‹ Un sermon sous Louis XIVChapitre 3 sur 6 · SI · texte numérisé non relu

SI

sang ; et les princes du sang eux-mènies se l'aisuieiil un devoir d'aller jusque dans leur antichambre au-devant d'un homme qu'ils n'eussent pas même regardé dans celle du roi.

Madame de Montespan s'était levée, mais sans quitter sa place. Nous n'avons pas besoin d'ajouter que son indisposition était une fable, à moins qu'on ne veuille donner ce nom au trouble qui l'agitait ; mais alors, indisposée sel'ait tro}) laiblc, et il faudrait dire malade, bien malade, car elle avait horriblement soufl'orf 3 d'autant plus qu'elle ne l'avait encore laissé voir à personne. C'était même pour écarter les soupçons qu'elle était sortie un peu auparavant, alin de rentrer par cette galerie où la curiosité des courtisans, bien qu'éveillée par la mauvaise humeur du roi, n'avait rien pu trouver de changé en elle. Mais plus elle s'était contrainte, plus elle avait besoin de donner enlin un libre cours à ses angoisses.

D'ailleurs, en fermant sa porte à la foule, elle avait espéré la rouvrir bientôt pour le roi. Pleine encore de conliance, sinon en son amour, du moins en ce royal orgueil (lu'elle avait toujours exploité avec tant de succès, elle s'ellorçait de ne pas douter que le roi n'eût déjà trouve (juelquc moyen de sortir d'embarras; mais ce qu'elle redoutait par-dessus tout, c'était l'effet que cette espèce d'exconnnunication prononcée contre elle pouvait produire à la longue sur l'esprit de son amant. Et cette crainte était fontlée. Autant Louis XIV avait d'audace pour braver l'opinion publique aussi longtemjjs qu'elle restait muette, autant il était |)ronq)t h s'in(juiél('r <le toute manifestation pouvant coniproinetlrt' sa i;loiiv : niadaitic de Montespan

le savait hornnic à no pas hésiter, s'il lui fallait sérieusement et délinitivemont choisir entre elle et la dignité de sa couronne. Voilà sur quoi elle avait besoin d'être rassurée^ et l'on comprend ce qu'elle dut éprouver lorsque, au lieu du roi qu'elle attendait, elle entendit nommer Bossuet, et Bossuet venant de la part du roi. De la part du roi ! Dans la bouche d'un valet ou d'un page, cette lormule n'eût été pour elle que la préface d'un message amoureux et consolateur; dans celle de Bossuet, c'était déjà une sentence.

— Madame... dit-il...

Elle s'était d'abord rassise avec un certain calme et paraissait prête à écouter. Mais tout à coup, par un de ces brusques changements dont Louis XIV lui-même était quelquefois effrayé :

— A quand la profession de madame de La Vallière? Sa voix était sèche et tremblante ; ses yeux avaient pris

subitement une perçante fixité. Bossuet se sentit vaincu , pour le moment du moins; et bien qu'il eut parfaitement saisi ce qu'il y avait là de désespoir et de sombre ironie, il ne se sentit pas la force de bisser voir qu'il comprenait, ni de répondre autrement qu'à une question toute simple.

— Vers la fin du mois prochain, dit-il, ou dans les premiers jours de juin.

Un léger sourire effleura les lèvres de la marquise. Son petit triomphe était plus complet qu'elle n'eût osé l'espérer; ' avec son génie mordant, il n'était pas pour elle de chagrin ni d'angoisse que le succès d'une raillerie ne pût momentanément alléger.

— Et qui fera le sermon? poursuivit -elle du même ton. Sera-ce encore l'abbé deFromentières*?

— Non, madame.

— Et qui donc?

— Moi... probablement.

— Je le savais... Et vous veniez voir, n'est-ce pas... s'il n'y aurait pas moyen... que ce discours servît pour deux ?

Elle avait trop compté sur sa première victoire. Moins on est fait à s'entendre railler, plus la raillerie, au premier assaut, arrête et stupéfie ; essayez de la prolonger, et vous verrez bientôt que l'homme grave n'en est que plus fort contre vous. Madame de Montespan n'avait pas achevé sa phrase, que déjà Bossuet s'était vengé : un regard calme avait suffi.

