‹ Un séjour dans l'île de Java; le pays, les habitants, le système colonialChapitre 31 sur 34 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

LE GHEDE.

On m'avait représenté Tascension du Ghédé, c'est-à-dire le tt Grand » , comme extrêmement longue, pénible, voire même dangereuse, à cause des tigres, des panthères, des rhinocéros , sans parler des serpents qui hantent les épaisses forêts dont la montagne est couverte. Pour les rhinocéros et les panthères, je savais qu'ils n'attaquent point l'homme. Quant aux tigres, j'avais entendu dire qu'ils attaquent bien les indigènes, mais qu'il est presque sans exemple qu'ils s'en prennent aux Européens, peut-être à cause de. l'effroi que " leur inspire leur casque blanc, ou, suivant d'autres, la fascination de leur regard. J'ai donc rassuré les bonnes âmes qui s'intéressaient à mon sort, en leur représentant que, si un tigre faisait mine de me sauter à la gorge, je lui montrerais qu'il fait erreur, lui déclinerais ma qualité d'Européen et lui indiquerais du doigt un de mes coulies.

Encouragé par de nouveaux renseignements, et sur les conseils de M. Leroux, j'ai résolu de tenter l'aventure pendant la nuit, à la lueur des torches, afin d'arriver au sommet par le ciel serein du matin, et aussi afin d'éviter la chaleur du jour, car je savais, par l'expérience du Mérapi, ce qu'il en coûte de vouloir s'élever de deux mille mètres, d'une seule traite, sous le cuisant soleil de Java.

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244 UN SÉJOUR DAi\S LILE DE JAVA.

Je me suis mis en route le 13 septembre, vers neuf heures du soir, n'ayant d'autre escorte que mes deux coulies avec lesquels, à raison de ma complète ignorance de la langue malaise, j'allais devoir, nuit et jour, cheminer de compagnie sans pouvoir me livrer au moindre petit bout de conversation.

Quoique le Ghédé, vu de Sindanglaja, paraisse être tout proche, il faut marcher longtemps pour en atteindre les premières pentes. Pendant deux heures entières, nous parcourons un pays à peu près plat, des prairies semées de villages dont nous ameutons tous les chiens, à cause des lueurs fantastiques du flambeau qui éclaire notre route. Ce flambeau est une section de gros bambou contenant des morceaux de toile imbibés de pétrole : cela donne une épaisse fumée noire, suffocante, que le coulie m'envoie dans le nez, car la nuit est si noire que je dois emboîter mes pas dans les siens.

Bientôt nous avons laissé derrière nous les dernières cultures, et nous sommes en pleine forêt, une forêt de rasamalas, dont il m'est impossible d'apprécier la hauteur dans l'obscurité de la nuit, mais dont je devine les dimensions énormes à la grosseur de leurs troncs. Nous faisons notre première halte sur un banc de bambou placé au pied d'un de ces arbres géants, et pendant ce moment de repos je me sens pénétré de la troublante beauté de cette nuit. Les oiseaux se taisent, toute la nature est endormie, aucune feuille ne bouge dans les hautes ramures auxquelles n'atteignent point les faibles lueurs de notre unique flambeau.

A minuit je suis tout surpris de constater que, sous l'influence de l'humidité pénétrante de la forêt dont chaque feuille est couverte de rosée, le thermomètre, qui marquait 13 degrés au départ, est descendu à 7 degrés. Je

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n*ai pas encore éprouvé à Java une température ausai basse, et, tout en marchant sous les grands arbres, j'éprouve une sensation de froid glacial qui me fige la sueur sur le corps. Les feuilles qui me frôlent le visage, les mousses et les fougères qui tapissent le sentier, Fair que nous respirons, tout est saturé de Thumidité de la forêt, et nos vête* ments ne tardent pas à être aussi complètement trempés que si nous étions exposés à une violente averse. La flamme vacillante de la torche éclaire mal le sentier, et nous trébuchons parfois dans Teau froide des ruisseaux. Mais cette terre volcanique est fertile en contriastes. A deux mille mètres d'altitude, nous traversons, sur un tronc d'arbre jeté en travers, un torrent d'eau chaude qui s'écroule, à quelques pas plus loin, en une bruyante cascade : l'eau en est toute fumante, enveloppée d'épais nuages de vapeur, et sa température est voisine du point d'ébnllition. Et ce qu'il y a de merveilleux, c'est que, à quelques mètres de là, un autre torrent court parallèlement, qui roule une eau glaciale. Au retour j'ai pu admirer à la clarté du jour l'étonnante végétation de fougères et de lycopodes qui s'épanouit au bord du torrent fumant : sous l'influence des tièdes vapeurs, cette végétation acquiert un développement véritablement invraisemblable.

