‹ Un séjour dans l'île de Java; le pays, les habitants, le système colonialChapitre 6 sur 34 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Henri Conscience, ce grand conteur, a écrit un livre dont le titre, Batavia, me fascinait dans mon enfance, à cet âge où les noms d'outre-mer éveillent dans Timagination une idée de prodigieux éloignement. Batavia, la Babylone des tropiques, me semblait à une si infranchissable distance, que je croyais ne pouvoir jamais en fouler le sol et en respirer Tair parfumé. Lorsque je songeais aux belles nuits étoilées de Batavia, je murmurais ce vers de Louis Tieck, le doux poète allemand :

Petites étoiles d'or, vous êtes loin, si loin !

Or, voici que les petites étoiles d*or se sont rapprochées Un voyage à Batavia n*est plus une entreprise lointaine et difficile. On peut aujourd'hui, en moins d'un mois, passer des brumes du Nord au flamboyant soleil de Java. De la côte de France à Batavia il m'a suffi de vingt-six jours de traversée. La terre, fi donc! Lorsque Joseph de Maistre la comparait à une orange, il ne pensait pas encore à nos rapides paquebots transocéaniens.

Aujourd'hui que la marche des paquebots est réglée avec une précision si mathématique qu'on peut, dans un voyage autour du monde, calculer à une heure près les dates de

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départ et d'arrivée, le voyage de Marseille à Batavia par le raccourci du canal de Suez n*est plus qu'une banale succession d'escales qui ont été cent fois décrites, et qui n'offre ni émotions vives ni incidents imprévus. Passons donc la nappe bleue de la Méditerranée, la brûlante fournaise de la mer Rouge, que ma mauvaise étoile me fait toujours franchir au cœur de Tété, les hautes vagues de Tocéan Indien soulevées par la mousson, saluons Ceylan la parfumée, puis Singapour la chinoise, et quittons ici notre navire géant, le Sydney y pour nous embarquer sur le Godavery, le petit paquebot de la ligne annexe qui mène en deux jours à Batavia, sur cette perfide mer d'huile, semée d'îlots et d'invisibles bancs de coraux, qui s'appelle la « mer de Java » . Cette traversée n'est qu'une promenade enchanteresse entre la côte de Sumatra, à droite, et, à gauche, des îlots qui sont comme de ravissants nids de verdure. C'est par un inoubliable coucher de soleil que nous franchissons l'équateur, à six heures du soir, au moment même où l'astre disparaît dans la mer, au milieu d'un nuage de pourpre qui affecte la forme d'un lion. On nous montre le petit îlot verdoyant que traverse la ligne, et un moment après nous sommes dans l'autre hémisphère. Sous cette latitude, la nuit succède au jour presque sans transition. Comment dire le charme de ces nuits équatoriales ! Les voici, les étoiles d'or, au milieu desquelles apparaît la brillante constellation de la Croix du Sud. C'est un rêve que de côtoyer la mystérieuse Sumatra par cette nuit féerique. Sur cette mer unie comme un miroir, le navire soulève sur son passage des flots de phosphorescences dont chaque étincelle émane d'un être vivant. Dans ces parages il semble que la vie se montre aussi exubérante au sein de l'abîme liquide que sur terfe.

Il faut avoir vu le spectacle que présente une nuit passée

en mer au milieu des îles de Tarchipel Indien ! Partout, dans le ciel et dans les flots, on y peut lire en lettres de feu ces syllabes divines qu'a lues le psalmiste lorsqu'il écrivit son mot sublimé : Cœli enarrant gloriam Dei !

Sous réquateur le soleil se lève régulièrement toute Tannée à six heures du matin. Ce fut par un de ces glorieux levers de soleil des tropiques que je vis surgir à rborizon les deux nobles volcans du Ghédé et du Salak, qu'on aperçoit de très loin dans la mer, et qui sent les deux premiers objets que distingue, par un temps clair, le navigateur qui approche de la terre de Java. A cette heure matinale, le ciel, dans ces parages, est d'un bleu intense; les nobles lignes des deux volcans se profilaient, dans l'air très pur, à plus de vingt lieues de distance, avec une netteté étonnante. Leurs cimes se détachaient seules sur le ciel bleu, comme flottant dans l'espace, tandis que les basses régions du littoral étaient encore invisibles par suite de Téloignement. Des deux montagnes, la plus haute est le Ghédé, un des plus célèbres volcans de l'île, et comme j'avais l'ambition d'en faire bientôt l'ascension, je ne pouvais détacher les yeux de sa cime aérienne à demi perdue dans les nues. Une heure après le lever du soleil, les deux montagnes avaient disparu dans les brumes qui se lèvent avec les premières chaleurs du jour.

Rien n'annonçait plus le voisinage de la terre, quand le littoral de Java nous apparut enfin sous la forme d'une ligne de cocotiers fuyant à perte de vue le long d'une côte si basse, que les arbres semblaient surgir du sein des eaux. Bientôt nous pénétrions entre deux môles qui s'avancent très loin dans la mer, et à huit heures du matin nous étions mouillés dans la nouvelle rade artificielle^ attendant que la Santé vînt nous autoriser à pénétrer dans

le port, dont l'entrée est marquée par deux phares. La nouvelle rade, ou avant-port, contenue entre deux môles qui ont ensemble une lieue de longueur, est un travail véritablement gigantesque, dû à la ténacité du génie hollandais. Autrefois les navires devaient mouiller au large, à une grande distance de la terre ; aujourd'hui ils peuvent accoster à quai.

A peine étions-nous en vue du port de Batavia, qu^une frégate anglaise mouillée tout près de nous ouvrit une salve d'artillerie, gracieuseté à laquelle répondit incontinent une frégate hollandaise mouillée dans le port même. Pendant vingt minutes nous eûmes les oreilles assourdies par les canonnades alternatives des deux navires, qui brûlèrent chacun vingt et une charges de poudre. Notre Godav^ry, vieux petit invalide des Messageries maritimes, n'était point l'objet de ces honneurs. Tout ce bruit était destiné à célébrer la date du 2 août, jour anniversaire de la jeune reine de Hollande.

Comme nous venions de Singapour, où le choléra règne en permanence, nous fûmes soumis à la visite sanitaire. Tous les hommes de l'équipage, tous les passagers durent se ranger sur le pont pour subir l'inspection d'un médecin hollandais à mine réjouie. L'inspection terminée, on fit semblant de désinfecter le navire au moyen d'aspersions d'eau phéniquée, et après ces innocentes formalités dont le médecin riait tout le premier, nous pûmes enfin entrer dans le port, au milieu des navires pavoises, et débarquer sur le magnifique quai de Tandjoeng-Priok, où nous attendait la dernière formalité de la visite des bagages. La Douane fut plus aimable encore que la Santé : elle me dispensa d'ouvrir mes malles sur ma simple déclaration «[ue je n^importais ni armes à feu ni engins destructeurs.

