CHAPITRE XXI
SOERABAJi^.
J'ai franchi en chemin de fer les cent kilomètres de Malang à Soerabaja. La première moitié du parcours, de Malang à Bangil, est aussi accidentée que pittoresque, ce qui se comprend quand on sait que Bangil n'est qu'à neuf mètres au-dessus du niveau de la mer, et que le plus haut point de la ligne se trouve à plus de cinq cent trente mètres d'altitude, sur la selle qui relie l'Ardjoeno au Tenger. Tout le temps, l'œil se repose sur quelque volcan, entre autres le Semiroe et le Bromô, qui attirent le regard par leurs panaches de fumée. Sur les flancs des montagnes s'étagent lès cultures de café et de tabac, et çà et là se montre, au milieu de la verdure, la blanche habitation d'un planteur. Le train court constamment au milieu des rizières, qui sont aussi envahissantes à Java que la canne à sucre à Maurice. Comment s'étonner de la malaria dont ces rizières toujours immergées constituent le laboratoire! Cl'est là que les indigènes contractent le germe des fièvres auxquelles leur race est plus encline encore que la race blanche. A Bangil, où trois lignes convergent, il y a un grand mouvement de voyageurs. Le chemin de fer est entré dans les mœurs du peuple javanais.
On m'avait prévenu que Soerabaja était la ville la plus
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torride des Indes, parce que Vile de Madoera, située en face, intercepte les vents du large. Et, en effet, en approchant de la ville, il me semblait I que j'entrais dans une fournaise, par une température de 36 degrés à Tombre, alors que je n'avais constaté que 20 degrés le matin, à mon départ de Malang. Aussi Soerabaja jouît-elle d'une détestable réputation : comme l'eau y est aussi mauvaise que la chaleur y est atroce, c'est un des points de la terre où le choléra a élu doipicile en permanence.
Un sado m'a conduit à travers toute la ville à l'hôtel Empong-Malang y situé dans le quartier aristocratique, à quelques pas du club, où j'ai trouvé les journaux d'Europe. Cet hôtel est établi sur le même plan que ceux de Batavia : un pavillon à véranda, derrière lequel se développent les longues galeries donnant accès aux appartements. Mais à Batavia on trouve, dans les appartements, une fraîcheur relative, tandis qu'ici la chaleur est aussi étouffante au dedans qu'au dehors, malgré le soin que l'on a de capter toutes les brises, comme on capte les eaux dans les pays de la soif. Ainsi, ma chambre à coucher est traversée par un courant d'air qui circule entre la fenêtre et une ouverture expressément pratiquée en face; la fenêtre n'est pas autrement clôturée, la nuit, que par les barreaux de fer qui donnent à la chambre un aspect de cellule de prison ; mais l'air qui entre est une haleine brûlante.
Soerabaja fut pendant longtemps la capitale de l'Insur linde : c'est là que résidait le directeur de la puissante Compagnie des Indes orientales. On a prétendu que son nom était d'origine portugaise et signiOait u baie sûre » : c'est une erreur, car les Portugais ne diraient point « Sura Bahia » , mais « Segura Bahia » . Il est plus probable que le nom est purement javanais, tout comme Soerakarta. :
Si Batavia est la capitale politique des Indes néerlan-
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daises, Soerabaja en est la capitale commerciale, grâce à son excellente rade, complètement abritée du vent parTile de Madoera, et à son admirable situation à Tembouchure d'une importante rivière, le Kali Mas ou « Rivière d'or^ , ainsi nommée à cause de la teinte d'un jaune d'or des eaux de cette branche du Delta formé par la rivière Kediri, qui sort d'un lac marécageux situé dans l'intérieur de la Résidence du même nom. Ce n'est point, comme on pourrait le croire, Batavia qui est la plus grande ville de l'Insu- 4inde, mais^ Soerabaja. Sa population s'élève à cent quarante-huit mille âmes, tandis que celle de Batavia n'atteint que cent onze mille âmes. Outre cent trente mille indigènes, il y a environ six mille Européens, dix mille Chinois, deux mille Arabes. Soerabaj a peut donc être considérée comme la plus importante place maritime de l'Insulinde. Tandis qu'à Batavia fonctionnent les divers rouages du gouvernement de la colonie, à Soerabaja fonctionne tout ce qui en constitue l'outillage matériel : arsenaux, fonderie de canons, docks et ateliers de construction navale. Le célèbre établissement connu sous le nom d' « Artillerie Constructie Winkel » occupe des centaines d'ouvriers javanais qui travaillent sous la surveillance d'Européens. La ville est entourée d'une ceinture de fortiCcations qui ont coûté beaucoup d'argent et beaucoup d'hommes, et qui sont considérées aujourd'hui comme insuffisantes et inutiles; elles ne sont pas même achevées, et il a fallu en démolir une portion pour l'établissement de la gare du chemin de fer.