Comme nous poursuivons notre expédition, par trois fois le vent éteint notre flambeau, et nous sommes alors plongés dans la plus épaisse obscurité, car les hautes ramures des arbres nous cachent complètement les étoiles. Pour comprendre l'horreur des ténèbres, il faut se trouver, la nuit, dans ces solitaires et silencieuses forêts des hautes altitudes.

Nous arrivons vers deux heures du matin au lieu que les indigènes désignent sous le nom de Kandang Badak; ou

« Kraal des rhinocéros » , parce qu'on a souvent vu ces pachydermes y établir leur bivouac. On les trouve surtout, dit-on, dans le voisinage des cratères, dont les émanations sulfureuses exercent sur eux une singulière attraction.

Comme nous ne devons arriver au sommet qu'au lever du soleil, mes coulies ont résolu de faire ici une halte de deux heures, en dépit du froid très vif qui règne à cette altitude de deux mille quatre cents mètres. Ne pouvant ih'expliquer avec eux dans leur langue, je suis bien obligé lie les laisser faire à leur guise. Ils commencent par allumer à grand' peine un feu de branches humides sur lequel ils chauffent du café, qui nous réconforte. Puis ils se couchent et se mettent à ronfler avec la même énergie que les montagnards des Alpes. Quant à moi, de peur de geler tout vif, je m'enveloppe aussi hermétiquement que possible dans mes couvertures, et me mets à arpenter le sol à grands pas, ce qui ne m'empêche pas d'être saisi par le froid et l'humidité. Ah! que ces deux heures m'ont paru longues !

A quatre heures je réveille mes dormeurs. Ils rallument le feu qu'ils ont laissé mourir et confectionnent une nou- Telle tasse de café avant de reprendre la marche. Maintenant la lune, levée depuis deux heures, nous éclaire de la faible lumière de son dernier quartier. Nous sommes enfin sortis de l'humide forêt, et nous cheminons dans une région désolée, jonchée de pierres et de décombres projetés par les puissantes éruptions du Ghédé. Si le volcan ne déverse plus les coulées de lave ardente qu'il émit autrefois, il ensevelit encore périodiquement d'immenses portions de forêts sous des fleuves de boue et sôùs de? masses de débris.

Vers cinq heures nous débouchons au bord de r'ançien

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cratère, dans lequel nous trouvons des laves aiguës et tranchantes, vrai nid d*entorses comme j'en ai vu sur les pentes de TArarat. Nous descendons à cent mètres plus bas pour ensuite nous élever d'autant sur le versant opposé, et à cinq heures vingt, avant Taube, nous arrivons au terme de notre longue expédition, au sommet d'une arête qui domine d'un côté un abîme dont les saillies rocheuses cachent le fond, de l'autre l'entonnoir du cratère le plus récent. Le Ghédé n'a pas moins de trois cratères, et les indigènes, dont l'imagination personnifie tout, les appellent le mâlôy Isl femelle et le père.

Bientôt nous voyons poindre les premières lueurs du jour. Une longue bande d'un rouge pourpre raye le ciel à l'orient; peu à peu cette bande se colore en rose, puis en jaune d'or ; au devant d'elle se développe une fantastique chevauchée de nuages, d'où émergent comme des îles les cimes d'autres volcans. Enfin, à six heures, le globe d'or V du soleil parait dans sa gloire, et je le salue avec une indicible joie, après cette nuit si longue, après huit heures de marche à la lueur vacillante d'un flambeau fumant. Au contact de cette chaude lumière la mer de nuages se condense, se hérisse de châteaux, puis se déchire par places, et laisse apparaître dans une large trouée la plaine de Tjandjoer, avec ses rizières qui brillent comme des miroirs, puis, à l'opposite, la verdoyante vallée de Buitenzorg, piquée d'une multitude de blancs villages que nous dominons de près de trois mille mètres. Ce spectacle grandiose me dédommage pleinement de toutes les misères de ma pénible équipée nocturne. Que ne braverait-on point pour de telles magnificences !

