CHAPITRE V
BANDONG.
On peut actuellement parcourir en chemin de fer Tîle de Java dans presque toute sa longueur, depuis T achèvement du tronçon tout récent qui relie le réseau de l'ouest au réseau de Test. Comme ce sont des indigènes qui font le service d'aiguilleurs, et qu'on ne peut guère se fier à leur vigilance pendant la nuit, les trains ne marchent pas après le coucher du soleil. Aussi il ne faut pas moins de trois jours pour franchir la distance, égale à celle de Paris à Marseille, qui sépare Batavia de Soerabaja. C'est quand on parcourt Java en chemin de fer qu'on se rend compte de rétendue de cette île, dont la longueur dépasse celle de l'Angleterre et de l'Ecosse réunies.
Je m'étais proposé, en quittant Batavia, de me rendre de Buitenzorg au sanatorium de Sindanglaja, situé à mille mètres d'altitude, et d'entreprendre de là l'ascension du célèbre volcan du Ghédé; mais, avant de braver les froids de cette région élevée, nous attendrons la disparition complète des accidents que nous a valus l'humide climat de Buitenzorg. Nous réserverons donc Sindanglaja pour notre retour, et notre deuxième étape sera Bandong, la capitale de la régence de Préanger, qui passe pour la province la plus pittoresque, et que les Hollandais aiment à appeler la Suisse de leur belle colonie.
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De Buitenzorg à Bandong, c'est un voyage de cent cinquante-six kilomètres, que le train franchit en six heures. Dès le départ se présentent des tableaux plus enchanteurs que tout ce que j'avais vu encore dans ce beau pays de Java. Le sol est extraordinairement tourmenté, et à chaque détour Tœil plonge dans des ravins plus adorables les uns ^que les autres, où éclatent toutes les splendeurs de la verdure équatoriale. Le train escalade péniblement le plateau central par des successions de rampes et de lacets compliqués de viaducs impossibles. Nous marchons à peu près avec la vitesse des voitures de poste javanaises qui, autrefois, suivaient la route de terre qu'on aperçoit par intervalles. La voie décrit d'innombrables festons entre les deux volcans qui dominent toute la contrée de leurs masses imposantes, le Ghédé à l'est, et le Salak à l'ouest. Le Ghédé surtout est le point de mire du paysage, et on ne se lasse pas d'admirer le riant aspect que présentent ses pentes inférieures, avec leurs étages de sawas aux teintes veloutées et leurs bouquets de cocotiers sous lesquels s'abritent les villages indigènes : c'est un immense escalier dont les gradins formés par les rizières mènent ^u point culminant du volcan, sur lequel plane un blanc panache de fumée. Aux sawas succèdent les plantations de thé de Parakan-Salak et de Sinagar, immenses domaines sur lesquels vivent des centaines de Soendanais, et où l'on utilise les éléphants domestiques pour le service des transports de bois. Puis l'on entre dans une région dont l'aspect rappelle les plus riantes parties de la Suisse : parallèlement à la voie court une chaîne de collines herbeuses et moussues, formant l'avant-plan de la chaîne du Kendeng. C'est dans cette région au climat salubre que les Hollandais ont éiabli, à une altitude de six cents mètres au-dessus du niveau de la mer, le sanatorium de Soekaboemi, rendez-
VOUS d'une foule de malades qui vienneat y chercher la guérison des fièvres : ils y trouvent la température de Nice en été. Pour un Parisien, Nice serait un enfer en été; à Java, c'est la température idéale, puisque Soekaboemi^ en langue indigène, signifie « Heu de délices » .
Plus loin, c'est Tjandjoer, ancienne résidence du régent des Préangers, bien déchue depuis que Bandong a été choisie comme siège de l'administration. De Tjandjoer, je n'ai conservé que le mauvais souvenir d'un tifjln composé d'un coriace morceau de buffle qu'on m'a servi dans le train sous le nom de bifteck. Dans les Préangers, le buffle figure sur toutes les tables en guise de bœuf : possible qu'il soit tendre lorsqu'il est jeune; mais, comme c'est un animal de labour, on ne le mange que lorsqu'il est devenu invalide.
Au delà de Tjandjoer, les cultures de riz et de thé disparaissent; on traverse une région presque inculte, dominée de tous côtés par des montagnes boisées ; c'est un pays agreste, extraordinairement accidenté : ce sont les Alpes sans leur diadème de neige. De hardis viaducs, qui donnent le frisson, franchissent des ravins d'une profondeur vertigineuse. La voie escalade péniblement les flancs d'une montagne qui affecte la forme d'une mosquée, le Goenoeng Messigit, et, par mille courbes fantastiques, coupe la vieille route de poste, qui autrefois offrait ici, à cause des précipices, le passage le plus redouté. Il ne faut pas moins de deux puissantes machines pour hisser le train sur ces pentes effrayantes, atteignant jusqu'à vingt-cinq pour cent, les plus fortes peut-être où l'on ait jamais osé établir un chemin de fer de pareille importance. Va pour les Américains! Mais ce sont des Hollandais, race prudente entre toutes, qui ont eu une pareille audace! On éprouve un véritable soulagement quand, au bout de cette péril-
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leuse ascension, on débouche dans la fertile plaine de Bandong, vaste mosaïque de villages, de cultures, de prairies, ayant toutes les apparences d'un ancien bassin lacustre entouré de toutes parts de montagnes alignées en forme de cirque, qui vraisemblablement endiguaient autrefois les eaux d'un immense lac qui s'est écoulé par quelque fissure. Sur ces montagnes s'étagent en gradins d'innombrables plantations de riz et de café.
