CHAPITRE XX
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Aguerri par mon expédition au Bromo, j'ai fait le lendemain une nouvelle che\iaucliée, plus longue encore, dans le but de gagner la plaine de Malang, située au sud-ouest du Tenger. C'est une descente de quarante kilomètres à travers les plus beaux paysages de Java. Pour assurer la rapidité de ma marche, je n'emmèùe avec moi qu'un coulie et deux chevaux, dont l'un porte mon bagage. Nous partons dé Tosari à six heures. Les feux du soleil levant irradient d'une lumière jaune les cimes qui surgissent dans la limpidité du ciel matinal. Tel est l'enchevêtrement des crêtes du Tenger, que cette descente vers Malang débute par une ascension de trois cents mètres. On suit tout d'abord pendant quelque temps le chemin du Bromo, puis l'on s'engage dans le sentier connu sous le nom de Junghuhn pad, en souvenir du grand naturaliste. Au bout de trois quarts d'heure, nous sommes au faite de la montagne, et nous découvrons la plaine de Malang, qui se déploie à deux mille mètres sous nos pieds, dominée par trois volcans dont le plus proche est l'Ardjoeno, avec sa double corne ; un instant, nous voyons à travers une échappée la fugitive apparition du Semiroe, qui lance régulièrement ses bouffées de fumée, profilant sa majestueuse silhouette avec une
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incroyable netteté dans la lumière céleste des régions éthérées. Le roi des volcans de Java paraît tout proche et démesurément haut.
Même à cette altitude, on rencontre encore des villages de Tengris ; leurs cultures escaladent des pentes qu'on croirait inaccessibles, et ne s'arrêtent que vers deux mille trois cents mètres. Les villages que nous traversons sont toujours précédés d'une porte en bambou, et entourés d'une palissade : ce n'est que sur le Tenger que j'ai observé cette particularité. Les cavaliers tengris que je rencontre ne. manquent jamais de mettre pied à terre à mon passage, en guise de salut : leurs selles ressemblent beaucoup à la selle mexicaine, ressemblance qui s'explique par une origine commune^ la selle arabe importée par les musulmans.
Le faîte de la montagne franchi, nous commençons cette admirable descente du Tenger par le Junghuhn pad, qui est bien le plus charmant chemin de montagne qu'on puisse rêver. Pendant deux heures, nous suivons de capricieux lacets tracés sur les pentes ardues d'un ravin qu'abrite une impénétrable voûte de verdure, et qu'emplit le bruit délicieux des eaux courantes et des cascades : un paradis d'ombre et de fraîcheur, un fouillis d'orchidées et de convoi vulus, une ivresse pour les yeux, un ravissement pour l'àme. Et je me parle tout bas : « Tu voulais voir Java, l'île enchantée. La voici : regarde, jouis, grise-toi de ces merveilles ! » La seule ombre du tableau, c'est mon coulie et le cheval de charge, qui s'obstinent à marcher bien loin derrière moi, et que je perds constamment de vue; à chaque tournant du chemin, il faut m'arrêter pour les attendre, de peur que le coulie ne s'éclipse avec mon bagage. Et puis, le chemin est parfois si rapide et si glissant, que je renonce à dire les chutes que fait mon cheval. C'est miracle que la bête ou le cavalier ne se rompent point les os.
- J^avîse un site ombreux pour déjeuner, au pied d'un' géant de la forêt. Mais, quand le coulie ouvre le panier aux provisions, je n'y trouve rien à boire ; pour comble, j'y trouve un verre, et même un tire-bouchon. Le maître d'hôtel de Tosari n'a rien oublié, sauf d'allumer sa lanterne. Je soupçonne bien un peu mon coulie d'avoir bu à. la dérobée, mais il proteste de son innocence. Un peu plus loin, le drôle me propose de m'arrêter devant une case indigène, sous prétexte de me faire donner du lait, mais en réalité pour manger son riz, car les braves gens n'ont point de vaches.