C'est sous les vastes hangars de la Douane que j'ai vu

les premiers échantillons de la population indigène, dans la personne des coulies ou porteurs malais, au buste nu, teinte vieux bronze, n'ayant pour tout costume qu'une ceinture aux vives couleurs et un turban minuscule, façonné en pointe au sommet de la tête. Ces Malais se disputent les bagages des voyageurs avec la vivacité des facchini de Naples, mais d'une façon beaucoup moins bruyante : c'est une race humble, soumise, silencieuse, parlant à voix basse.

Tandjoeng-Priok, dont le nom signiGe « Cap Priok » , est un des lieux les plus insalubres de l'ile de Java, à cause du voisinage de marais qui sont des foyers de fièvres pestilentielles. C'est là cependant qu'il a fallu créer le nouveau port, depuis qu'on a constaté que l'ancien port devenait impraticable, par suite de l'extension lente et continue de la bande alluviale qui ourle la pointe septentrionale de l'ile de Java. La rade n'est plus ce qu'elle était à l'époque de la fondation de Batavia. En ce temps-là, la ville était située sur le bord même de la mer, tandis qu'aujourd'hui elle en est séparée par une bande de terre d'une lieue de largeur, et cette bande s'étend toujours par suite de l'envasement régulier des rivières. Voilà pourquoi l'arrivée à Batavia cause quelque déception au voyageur qui a entendu parler de la Reine de l'Orient, Koningin van het OosteHy comme l'appellent les Hollandais. Au lieu d'une brillante rangée de palais surgissant au milieu des merveilles de la végétation tropicale, on trouve une côte basse et marécageuse où rien n'annonce le voisinage de la capitale de l'Insulinde. C'est que la pointe où l'on débarque actuellement ne se trouve pas à moins de trois lieues de la nouvelle ville de Batavia. En attendant le départ d'un des trains qui d'heure en heure circulent entre Tandjoeng-Priok et Batavia, j'avise un bureau de télé-

graphe. Oh ! ce télégraphe béni des voyageurs ! La dépêche par laquelle j'annonçai aux miens mon débarquement, partie de Batavia à dix heures du matin, arriva à destination le même jour, mais trois heures plus tôt. Le méridien de Batavia, il est vrai, a sept heures d'avance sur celui de Paris ^ mais ce n'en est pas moins assez curieux.

En roulant à toute vapeur vers Batavia, on éprouve cette émotion délicieuse, cette intense curiosité que tout voyageur a ressentie en débarquant sur une terre qu'il foule pour la première fois. Quelle joie de se dire que cette terre mystérieuse, lointaine, presque fabuleuse, est là sous vos yeux; que ce qui n'a été qu'entrevu si souvent dans les songeries va être maintenant vécu, et de se dire que de cette terre on rapportera mille et mille souvenirs, et que tout cela on le redira au retour, à ceujL que l'on a laissés derrière soi si inquiets ! Car, si le voyage a ses joies, l'absence a ses tristesses !

Ce que j'aperçois de la fenêtre du wagon me donne la première sensation de cette merveilleuse contrée équatoriale : ce n'est encore que la végétation du littoral, mais que c'est bien exotique ! Et que d'exclamations m'échappent en voyant ces cocotiers plus élancés que tous ceux que j'ai vus sous les tropiques, ces bananiers dont les feuilles gigantesques forment un magnifique panache porté par un stipe d'une hauteur surprenante, et puis surtout ces multipliants dont les longues racines aériennes retombent jusqu'au sol, où ils donnent naissance à d'autres troncs ! Et comme la sensation d'éloignement s'accentue à la vue de cette flore des premiers âges du monde, au milieu de laquelle il semble que l'Européen n'est pas à sa place!

C'est au milieu de ces enchantements que je débarque à la gare de Rijswijk, où des Malais s'arrachent mes bagages et me hissent sur un de ces « dos-à-dos » , petite

voiture à deux roues munie de deux banquettes disposées en sens inverse, qui sont à Batavia ce que les drojkis sont à Moscou. Les indigènes appellent cela « sados " , par abréviation. Un cocher malais, coiffé d'un immense chapeau pointu, me mène ventre à terre au roemah mahan, ce qui veut dire, en langue malaise, " à Thôtel » .

Les trois principaux hôtels de Batavia sont : Fimmense hôtel des Indes, qui, avec ses dépendances, occupe l'espace d'une petite ville, l'hôtel de Java, eiVhoiel der Nederlanden (des Pays-Bas). Mon coulie m'a conduit aux Nederlanden, ie même hôtel où le duc de Penthièvre descendit en 1866, lors de ce voyage autour du monde dont le marquis de Beauvoir se fit l'historiographe, et dont telle est la fraîcheur et la jeunesse qu'il semble dater d'hier.

Dans un pays où le strugglefor lije est le combat contre la chaleur, cet hôtel der Nederlanden est idéal. On ne pourrait imaginer une architecture mieux adaptée à un climat iorride. Au milieu d'un jardin qui s'ouvre sur un large canal, se dresse un pavillon blanc, soutenu par une colonnade blanche, pavé de carreaux de marbre blanc et précédé d'une vaste rotonde blanche ouverte à toutes les brises, où se dandinent paresseusement sur des roching chairs des fonctionnaires ou des planteurs en costume blanc, des femmes européennes ou créoles en toilette blanche, qui ne dissimulent de leurs pieds nus que les orteils engagés dans des mules à broderies d'or, des gardions, des filles qui jusqu'à quinze ans courent nu-jambes et nu-bras, n'ayant pour tout vêtement qu'une courte chemise blanche. La rotonde communique avec une immense salle à manger ouverte aux deux bouts sur le jardin et se terminant par un kiosque qui fait appel à tous les courants d'air. Devant le kiosque s'étend une avenue d'une longueur fantastique, aboutissant à la Koningsplein, à cinq

cents mètres de là. Le long de cette avenue se développent deux ailes très basses, sans étage, flanquées de galeries formant véranda, et renfermant une interminable suite de chambres numérotées dans lesquelles on entre de plaiupied de la rue : car T avenue est une véritable rue ouverte à tout venant, et que traversent constamment des voitures, des dos-à-dos, des portefaix, des marchands.

Ma nouvelle demeure, située dans Taile gauche, se compose de deux pièces, dont Tune s'ouvre sur la galerievéranda, et Tautre sur une rue voisine. En y entrant, j'éprouve une sensation de fraicheur, en comparaison de la température extérieure : de 34 degrés je tombe à 30 degrés ! Et pourtant il n'y a point de fenêtres à Teuropéenne, mais des volets à jalousie, à travers lesquels passe nuit et jour Tair extérieur.

La pièce vers la rue, séparée du salon par un simple paravent, est la chambre à coucher. Le lit est un vaste monument carré où six personnes dormiraient à Taise. Sous la moustiquaire je ne trouve d'autre garniture qu'un drap de lit unique et un double oreiller, puis encore la classique « hollandaise » , qui effarouche fort le nouveau venu, mais avec laquelle il sera bien vite familiarisé, car il la retrouvera partout : c'est un long boudin en cuir, de forme cylindrique, garni de toile blanche, dont on se sert pour éviter le contact des jambes et diminuer ainsi la transpiration pendant le sommeil.

