‹ Un séjour dans l'île de Java; le pays, les habitants, le système colonialChapitre 30 sur 34 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

SINDANGLAJ^.

. J'aurais pu me rembarquer pour FEurope à Soerabaja; mais je m'étais promis de visiter, dans la Régence de Préanger, le célèbre volcan du Ghédé et le sanatorium de Sindanglaja. J'ai donc dû refaire, par la voie de terre, le long trajet de Soerabaja àTjandjoer. Comme l'achèvement du ruban de fer qui relie Ratavia à l'extrémité de l'ile ne date que de quelques mois, le service des trains n'est pas encore parfaitement organisé : le seul train qui fasse en «n jour le parcours de Djokjakarta à Tassikmalaja est un train mixte comprenant une vingtaine de wagons de marchandises. Il serait facile d'instituer un service de trains rapides avec lesquels on franchirait en deux jours le trajet de Soerabaja à Ratavia : on scinderait le voyage à Maos, où l'on construirait un hôtel. Actuellement, le voyage de l'une à l'autre capitale demande trois jours entiers, avec une nuit d'arrêt à Djokjakarta et une autre à Tassikmalaja. Il en résulte que le chemin de fer nouvellement inauguré n'est fréquenté que par les officiers et les fonctionnaires, que le gouvernement oblige à prendre la voie de terre, tandis que les particuliers préfèrent la voie maritime, plus agréable qu'une locomotion prolongée dans des voitures surchauffées par un soleil torride. ;

Googk

J'ai donc refait, sans une heure de lassitude, tant Toeil est constamment captivé par la beauté du paysage, cet admirable chemin de fer qui relie les Vorstenlanden au Préanger. C'est aux premières lueurs du jour surtout que Ton jouit de la scène, car le train part avant le lever du jour; alors les nuages sont d'albâtre et ont des bords translucides d'un jaune d'or ; et du haut de la voie, qui court à une grande hauteur au-dessus de la vallée, on voit flotter sur les sawas, comme des voiles de mousseline, les brouillards où les germes de fièvre sont en quelque sorte visibles. Et à mesure que le soleil monte, les vapeurs matinales se dissipent, la chaleur devient accablante, et Ton se réjouit de voir accourir, aux haltes, de jolis enfants qui vous présentent des ananas, des bananes, des mangues, et de succulentes noix de coco qu'ils brisent à coups de hache, pour en faire jaillir l'eau qui constitue une boisson aussi rafraîchissante qu'inoffensive.

Voici enfin Tjandjoer, l'ancienne capitale du Préanger, où l'on me sert, en guise de déjeuner, un si atroce morceau de buffle, que je me brouille avec ce coriace représentant de l'espèce bovine.

De Tjandjoer, j'ai gagné Sindanglaja, situé à six cents mètres plus haut, au moyen d'une caretta attelée de trois chevaux qui, avec une indescriptible faria, ont escaladé presque constamment au galop, deux heures durant, une route pierreuse dont les pentes sont absolument invraisemblables. J'étais moins à plaindre, toutefois, que ce voyageur anglais qui, n'ayant pu trouver de chevaux de poste, dut faire cette route avec un attelage de dix buffles, et qui voyagea dans cet équipage, avec sa femme, une grande partie du jour et presque toute la nuit.

Le sanatorium de Sindanglaja, situé à une altitude de mille soixante-dix mètres, au milieu d'un magnifique

SIMDANCLAJA. 239

parc OÙ croissent nos arbres da Nord, est un des sites les plus enchanteurs de Java. C'est là que la colonie européenne de Batavia vient se réfugier contre les chaleurs de la plaine, de même qu'à Tosari se réfugient les habitants de Soerabaja. Sindanglaja est, il est vrai, à une altitude beaucoup moins élevée que Tosari, mais les installations sont plus vastes et répondent mieux aux besoins d'un sanatorium. Fondé il y a une trentaine d'années par feu le docteur Ploem, savant médecin qui avait fait une étude spéciale des maladies des Indes, l'établissement, qu comprend tout à la fois un hôpital militaire et un hôtel pour les étrangers^ est aujourd'hui la propriété de M. Leroux, dont le nom français témoigne qu'il descend, comme plus d'un colon des Indes, de ces huguenots qui, lors de la révocation de l'édit de Nantes, émigrèrent en Hollande ou dans les colonies hollandaises. Un subside est alloué par le gouvernement pour l'entretien de l'hôpital militaire. Cet hôpital, dont M. Leroux a bien voulu me faire les honneurs, contient une centaine de lits pour les soldats de terre et de mer qu'éprouvent les fièvres paludéennes, le béri-béri, les affections de foie et autres n^aladies des Indes. Les salles sont fort bien tenues, et les convalescents ont la jouissance d'une salle de billard et de récréation. Autrefois il fallait renvoyer les malades en Europe; aujourd'hui, le sanatorium de Sindanglaja leur offre un air aussi vivifiant que les stations climatériques de la Suisse. L'hôtel annexé à l'établissement est un vaste caravansérail à deux étages : c'est une rareté à Java, où l'on perd l'habitude de gravir des escaliers; depuis qu'il fut détruit par un tremblement de terre, on l'a reconstruit de telle façon qu'il puisse résister aux plus violentes commotions. Je manquerais à mes devoirs si je ne signalais Texcellence de la table à laquelle préside

M. Leroux. Quand je lui ai parlé du buffle coriace qu'on m'a servi à Tjandjoer, il m'a fait apprécier les mérites d'un bifteck taillé chez un jeune sujet de l'espèce : cette fois, je me suis réconcilié avec le buffle.