Nous traversons, à mille mètres d'altitude, des bois de caféiers : ce sont d'anciennes plantations plus ou moins abandonnées, car on néglige de tailler les arbres, qui poussent ici presque à l'état sauvage et atteignent jusqu'à cinq ou six mètres de hauteur. La cueillette est finie, mais çà et là on distingue encore les baies rouges qui ont été oubliées par les moissonneurs. Plus bas, le caféier disparait à son tour, et nous voyons reparaître les premiers bananiers, les palmiers, les bambous et autres arbres des régions basses ; en même temps, une atmosphère plus humide et plus chaude nous annonce le voisinage de la plaine. Plus bas encore, nous traversons une région qu'on prendrait pour un jardin botanique créé par la nature ; nulle part je n'ai vu de plus beaux exemplaires de cocotiers, d'arécas, de papayers, de bananiers : les bananiers surtout me frappent par la hauteur surprenante de leur stipe et par les dimensions prodigieuses de leurs feuilles. Cette région est peuplée de florissantes colonies de singes qui nous saluent au passage par leurs gambades et leurs cris bruyants.
C'est au milieu de cet Eden qu'est situé le petit village de Djaboeng, où l'on m'avait dit que le chemin devenait carrossable ; mais j'ai beau recourir à la langue des gestea
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auprès du wedono, je ne puis obtenir de voiture. 11 faut donc remonter en selle jusqu'au village suivant, Pakis, où je découvre, dang la cour d'une habitation, un kahar dont j'etitreprénds incontinent la conquête, car je suis harassé des sept heures que je viens de passer en selle par des chemins difficiles.
Pendant qu'on attelle le kahar, je me repose dans un misérable intérieur javanais, où la terre battue sert de plancher, et dont le meuble principal est un vaste lit de famille, simple cadre couvert d'une natte et disposé sur quatre pieds, rappelant par ses dimensions les lits du moyen âge. Un riche écran doré et sculpté, faisant contraste avec la pauvreté du reste, et provenant de quelque .vieille demeure de patricien hollandais, sépare la pièce en deux compartiments. Les enfants, tout nus, s'enfuient à ma vue, comme si la présence d'un blanc leur inspirait une véritable terreur. Ici, comme dans les autres villages que j'ai traversés, toutes les petites filles ont le visage entièrement barbouillé de blanc comme des pierrots : il paraît que c'est par coquetterie, pour se protéger le teint contre les ardeurs du soleil, et aussi pour prévenir la transpiration en fermant les pores de la peau. Sur le teint blanc d'un Européen on discerne à peine la présence de la poudre, mais elle se détache nettement sur le visage brun des Javanaises, et l'effet est très curieux : on songe involontairement à nos clowns de cirque. Une autre particularité qui attire mon attention, c'est le goût des indigènes pour les oiseaux ; mais, au lieu de les tenir dans leurs maisons, ils hissent leurs cages aussi haut que possible, sur des mats en bambou : leur oiseau de prédilection est le morobOy qui fait presque partie de la famille, parce qu'il passe pour écarter le mauvais œil par la douceur de son chant : c'est un joli petit pigeon gris, rayé de lignes blanches sur la poitrine.
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22î Ui\ SÉJOUR DANS L'ILE DE JAVA.
Ayant renvoyé mes chevaux et mon coulie à Tosari, je pars pour Malang dans un mauvais kahar dont Tun des chevaux me donne beaucoup d'ennuis : tout le long du chemin, il s'obstine à tourner à gauche avec tout Tentôtement d'un cheval javanais, que les coups de fouet laissent absolument insensible. Nous nageons littéralement dans des flots de poussière tels qu'on n'en voit que sur les routes des Indes dans la mousson sèche. La chaleur est devenue accablante, et c'est avec une vive satisfaction que, à demi mort de soif, n'ayant pas bu de toute la journée, j'arrive enfin dans un de ces faubourgs chinois qui annoncent toujours, à Java, une ville importante.
