CHAPITRE XIX
LE BROMO.
L*ascension du Bromo, le plus célèbre volcan de Java, était le principal but de mon voyage dans les montagnes du Tenger. J'ai eu la bonne fortune de faire cette expédition en compagnie de M. Scherer, membre du conseil des Indes, que j'ai rencontré à Thôtel deTosari.Jl est parvenu à ce grade, qui suit immédiatement celui de gouverneur général, après une carrière de trente années passées dans Fadministration coloniale, dans laquelle il adébutéàTâge de dix-sept ans.
Pour éviter les brouillards qui régulièrement s'élèvent vers midi, nous partons à six heures du matin, montés sur de vigoureux poneys javanais. Avec nos coulies, qui portent nos provisions, nous formons une pittoresque petite caravane. Quoique Tosari soit à dix-huit cents mètres d'altitude et qu'il n'y ait pas six cents mètres à gravir pour atteindre le bord du cratère, le Bromo reste invisible, se dissimulant derrière l'enchevêtrement de crêtes que nous devons franchir pour arriver jusqu'au pied du cône. A cette heure matinale, il fait si froid que nos pieds gèlent dans les étriers, sensation que je n'eusse jamais cru pouvoir éprouver à Java.
Le sentier qui monte de Tosari au Bromo court au
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sommet d'une de ces innombrables crêtes qui rayonnent en tous sens du cratère, centre du massif, en sorte que nous plongeons des deux côtés dans de charmantes vallées encore noyées dans Tombre qui fuit peu à peu devant le soleil levant. Les petites fougères des bois, les fleurs des Alpes, les tjemaras avec leur faux air de sapins, les champs plantés de choux et d'oignons, le cri du coq des bois, la fraîcheur du matin, tout cela nous procure une intense sensation d'Europe qui rend tout heureux mon compagnon, habitué aux chaleurs énervantes de Batavia.
A mesure que nous nous élevons sur notre sentier rapide, les irastes horizons que nous avions admirés de Tosari ^ranidissent encore. Au nord-ouest nous voyons surgir, dans sa régularité géométrique, lecôneduPenangoengan, à Fouest l'admirable Ardjoeno et le Kawi, et, dans un prodigieux éloignement, le cône du Keloet. Sur la plaine dcMalang, qui s'étend à perte de vue, plane déjà la mer de miages qui montera vers les hauteurs à mesure que le âèieil avancera dans sa carrière,
A ces grands horizons succède une forêt vierge aussi befflc que toutes celles que j'ai traversées à cette altitude dans mes précédentes expéditions de montagne. C'est la même orgie de fougères, de lianes, d'orchidées, de plantes grïmpantes et de parasites; c'est la même humidité, la ra^ême fraîcheur, la même nuit de cathédrale. Et puis, c'e^ toujours ce vague sentiment de terreur qu'inspire la ferêt vierge, où à chaque pas l'on soupçonne la présence âe een hôte redouté, le tigre, que l'indigène n'ose pas même nommer, car il ne le désigne jamais que par le tîlfe respectueux de « Monsieur » . Cette fois nous pourriens bien rencontrer Monsieur, car voici que M. Scherer, qui marche en tête de la caravane, arrête tout à coup son dievri pour me montrer un superbe trio de paons, cette
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escorte du tigre, qui marchent majestueusement devant nous en laissant traîner leurs longues gerbes de plumes sur le milieu du chemin. Pendant deux ou trois minutes nous les suivons au pas de nos chevaux, sans qu'ils semblent se douter de notre approche. Et quand enfin, ouvrant leurs ailes ruisselantes de pierres précieuses, ils prennent leur essor vers les hautes ramures, ce vol de paons, dans le cadre merveilleux d'une forêt javanaise, m' apparaît comme une des plus inoubliables visions de ma vie de voyageur. M. Scherer, grand chasseur devant Dieu, me dit que depuis tant d'années qu'il habite les Indes, c'est la première fois qu'il fait semblable rencontre. Et il me confirme un fait qu'on m'avait raconté, sans que j'y eusse ajouté grande créance : si vous rencontrez des paons, soyez sûr que Monsieur n'est pas loin, car le paon est très friand des vers intestinaux des animaux dont le tigre fait ses victimes. Le paon se tient de préférence dans les régions basses et torrides, qui sont l'habitat ordinaire du tigre; mais comme le tigre est souvent attiré vers les hautes et froides altitudes par les cerfs et les daims qui lui offrent une proie facile, le paon le suit même dans ces climats bien différents. Toutefois, à notre grande satisfaction. Monsieur ne daigna pas se montrer.