La vie javanaise se complique d'autres raffinements intimes qui au début sont autant de mystères pour l'étranger : rien ne l'intrigue plus, par exemple, lorsqu'il pénètre pour la première fois dans un petit appartement où règne un grand luxe de marbres blancs, que d'y voir alignées sur le marbre, debout comme des troupes de grenadiers, des bouteilles de Champagne pleines d'eau fraîche jusqu'au

bord. Ces bouteilles, dont il finit par deviner Tusage, il devra s'y habituer, de même qu'à la hollandaise, car on en a mis partout, avec, proh pudor! — une serviette unique à Tusage de tous !

Pour en finir avec les raffinements qu'imposent lés exigences d'un climat torride, il faut mentionner encore les bains, qui tiennent une place si importante dans la vie javanaise. Deux ou trois fois par jour, principalement au lever et au coucher du soleil, on se dirige d'instinct vers une de ces piscines en marbre qui sont les endroits les plus délicieux d'un hôtel javanais. Le bain ne consiste pas daùs une immersion complète, mais dans de simples aspersions. On trouve, dans chaque piscine, une immense jarre dans laquelle on puise l'eau fraîche avec une cuvette dont on se verse le contenu sur le corps. La sensation est exquise, et sous le ciel de Batavia il n'est pas de volupté comparable à celle de la piscine.

Passons maintenant, si vous le voulez bien, à la salle à manger, où le service est fait par des nuées de gentils petits Malais aux pieds nus, qui se tiennent derrière vous avec une assiduité infatigable pendant toute la durée du repas, remplissent votre verre dès l'instant où il est vide, vous apportent un plat nouveau au moment où vous achevez le précédent, et, comme les esclaves antiques, sont attentifs à vos moindres désirs. Ces Malais ne parlent que leur langue, et cela donne lieu à de fâcheux quipropros. Ainsi, ils m'apportent du pain quand je demande du rôti, et vice versa, parce que le mot pain se traduit par rôti en malais. Heureusement, il y a sur la tabJe un menu en français, que l'on m'apporte dès que je prononce les mots soerat makan (carte à manger) . Sur le soerat makan mes Malais lisent parfaitement la langue de Vatel.

A Java, le malais est la langue franque, que les nou-

veaux venus ignorent seuls. La connaissance du hollandais, la langue des conquérants, n'est ici d'aucune utilité auprès du peuple conquis, et c'est là le fait saillant qui frappe dès l'abord l'étranger qui vient de l'Inde anglaise, où le conquérant a imposé sa langue au vaincu.

Nulle part les repas ne sont aussi nombreux ni aussi copieux que dans un hôtel javanais. Dès six heures du matin, le coulie spécialement attaché à votre personne vous apporte dans votre chambre une exquise tasse de café, ou plutôt une petite quantité d'essence de café mélangée d'une grande quantité de lait. A neuf heures, déjeuner froid arrosé d'une tasse de thé. A une heure, déjeuner chaud qui s'appelle rijsUafel, ou « table de riz » . A quatre heures, tasse de thé dans la véranda. Enfin, à neuf heures, le dîner. Le repas javanais par excellence est le rijsttafel, sorte de carry tellement compliqué qu'il faut renoncer à le décrire. L'élément fondamental du plat est une immense montagne de riz cuit à l'eau, mais il y a tant d'accessoires, tant d'épices, servant d'assaisonnement, qu'il faut plusieurs allées et venues des coulies pour les apporter de la cuisine, en sorte que servir un rijsttafel est un travail de près d'un quart d'heure : ce sont des morceaux de bœuf ou de buffle, des volailles, des légumes nageant dans le bouillon, de petits poissons rouges de macassar, une demi-douzaine de savantes sauces de carry, des salades, des piments qui laissent dans la bouche les plus cuisantes sensations, vingt friandises inconnues disposées sur un même plat par compartiments distincts. Heureux le vétéran qui connaît le nom et le goût de toutes ces choses ; mais malheur au novice qui ne peut en prendre qu'au hasard ! Le rijsttafel est suivi d'un dessert composé des fruits les plus savoureux de l'Inde, la mangue, le mangistan, le ramboetan, le doekoe, la papaye» la banane, et

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surtout le succulent pamplemousse, sorte d*orange à chair violette, plus grosse qu*un melon, dont Bernardin de Saint- Pierre a propagé le nom dans le monde entier par son immortel poème de Paul et Virginie, La plupart de ces fruits ont un goût exotique qui ne plaît guère au nouveau venu, et auquel il faut s'habituer.

Maintenant que nous avons fait connaissance avec notre hôtel, courons la ville au hasard, et allons en quête d'impressions. Voici justement un de ces dos-à-dos qui s'offrent à profusion dans un pays où l'Européen ne circule jamais à pied. Il paraît que je suis au cœur de la nouvelle ville, d'après le plan de Batavia que je me suis procuré. J'ai beau la chercher, la ville, et écarquiller les yeux, je ne la vois pas. Au sortir de l'hôtel, je n'aperçois que des arbres, de la verdure, des jardins, et encore des jardins, de la verdure et des arbres. Suis-je à Batavia, ou dans une forêt vierge? Un ami, qui s^amuse de mon étonnement, m'explique que Batavia n'est pas une ville à la manière européenne. Vous la cherchez? Vous y êtes. Ou plutôt, pour parler exactement, vous n'êtes pas à Batavia, l'ancienne ville, mais dans ce quartier moderne que les Hollandais désignent sous le nom de Weltevreden, et où réside la population européenne, loin des marais pestilentiels, ces laboratoires des fièvres qui ont valu à Batavia sa fâcheuse réputation d'insalubrité.

Weltevreden date du fameux maréchal Daendels, qui fut gouverneur des Indes néerlandaises au temps de Napoléon, et qu'on a appelé le « Napolégn des Indes » . Ayant reconnu les inconvénients de la situation de Batavia, il fit édifier, à deux lieues de la mer, de nouvelles casernes et un palais qui devait lui servir de résidence. Les Européens suivirent son exemple à l'envi, et chacun voulut avoir à Weltevreden sa maison de plaisance et son jardin. Et

Ton vit ainsi surgir une ville comme on n*en voit que dans les contes de fée.