L'hôtel où je descends est tenu par un homme d'une taille de géant, M. Jensen, dont le nom danois m'intrigue. En le questionnant, j'apprends qu'il est né en Islande, d'un père islandais et d'une mère hollandaise, qu'il habite Java depuis vingt-trois ans, et qu'il ne songe nullement à retourner en Europe, où la vie est trop chère. J'ai déjà vu bien des choses extraordinaires dans ma vie de voyages ; mais trouver à Java un natif de la Terre de glace ayant fait d'une île torride sa nouvelle patrie, voilà une découverte bien inattendue. Je n'eusse pas été plus étonné de rencontrer un Javanais en Islande, et c'est avec une véritable stupéfaction que je considère ce robuste descendant des Vikings devenu hôtelier, parlant le javanais et ne sachant plus un mot de la noble langue des sagas qu'il parlait dans sa jeunesse. Il est non moins étonné de m'entendre vanter les merveilles de son pays, dont il n^a plus ouï parler depuis qu'il l'a quitté.
Malang est la capitale de la portion méridionale de la Résidence de Pasoeroean, et elle est le siège d'un Assistant- Résident qui administre une population d'un demi-million d'habitants, alors que la province de Malang ne comptait,
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en 1808, que trente mille âmes. Dans aucune autr.e province de Java, la population ne s'est accrue dans de telles proportions. C'est qu'il n'est point, dans toute l'île, de terre plus fertile et plus favorable à la culture du café. L'Assistant-Résident me disait que, lors de la cueillette du café, qui dure trois mois, de mai à juillet, cent mille Javanais accourent de toutes les parties de l'île dans la province de Malang pour gagner le séduisant salaire de deux florins et demi par jouj: (cinq firancs vingt-cinq). La Contrée doit sa prospérité non seulement à la culture du café, mais aussi aux pépinières de, cannes à sucre, dont les produits sont expédiés dans toute le^ colonie. Dans ce mois de septembre, un train de cannes à sucre part toutes les dix minutes de la gare de M&lang et transporte le précieux végétal jusqu'aux extrémités de l'île.
Malang doit à son altitude, de quatre cent, cinquante mètres au-dessus du niveau de la. mer un climat paradisiaque : la température y est bien moins élevée que dans les terres basses, ne dépassant pas 27 degrés pendant le jour et descendant jusqu'à 16 degrés pendant la nuit. Aussi Malang est-elle considérée comme un véritable sanatorium. La ville est dans une situation charmante. On voit se pro.Gler, au bout de chaque rue, les montagnes qui ferment la vallée dont elle occupe le centre; à l'ouest, le glorieux Semiroe et le Tenger; à l'est, l'Ardjoeno et le Kawi. La population de la ville a doublé dans ces dernières années ejt, s'élève à environ vingt mille âmes; l'élément européen y a pris une telle extension, qu'on y a fondé un qlub.Le soir, entre six et huit heures, tous les membres de la colonie font leur promenade en voiture, et cela donne une idée de la vie européenne aux Indes de les voir se pronjener dans d'étranges équipages conduits par de^ Javanais en livrée qui font claquer leurs fouets
avec une véritable maestria. Cette promenade du soir est une indispensable hygiène après la grande chaleur du jour, et elle constitue un meilleur apéritif que le verre de btUer que prennent les Européens avant de se mettre à table.
