‹ Un séjour dans l'île de Java; le pays, les habitants, le système colonialChapitre 7 sur 34 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

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L'écrasante chaleur de Batavia m'a ôté le sommeil et r appétit, comme il arrive à tous ceux qui viennent en droite ligne de l'Europe. Il faut quelque temps pour s'acclimater à ce ciel de feu, et aussi pour s'habituer au nouveau genre de nourriture dont le rijsttafel constitue le principal élément. Quelques jours après mon débarquement, j'ai éprouvé la nostalgie d'horizons nouveaux. J'ai donc bouclé ma valise pour entreprendre mon voyage dans l'intérieur de l'île.

Buitenzorg, si renommé pour la fraîcheur de ses nuits, doit être ma première station. Avant de quitter Batavia pour' quelques semaines, j'ai tenu à prendre congé de mes amis, entre autres l'aimable consul général M. Charlier, qui m'a comblé de bontés pendant mon séjour dans cette ville où, sans lui, j'aurais été bien isolé. Puis j'ai pris, à la gare de Weltevreden, le train qui franchit en une heure et demie les cinquante-six kilomètres qui séparent Batavia de Buitenzorg. C'est un Chinois qui m'a délivré un billet au guichet, c'est un Chinois qui m'a servi un rafraîchissement au buffet. Ces Chinois parlent, outre leur langue nationale, le hollandais et le malais. Au service de la voie sont préposés des Javanais : machiniste.

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chauffeur, conducteur de train, contrôleur, aiguilleurs, tout le personnel est indigène. Et c'est la raison pour laquelle les trains ne circulent que pendant le jour, car les indolents indigènes n'offrent pas des garanties suffisantes pour la sécurité du service de nuit.

La ligne de Batavia à Buitenzorg, qui relie la résidence du gouverneur général à la capitale de Tlnsulinde, est le premier chemin de fer qu'on ait établi à Java. Comme toutes celles qu'on a construites dans les parties accidentées de l'île, cette ligne est à voie étroite, d'un mètre sept centimètres de largeur. Il fallait, en effet, la relier à celle qui traverse le massif montagneux du Préanger, accessible seulement au matériel léger des voies de petite section. Le type des voitures réalise toutes les conditions de confort et de fraîcheur : elles sont munies de couloirs-, de sièges de canne, de volets, de cabinets de toilette. Européens, Chinois et Javanais voyagent séparément, et il y autant de voitures que de races distinctes.

Le train m'emporte à toute vapeur à travers les nombreuses maisons de plaisance de Meester Cornelis, un des faubourgs où résident les nababs de Batavia. Plus loin, nous voici enfin dans les campagnes javanaises. J'éprouve un plaisir inexprimable à contempler ces nouveaux horizons, si différents des nôtres : ces campagnes sont aussi plates que celles de la Hollande, et cependant leur aspect annonce tout de suite combien la Hollande est loin : pour vous en faire une idée, remplacez les paysans néerlandais par des Malais et des Chinois, les bœufs par des buffles, les peupliers et les bouleaux par des palmiers, des bouquets de bambou, des bananiers, les prairies par des sawas ou rizières. Ces sawas, que vous apercevez aussitôt que vous avez franchi les dernières limites de la ville, et qui vous obséderont d'un bout à l'autre de l'île, sont

la caractéristique de la campagne javanaise, car c'est de riz que se nourrissent les 25 millions d'habitants qui peuplent Java, à raison de 190 habitants par kilomètre carré. Dans les parties accidentées, les sawas sont disposés en gradins qui présentent des surfaces planes, en vue de Tirrigation : ces surfaces sont divisées en carrés qu'entourent de petites digues d'argile ; chaque carré de riz est inondé au moyen d'une ouverture pratiquée dans la digue, et cette ouverture est ensuite refermée pour que l'eau, distribuée de gradin en gradin, demeure sur la rizière et submerge les racines. Arrivé à sa deuxième période de croissance, le riz a, au contraire, besoin de sécheresse, jusqu'à ce que la graine arrive à maturité. Les Javanais doivent la culture du riz aux Hindous qui occupèrent autrefois leur pays, et ils poussent cet art beaucoup plus' loin que les Hindous actuels.