Ce n'est pas tout à fait une ville champêtre, le rus in urbe d'Horace ; c'est mieux encore : c'est une forêt équatoriale où dominent les élégants panaches des palmiers et des bananiers, le riche feuillage des tamarins et les hautes ramures des banians et des waringins ; une forêt que coupent en tous sens des canaux, de» rivières hantées par les crocodiles; une forêt que traversent de larges avenues inondées de fraîcheur et d'ombre. La ville, c'est la forêt; les rues, ce sont les avenues; les maisons, ce sont les pavillons que vous apercevez à peine, à demi cachés qu'ils sont dans la verdure, à l'ombre des grands arbres qui croissent dans des parcs pleins de mystère et de silence. Et ces pavillons sont si peu visibles, et aussi si espacés, qu'on ne se douterait guère qu'on se trouve au milieu d'une capitale. Tout y respire le bien-être, le calme et le repos, et c'est avec raison que les Hollandais l'ont nommée Weltevrederiy nom qui répond bien à la chose, puisqu'il signifie » bien aise » . Je n'ai vu ailleurs qu'une seule ville du même type : c'est Wynberg, au cap de Bonne- Espérance, construite, elle aussi, par des Hollandais. La seule différence, c'est qu'à Wynberg les avenues sont ombragées par des pins séculaires importés de Hollande, tandis qu'à Weltevreden les voûtes de verdure sont formées par les gigantesques ramures des figuiers de banian, les plus beaux arbres de la création.

Ce qui est charmant encore, ce sont les demeures européennes, véritables maisons de plaisance dont le type architectural s'adapte admirablement au climat. Toutes sont faites sur le même modèle, qui participe de l'antique villa romaine et de la moderne villa italienne. Par une précaution nécessaire dans un pays exposé à de terribles

tremblements de terre, la maison n'a jamais d'étage. Elle est précédée d'une sorte de péristyle ou véranda, large et bien aéré, meublé comme un salon, et affecté, en effet, aux réceptions du soir. Ce péristyle communique avec les galeries intérieures, le long desquelles sont distribués les appartements. Un arrière-péristyle, situé de l'autre côté de la maison, est le lieu où se prennent les repas alfresco. Les murs, les colonnes, tout est blanchi à la chaux, et d'une propreté hollandaise. Le sol est pavé de plaques de marbre ou de simples carreaux rouges, sur lesquels on étend des nattes chinoises. Dans un pays chaud, humide et infesté d'insectes et de reptiles, il ne peut être question de tapis ni de tentures; inconnus aussi les carreaux de vitre, qu'on remplace par des volets, des jalousies, des stores hindous. Point de cheminées, point de poêle, point de caves souterraines. Les cuisines sont situées dans les annexes, derrière la maison, ainsi que les écuries, les chambres de bain, les logements des serviteurs. On ne saurait imaginer un système d'habitation mieux entendu sous un ciel de feu.

Si Batavia est la cité des villas, elle est aussi la cité des distances magnifiques. Comme chaque maison est située au milieu d'un parc, il en résulte que la population, qu'on évalue à quelque cent mille âmes, s'éparpille sur une étendue fantastique. Depuis le vieux noyau de la ville jusqu'au faubourg de Meester Cornelis, Batavia n'a pas moins de dix paal de. longueur (quinze kil.) Dans aucune autre ville du monde je n'ai vu des hôtels couvrant, comme l'hôtel des Indes, avec ses jardins éclairés la nuit à la lumière électrique, une superficie de cinq hectares. Les places publiques sont des plaines herbeuses d'une étendue si invraisemblable, que c'est à peine si l'on distingue à l'horizon les maisons bâties sur leur pourtour, La Konings-

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plein (plaine du roi) et la Waterlooplein sont assez vastes pour servir de champ de bataille à des armées entières. Et cependant on est confondu de voir, comme elles paraissent petites sur le plan de l'énorme métropole de Tlnsulinde. Et Ton comprend alors pourquoi les Européens ne sortent qu'en voiture.

Imaginez, si vous le pouvez, un trapèze mesurant une superficie de cent vingt-six bouws, ce qui répond à peu près à quatre-vingt-dix hectares. Vous pourrez y bâtir toute une ville, et vous mettrez une heure à en faire le tour. Ce trapèze, c'est la Koningsplein, qui dépasse probablement en étendue toutes les places du monde. Chez nous on donne le nom de plaine à des places beaucoup plus petites. Le Champ de Mars, à Paris, n'est que la moitié de la Koningsplein. En Europe, on la connaît si peu, que les dimensions que lui donne une célèbre encyclopédie sont dix fois trop petites. Les habitants de Batavia apprécient fort les avantages de cet immense réservoir d'air frais sous un ciel de feu, et lorsque récemment il fut question d'y créer un parc ou d'y bâtir des maisons, ce projet rencontra une vive opposition. Je n'ai rien vu de plus grand que la Koningsplein aux premières heures d'une claire matinée, quand, au bout de cette étendue vide et déserte, le soleil levant éclaire les lointains massifs du Gbédé et du Salak. Ce qui donne à cette plaine royale sa grandeur, c'est sa nudité, qui contraste si vivement avec les opulences végétales de cette serre à ciel ouvert que forme le reste de la ville. C'est une clairière dans une forêt, c'est une prairie dans un parc. Mais l'herbe y pousse si drue et si haute, avec un tel fouillis de plantes grimpantes, qu'on ne peut traverser la prairie que par des sentiers frayés. Le long de ces sentiers j'ai cueilli cette pudique sensitive {Mimosa pudtca) dont les feuilles délicates s'effarouchent

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et se ferment au plus léger contact du doigt, et que les Hollandais désignent sous le nom expressif de ro^ me niel (ne me touchez pas!).

Sur les quatre côtés de cet incommensurable quadrila^ tère régnent des allées plantées d'arbres et bordées de palais qu'habitent les nababs de Batavia. Le plus beau de ces palais est celui du gouverneur général, vaste édifice à colonnades grecques où le représentant de la Reine ne se montre que de loin en loin, lors des grandes solennités , car sa résidence habituelle est à Buitenzorg.

Ces allées de la Koningsplein sont, le soir, la promenade favorite du beau monde. C'est le principal rendezvous des équipages et des cavaliers. Sous ce ciel béni, les hommes se promènent nu-téte, les dames nu-bras, Téventail à la main, avec ces allures nonchalantes et paresseuses qui donnent tant de charmes aux créoles, et qu'elles doivent surtout à l'anémie résultant fatalement de l'habitude des dames en pays chaud de ne vivre de la vie extérieure qu'à partir de neuf heures du soir. C'est une des plus délicieuses jouissances de la vie tropicale que cette promenade en voiture, à l'heure où une fraîcheur relative a succédé à la chaleur oppressante du jour.