Suivant le plan qui prévaut d-un bout à Fautre de l'île, le centre de la ville est marqué par Taloen-aloen, vaste esplanade carrée qu'ombrage le merveilleux feuillage des waringins, des arbres à pain, des jacquiers, des manguiers, des arecas. Autour de cette place s'aligaent la demeure de TAssistant-Résident, le dalem du Régent, la mosquée, réglise protestante, la prison, les demeures des Européens, les magasins de café. Rien de plus enchanteur que Faloen-aloen au clair de lune, sous Fenivrante influence d'une douce atmosphère parfumée de senteurs exotiques. C'est alors un des plus charmants endroits du monde. Les indigènes y tiennent, le soir, un bazar plein d'animation, qui rappelle les kermesses flamandes, mais dans un cadre tropical. Sous les arbres féeriques dont le feuillage tamise la clarté lunaire, une foule gaie et insouciante se promène au milieu des cases de bambou et des tentes dont toute l'esplanade est couverte, et s'arrête devant les cuisines où l'on débite toutes sortes de friandises indigènes, du riz enveloppé dans des feuilles de bananier, de petits morceaux de viande piqués sur des bâtonnets, du kwee-kwee, des boissons de toutes sortes, du bétel. On oublie les heures à errer au hasard au milieu de cette foire et à pénétrer ainsi dans la vie d'un peuple. Et, ce qui étonne toujours, c'est que cette foule s'amuse en silence, discrètement : point de cris, point de rires; et pourtant, c'est l'heure de la détente, l'heure où la grande chaleur est passée. Le seul bruit est celui du tambour qu'on bat à tour de bras dans les guinguettes, pour y
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appeler la foule ; attiré par le vacarme, j'ai pénétré dans une de ces baraques de foire : une multitude d'indigènes s'y pressait et suivait avec passion les péripéties d'une action dramatique exécutée par de minuscules personnages en fer-blanc, qui représentaient les héros de l'histoire nationale javanaise, des guerriers, des dragons, des animaux fabuleux, et qui, sans l'aide d'aucune main visible, peut-être avec l'intervention d'un aimant caché, se livraient des combats acharnés sur une table couverte d'une glace; lorsqu'un héros terrassait son ennemi, le vaincu disparaissait de la scène avec une telle rapidité^ que jamais je n'ai pu me rendre compte de la chose. Un chanteur expliquait toute l'action, et, dans les moments les plus pathétiques, le bruit du tambour redoublait. C'était, observée sur le vif, une scène de la vie indigène.
J'ai passé de bons moments dans la demeure hospitalière de r Assistant-Résident, M. van der Ven. Il habite une ravissante villa située dans un jardin contigu au jardin de l'hôtel Jensen ; sa véranda, ses appartements sont idécorés de chinoiseries et de japoneries qui sont ici fort en vogue chez les Européens, et qu'on se procure à peu de frais chez les marchands chinois de Soerabaja. Quoique d'apparence très robuste, M. van der Ven se plaint beaucoup du climat des Indes, qu'il ne supporte que par Tusage constant de la quinine. Même cette ville de Malang, qui passe, à raison de son altitude, pour une des plus salubres de l'île, est infestée de fièvres paludéennes; suivant M. van der Ven, il n'est pas une seule localité javanaise, à l'exception de Tosari, qui soit indemne de malaria.
Mes entretiens avec M. van der Ven m'ont révélé que les environs de Malang abondent en ruines indo-javanaises, dont les plus curieuses se trouvent à Singosari et
à Toenpang, villages situés Tan à sept paal, l'autre à quinze paal de Malang. M. van der Ven a bien voulu prendre avec M. Jensen les dispositions nécessaires pour -me faire visiter ces ruines en voiture, et afin de me protéger contre les bandits dont on parle beaucoup à cause d'un assassinat commis il y a quelques jours dans les .environs de la ville, il m'a procuré l'escorte d'un homme de police indigène, vêtu d'un uniforme à galons jaunes et coiffé d'un turban.
Dès sept heures du matin, nous sommes sur la route qui mène de Malang à Singosari, une route postale bieû ombragée, bien entretenue, comme toutes les routes javanaises, et divisée en deux parties, destinées l'une aux voitures légères, l'autre aux lourds chariots. A cette heure matinale, la circulation y est intense, car le marché de Malang attire tous les paysans des environs, et c'est un perpétuel défilé de chars à bœufs et de porteurs. Les charges les plus incroyables se portent à dos d'homme : voici, par exemple, un énorme tronc d'arbre équarri, qu'un seul bœuf pourrait transporter à la ville sur un chariot : trente coulies trouvent tout simple de le transporter sur leurs épaules, à l'aide de bambous flexibles, et le tronc d'arbre se balance sur cette masse humaine, qui «'en va trottinant.