Je suis arrivé à Buitenzorg à la chute du jour, par une pluie diluvienne qui brouillait tous les objets. Du fond de la voiture qui m'a conduit de la gare à l'hôtel ^ je n'ai rien pu voir du paysage. Mais quelle agréable impression de trouver enfin un soulagement aux chaleurs d'enfer de Batavia ! Cette pluie a légèrement rafraîchi l'atmosphère, et ce peu de fraîcheur m'a paru délicieux. Et pourtant la différence de température n'est que de deux ou trois degrés à peine.

Buitenzorg doit son climat salubre moins à sa faible altitude de 265 mètres qu'aux pluies et aux orages qui rafraîchissent et purifient journellement l'atmosphère. Ces pluies tombent assez régulièrement dans l'après-midi, mais persistent rarement au delà du coucher du soleil, en sorte qu'on peut jouir des matinées et des soirées. Il pleut à Buitenzorg pendant toute l'année, même dans la saison sèche où nous sommes, et qui dure de juin à octobre. Le

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phénomène est dû au double voisinage de la mer et des montagnes. La bande de terre qui s'étend des montagnes à^ la mer n'a guère que douze lieues de largeur î cette bande est fortement échauffée par le soleil, et il s'établit ainsi dans la matinée un courant d'air ascendant ou vent de mer dont l'humidité, sous l'influence de la chaleur solaire, s'élève vers les cimes, où elle se condense en nuages. Bientôt l'atmosphère se charge d'électricité, et les nuages amoncelés crèvent en pluie au bruit du tonnerre. Buitenzorg semble être un des points de la terre les mieux partagés quant à la fréquence des orages et à l'abondance des pluies : il y tombe 4,680 millimètres de pluie par an, tandis qu'en Hollande, une des contrées les plus pluvieuses de l'Europe, il n'en tombe par an que 660 millimètres.

L'hôtel de Belle- Vue, où je suis descendu, est peut-être, de tous les hôtels de Belle- Vue, celui qui mérite le mieux son nom. J'ai demandé une des chambres situées dans la dépendance tournée vers le panorama. Quand, du haut de mon balcon, j'ai regardé, l'admiration m'a cloué surplace. On a beau être prévenu, la réalité dépasse toute attente. C'est un des plus parfaits tableaux que Dieu ait créés, et comme ce tableau sort tout à fait du cadre de nos paysages d'Europe, il n'y a point de mots qui puissent bien traduire l'impression inoubliable qu'il fait passer des yeux à l'àme. Non, je ne puis dire le délicieux ravissement que j'éprouve quand je plonge du regard dans ce ravin au-dessus duquel s'avance la terrasse aérienne qui est mon féerique balcon, dans ce ravin tout exubérant d'une vie de paradis terrestre et au fond duquel se tord, comme grisée des magnificences de la végétation tropicale, une rivière folle et fougueuse, le Tji-Dani, une rivière qu'on ne se lasse point de regarder, avec son adorable pont de bambou, et ses eaux brunes, rapides comme la flèche, sonores comme l'Océan, où

matin et soir viennent se baigner de pittoresques groupes^ d'indigènes au corps couleur de cannelle. La rivière est à plus de cinquante mètres au-dessous de mon observatoire, et cependant les cimes des palmiers géants dont elle baigne les pieds sont au même niveau que le balcon. Dans une clairière qui s'ouvre au milieu de la verdure apparaissent, à une portée de fusil, les rustiques habitations de bambou d'un village indigène, seul signe de la présence de Thomme au milieu de cette prodigieuse mer de palmiers qui commence à vos pieds et qui semble s'étendre à l'infini, montant jusque sur les flancs du Salak, dont l'imposant massif forme l' arrière-plan du tableau. Le Salak, que j'avais déjà aperçu de la mer avant de débarquer dans l'île, est comme le point de mire de cet incomparable paysage : l'œil remonte des rizières et des plantations de café qui couvrent les pentes inférieures de la montagne aux forêts vierges qui croissent depuis la limite des cultures jusqu'au sommet du volcan éteint.