La Waterlooplein, qui n'a pas le sixième de l'étendue de la Koningsplein, passerait encore pour une très vaste place dans nos villes d'Europe. C'est là que se trouve le palais de Weltevreden, affecté aux divers services coloniaux, les demeures des fonctionnaires civils et militaires, les casernes, les arsenaux, les magasins. La Waterlooplein, qui est le cœur de Batavia, est aussi le siège du gouvernement colonial des Indes néerlandaises. C'est au palais de Weltevreden que se réunit le Conseil des Indes, dont les membres prennent immédiatement rang après le gouverneur général. Ce palais, qui n'a de remarquable que ses

dimensions, date, comme tout ce qu'il y a de grand à Batavia, du fameux maréchal Daendels. L^édifice ne fut achevé, toutefois, que par du Bus de Gisignies, le gouverneur belge qui administra les Indes néerlandaises à répoque de T union de la Belgique et de la Hollande. Ce fut lui aussi qui fonda la belle cathédrale catholique qui s'élève en face du palais. Ce fut lui encore qui érigea* au milieu de la place, une colonne que surmonte un lion pas bien terrible, en manière de chien caniche, posant une patte sur une boule. Ce monument, auquel la place doit son nom, rappelle la bataille de Waterloo, comme l'explique une emphatique inscription latine gravée sur le piédestal. Deux autres monuments ornent cette vaste place : la statue de Jean Coen, le gouverneur qui fonda Batavia en 1619, et la pyramide en fer érigée à la mémoire du général IVlichiels, un des héros tués dans la guerre des Indes.

Un des plus intéressants édifices de Weltevreden est le musée fondé par la Société des arts et des sciences de Batavia. C'est un palais de style grec situé sur la Koningsplein. L'éléphant en cuivre qu'on admire en y entrant est un cadeau du roi de Siam. Les deux magnifiques canons qui sont placés sur leurs affûts, dans le vestibule, proviennent du sultanat de Bandjarmassin, dans l'île de Bornéo, où ils figuraient parmi les insignes royaux devant le Kraton de Martapoera. Derrière ce vestibule s'ouvre la grande salle des collections archéologiques, où l'on a réuni les meilleures productions de l'art javanais : ce sont des statues en pierre représentant les divinités de la mythologie bouddhique ou sivaïte ; elles datent de la domination hindoue, et proviennent des divers temples de cette époque qui subsistent encore dans l'ile de Java. Les indigènes ont en grande vénération ces vestiges de leurs anciennes croyances populaires, qui sont encore plus profondément enracinées

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dans leurs cœurs que Tislamisme qu'ils professent actuellement. Dans une autre salle on a réuni les collections ethnographiques, où Ton peut se faire une idée des moeurs des populations de Tarchipel indien, de leurs habitations, de leurs vêtements, de leurs meubles, de leur industrie, de leurs armes ; leurs idoles en bois m'ont paru avoir une analogie frappante avec celles des populations du Congo ; leurs instruments de supplice offrent tous les raffinements de cruauté que peut inventer l'imagination asiatique : on voit, à côté de l'écartèlement et d'autres effroyables supplices, des bourreaux qui roulent des yeux féroces et qui coupent en deux, de haut en bas, un homme suspendu la tête vers le sol. On conserve aussi dans ce musée de curieuses reliques datant des deux derniers siècles, un magnifique paravent sculpté datant du château de Batavia, Tacte original de la fondation de la ville, les horribles instruments de torture de la Compagnie des Indes, le fameux glaive de justice qui a tranché tant de têtes d'Européens et d'indigènes. La bibliothèque qu'abrite le même édifice est riche en manuscrits kawis, javanais, malais et arabes, très précieux pour Thistoire de l'Insulinde.

Le musée n'a point de salle réservée à Tart, comme on en trouve dans toute capitale qui se respecte. Au point de vue de l'art. Batavia est d'une déplorable pauvreté. Mais cette ville est assez belle de ses beautés naturelles pour qu'on n'y vienne chercher autre chose que ce qui n'appartient qu'à elle. Si elle manque de ce que possèdent les capitales d'Europe, elle a, en revanche, des ombrages, des arbres et des fleurs comme on n'en voit nulle part ailleurs, et sous ce rapport c'est une ville unique au monde. Pour l'ami de la nature, c'est une ville idéale, que ne troublent point les bruits assourdissants de nos rues enfiévrées, que n'empestent point les fumées de nos

fabriques, que n'étouffent point les superpositions d'étages de nos maisons hautes comme des tours. Et après l'avoir vue, on comprend pourquoi tant d'Européens qui y vivent depuis de longues années se plaisent au milieu de cet Éden et ne voudraient plus vivre ailleurs.

Le hasard des voyages m'a fait débarquer à Batavia le jour même où le gouverneur général y donnait dans son palais un bal officiel à raison de l'anniversaire de la jeune reine de Hollande. L'occasion de me mêler à l'élite de la société coloniale était trop belle pour ne pas la saisir. Je me suis rappelé que j'avais une introduction pour le frère du gouverneur, le jonkheer van der U ijck, directeur d'un des principaux départements coloniaux. Il m'a reçu dans ses bureaux, au palais de Weltevreden, et m'a pourvu d'une invitation en bonne forme. Et voilà comment ma première journée à Java s'est terminée par un bal comme on n*en voit qu'aux Indes.

Jamais je n'oublierai cette fête étincelante empruntant un charme spécial à son caractère tropical, cette très blanche salle de bal si bien ouverte à toutes les fraîcheurs du dehors, que sans cesse elle est traversée par le vol des chauves-souris qui jettent l'effroi parmi les gracieux essaims des valseuses, et ces jardins qui sont comme le prolongement de la salle, qui servent de promenoirs dans les intervalles entre les danses, et dont les splendeurs naturelles, éclairées par une brillante illumination, font mieux ressortir encore l'éclat des diamants et l'or des uniformes.

On n'imagine pas une fête de cour dans un cadre aussi admirable. Car on respire comme un air de cour dans ce palais du gouverneur général. Quand Son Excellence fait son entrée, en simple frac, au milieu de son brillant étatmajor composé d'une demi-douzaine d'adjudants en uni-

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forme de gala, on sent, au silence respectueux qui se fait dans l'assistance, que c'est le représentant de la Reine qui parait. C'est aux sons de l'hymne national qu'il prend place sous un dais de velours rouge ; et, par une gracieuse attention pour les officiers de la frégate anglaise que j'ai vue ce matin en rade, l'hymne national est suivi du God save the Queen, Le gouverneur, après avoir salué l'assemblée, descend de l'estrade et très gracieusement fait le tour de la salle, se mêle aux groupes, adresse un mot aimable à chacun. Le jonkheer van der Wijck a le physique qui convient à un gouverneur : il est de haute stature, jeune encore, et sa physionomie est martiale. Cet homme, qui gouverne un empire colonial de trente-deux millions d'àmes, a conquis tous ses grades dans l'administration et a débuté comme un simple employé. Rien de plus beau que le coup d'œil des invités qui se pressaient par centaines dans le salon blanc et dans les jardins illuminés. Toute l'aristocratie de la colonie était là, les hommes dans de brillants uniformes, les femmes dans de ravissantes toilettes. Les généraux étaient nombreux, et on se montrait les héros qui ont joué un rôle dans les guerres de Lombock et d'Atjeh. Beaucoup d'officiers de marine, parmi lesquels les habits rouges des Anglais. Le monde diplomatique était au complet, et il y avait plusieurs chefs indigènes, et même une députation de l'empereur de Soerakarta, dans un costume d'une haute couleur locale. Sur toutes les têtes féminines ruisselaient les diamants et les perles, et il eût été bien difficile de dire qui, dans cet éblouissant tourbillon d'Européennes et de créoles, méritait la palme de la beauté.