Tout le long de cette route, l'œil est fasciné par le cône du Semiroe, la « sainte montagne « , qui émerge de la brume et semble planer dans l'espace, profilant sa noble silhouette dans le bleu éthéré des hautes sphères célestes où se perd «on blanc panache de fumée. Il y a tant de majesté dans cet admirable cône de trois mille sept cent dix mètres, qu'on n'hésite pas à le saluer comme une montagne de premier ordre, auprès de laquelle pâlissent le Tenger et l'Ardjoeno. Sa base s'étend jusqu'au rivage de la mer àes
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Indes et couvre de ses immenses ramifications deux districts entiers. Par ses dimensions et par la beauté classique de ses lignes, le Semiroe rivalise avec le célèbre volcan de Ténériffe, dont il a exactement la hauteur.
Singosari, dont le nom signifie « jardin du lion y^ , est un petit village indigène situé sur remplacement de Tancienne ville hindoue de Gegelang, qui devait être assez florissante, si Ton en juge par les vestiges qui en subsistent. De ces vestiges, le plus important est un tjandi ou temple hindou qui se montre au bord de la route, comme une charmante apparition, dans son cadre de cocotiers. L'édiÇce, construit sur une terrasse carrée de deux pieds de haut, a la forme d'une lanterne très svelte, divisée en trois étages et flanquée, au bas, de quatre petits portiques. De rétage supérieur, il ne subsiste que quelques pierres. Les étages inférieurs sont en assez bon état de conservation et peuvent donner une idée de ce que devait être, il y a dix siècles, ce monument de Fart hindou. Des quatre portiqqes, un seul donne accès dans Tintérieur du temple. Au-dessus de la porte d'entréa grimace une énorme figure à gros yeux, à large bouche, à dents menaçantes. La porte franchie, on se trouve dans un vestibule voûté qui aboutit à une petite chambre carrée, de quatre mètres de côté, surmontée d'une coupole construite, non point en clef de voûte, mais par une ingénieuse disposir tion de pierres en retrait que j'avais déjà observée au temple de Mendoet, et qui atteste que les Indo-Javanais avaient, à un haut degré, le génie de l'architecture. Ce petit sanctuaire, actuellement vide, a dû contenir autrefois, une de ces statues de Bouddha ou de Siva qu'honoraient dans leurs tjandis les anciens maîtres du pays. Les niches que présente chaque côté de l'édifice ont probablement aussi contenu des statues. Les matériaux em-
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ployés sont des blocs de trachyte qui semblent n^avoir pas été cimentés. Ces pierres paraissent avoir été ciselées sur place, car la décoration du temple n'a pas été entièrement achevée : sans doute, les détails de sculpture ne furent exécutés qu'après l'édification du monument. Les pierres du portique qui regarde la route sont tellement disloquées, qu'il semble qu'elles aient subi un mouvement de rotation par l'effet de quelque tremblement de terre. Ce qui achève la désagrégation de l'édifice, c'est la force lente, mais irrésistible, de la vigoureuse végétation de mousses et de parasites qui l'envahit de la base au sommet : toute une forêt d'arbustes en couronne le faite et ronge silencieusement, mais sûrement, ce bijou d'architecture.
A deux cents pas du tjandi, j'ai trouvé, toujours au milieu des cocotiers, une vaste clairière en forme d'hémicycle, sorte d'amphithéâtre naturel que les anciens Hindous avaient probablement choisi pour y célébrer les cérémonies de leur culte, comme l'attestent les nombreux vestiges d'objets d'un caractère religieux, autels, animaux, divinités. Sur un de ces autels est assise une idole monstre, de quatre mètres de haut, taillée dans un énorme bloc de granit, une figure d'ogre aux yeux saillants, au nez large, aux lèvres épaisses et sensuelles. Un diadème orné de crânes humains lui ceint la tête ; des crânes humains aussi lui servent de pendants d'oreilles; un serpent s'enroule autour de son corps ventru, et sa main droite s'appuie sur un sceptre de commandement. Cette figure horrible, qui semble descendue du ciel pour terrifier les humains, personnifiait probablement le dieu de la mort, mais nul n'a pu m'en dire le nom. Une autre figure colossale, de deux mètres de haut, représente Ganesha, le dieu de la Sagesse chez les Hindous, trônant sur un piédestal orné de tout un