J'ai contemplé ce tableau à différentes heures, éclairé par le soleil ou par la lune, mais jamais je ne l'ai trouvé d'une plus troublante beauté que lorsque l'orage y apporte sa note tragique : le site devient alors grandiose au delà de toute expression; les éclairs, qui se succèdent presque sans interruption, font resplendir de lueurs étranges cet océan de verdure, et les puissants roulements du tonnerre ajoutent encore à la grandeur de la scène. Ce n'est pas de la pluie qui tombe, ce sont des trombes d'eau qui éveillent l'idée du grand déluge. En fermant les yeux, on croit entendre la voix formidable du Niagara. Mais voici que l'orage s'éloigne; dans le ciel purifié la lune s'est levée, brillant d'un éclat presque surnaturel, et l'immense concert des insectes a succédé au fracas du tonnerre. Elles sont si belles, ces nuits javanaises, qu'on ne devrait en

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parler que dans la langue des poètes. Dans ce ciel si lumineux, il semble qu'on lise, plus visibles encore que dans notre hémisphère, les mots sublimes tracés par une main divine.

C'est au lendemain d'un de ces orages dont on ne peut se faire une idée dans nos climats, que je me suis réveillé avec une atroce courbature. Ësculape, que j'ai consulté, a dit que je payais tribut à l'humide climat de Java. Est-il rien qui puisse mettre en défaut la philosophie humaine comme de tomber malade au début d'un voyage ! Comprend-on ce qu'il y a d'absurde à se voir cloué à l'hôtel, condamné à l'horrible oisiveté, seul, sans livres, sans amis, n'ayant pour toute société que celle d'un boy qui parle malais ! J'ai passé de mortelles journées étendu sur une chaise longue dans mon balcon, n'ayant d'autre distraction que les gigantesques araignées qui envahissaient mon domaine et les gentils lézards dont le petit cri amical semblait compatir à ma misère, et puis encore les indigènes qui, matin et soir, venaient prendre leurs ébats dans le Tji-Dani coulant à cinquante mètres sous mes pieds. Ah ! ce merveilleux paysage qui, à mon arrivée, m'avait arraché des cris d'admiration, ce tableau si riant, si éclatant de soleil et de verdure, comme il me semblait odieux ! Ce paradis m'était devenu une terre abominable, et dans le silence de mes nuits douloureuses, je songeais aux milliers de lieues de cet Océan qui me séparaient des miens. J'ai compris, cette fois, ce que la nostalgie peut ajouter de raffinements à d'atroces souffrances physiques.

La science du docteur Diephuis, médecin militaire, m'a remis sur pied plus tôt que je ne l'espérais, et au bout de cinq jours j'ai pu quitter ma prison. Ma première promenade a été au 's Lands Plantentuin, le fameux jardin botanique de Buitenzorg. On m'avait dit que c'était le plus

beau du globe, et je Tadmets sans peine, lorsque je le compare aux jardins célèbres que j'ai visités dans d'au* très pays appartenant au monde tropical, à Ténériffe, à nie Maurice, à Durban, à Ceylan, à Singapour. Tout ce que j'avais vu et tant admiré dans mes précédents voyages m'a paru subitement pauvre et mesquin auprès de toutes les merveilles qui se trouvent ici accumulées. Un climat particulièrement propice, une altitude modérée, une humidité constante causée par les pluies abondantes qui tombent pendant toute l'année, tout contribue à faire du jardin botanique de Buitenzorg une vaste serre de premier ordre, où la flore tropicale manifeste toute la puissance de sa sève et étale toute sa splendeur. Là, les plantes sont grandes comme des arbres, et les arbres grands comme des tours.

's Lands Plantentuin diffère absolument du type ordinaire des établissements de ce genre : ce n'est point un de ces jardins aux allées régulières et rectilignes, tels que les Pamplemousses, moins encore un parc anglais comme à Singapour ou Peradenya; c'est plutôt une forêt touffue, d'une infinie variété, où, comme dans une arche de Noé du règne végétal, croissent côte à côte tous les arbres et toutes les plantes de la zone chaude de la terre, depuis l'élégant palmier et le gracieux bambou jusqu'au banian et au waringin, ces rois des forêts équatoriales devant lesquels on éprouve un religieux respect. On est tenté de courber la tête et de murmurer une prière lorsqu'on pénètre dans la grandiose avenue plantée de canaria qui traverse de part en part, comme la grande nef d'une cathédrale, l'immense jardin, et d'où rayonne tout un réseau d'autres avenues percées à travers ce labyrinthe de verdure d'une étendue de cinquante-huit hectares. Du haut de ces colonnades pendent, comme de monstrueux serpents.