' Quand, à huit heures, nous arrivons sur la crête qui forme le bord du Dasar, nous nous arrêtons saisis d'admiration. L'étrange, le grand spectacle! Devant nous le sol se dérobe brusquement, une muraille s'abaisse à pic, et à trois cents mètres sous nos pieds s'ouvre, immense, vertigineuse, une mer de sables, d'un gris sombre, formée par l'accumulation des cendres volcaniques, qui à la longue se sont nivelées sous l'influence des pluies. Rien de. plus imprévu, de plus fantastique que l'apparition, à
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une altitude de deux mille cent cinquante mètres au-dessus de rOcéan, de cette mer de sable, unie comme un lac, sombre et nue comme les déserts de TArabie. Mais on devine que cette mer est le fond d*un cratère éteint , quand on considère sa forme si parfaitement circulaire, et aussi la verticalité du prodigieux mur d'enceinte, qui n*a pas moins de cinq lieues de circonférence, et dans Tintérieur duquel un peuple tiendrait à Taise. Du sein de la mer de sable surgissent quatre cônes d'éruption dont Tun, le Batohy affecte une forme de pain de sucre à côtes si régulières qu'il semble avoir été édifié par la main des hommes ; les indigènes lui ont donné son nom à cause de sa ressemblance avec une moitié de noix de coco qui aurait été oubliée par Brahma. Le Batok s'élève au nord, à trois cent trente mètres au-dessus de la mer de sable. Les trois autres cônes, le Widodaretiy le Segorowedi et le Bromo, forment comme une majestueuse procession orientée du sud-ouest au nord-est. Sauf le Bromo, tous ces cônes d'éruption sont depuis longtemps éteints, comme l'atteste la luxuriante végétation de broussailles dont ils sont couverts de la tête aux pieds. Le Bromo, le moins élevé des quatre cônes, et le seul qui fume encore, contraste avec ses voisins par sa complète nudité et par le sombre vêtement de cendres qui le couvre entièrement : son cratère ne s'élève qu'à deux cent vingt mètres audessus de la mer de sable ; il est donc moins élevé que le mur d'enceinte, et ne se révèle au regard que lorsqu'on atteint le bord du Dasar. Le mur d'enceinte ne présente qu'une seule brèche, au nord-est ; mais même de ce côté la mer de sable se heurte à une digue très haute qui obstrue la profonde fissure.
Tel est, dans ses grandes lignes, .l'aspect du plus vaste cratère qui s'ouvre à la surface de notre planète, et qui
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rappelle, en plus d'un point, les grands cratères lunaires que nous révèle le télescope.
Le massif du Tenger, au haut duquel nous nous trouvons, se rattache au plus haut volcan de Java, le Semiroe, dont nous voyons surgir au sud le cône tronqué, gigan^ tesque masse grisâtre d'une admirable régularité, s'élevant majestueusement à trois mille sept cent dix mètres audessus du niveau de la mer : bien qu'il soit à plusieurs lieues de distance, il semble, dans la pure atmosphère des hautes altitudes, n'être qu'à une portée de fusil; de minute en minute nous voyons s'échapper de son cratère d'énormes bouffées de fumée blanche, car le volcan est en travail depuis quelques semaines, et, comme il lance des pierres et des bombes volcaniques, on ne peut l'approcher sans danger. Du haut du Tenger nous apercevons six autres volcans rangés en un cercle dont le Tenger forme le centre.