La rade de Soerabaja offre beaucoup plus d'animation que celle de Batavia. Entre les nombreux navires à voiles et à vapeur circulent quantité deprahoCy pirogues de toutes formes d'où partent des cris de toutes les langues d'Europe et d'Asie. Dans cette île de Java où partout la foule est
silencieuse, c'est la première fois que Je rencontre une foule bruyante. La ville même contraste par son animation et son activité avec Batavia, dont les quartiers les plus affairés ont un air tranquille et calme. Rien de plus mouvementé que le pont Rouge, qui traverse le Kali Mas et relie le quartier Européen au kampong chinois : c'est un coudoiement de toutes les races. On y voit des types indigènes qui s'écartent du Malais, du Soendanais et du Javanais : ce sont des Dayaks de Bornéo ou des Bataks de Sumatra \ ou encore des natifs deBali, de Lombock, des tiélèbes, dès Moluques ; on y voit aussi des Arabes venus des rives de la mer Rouge et de l'Arabie méridionale, drapés dans leur costume national, que les métis portent aussi bien que les Arabes purs.
Toutes ces races vivent en bonne harmonie dans cette ville immense, chacune dans leur propre quartier. Il y a la ville blanche, la ville malaise, la ville chinoise, la ville indigène, la ville arabe. La ville chinoise, qu'on trouve au bout du pont Rouge, s'étend fort loin le long de la rive orientale du Kali Mas et se distingue par sa propreté et l'air de bien-être dont paraît jouir sa laborieuse population. Avec elle contrastent, par leur saleté et leur pauvreté, les étroites ruelles du quartier arabe, dont les petites boutiques renferment tous les articles de bimbeloterie, depuis les bracelets de cuivre jusqu'aux serrures et aux poêles en fer. Ces Arabes, fort sales en dépit dé leurs vêtements blancs, ont le génie du commerce de détail ; ils sont plus nombreux à Soerabaja que dans tout le reste de l'île, et ils y jouissent d'une détestable réputation, à cause de leur cupidité, de leur hauteur, et de leur dureté de cœur. De même que les Chinois ont leur temple, de même les Arabes ont leur mosquée, dont ils interdisent l'accès aux infidèles : ils professent, pour la plupart, la doctrine
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de réfeole bànéfitîque, une des quatre écoles orthodoxes qui partagent les peuples de F Arabie. Ces Arabes constituent le plus sérieux danger que les Hollandais aient à craindre dans leur colonie, parce qu'ils fanatisent les in-^ digènes et les excitent à faire le pèlerinage de la Mecque.
Les indigèneis, qui constituent Télément principal de la population, habitent un grand nombre de kampongs où ils se livrent à toutes sortes d'industries ; ils aiment, en gélléràl, à se grouper suivant leur industrie, de telle façon qu'un même kampongest occupé par dés ouvriers de même profession. Avec des outils très primitifs, ces indigènes travaillent habilement Tivoire, la corne, la nacre, récaille, et .en font mille objets qu'ils colportent dans les rues. Autrefois, des incendies détruisaient fréquemment des kampongs entiers, à cause de l'habitude des indigènes de couvrir leurs cases avec du chaume d'atap j le gouvernement y a mis ordre en prescrivant de recouvrir de pannes les matières .inflammables des toitures. Les indigènes aiment à jouir de la fraîcheur du soir sur les bords de la rivière d'Or qui offre, alors, un coup d'œil enchanteur ; d'innombrables embarcations voguent sur ses eaux paisibles et portent toutes, au haut du màt, une lanterne allumée ; à tous ces points lumineux se joignent des lueurs fugitives, des myriades de lucioles se jouant au milieu des bambous qui se balancent sur les rives.
Le vieux Soerabaja m'a rappelé le vieux Batavia. Mais, si le vieux Batavia a un aspect désert depuis qu'il a été abandonné par les Européens, il n'en est pas de même du vieux Soerabaja, où habitent des milliers d'Européens et dont la grande rue, longue d'une lieue, rappelle l'animation d'Amsterdam ou de Rotterdam. Cette partie de la ville, qui date de l'époque de la Compagnie des Indes, a conservé son cachet hollandais. Les maisons de pierre s'y
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touchent : ce n'est plus le jardin semé de villas, c'est la rue à laquelle mon œil n'est plus habitué. Pour retrouver les villas, il faut gagner la ville nouvelle, qui s'étend au •sud du vieux Soerabàja, à Tombre des waringins, des tamarins et des cocotiers. '
La ville nouvelle, qui passe, peut-être à tort, pour plus salubre que la vieille ville, est le séjour préféré des Eurofpéens. Le faubourg de Simpang, où se trouve la demeure du Résident, est surtout recherché à cause de ses épais ombrages, quoiqu'on ait constaté que le choléra semble sévir dans ce beau quartier plus encore que dans les autres parties de la ville, à cause peut-être du voisinage du cimetière chinois et des nombreux kampongs indigènes.
Ce que j'ai vu de plus étonnant dans cette ville nouvelle, c'est une scène de patinage sous les waringins, au clair de lune. Toute la jeune Hollande de Soerabaja s'était donné rendez-vous dans le jardin du club, pour y glisseir sur l'asphalte au moyen de patins à roulettes. Voir patiner à Java, c'est une surprise à laquelle j'étais peu préparé.