Le cratère est encore plongé dans les ombres de la nuit, •que déjà les rayons d'or du soleil levant frappent le -sommet de la grande muraille qui surplombe l'enceinte,

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du côté opposé à celui d*où nous la contemplons. Cette muraille, qui nous domine d'environ cent mètres, est absolument inaccessible, et, comme les parois du cratère sont partout verticales, il serait, impossible de gagner le fond de Tentonnoir. Ce cratère est, de tous ceux que j'ai vus à Java, peut-être le plus inoubliable, à raison de son aspect de sombre grandeur. Je demeure saisi de stupeur lorsque son effroyable profondeur m'apparaît à la clarté du jour et que j'aperçois, au fond du gouffre qui s'ouvre béant à mes pieds, l'orifice du tube, d'où s'échappent, avec de puissants sifflements, les gaz et les vapeurs sulfureuses attestant que la force éruptive du volcan peut à tout moment se réveiller. Les quartiers de roc que je précipite dans la chaudière font entendre un bruit de mitraille qui se répercute pendant plus d'une minute.

Le gouffre, de forme circulaire, est dominé par une énorme muraille en hémicycle, d'environ quinze cents mètres de développement et de trois cents mètres de hauteur; ses parois plissées, taillées à pic, imprégnées de soufre, simulent un gigantesque jeu d'orgues. Les strates de tuf les rayent de lignes horizontales d'une riche variété de couleurs. Sur l'enceinte déserte et glaciale pèse un formidable silence que troublent seuls les mugissements souterrains qui sortent du fond de l'abîme.

Devant cette scène de sublime horreur, on songe à cet abime entrevu par le Dante, l'abîme noir et profond, d'où s'exhalent d'innombrables plaintes, sur lequel planent d'épaisses vapeurs, et dont l'œil cherche vainement à explorer le fond.

La température, qui n'était que de 8 degrés à notre arrivée, ne tarde pas à s'élever, et il est temps de reprendre le chemin de Kandang Badak, où nous avons laissé nos provisions. Un nouveau feu flambe bientôt, et nous déjeu"

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nons sous Tabri de feuilles sèches. Ce frugal repas en forêt vierge me laissera un meilleur souvenir que les plus luxueux festins. Mescoulies sont sans doute dumémeaviâ, car eux, qui tantôt étaient si taciturnes, sont devenus maintejiant très loquaces, et j'ai plaisir à écouter parler leur langue douce et musicale comme Titalien. Notre salle de festin est un abri de branches et de feuilles, posé sur quatre piquets de bambou, sur remplacement de l'ancien pasanggrahan qui a été détruit maintes fois par les explosions du volcan. Autrefois, il y avait ici un jardin destiné à la culture des plantes des climats froids. Et cependant, même à cette altitude de deux mille quatre cents mètres, la végétation des tropiques ne perd pas ses droits, car j'ai vu là une gigantesque fougère en arbre. Parmi les plantes des hautes altitudes qui croissent dans ces parages, il en est un« qu'on ne trouve, dit-on, dans aucune autre partie du monde, ni même sur aucune autre montagne de Java : c'est le Primule imperialis, dont la tige élancée s'élève à environ uii mètre de hauteur et porte plusieurs magnifiques touffes de fleurs. Kandang Badak est situé sur la selle qui sépare le Ghédé du cône éteint du Pangerango, la plus haute cime du Préanger.

Notre descente du Ghédé a été infiniment plus facile que notre ascension nocturne. Quelle joie de retrouver, transi encore de la froidure de la nuit, les doux rayons d'un soleil matinal ! Toute cette route, du col de Pangerango au pied du Ghédé, n'a été pour moi qu'une ivresse. Cette forêt grandiose, que je ne n'avais qu'entrevue à la lueur d'un flambeau, m'apparaît maintenant au grand jour dans son incomparable beauté, avec sa féerie de fougères, de lianes, d'orchidées, au milieu desquelles se jouent des papillons aux ailes d'azur et des insectes qui ont tout l'éclat des pierres précieuses. Le dôme de verdure qui se déploie à des hau-

teurs vertigineuses, se compose de rasamalas au tronc élancé, de ijemaras tels que j'en ai vu sur les pentes du

,Tenger, et aussi de chênes et de châtaigniers de Tlnde.