Mais les plus belles fêtes du monde ont leur fin, et au lendemain d'un bal il faut vaquer aux affaires. 11 s'agit tout d'abord d'aller régler à la Banque de Java cette méchante

question d'argent, constante préoccupation du voyageur. Puis il faut remplir à la police une formalité dont l'omission coûte cinq florins d'amende par jour de retard. Toute personne, sans exception, qui débarque aux Indes néerlandaises, est tenue de se présenter dans les trois jours devant Tautorité locale pour établir son identité et déclarer d'où elle vient et dans quel but elle s'est rendue aux Indes. C'est le formalisme de l'empire moscovite importé sous Téquateur. On ne peut d'ailleurs que reconnaître la sagesse et la nécessité de cette mesure dans une colonie que peuplent des millions d'indigènes d'une fidélité souvent douteuse : on comprend que, par prudence, le gouvernement surveille les Européens qui séjournent au milieu de ces populations faciles à dominer.

Maintenant que nous avons que idée du nouveau Batavia, nous pouvons donc prendre le tramway à vapeur qui nous fera franchir en trois quarts d'beure les deux lieues qui séparent Weltevreden de Kalibesar, le quartier des affaires de la benedenstad (ville basse), ainsi nommée par opposition à la bovenstad, la ville haute ou la ville neuve. Trois voitures forment le train : l'une où prennent place les blancs, l'autre qu'envahissent les indigènes, la troisième où grouillent les Chinois. La partie du train destinée aux Asiatiques est toujours bondée. Chinois et Malais pratiquent le principe qu'un omnibus ne peut jamais s'emplir ; et jamais vous ne verrez les Chinois se mêler aux Malais, ni les Malais se mêler aux Chinois. Quant aux blancs, le prestige européen veut qu'ils ne se mêlent ni aux uns lii aux autres. Le service est fait par des Malais qui ne parlent que leur langue, et les choses n'en marchent pas plus mal.

Nous filons à toute vapeur le long d'une rivière canalisée qui s'appelle le Molenvliet (rivière du Moulin). Dans

ses eaux jaunes se plongent, à toute heure du jour, une multitude d'indigènes. L'usage des bains est d'une nécessité impérieuse à Java, si Ton veut éviter de cruelles maladies et des insectes inconnus dans les zones tempérées. On voit ainsi que Mahomet a fait sa religion dans la zone torride, où une excessive propreté est indispensable. C'est un spectacle auquel nous sommes peu habitués chez nous de voir hommes, femmes et enfants se baigner en famille au cœur d'une ville ; mais personne ici ne songe à trouver la chose extraordinaire, tant la modestie et le respect des convenances sont qualités innées chez les Javanais : il faut voir avec quelle décence ils se couvrent d'un sarrong sec, en même temps qu'ils laissent tomber le sarrong mouillé. Il arrive parfois qu'un crocodile happe un de ces malheureux. Étrange ville, où les canaux sont hantés par des crocodiles, et les rues par des serpents !

Je n'ai vu nulle part un contraste plus violent qu'entre le vieux Batavia et le nouveau Batavia, ou, plus exactement, entre la ville basse et la ville haute, car le nom de Batavia ne s'applique officiellement qu'à la ville basse, tandis que le nom officiel de la ville haute est Weltevreden. J'avais vu à Weltevreden des avenues bordées de parcs et dé maisons de plaisance; à Batavia j'ai trouvé une vieille ville hollandaise, où des maisons en pierre sont serrées les unes contre les autres, où les canaux occupent le milieu des rues, où des ponts-levis surgissent aux points de croisement. Avec un peu de bonne volonté, on pourrait se croire au cœur d'Amsterdam, surtout lorsque, en pénétrant dans l'intérieur des habitations, on aperçoit les restes d'anciennes splendeurs telles qu'on en peut voir dans les opulentes demeures de la Heerengracht. On est frappé de l'air déchu de ces vieux palais, et quand on recherche la cause de cette déchéance, on la trouve dans le malheureux

emplacement de la ville, bâtie sur des terres d'alluvion conquises sur les marais et les jungles. Les marchands qui fondèrent Batavia, en 1619, se souciaient peu des nécessités de rhygiène : ils ne considéraient que les nécessités du commerce, et une belle rade leur suffisait pour arrêter le choix du lieu où ils édifieraient la capitale. Et cette capitale, ils la firent à Timage de celle de leur pays, ils reproduisirent la Venise du Nord, que baignent TAmstel et le golfe de TY, construisirent des rues, des canaux, des ponts-levis, des fossés, des remparts, des boulevards et un château. Ce fut leur erreur de vouloir faire une ville hollandaise sous les tropiques, et c'est à cette erreur qu'il faut attribuer en partie Tinsalubrité proverbiale de Batavia. Les fondateurs de Batavia n^avaient pas non plus prévu que la ville qu'ils construisirent au bord de la mer en serait éloignée un jour d'une lieue. La bande de terre formée par l'envasement des rivières, qui va s'élargissant toujours, est devenue un nouveau foyer de maladies dont les miasmes sont portés à la ville par les vents soufflant du large. Et voilà pourquoi la population blanche a déserté Batavia et s'est retirée à Weltevreden, dans une région plus salubre. Batavia est restée la ville des affaires, mais les blancs ont cessé d'y résider. Il n'y a guère que les gens de couleur. Malais et Chinois, qui y aient leur résidence permanente; les blancs y séjournent le moins possible, et, sitôt leurs affaires terminées, se retirent à la campagne, car Weltevreden, c'est la campagne.

Ce qui cause une pénible impression à Batavia, c'est de voir l'aspect abandonné de la ville, les rues presque désertes, et la dépréciation des propriétés. De somptueux palais, qu'un amour effréné du luxe avait fait élever, sont convertis aujourd'hui en bureaux, en magasins encombrés de marchandises, et quand on pénètre dans ces demcureis

déchues d'anciens patriciens, qui atteignaient autrefois une énorxne valeur locative, on y retrouve des marbres, des sculptures, des dorures, des stucs, mille vestiges qui attestent encore la splendeur passée de la ville qui s'appelait, dans ce temps-là, la « Reine de T Orient « . Dans cette ville, qui n'est plus que Tombre de ce qu'elle fut, il n'y a pas même un hôtel ou un café : par un phénomène semblable à celui qui s'est produit au Port-Louis, dans l'île Maurice, la vie s'est retirée de Batavia.

En allant régler mes affaires à la Banque de Java, j'ai parcouru le Kalibesar, qui est le quartier le plus important de la ville : c'est là que se trouvent les grandes banques hollandaises et anglaises, les principaux comptoirs de commerce, les agences des compagnies de navigation à vapeur. Le long de la grande rivière (Kalibesar) se développent, sur un immense espace, les factoreries et les magasins de la Handelmaatschappij, installés dans les vieux bâtiments qu'occupait autrefois la Compagnie des Indes. L'étendue et la solidité de ces constructions attestent sur quelle vaste échelle se faisait autrefois le commerce de la célèbre compagnie. Le Kalibesar est le centre des affaires : on y trouve les marchés aussi bien que les bureaux des négociants, des avocats ou des notaires : «'est la " cité » de Batavia.