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les innombrables variétés de lianes que produisent les forêts de Tlnsulinde. Les végétaux, disposés par compartiments, suivant leur famille naturelle, sont généralement représentés par deux exemplaires, dont Tun porte une étiquette. Chaque compartiment est désigné par une étiquette collective, donnant les noms des familles et des genres. Le docteur Treub, directeur du jardin, en a dressé une description méthodique. Mais une nomenclature aride ne peut donner qu'une faible idée de ce magnifique abrégé de la nature équatoriale où, sous Faction constante d'une chaleur humide, la vie éclate avec une exubérance inouïe. Grisé par les suaves parfums, éperdu d'admiration, j'ai erré de longues heures dans ces allées ombreuses, m'imaginant que j'avais retrouvé le paradis perdu, allant d'une plante à l'autre, d'un arbre à l'arbre voisin, ne sachant à laquelle de ces splendeurs naturelles j'accorderais d'abord mon attention.

Si je voulais énumérer quelques-unes des principales richesses botaniques de Buitenzorg, c'est par les palmiers qu'il faudrait commencer. A côté des espèces indigènes, on y voit quantité d'autres, originaires de l'Asie, de l'Afrique, de l'Amérique équinoxiale, de l'Australie, telles que le majestueux Oreodoxa de Cuba, le Mauritia du Brésil, ÏElàU ou palmier à huile de la Guinée, le Melroxylon, de la moelle duquel on retire le sagou, le iatanier de Bourbon, le Laodicea des Seychelies, qui produit ce fruit très rare, le coco de mer, dont j'avais vu de curieux spécimens aux Pamplemousses, puis encore le palmier grimpant ou rotang, dont les tiges minces grimpent jusqu'à la cime des arbres et atteignent communément cent mètres de longueur, et dont les épines sont si acérées, que les indigènes en garnissent les fourches avec lesquelles ils prennent les voleurs. Plusieurs allées sont bordées de colonnades de

palmiers, et Tune des plus belles est une allée tournante ombragée de magniGques LivUtona au port élancé. Mais de tous les palmiers, il n'en est point de plus droit que Taréquier, dont la svelte colonne d'albâtre porte un chapiteau de feuillage d'un vert brillant, qui est une merveille de grâce et de légèreté : cet arbre qui s'élance vers le ciel, à vingt mètres de hauteur, sans la moindre déviation, contraste singulièrement avec le mode de croissance du cocotier, qui s'incline dans toutes les directions ; ce contraste a inspiré un dicton indigène, suivant lequel on est assuré de ne point mourir si on a le bonheur de rencontrer un cocotier droit, un aréquier courbé et une corneille blanche. L'aréquier porte de grandes grappes de noix qui ont à peu près la grosseur et la dureté des muscades, et qui, comme la noix de coco, sont enfermées dans une enveloppe fibreuse. Dans toute l'étendue de l'ile de Java, les indigènes de tout âge et de tout sexe, depuis le sultan jusqu'au dernier des coulies^ trouvent leur suprême jouissance à mâcher un horrible mélange de noix d'arec coupée en tranches minces, additionnée d'une pincée de chaux et d'un peu de tabac, et enveloppée dans une feuille de bétel. Ce mélange noircit les dents et rougit la salive. Le sirih,. c'est le nom indigène du mélange, paraît être sain et stomachique, il parfume l'haleine et fait supporter les plus grandes chaleurs.

