'est un enchevêtrement touffu et compliqué de crêtes qui rayonnent tout autour d'un cratère géant, le Dasar. De ce cratère ont été projetés les pierres, les cendres et autres matériaux dont est constitué tout le massif. Entre les crêtes se creusent de profonds ravins lavés par les eaux des torrents. Pour construire des chemins à travers ce dédale de monts et de vallées, de pitons et d'entonnoirs, il a fallu couper la montagne en beaucoup d'endroits, et ces tranchées, en mettant à nu la série des couches de débris volcaniques, racontent l'histoire des éruptions successives du Dasar : dans chaque série de couches correspondant aux diverses éruptions, on reconnaît toujours la même superposition de trachytes et de ponces, de décombres, de cendres et de lapilli, se succédant dans le même ordre, de bas en haut. Pour l'œil du géologue, ces tranchées sont autant délivres ouverts.

Le Dasar passe pour être le plus grand cratère du monde. Il occupe le cœur du massif duTenger, qui s'élève en pente douce, par une série de terrasses, depuis les rives du détroit .de Madoera jusqu'au point culminant, le pic de Poendak Lemboe, dont l'altitude est de deux mille six cent cinquante-cinq mètres. Le volcan a la forme d'un cône tronqué, dont la base mesure une superûcie correspondante à l'immense étendue du cratère. Du sein du Dasar s'élèvent plusieurs cônes d'éruption, parmi lesquels le Bromo est seul encore en activité. Les Tengris, qui sont Brahmes, croient que l'esprit de Brahma habite le cratère,

et voilà pourquoi ils ont donné au cône le nom du dieu, qu*ils prononcent Bromo, C^est leur montagne sainte, vers laquelle ils orientent la porte de leurs demeures et où ils se rendent en pèlerinage chaque année, pour célébrer le Slamalan, leur principale fête religieuse.

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