De la Banque de Java je me suis rendu au Stadhuis. Le Stadhuis, c'est l'hôtel de ville, ou plutôt c'était l'hôtel de ville à l'époque où la capitale des Indes néerlandaises -était gouvernée par un collège d'échevins. Mais aujourd'hui Batavia n'a plus d'institutions municipales, et le vieil hôtel de ville, tout en conservant son ancien nom, a reçu une destination nouvelle : ses vastes salles sont devenues les bureaux du résident. Quand on entre dans cet édifice très vieux, très pittoresque dans son style archaïque, on

se retrouve aux anciens jours de la colonie, et il semble qu^on recule de deux siècles. Aujourd'hui, comme dans ce temps-là, c'est sous le péristyle qu'on pend lés criminels, et, en pénétrant sous ces vieilles voûtes, on songe aux milliers de pauvres diables qui y ont été envoyés à la potence. Au rez-de-chaussée, où circulent, nu-pieds, des policemen indigènes, il y a un corps de garde garni de lances, de fourches et autres armes bizarres. Un antique escalier en bois de teck, flanqué de lions, mène au premier étage, où se trouvent la salle des archives et la salle des délibérations, éclairées par de larges fenêtres hollandaises à rideaux verts, ornées de vieux tableaux et de meubles du temps. Devant la table autour de laquelle siègent les membres du conseil, j'ai remarqué, rangés debout, six immenses payongs ou parasols dorés, en bambou, qui sont, pour les Javanais, le symbole de l'autorité, symbole emprunté aux exigences d'un climat torride. Il paraît que c'est la couleur du payong qui témoigne du rang. Le parasol doré du résident est pourvu d'une hampe de deux mètres de haut, et est assez large pour abriter toute sa voiture. C'est à l'hôtel de ville que se trouve le bureau de police où les étrangers doivent demander un permis de séjour, formalité à laquelle j'ai dû me soumettre comme le premier venu, bien que je sois bondé de recommandations pour les plus hautes autorités de la colonie.

A quelques pas de 1 hôtel de ville est la plaine où s'élevait autrefois le fameux château que le maréchal Daendels fit raser. La seule partie de l'édifice qui ait été épargnée est la Pinangpoort, porte monumentale ornée de colonnes, de vases et de deux gigantesques statues noires qui représentent des divinités mythologiques, ou peut-être des guerriers du temps de la Compagnie des Indes. Cette Pinangpoort était autrefois le lieu de réunion des marchands et des

agents de la Compagnie, qui venaient ici s'entretenir dés nouvelles du jour, comme les Madrilènes à la Puerta del Sol. Sur Tesplanade qui occupe remplacement de l'ancien château, gît par terre une colossale pièce de canon d'origine portugaise, tenue en grande vénération par les Chinois et les indigènes, qui lui attribuent des vertus spéciales et lui offrent du riz, des fleurs, des parfums. Ce canon, comme l'indique l'inscription qu'il porte : ex meipsa renala suniy semble avoir subi des métamorphoses avant de revêtir sa forme actuelle. Le bouton représente une main fermée dont les premiers doigts et le pouce rappellent le lingga, symbole qui offre un sens mystique aux yeux des Javanais. Les indigènes croient, dans leur naïve superstition, que le jour où ce canon ira rejoindre un autre canon identique vénéré à Sôerakarta, c'en sera fait de la domination des Hollandais à Java.

Un autre intéressant vestige des premiers temps de la colonie est le stadskerk, la vieille église de Batavia, datant de 1693, qu'on voit à l'entrée de la route de Jacatra. Ce n'est qu'une modeste église de village, mais elle renferme quelques reliques curieuses, des trophées d'armes, une vieille chaire de vérité, des chaises de forme antique. Près de l'église, on m'a fait voir un mur qui borde la route de Jacatra, et sur lequel est plantée une tête blanche percée d'un poinçon. Une plaque de marbre est adossée au mur et porte cette inscription en hollandais ;

« Pour perpétuer le nom exécrable de Pieter Erberfeld, traître à la patrie, défense est faite de jamais bâtir ou planter en ce lieu. Batavia, le 14 avril 1722. »

Pieter Erberfeld avait, avec quelques mahométans fanatiques. Malais et Javanais, tramé le complot d'assassiner tous les chrétiens à Batavia. Mais trois jours avant la date ^nèe, le traître fut trahi à son tour par une fille indigène

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qui aimait un officier hollandais. Ërberfeld paya son crime des plus horribles supplices. On lui arracha les chairs avec des tenailles rougieâ, on lui trancha la main droite, on le décapita. Puis son corps fut écartelé, et les quartiers en furent envoyés en différents lieux pour y être exposés. Après quoi on rasa sa maison et on grava sur sa tombe l'inscription qui a si bien perpétué sa honte. Quant aux complices du traître, on leur arracha les chairs, on leur trancha la main, on leur broya bras et jambes, puis on les jeta hors de la ville et on les laissa mourir de faim. Et le dimanche suivant, dans cette église voisine qui subsiste encore, on chanta des actions de grâces.

Dans toutes leurs colonies, les Hollandais étaient coutumiers de ces châtiments d'une barbarie atroce. Lorsque je visitai le vieux château qu'ils érigèrent autrefois au cap de Bonne-Espérance, je songeai aux sombres drames qui se déroulèrent, là aussi, aux premiers jours de la colonie. Et c'est un fait assez curieux qu'au cap de Bonne-Espérance un pauvre Français, du nom de Barbier, fut condamné à peu près au même supplice que celui dont Ërberfeld mourut à Batavia : on lui trancha la main droite, on le décapita, on l'écarlela; les entrailles furent enfouies sous le gibet, la tête et la main furent clouées à un pilori sur la grand' route, les quatre quartiers du corps furent envoyés dans quatre différents districts. Barbier n'était pourtant point coupable de trahison, mais simplement d'intrigue et de mensonge. Les archives de la Compagnie de« Indes orientales abondent en détails révoltants sur les tortures atroces qu'on infligeait souvent pour de simples peccadilles. Le château du Cap et le mur d'Erberfeld en disent plus que bien des volumes sur l'histoire des premiers temps de la colonisation hollandaise. Eh bien, ces Hollandais d'autrefois n'avaient, pas plus que leurs pai-

sibles descendants, rhumeur sanguinaire; mais ils étaient des justiciers, et, n'en déplaise aux âmes sensibles, la banqueroute du système pénal moderne prouve que se défendre ne vaut pas faire justice.

