CHAPITRE IV
BATOE-TOELIS.
J'ai fait aux environs de Buitenzorg une promenade matinale, à pied, dans le but de visiter quelques vestiges de répoque hindoue, connus sous le nom deBatoe-Toelis. Profitant de la fraîcheur des premières heures du jour, je me suis mis en route tout seul, après un frugal déjeuner, par une chaussée belle comme un chemin du paradis, ombragée de bananiers, de cocotiers, d'orangers, de papayers, de bambous, et animée par la foule multicolore des indigènes, les uns coiffés du turban, les autres d'un large chapeau en forme de bouclier, tous, à l'exception des enfants tout nus, vêtus du sarrong aux vives couleurs, jaune, violet, rouge; quant aux coulies, ils sont nus jusqu'à la ceinture, et n'ont d'autre vêtement qu'une culotte courte ; la chaleur ne leur permet pas de porter leur charge sur le dos : sur leurs épaules couleur chocolat ils portent, suspendues aux deux extrémités d'un bambou flexible, les choses les plus disparates, limonades, batteries de cuisine, petits restaurants portatifs, légumes, bottes d'herbe fraîche, corbeilles remplies de volailles, ou encore des charges de mangistans, de doerians, d'ananas, de bananes ou autres fruits savoureux. Et tous vont trottinant de leur petit pas allègre, sans cris, sans bruit, tranquilles et doux comme la nature
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ambiante. La route, aussi bien entretenue que les meilleures routes d'Europe, court constamment sous un tunnel de verdure. Les cases indigènes sont des merveilles de légèreté et de fraîcheur : des cloisons en bambou garnies de nattes de sparterie très finement tressée, et abritées par des toitures aiguës, saillantes, faites de simples feuilles de palmier. Les cases japonaises ne sont pas plus jolies ni plus ingénieuses. Partout, le long de la route, ce ne sont que sawas disposés en gradins, et formant comme autant de bassins dont les eaux coulent de Tun à F autre par de légères cascades ; gigantesques escaliers dont chaque marche brille comme un miroir ; et dans ces champs inondés, véritables laboratoires des fièvres, les indigènes travaillent avec leurs buffles, les pieds dans Teau.
Le buffle, que les Javanais appellent carboy est le compagnon inséparable du cultivateur. C'est sa joie de posséder un ou deux carbos, et ces animaux lui témoignent un attachement aussi vif que celui du chien envers son maître. Le cheval et le bœuf sont loin d'égaler en force le buffle et ne supportent pas aussi bien le climat. Le buffle a pour ennemi le tigre, et, afin d'être à l'abri de ses attaques, il dort la nuit dans les rivières, la tête seulement hors de l'eau. Ces énormes bêtes, qui pèsent deux fois plus que nos bœufs d'Europe, sont si dociles qu'un enfant suffit h mener tout un troupeau aux pâturages. Quand l'enfant a faim ou soif, il demande à une femelle de buffle son lait savoureux ; quand la nuit approche^ il appelle son carbo préféré, qui le prend sur son dos et le ramène au village. Le dévouement du buffle n'a d'égal que la reconnaissance du Javanais, et cet animal d'apparence si lourde est aussi sensible que le cheval aux caresses et aux encouragements que lui prodigue son maître.
C'est au cours de cette promenade que j'ai appris âmes
dépens combien il est imprudent de s'engager seul dans les campagnes javanaises sans connaître la langue malaise. Parti à la découverte de Batoe-Toelis , je me suis vu fort en peine de trouver ce que je cherchais. C'est en prononçant le mot » Batoe-Toelis » auprès de tous les passants indigènes que je suis arrivé enfin, je ne sais comment, devant une case en bambou, et que j'ai compris que cette case abritait des choses rares et curieuses. Au moyen du langage des gestes, je m'en suis fait ouvrir la porte, et j'y ai trouvé une pierre grossière et informe^ haute de sept pieds, large de quatre pieds, épaisse d'un demi-pied, sur laquelle est gravée une inscription de neuf lignes en caractères kami ou vieux javanais. C'est la « pierre écrite » (Batoe-Toelis), qui a donné son nom aux village voisin. L'inscription, déchiffrée par M. Holle, célèbre la louange d'un ancien prince hindou. Mais les indigènes, qui ne jurent que par Mahomet, voient dans ces caractères mystérieux les préceptes du Coran. La « pierre écrite » est flanquée de deux autres pierres de la même époque : l'une est un pilier de cinq pieds de haut, un lingga ressemblant aux emblèmes phalliques des Phéniciens qu'on a trouvés jusque dans les parties les plus reculées de l'Afrique australe ; l'autre est une pierre plate portant l'empreinte de deux pieds. Tous ces vestiges de l'époque hindoue sont parfaitement incompréhensibles pour les indigènes, qui les expliquent à leur façon : suivant une tradition populaire, la pierre écrite fut rapportée de la Mecque par un pieux pèlerin qui s'appelait Kean Ansantang ; le pilier n'est autre que le bâton pétrifié du hadji ; les autres restes sont des objets lui ayant appartenu, tels que son sabre, son couteau, son coffre ; les empreintes sont celles d'un certain Radja Mantri, qui resta si longtemps abîmé dans la lecture et l'étude de l'inscription, que la
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pierre conserva la trace de ses pieds. Suivant une supposition plus plausible, cette pierre marque Tendroit où les veuves sacrifiaient leur vie sur le bûcher, suivant la coutume de rinde.