^ Leurs troncs et leurs branches sont chargés de parasites, de barbes de mousse, d'orchis d'une variété infinie, et leurs cimes forment une voûte épaisse au-dessus d'un inextricable fourré de fougères, de musacées, de plantes herbacées, d'arbrisseaux sous lesquels se cachent peut-être des tigres, car ici, comme dans les forêts du Tenger, j'ai

•vu un vol de paons qui a fort inquiété mes coulies. J'ai été frappé surtout de l'immense variété de fougères entre lesquelles court le sentier : à chaque pas se présente quelque forme nouvelle, mais j'eusse perdu ma peine à vouloir les admirer toutes, car on a compté, au témoignage de l'illustre naturaliste sir A. R. Wallace, plus de trois cents espèces sur le seul versant du Ghédé.

Arrivé au pied des escarpements de la montagne, j'ai fait un léger détour pour aller admirer les cascades de Tji- Berem, qui sont célèbres dans le pays. Pour y atteindre, je me suis engagé avec un de mes coulies dans un ravin sauvage resserré entre le Geger-Bentang et le Pangerango et arrosé par les eaux rougeàtres du Tji-Berem (Eau Rouge). Une marche d'un quart d'heure sous les géants de la forêt m'a mené au pied des cascades, que le guide

-de MM. Bréon et Cotteau n'a jamais su trouver : ce sont trois gracieuses nappes d'eau qui tombent d'une muraille à pic de plus de cent mètres de hauteur, et qu'encadre une stupéfiante végétation de fougères, constamment arrosées par des nuages de poussière aqueuse : à travers la transparence cristalline des nappes d'eau, l'œil distingue tout un fouillis de plantes rampantes. Les cascades, qui s'étalent en queues de paon, sont si rapprochées l'une de l'autre qu'au moindre souffle de vent leurs embruns se mè-

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lent et retombent, comme une pluie légère, sur le spectateur placé à leur pied. Le site est un des plus romantiques qu'on puisse se figurer : un paysage de rêve, une vallée des Alpes parée des splendeurs de la végétation équatoriale.

A. quelques pas de là se trouve une autre curiosité lia-^^ turelle que mon coulie désigne sous le nom de goeha lalai^ la « grotte des chauves-souris « . Qu'on s'imagine une grande caverne s'ouvrant à la base du Pangerango et abritant sous ses voûtes un lac d'une eau blanchâtre audessus duquel tournoient des chauves-souris. Du haut de la voûte pend un rideau de fougères de l'aspect le plus fantastique. L'écho de cette caverne est d'une merveilleuse sonorité.

Au sortir de ce frais et solitaire ravin de Tji-Berem, il m'a fallu affronter pendant deux longues heures les terribles chaleurs de la plaine pour gagner Sindanglaja. Le soleil était au zénith quand je suis rentré fourbu à l'hôtel de M. Leroux, ayant marché quatorze heures consécutives sans avoir pris plus de deux heures de repos. MM. Cotteau, Bréon et Korthals, en 1884, n'avaient pas mis moins de vingt heures à parcourir la même route. Si j'^ai pu faire cette longue course en beaucoup moins de temps, c'est que je n'étais pas, comme ces voyageurs, embarrassé d*une longue caravane, et que j'étais déjà entraîné par mes précédentes expéditions de montagnes

Les Hollandais acclimatés à Java redoutent d'entreprendre de telles expéditions, et moi-même, au début, je ne croyais guère qu'il fût possible à un Européen d'endurer de grandes fatigues sous la zone torride. On voit cependant qu'avec un peu d'entraînement l'Européen, auquel un long séjour aux Indes n'a pas encore fait perdre sa vigueur et son activité, peut affronter la montagne tout

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comme en Europe, pourvu qu'il prenne les précautions que commandent le soleil et le climat. J'ai pu constater, comme mon regretté ami Edmond Cotteau, que le climat de Java vaut mieux que sa réputation, que Tair est meilleur dans Fintérieur qu'à la côte, et devient même si vif aux altitudes élevées qu'un bon feu y est parfois le bienvenu.

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