La vieille église hollandaise de 1693 et le mur sinistre auquel est adossée la tombe d'Ërberfeld devaient évidemment se trouver autrefois au cœur même de la ville ; aujourd'hui réglise et le mur sont tout ce qui reste de cette partie du vieux Batavia, et rien n'est plus inattendu que Tapparition de cette église et de ce mur au milieu d'une forêt de cocotiers qui s'épanouit là même où s'est trouvé l'embryon de la cité. Dans cette forêt, où l'on pourrait se croire à mille lieues de Batavia, et où les tigres s'égarent parfois, vivent d'une vie à demi sauvage, ne payant aucun loyer, s'abritant sous des huttes en bambou, mangeant du riz, quelques Belges qui ont servi dans l'armée des Indes et auxquels le gouvernement paye une petite pension de deux cents florins.

Quel indicible contraste entre le mystère de cette forêt et la bruyante animation des quartiers asiatiques ! Je n'ai rien vu de plus étourdissant, de plus pittoresque que le Kampong tjina, le quartier chinois du vieux Batavia, où grouillent à peu près vingt mille jaunes, n'ayant, pour la plupart, d'autre costume qu'un petit caleçon et une queue de cheveux qui leur tombe sur le dos. Tantôt nous étions, en plein Batavia, dans une forêt hantée par les tigres, et voici que nous sommes maintenant transportés en Chine, dans un faubourg de Canton ou de Nanking ! L'étrange ville que cette capitale des Indes, où l'on trouve tant de choses variées et hétéroclites ! Dans ce populeux quartier chinois régnent une animation, une activité, un bruit offrant un contraste parfait avec le calme des indigènes, qui n'élèvent jamais la voix. Il faut quelque courage pour

s'aventurer dans ce séjour des célestiaux, à cause de Todeur sut generis et de la malpropreté qui y régnent ; mais les Chinois ne seraient plus des Chinois sans la saleté, et rien n'est plus intéressant que d'étudier sur le vif leur vie populaire, leurs mœurs, leurs usages, qu'on a si souvent vus en images et dans les livres, et qu'on peut voir ici en réalité. C'est très drôle et très amusant, ces maisons aux toitures en saillie et relevées en volute, style tour de porcelaine, avec des dragons aux portes et des clochettes sous les toits, et ces ateliers où l'on voit des ouvriers nus confectionner des meubles en bois de teck ou se livrer à d'autres métiers variés, avec la patience et l'habileté consommée de la race jaune, et encore ces boutiques de friperie où l'on trouve tous les objets imaginables, à l'usage des Européens aussi bien que des indigènes; il n'est pas jusqu'aux livres européens qu'on ne trouve parmi les articles de quincaillerie, et si le marchand chinois ne peut vous procurer l'objet qu'il vous faut, pour sûr il saura bien le dénicher dans la boutique du voisin. Ils ont le génie du commerce et de l'industrie.

Il n'est peut-être point de contrée, en dehors de la Chine, où les Chinois soient plus nombreux que dans l'île de Java, et il n'est point de ville, en dehors du Céleste- Empire, où ils soient plus nombreux qu'à Batavia : dans la seule résidence de Batavia, on en compte, suivant Veth, soixante-dix mille, dont trente-quatre mille femmes. Beaucoup habitent, dans la vieille ville, des maisons qui servaient autrefois de demeures aux Européens ; mais le plus grand nombre vivent dans le Kampong ijina^ où ils ont leurs maisons chinoises, leurs temples et même leurs marchés.

Les indigènes, tout comme les Chinois, ont leurs kampongs, où ils vivent dans des huttes de bambou à toiture

en'chautne, ombragées par des figuiers et des tamarins^ atbres sacrés aux yeux des Malais, qui les chérissent cômtne leurs kalappa (cocotiers) . Là grouillent une foule d'indigènes demi-nus, dont tout le vêtement consiste en un sai*rong multicolore et un turban. Malgré la simplicité du costume, c'est la population la plus variée, la plus bigarrée qui soit au monde. Cette race malaise est aussi paisible et aussi taciturne que la race chinoise est bruyante et affairée. Ils font tout en silence, et on ne les entend pas même marcher, car ils vont toujours nu-pieds sur le sol amolli par les pluies. C'est le voisinage de ces kampongs, disséminés entre les quartiers européens, qui contribue à Tinsalubrité de la ville. Les indigènes, en plantant des arbres autour de leurs habitations, empêchent que le soleil absorbe rhumidité du sol, qui, saturé d'eau par les ondées tropicales, devient boueux, se couvre de flaques d'eau et de marais dont les pestilences se mêlent aux exhalaisons des arbres et des plantes. Aussi les kampongs sont-ils des foyers de maladies infectieuses auxquelles les indigènes,, grâce à leur frugalité, résistent assez bien, mais qui font beaucoup de victimes parmi les Chinois. Les quartiers européens les plus salubres et les plus recherchés sont ceux qui sont les plus éloignés des kampongs indigènes, tels que le quartier de Rijswijck. Moins privilégié est le quartier de Noordwijck, situé dans une région plus basse et près des kampongs : aussi l'aristocratie a-t-elle pris possession du quartier de Rijswijck pour laisser le quartier de Noordwijck aux toko-houders, c'est-à-dire les Européens qui tiennent un de ces magasins ou bazars que les Malais désignent sous le nom de ioko.

L'assainissement de Batavia est une des plus belles conquêtes des Hollandais. De cette ville dont la réputation d'insalubrité était telle autrefois que son nom était

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synonyme de « cimetière des Européens » , ils ont su faire une ville presque aussi salubre qu'Amsterdam, Le choléra^ qui était endémique autrefois, a disparu depuis que la ville est alimentée par une eau pure que fournissent des puits artésiens communiquant avec une nappe profonde non contaminée. Il y a encore des fièvres, mais combien plus rares et plus bénignes que dans les premiers temps de la colonisation! La mortalité était jadis tellement alarmante, qu'on se demandait s'il ne faudrait pas abandonner la ville. Raffles et Crawfurd rapportent que, de 1733 à 1738, les fièvres emportèrent annuellement deux mille Européens ; la contagion diminua en 1739 pour reparaître en 1744, avec une nouvelle violence. On en rechercha les causes, et on reconnut que les principales étaient le défaut de circulation de F air, par suite de l'épaisse végétation qui entourait la ville et obstruait l'entrée du port, puis encore l'amoncellement des débris de végétation et d'animaux charriés par les rivières. On peut dire que ce qui a contribué le plus à l'assainissement de Batavia, c'est le dessèchement des marais environnants, qui ont été transformés en champs fertiles, et le défrichement des jungles, auquel on a employé les soldats de l'armée des Indes (1).

On voit ainsi ce que peut, à la longue, la civilisation importée dans une contrée vierge. Ce que les Hollandais ont fait à Java, on peut le faire à leur exemple dans les autres colonies situées dans la zone torride.

(1) Décès des Européens à Batavia, d'après Van Leent : En 1730, un décès sur 22 résidants.

En 1850, un décès sur 2 résidants.

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