Pour descendre dans le cratère, à trois cents mètres de profondeur, nous nous engageons sur un sentier en zigzags qui serpente sur les parois à pic du mur d'enceinte. Même pour des piétons, c'est une descente vertigineuse, et je ne sais comment nos poneys, que nous faisons prudemment prendre les devants, se tirent d'un pareil cassecou. Après une dégringolade de vingt minutes, nous nous trouvons sur le sol uni du Dasar, et devant nous s'étend, à perte de vue, la mer de sable sur laquelle nous fournissons une course de quelques kilomètres, car pour atteindre la base du Bromo, il nous faut contourner le Batok, qui s'interpose entre nous et le volcan. Nos yeux sont éblouis par l'éclat presque insoutenable des grains de sable magnétique qui brillent comme des myriades de diamants. Nos chevaux s'épuisent sur ce sol mouvant, où ils enfoncent à chaque pas sans laisser de traces, car leurs empreintes
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^«jCseent instantanément au souffle de la mousson sèche. Les sables, surchauffés par un soleil torride, se résolvent eti mie poussière ténue et, aspirés par les courants d'air «Boendants, s'élèvent en hélices tourbillonnantes qui rapféàeat les trombes du Sahara. Çà et là, des dunes ajoutent encore à l'illusion du désert. Sur cette mer de sable is «rrons comme de petits points noirs, isolés, perdus
l'espace. La seule végétation est, par places, une kerèe maigre que les indigènes nomment alang-alang. ' Où donc ai-je vu ces vastes étendues de sables noirs nr iesquelles plane un calme absolu? Dans les solitudes ^cées de l'Islande. Ainsi, aux deux extrémités du monde, •«118 les latitudes les plus opposées, je retrouve, dans les féj|Î0ais dévastées par les volcans, les mêmes scènes de ■MiPt et de désolation.
' Le Batok contourné, nous voyons apparaître dans toute son horreur le Bromo, qui, vu de près, semble l'image aiéRie du néant et de la destruction : ce n'est point, fCOBiitte le Batok, un cône gracieux à rayons réguliers, mak une longue crête grisâtre, un monstrueux amoncel- UmeAi de cendres stériles, affectant la forme d'un lion ewnché et contrastant, par son absolue nudité, avec les "vaaies pentes boisées de son voisin. Au pied du volcan les ïettgtis ont érigé un pendopo, léger hangar en bambou, où ife s'assemblent chaque année, au mois de juin, sous la eonduite du grand prêtre, pour célébrer la fête du SlamaloB et offrir un sacrifice à Brahma. On peut s'imaginer Tstepect pittoresque que doit offrir alors cette plaine de Badmle, toute couverte de huttes sous lesquelles campe la lèiile des indigènes, puis le grand prêtre marchant en lôte de la procession et gravissant le Bromo, brûlant de Feneens, jetant des pièces de monnaie, du riz, des chèvres,
le cratère où habite l'esprit de Brahma. Le pendopo
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marque la limite des districts de Pasoeroean et de ProhcH linggo, limite tracée de telle façon que la portioa d«r Dasar d'où surgit le Bromo se trouve dans le district de Probolinggo.
Pour atteindre le cratère, qui s'élève à deux cent viiifiiL mètres au-dessus de la mer de sable, et dont nous enleadons depuis longtemps les puissants grondements^ §pm rappellent le bruit de TOcéan, nous nous épuisons pcairdant vingt minutes, par un soleil de feu, sur des cendtes^ mouvantes où nous enfonçons à chaque pas. La dernière partie de T ascension est facilitée par une superposîéîoiL d'échelles posées à plat sur les flancs de la montage». Trois heures après notre départ de Tosari, nous somnes au bord du cratère.