Mon premier soin, en arrivant à Bandong, est de chercher un hôtel : le choix n'est pas compliqué, car il n'y en a que deux, qui se valent. Je choisis au hasard l'hôtel Homann, situé près de la résidence. C'est un hôtel du même type que tous ceux qu'on trouve dans l'Insulinde : un pavillon central, autour duquel régnent les galeries à colonnades donnant accès aux chambres des voyageurs, toujours établies à ras du sol. L'hôtelier européen est un haut personnage qui reste toujours invisible; il délègue aumandoer indigène le soin de recevoir les visiteurs, coutume qui met en défaut toute la philosophie du voyageur peu expert dans la langue malaise ; qu'on en juge : pour exprimer une demande aussi simple que celle-ci : " Donnezmoi une bonne chambre « , il faut balbutier des mots aussi bizarres que ceux-ci : « Apa saja boleh dapet satoe kamar njang baik! n Une fois le voyageur en possession de sa chambre, il doit s'escrimer en malais avec le boy qui sera attaché à sa personne, fera son lit, cirera ses bottes, brossera ses habits, apportera les serviettes, l'eau, le thé, le café.
Je suis arrivé à l'heure de la sieste. Dans les hôtels javanais, de deux à quatre heures, tout le monde dort dans son lit, et personne ne se risquerait dans les rues désertes à ces heures brûlantes de la journée. J'ai donc fait la sieste obligatoire, suivie de l'inévitable tasse de thé,
puis j'ai parcouru la capitale des Préangers sans autre guide que le hasard.
Comme toutes les villes javanaises, Bandong est un vaste jardin traversé de longues avenues très droites, très régulières, où le blanc éclatant des pavillons à colonnes grecques tranche sur- le vert sombre des cocotiers, des waringins et d'autres arbres au feuillage épais. Sous les ombrages de ce parc est éparpillée une population de vingt mille indigènes, d'un millier de Chinois et de quelques centaines d'Européens.
Si un jour les Hollandais se décident à transférer le siège du gouvernement dans une ville plus salubre et moins torride que Batavia, ils choisiront vraisemblablement Bandong, dont la situation à sept cents mètres au-dessus du niveau de la mer exerce une si heureuse influence sur le climat, que l'Européen peut parfaitement s'y adapter : quoique le soleil au zénith n'y perde rien de ses ardeurs équatoriales, les nuits et les matinées y sont d'une fraîcheur délicieuse, à preuve que j'ai trouvé sur mon lit une couverture de laine. J'ai observé que la température de la nuit s'abaisse jusqu'à 18 degrés centigrades, et que le matin la ville s'enveloppe d'un frais brouillard qui ne se dissipe qu'aux ardeurs du soleil. Le choix de Bandong comme future capitale de l'Insulinde se recommande encore à un autre point de vue : la plaine au milieu de laquelle elle est située est assez vaste et assez fertile pour nourrir des milliers d'Européens qui s'adonneraient à la culture des champs et à l'élevage du bétail. Si la Hollande n'y a pas fondé encore une florissante colonie rurale, c'est que sa population rurale est trop riche pour rechercher l'émigration.
A Bandong comme dans la plupart des villes intérieures, c^est la route postale qui constitue la grande rue. Le long
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de cette large artère s'alignent les principales demeures européennes, les édifices publics, les bureaux du Résident, rhôtel Thiem et Fhôtel Homann, le club Cohcordia, le bureau de poste, et puis des centaines de tokos, petites boutiques en bambou où Ton trouve des objets de ménage, des instruments aratoires, des vêtements, tout ce que consomment les indigènes : le ^marchand, ou takohouder, est assis par terre au milieu de ses marchandises disposées sur un pavé que Ton gravit au moyen de deux ou trois marches. Derrière les boutiques, au milieu des palmiers, se cachent les huttes de bambou des indigènes : jolies,^ coquettes, couvertes souvent d'une toiture en pannes j elles ont un air de bien-être qui réjouit Tœil. On sent bien qu'on n'est pas loin ici du cœur de l'île ; les types et les costumes sont d'une haute saveur locale; la population semble très mélangée de Javanais et de Soendanais, et il est assez difficile de reconnaître la ditîérence entre les deux races, quoique, en général, les Soendanais soient plus forts et mieux musclés. La vie des rues a une physionomie propre que l'on ne trouve que dans les villes de l'intérieur. Le long de certaines rues, les marchands indigènes s'accroupissent par terre, devant des marchandises plus bizarres les unes que les autres : fruits, piments, limonades savamment composées, rations de riz enveloppées dans des feuilles de ban^niei*, fritures, instruments de musique, guimbardes en bambou, que sais-je! Ce qui me frappe ici encore, c'est qpe cette foule n'est point bruyante : elle marche nu-pieds, c&^8e à voix basse, fait tout en silence, comme font les races longtemps opprimées.