Les ^L^res de Buitenzorg sont disposées pour protéger les plaQtt^s contre le soleil, à l'inverse des nôtres, qui servent à emmajjasîjier la chaleur solaire : ce sont des constructions eu lattis, destinées aux végétaux qui ont besoin d'ombre et d'huroitïité, véritables serres fraîches au milieu d'une serre cliaude à ciel ouvert. Dans une de ces serres on cultive les uret) idées principalement, dans le but d'envoyer ces vkntcs d'ornement dans les pays où elles sont en vogue •

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Si je voulais signaler encore quelques merveilles botaniques qui m'ont particulièrement frappé, je parlerais des bambous, qui atteignent à Java une taille monstrueuse : aussi n*y a-t-il pas de végétal dont la croissance soit plus rapide; un ingénieur savant a constaté, ici même, qu^un bambou planté par ses soins avait grandi en vingt-quatre heures de cinquante-sept centimètres, soit deux centimètres trente-sept par heure, ou trois dixièmes de millimètre par minute. Avec un peu de patience et beaucoup d'imagination, rien de plus aisé que de voir croître la plante à Tœil nu. Et pourtant, ces arbres gigantesques ne sont que des graminées, dont la tige creuse est à nœuds, comme le chaume de toutes les graminées. Le bambou rend aux Javanais autant de services que le palmier, et Ton pourrait écrire un livre sur toutes les ressources que les indigènes savent tirer des différentes parties de ce roseau.

Du jardin botanique au palais du gouverneur général il n'y a qu'un pas, car le parc qui entoure le palais n'est que la continuation du jardin, avec lequel il forme un tout. Une des merveilles de ce parc, c'est la drève des waringins. De tous les arbres de Java, il n'en est pas de plus fantastique : c'est une espèce de multipliant qui rappelle le banian du Bengale (Ficus religiosa) ; ses longues racines aériennes retombent jusqu'à terre et donnent ainsi naissance à des troncs nouveaux : c'est une architecture touffue et enchevêtrée de piliers, de colonnades, d'arcades gothiques, de nervures, de voûtes, et l'ensemble est d'un aspect aussi étrange que grandiose. Qu'on s'imagine maintenant toute une drève de waringins, dont les branches principales, soutenues par les racines mères, se rejoignent et s'entrelacent de manière à former une immense voûte qui est elle-même comme une forêt aérienne, ne laissant tamiser aucun rayon de soleil, et au bout de

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laquelle on aperçoit, au ras du sol, une raie blanche, très mince, qui marque l'endroit où ce tunnel de verdure aboutit à la lumière du jour. L'imagination des anciens aurait rangé cette drève au nombre des sept merveilles du monde.

Ce parc admirable est animé par de nombreux troupeaux de cerfs javanais parfaitement apprivoisés : ils errent en liberté sur les vastes pelouses- qui s'étendent entre les grands arbres, et ils s'abreuvent aux étangs, sur lesquels flottent des lotus d'Egypte et des Victoria regia du Brésil.

Le lieu le plus romantique du parc est un bois de bambous qui abrite les restes d'anciens gouverneurs généraux et de leurs familles, ou de savants tels que les naturalistes Kuhl et Van Hasselt, morts à la fleur de l'âge» Mourir à Java, dire adieu à ce ciel fortuné, à ce souriant paradis de verdure, ce doit être plus triste encore que de mourir sous le ciel sévère du Nord. Je n'a^ rien vu de plus doux et de plus reposant que les ombrages de ces bouquets de bambous géants dont les rameaux forment voûte au-dessus des sépultures, et les enveloppent de mystère, de fraîcheur et de silence. Si je pouvais choisir ma dernière demeure, c'est dans ce poétique cimetière tropical que je voudrais reposer, car, pour couvrir une tombe et pour abriter le pieux ami qui s'y agenouille, il n'y a pas d'ombre meilleure que celle du bambou.