. De tous les cratères que j'ai vus dans les diverses parties du monde, aucun ne répond mieux que celui d» Bromo à l'idée qu'on se fait d'un cratère. C'est le cratèire classique, l'entonnoir circulaire, le gouffre béant, fumant et mugissant, très profond, aux parois très escarpées, tel que se le représentait mon imagination avant que j'eusse jamais vu un volcan. L'entonnoir est énorme : un kilo^ mètre de pourtour, deux cents mètres de profondeur. A vue d'oeil, le fond de l'abîme est à peu près au même niveau que la mer de sable. Jamais homme n'y est^ descendu, sauf les malheureuses victimes humaines que; les Tengris y précipitaient autrefois pour apaiser Veaj^ii^ de Brahma. On ne pourrait y descendre qu'à l'aide de cordes, à cause de la raideur des parois, qui en malats endroits sont absolument verticales. Les pierres que nous, y jetons mettent près d'une minute à accomplir leur trajectoire presque perpendiculaire. De mille cheminées cpii s'ouvrent au fond de l'abîme s'échappent, avec des s^Qements aigus, assourdissants, des vapeurs qui couvrent les
murailles d'une trame de soufre; et toutes ces fumerolles, en se réunissant, forment une puissante colonne de fumée qui plane bien haut au-dessus du gouffre.
Le Bromo a quelquefois de terribles explosions ; mais depuis que le Semiroe est en travail, il sommeille, car les deux volcans sont situés sur la même fissure, et ils n'opèrent qu'à tour de rôle. Lorsque MM. Cotteau et Bréon visitèrent le Bromo en 1884, le volcan devait être plus actif, car à plusieurs reprises l'ouverture béante qui s'ouvre au fond de l'entonnoir leur parut changer de forme, tandis que ses profondeurs se coloraient en rouge sombre.
Descendus du cratère, nous enfourchons nos poneys pour chercher, dans la mer de sable, un endroit mieux abrité que le pendopo contre la mousson qui fait rage. Nous déjeunons au pied du Batok, à l'ombre d'un tjemara dont les longues aiguilles, au souffle du vent, rendent des sons de harpe éolienne. Nos poneys, que nous n'avons pas eu la précaution d'attacher, profitent de l'instant où nous déballons nos provisions pour se sauver à toutes jambes dans la direction deTosari. Au bout de quelques minutes, ce ne sont plus que des petits points noirs qui finissent par disparaître complètement dans l'immensité de la mer de sable. Je me désole à l'idée de retourner à pied à Tosari; mais M. Scherer me rassure. Et, en effet, une demi-heure après, les coulies nous ramènent, triomphants, les fugitifs qu'ils ont su rattraper en courant derrière eux.
Avant de quitter le Dasar, nous visitons, entre le Batok et un cône voisin, de curieuses formations volcaniques : ec sont des artères, des rues, des ruelles, se coupant très régulièrement à angle droit et offrant une vague ressemblance avec les ruines de Ponipéi. L'artère principale, à laquelle s'embranchent des rues secondaires, aboutit à un
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cul-de-sac où coule un filet d'eau et où ne pénètre jamais ni soleil ni lune : l'Islande seule a des sites aussi solitaires, aussi désolés. Nos chevaux semblent inquiets, terrifiés par cette sombre et farouche nature, au milieu de laquelle ils ne se sentent pas à leur place. Comme nous revenons sur nos pas, par deux fois mon poney s'abat sur le sol : la pauvre bête, épuisée par la marche sur les cendres mouvantes, n'en peut plus de fatigue, et je suis réduit à la conduire à la main sur la mér de sable que nous traversons sous l'implacable ardeur du soleil au zénith. Pour sortir de cet affreux désert, il nous faut escalader les trois cents nâètres du mur d'enceinte, par les rudes zigzags taillés sur une paroi verticale. Nos chevaux, dont le cœur bat à se rompre, arrivent enfin au bout de cette terrible ascension, et du faîte du mur d'enceinte nous jetons un dernier coup d'oeil sur le grandiose cratère qui s'ouvre à nos pieds, et là-bas, au sud, sur le cône admirable du Semiroe, qui, de minute en minute, a de formidables explosions de fumée blanche. Deux heures plus tard, nous étions de retour à Tosari.
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