Poursuivons notre promenade. Voici un pont de pierre sur une charmante rivière, le Tji-Kapoendoeng, courant entre deux rives romantiques qu'animent des groupes de femmes qui se plongent dans les eaux jaunes fuyant sous
Fombre des grands arbres. C'est une des plus aimables scènes tropicales qui puisse tenter le pinceau d'un paysagiste. De l'autre côté du pont s'ouvre l'aloen-aloen, la grande place publique qui forme le centre de toute cité javanaise. C'est une vaste plaine herbeuse, carrée, qu'ombragent toujours des waringins séculaires, arbres sacrés aux yeux des indigènes : à Bandong, ces waringins doivent avoir vu de nombreuses générations, à en juger par leur taille monstrueuse : à vue d'oeil, ils m'ont paru avoir soixante mètres de haut et dix mètres de pourtour. On comprend le religieux respect qu'inspirent aux indigènes ces géants de la végétation équatoriale, qui forment le plus admirable décor qu'on puisse rêver pour une place publique.
Au milieu de l'aloen-aloen surgit le PendopOy sorte de tribune en pierre élevée de quelques mètres au-dessus du sol, du haut de laquelle le Régent assiste à certaines fêtes périodiques. Le dalem, ou habitation du Régent, occupe l'extrémité de l'aloen-aloen : c'est un ensemble de constructions de style mi-européen, mi-asiatique; dans la cour mon attention a été attirée par un kiosque sous lequel était remisée une bizarre collection de tambours et de sonneries, le gamelang du Régent. Je ne parlerai pas de la mosquée de mauvais style mauresque qui surgit sur un des côtés de l'aloen-aloen, et que le gouvernement, ici comme dans d'autres villes, a construite à ses frais, oubliant que favoriser l'islamisme, c'est réchauffer un serpent dans son sein. En revanche, les missionnaires catholiques, si choyés dans les colonies anglaises, n'ont jamais trouvé beaucoup d'encouragements dans les colonies néerlandaises : aussi l'islamisme s'étale-t-il insolemment dans toute l'Insulinde, tandis que le christianisme n'y fait pas un pas. A Atjeh, où le gouvernement a également con-
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struit des mosquées à grands frais, on sait ce que la Hollande a déjà perdu de soldats dans les guerres fomentées par le fanatisme musulman. On a beau dire que les Mahométans de Java sont loin de la Mecque; tout événement qui touche à Tlslam est immédiatement connu du dernier des indigènes. J'ai lu ici, dans les journaux d'Europe, la nouvelle de l'assassinat de trois consuls européens à Djeddah. A ma grande stupéfaction, un boy qui ne sait ni lire ni écrire savait déjà la nouvelle depuis plusieurs jours.
Après avoir vu la capitale des Préangers sous le flamboyant soleil des tropiques, j'ai voulu la revoir sous les étoiles, et je l'ai trouvée bien autrement belle. Comment parler de cet incomparable ciel de Java, si pur, si transparent, à cette altitude de sept cents mètres! Les constellations y brillent comme des lampes d'or dans l'infini. C'était la première fois que je goûtais dans sa plénitude le charme ineffable d'une soirée javanaise. Ce que je n'avais jamais entendu, ce qui me transportait à des milliers de lieues de l'Europe, c'était l'immense rumeur des insectes qui chaque soir entonnent leur concert, d'une sonorité extraordinaire. Du coucher jusqu'au lever du soleil, c'est un grincement non interrompu de sauterelles sifQantes, de coléoptères, de scarabées. On se demande comment d'aussi chétives créatures peuvent être douées de voix aussi puissantes. Il semble qu'à Java le règne des insectes se ressente de la vitalité du règne végétal. Ces insectes ne se plaisent que dans certaines régions; là où ils n'habitent point, les nuits sont silencieuses, car les oiseaux de Java ne chantent pas. Et c'est peut-être cette absence d'oiseaux chanteurs qui fait le plus sentir à l'Européen l'éloignement du pays natal. Les seuls oiseaux qui rappellent l'Europe sont les moineaux,
qui ont été importés de Hollande et se sont prodigieusement multipliés.
L'éclairage des rues de Bandong est aussi pittoresque que primitif : de loin en loin est suspendue aux arbres une lanterne où brille un lumignon alimenté par Thuile de coco. Les indigènes, par mesure de police, ne peuvent sortir sans lumière. Les uns circulent avec des torches de bambou ou de résine, les autres avec un gobelet rempli moitié d'eau, moitié d'huile, où flotte une mèche allumée. Il en est qui portent ces gobelets dans un mouchoir blanc à travers lequel brille la lumière. Comment le feu ne se communique-t-il pas au mouchoir? C'est un mystère. Ces pittoresques vestiges du bon vieux temps sont à la veille de disparaître, car, après les chemins de fer et le télégraphe, Java aura bientôt la lumière électrique. Déjà le gouvernement a concédé l'entreprise à une compagnie.
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