J'ai fait, autour de Sindanglaja, de charmantes promenades; mais c'est surtout à Tjipanas que j'étais attiré. Comme ce n'est qu'à vingt minutes de l'hôtel, j'y suis allé plusieurs fois pour jouir du plaisir de me retrouver en Europe. Tjipanas est le lieu de plaisance où le gouverneur général vient de temps en temps chercher un refuge contre les chaleurs, à mille quatre-vingts mètres d'altitude, sur un contrefort du Ghédé. Autour de l'habitation, très simple, s'étend un magnifique parc anglais, rempli du murmure des eaux courantes, des cascades, des jets d'eau, et où l'on est tout aise de trouver nos arbres du Nord à côté de ceux des tropiques, le sapin, le cyprès, le châtaignier, le chêne et le saule pleureur voisinant avec le waringin et le bananier, et les plus rares orchidées s' attachant aux troncs et aux branches des arbres sous lesquels s'épanouissent des parterres de roses, d'hortensias, de fuchsias, de réséda. C'est que Tjipanas jouit d'un climat idéal : le thermomètre, qui ne dépasse guère 22 degrés à midi, y descend le matin à 10 degrés, et on y cultive, pour la table du gouverneur, la plupart des légumes de nos contrées. Des sources chaudes, auxquelles la localité doit son nom, qu'elle partage avec beaucoup d'autres à Java, jaillissent en maints endroits du sein des coulées de lave descendues du Ghédé. C'est ici que commence la superbe végétation des rasamalas, dont les cimes, hautes comme des tours, inspirent une admiration mêlée de respect. Tjipanas est un des jardins de montagne, bergiuinen, qui, établis sur les pentes du Pangerango, sont autant de succursales du célèbre jardin botanique de

SliVDANGLAJA* 241

Buitenzorg. Ces jardins, échelonnés à des altitudes variant de trois cents à trois mille mètres, et placés sous la même direction, forment un saisissant abrégé de la flore de tous les climats, telle qu'il n'en existe peut-être nulle part ailleurs dans un espace aussi restreint.

De Tjipanas, Tœil plane sur un magnifique panorama de montagnes que domine de toute sa hauteur le cône gigantesque du Pangerango, couvert de verdure de la base au sommet. La cime jumelle du Ghédé, quoiqu'un peu moins haute, attire surtout le regard par son cratère, d'où s'élève un nuage de vapeur blanche qui atteste l'activité du volcan : et, comme la paroi du cratère tournée vers Tjipanas est moins élevée que la paroi opposée, on aperçoit fort bien, à l'œil nu, l'intérieur du prodigieux entonnoir, et on distingue même nettement les longues raies horizontales des blanches couches de tuf.

Le Pangerango et le Ghédé sont deux cônes éruptifs appartenant à un même massif dont le point culminant atteint trois mille vingt mètres d'altitude. C'est le plus haut soulèvement de la Régence de Préanger, et, dans son superbe isolement, il a la majesté des montagnes de premier ordre. Les deux cratères dont il est perforé s'ouvrent à deux kilomètres l'un de l'autre. Le cratère du Pangerango est le plus vaste de Java après ceux du Tenger et duDjeng; mais il est éteint depuis des siècles, et la vie volcanique ne s'y manifeste même plus par de simples fumerolles. Le Ghédé, au contraire, est un des volcans les plus actifs de l'ile : après un long repos, il s'est réveillé en 1832 et, depuis lors, s'est signalé par un grand nombre d'éruptions dont la plus violente fut celle de 1840; lorsque ses feux souterrains ne peuvent trouver d'issue, il provoque des tremblements de terre qui sont plus à craindre que ses éruptions : le 29 mars 1879, un

de ces tremblements de terre détruisit de fond en comble le sanatorium de Sindanglaja, et coûta la vie à beaucoup de monde dans tout le pays d'alentour, jusqu'à Tjandjoer. Un témoin oculaire m'a raconté qu'en cette circonstance il n'y eut qu'un seul Européen qui eut le courage de porter secours aux victimes : c'était un prêtre catholique; les autres n'eurent d'autre héroïsme que de se répandre en impuissants blasphèmes. Beaucoup de Hollandais, daas les colonies, font étalage d'un genre de distinction qu^ consiste à accentuer presque chaque parole par le grossier juron familier aux basses classes du peuple, en Hollande et dans les Flandres.

Page 1