Buitenzorg, dont le nom signifie « Sans-Souci » , est la résidence ordinaire du gouverneur général^ dont le palais s*élève au milieu du parc. C'est à ce palais qu'aboutissent, comme à un centre, tous les rouages de l'administration du vaste empire des Indes néerlandaises. Imaginez un grand bâtiment style Empire, surmonté d'une coupole où flotte le drapeau tricolore, orné de beaucoup de colonnes ioniques, de corniches, de frontons, d'escaliers de marbre,

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de galeries, et de tout ce qui constitue ce qu'on est convenu d'appeler un monument de bon goût. Cet édifice moderne, sans étage, dont le manque de hauteur est racheté par le développement des ailes, en a remplacé un autre à étage, qui fut détruit par un tremblement de terre. C'est dans ce u Sans-Souci 55 javanais que Son Excellence le Jonckeer van der Wijck m'a reçu le lendemain de ma demande d'audience. L'adjudant Kan, qui a transmis ma demande, n'est autre que l'un des fils de l'éminent professeur Kan, président de la Société de géographie d'Amsterdam, que j'ai eu le plaisir de rencontrer au congrès de géographie de Paris. A l'intérieur, le palais m'a paru avoir plus grand air que celui de Batavia, avec ses longues enfilades de salons et son immense salle de bal au parquet correctement ciré. J'ai remarqué surtout, dans le grand vestibule, une curieuse galerie de portraits représentant toute la série des gouverneurs de la colonie, depuis l'infortuné Pieter-Booth, qui, au cours d'un voyage de Batavia à Amsterdam, périt si misérablement dans un naufrage sur les côtes de l'ile Maurice, où une montagne célèbre porte encore son nom. Le gouverneur m'a reçu dans son cabinet de travail, avec autant de simplicité que de bienveillance. Il parle le français avec une rare perfection. Il m'a donné quelques excellents conseils sur mon plan de voyage, et m'a recommandé de me trouver à Soerakarta le jour de la fête de la Reine mère, à cause des fêtes qui se célèbrent à cette date à la cour du sultan de Java. 11 m'a promis, outre les passeports nécessaires pour voyager dans l'intérieur, des lettres spéciales pour les résidents ou gouverneurs des provinces.

Résidence habituelle du gouverneur général, Buitenzorg est une réduction champêtre de la capitale : c'est un petit Versailles tropical qui est à Batavia ce que Pétropolis, au

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Brésil, est à Rio, ce que le Réduit, à Tîle Maurice, est au Port-Louis, ce que Kandy, à Ceylan, est à Colombo. Là viennent se retremper, dans un climat moins brûlant, les Européens épuisés par les chaleurs du littoral. L^ avenue principale, qui longe le jardin botanique, est bordée de villas très blanches, mieux ombragées encore que celles de Batavia : c'est là qu'habitent les Européens, et Ton ne saurait vraiment imaginer de demeures d'aspect plus avenant. Chaque soir, à sept heures, ces villas offrent un coup d'œil charmant, avec leurs vérandas éclairées : car c'est l'heure des visites, qui se font entre le bain et le dîner. La dame de céans tient salon dans la véranda et ofire aux visiteurs des boissons glacées, des liqueurs apéritives et même des cigares, puisque la réception a lieu alfresco. L'usage veut que le costume blanc soit remplacé par la redingote pour les visites du soir : sur le chapitre de l'étiquette, les Hollanc^ais sont aussi formalistes que les Anglais. Sous ce ciel béni le chapeau est inutile le soir, et tout le monde sort nu-tête, à moins qu'il ne fasse clair de lune, car, à tort ou à raison, la lumière de la lune passe pour dangereuse.

A Buitenzorg, comme à Batavia, les Chinois coudoient les Européens. Ils habitent un quartier séparé, qui s'étend très loin le long de la route de Megamendoeng. Très couleur locale, cette rue chinoise aux courbes imprévues, bordée de maisons basses dont les toitures font saillie, avec des enseignes verticales, le tout de cette architecture bizarre que tout le monde connaît et qu'on ne peut décrire^ parce que, comme la musique chinoise, elle sort de nos idées. Cette architecture est parfaitement adaptée au climat, et les murs latéraux sont percés de fenêtres ouvertes qui procurent une abondante ventilation. Les Chinois circulent dans leur kampong en costume national, à l'excep-

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tion toutefois du chapeau boule, qui fait un effet assez comique sur une tête munie d'une queue si bien tressée, qu'on est tenté d'y donner un coup de sonnette. J'ai retrouvé ici la même odeur caractéristique, nauséabonde, indéfinissable, dont est imprégnée l'atmosphère chinoise eoT quelque lieu qu'on la respire. Quelle saleté! quelle puanteur ! quelle boue.!

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