A quelques pas de la case qui abrite ces objets, on m'a fait voir une autre case abritant un Kramat, une tombe sainte formée de quelques petites pierres levées, au milieu desquelles se dresse une statue grossière, de deux pieds de haut. Ce monument bizarre recouvre probablement les restes de quelque héros mahométan. Les deux enclos sont considérés commes des lieux sacrés, et les Chinois aussi bien que les indigènes y déposent les offrandes les plus disparates : des fleurs, des feuilles, des lanternes, de petits bâtonnets chinois, des morceaux de papier. Curieux exemple de la survivance des superstitions populaires : ces vestiges d'un peuple bouddhique sont honorés par toutes les races et toutes les religions qui se pressent à Java ; tant il est vrai que les indigènes, qu'ils soient Malais, Soendanais ou Javanais, ne sont musulmans que de nom, et ont conservé au fond de leur cœur les antiques croyances des Hindous.
L'inscription de Batoe-Toelis est une de celles qui ont servi à reconstituer l'histoire de deux royaumes que les Hindous fondèrent dans l'ouest de l'ile de Java. De ces deux royaumes, le plus ancien n'a guère laissé de trace, et tout ce qu'on en sait, c'est qu'il n'eut qu'une courte durée. Les vestiges de Batoe-Toelis appartiennent au dernier de ces deux royaumes, celui que les inscriptions désignent sous le nom de Padjadjaran, et qui dut probablement son origine à une colonie détachée du royaume de Madjapahit. Ces anciens insulaires honoraient aussi bien les idoles polynésiennes que les divinités hindoues. Batoe-Toelis était sans doute un de ces lieux de prière à ciel ouvert qui, dans l'ouest de Java, remplaçaient les tjandiSy ces magni-
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fîques temples dont les ruines subsistent dans les provinces centrales et orientales. Les restes de Batoe-Toelis attestent combien, chez ce peuple de TOuest, la sculpture était primitive et étrangère à toute influence de Tart hindou : leurs statues étaient, comme chez les peuples les plus arriérés de Tarchipel, des pierres mal dégrossies, où la tête, le visage, les membres sont à peine ébauchés.
Les antiquité^ de Batoe-Toelis sont ombragées par un magnifique waringin formé des troncs entrelacés et des racines aériennes de deux figuiers d'espèce différente, reconnaissables aux teintes différentes de leurs feuilles. Cet arbre vieux de plusieurs siècles est contemporain peut-être de T occupation hindoue, et Ton peut cotijecturer avec Veth qu'il a ombragé la place publique de la capitale du royaume de Padjadjaran.
Je me suis longtemps attardé, près de Batoe-Toelis, à contempler le paysage divinement beau qu'on embrasse du haut d'une terrasse qui domine la vallée du Tji-Dani. Sur cette terrasse un riche planteur a construit la villa de Mira-Monte, et de ses fenêtres il jouit d'une des plus belles vues du monde, plus belle peut-être que celle que j'avais admirée de l'hôtel de Belle- Vue. C'est qu'ici, au-dessus de la grande forêt de palmiers à travers laquelle serpente le Tji-Dani, on voit surgir, à gauche du Salak, un autre volcan, le Ghédé, dont la masse est bien autrement imposante, et dont les lignes simples et graves m'ont rappelé la silhouette du pic de Ténériffe. La rivière écumante, le pont de bambou qui la franchit, le village indigène qu'on aperçoit sur la rive opposée,, les gradins des sawas, les bouquets de bambous alternant avec les cocotiers, enfin les deux volcans surgissant à T arrière-plan, il y a là tous les éléments d'un tableau tropical tel qu'on ne pourrait en rêver de plus admirable,
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Au retour de mon excursion, j'ai été surpris par un de ces orages journaliers qui éclatent tout à coup au moment où Ton s'y attend le moins. Je me suis réfugié dans le premier abri venu. En moins de deux minutes, la route était transformée en un fleuve d'eau jaune ; une trombe d'eau tombait à pic ; le ciel était devenu d'un noir d'encre ; les éclairs se succédaient avec une telle continuité que j'en étais aveuglé, ébloui; plusieurs fois le tonnerre s'abattit à quelques pas de moi avec un fracas étourdissant. Quoique mon abri fût à un demi-pied au-dessus du sol, au bout d'un quart d'heure je me vis envahi par l'inondation qui montait toujours, quand un dos-à-dos passa. Le coulie qui le conduisait n'aurait pu entendre ma voix, tant le bruit de l'eau qui tombait était puissant ; par bonheur il aperçut mon geste et me sauva du déluge. En trois minutes je fui» à Buitenzorg, mais dans quel état ! En dépit de la toiture qui abritait la carriole, j'étais comme un chien qui sort de la rivière, et l'eau, entrée par le col, me sortait par les bottes. Sachant que sous les tropiques un bain de la sorte se paye de la fièvre, j'ai incontinent mis des vêtements secs. Descendues de nuées refroidies par les décharges électriques, les eaux des pluies sont souvent glaciales, et c'est ce qui les rend dangereuses à qui s'y expose.
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