— Madame, dit-il froidement, vous avez dit plus vrai que vous ne pensiez; au milieu de l'ennui que j'éprouvais à entamer auprès de vous un sujet aussi délicat, vous ne pouviez mieux m'ouvrir les voies. Oui, vous avez raison. I^s mépris dont vous et les vôtres avez accablé madame de La Vallière n'ont pu creuser entre elle et vous un fossé tellement large qu'on cessât d'apercevoir ce que vous avez de commun; tout ce qu'elle a fait ou fera, votre nom s'y mêle et s'y mêlera. Ce sermon dont vous me parlez, que sera-ce, après tout, sinon un plaidoyer contre vous?

— Et le roi, monsieur, le roi !

— Vous ne m'avez pas compris. Sa Majesté connaît le

1 L'ai)!)!' de Froinenticrps, orateur assez distinfjué, avait préelu'en 167* pour la vHurr ou prise. d'IiaMl île niadanio de La Vullièrc. I.a profossioo di'iinitivo ne pouvait avoir lieu qu'après une année de noviciat.

resiKîct que je lui {)ortc, et si jamais, ce qu'à Dieu ne plaise, je venais à y manquer, ce ne serait certainement pas en chaire et en présence des autels. Non; ne vous figurez pas que j'aie le moins du monde le projet d'éveiller par des allusions la malignité de la cour '. Des allusions! En aurais-je besoin? Ne voyez-vous pas, au contraire, qu'il ne dépend pas de moi que ce discours ne soit considéré d'un bout à l'autre comme une longue et perpétuelle allusion ? Et (juand je me tairais, quand la chaire resterait vide, savez-vous qui sera là? Savez-vous quel prédicateur, bien autrement écouté (jue moi, en dira plus par sa seule présence que le plus long et le plus hardi des discours? La reine, madame, la reine! En voyant l'éiiouse oidragée conduire elle-même à l'autel, humiliée et repentante, celle qui l'oulragea, — qui empêchera la pensée des assistants de se reporter sur celle (jui l'outrage encore?... Ce mot vous ollense, madame... Eii bien, je le retire. Oui ; je comprends qu'au milieu de pareilles séductions vous ne vous soyez pas fait une juste idée de vos dangers et de vos fautes; je comprends que, lors-

1 Bossuct tiat parole, trop pcut-otrc. Quelques ménagements (ju'il eût h (jarder envers la pieuse Carmélite, il y avait de l'affectation à ne pas dire un mot de sa conduite passée, et ii jeter un voile si épais sur des fauti's si éclatantes. Aussi fut-on jjénéraienient désappointé, et c'est proLaLlonicut ce que madauie de Séviyiié veut dire qnaud elle écrit le lendemain, à sa fille, que a M. de Condom n'a pas été aussi divin ([u'on l'espérait. •

(LcUre du 3 juin 167 S.)

L'abbé de Frouientiéres avait été plus hardi, nou-seulemeni dans son discours, mais déjà dans son texte : « Le Ler(;er, ayant retrouvé sa brebis, la met sur ses épaules avec joie... Il appelle ses voisins, et leur dit ; U^'jouissez-vous a\ec moi, car j'ai retrou\é ma brebis, qui iUiil perdue.» Il est vrai que ces paroles se trouvaient dans l'évangile du jour ; mais la ]>énitcnte avait exprès choisi ce jour-lii, afin qu'on ne put être choqué de ce que le prédicateur les piciiail pour texte.

qu'on a vtjcu si près du trône , on ail quelque droit à Tiiidulgcnce dont nous sommes forcés d'user envers ceux qui ont le malheur d'y être assis. Plus le roi est grand, plus vous avez pu vous tromper sur la nature et la portée des égarements qu'il vous appelait à partager. Mais cette excuse, si c'en est une, elle était bonne il y a six ans; bonne pour les hommes, du moins, si elle ne l'était pas pour Dieu. Mais maintepant... Ah! si vous lisiez dans les cœurs! si vous saviez quelle réprobation peut se cacher sous les hommages! Et Dieu, qu'on ne trompe jamais...

— Non... mais dont on se sert pour tromper les autres. Pourquoi deux poids et deux mesures? Qu'ai-je fait de plus que le roi? Vous venez vous-même de dire que c'est lui qui m'a entraînée. L'absolution (ju'un prêtre me refuse, comment se fait-il qu'un autre la lui donne?... Allez, monsieur, allez, il y a ici quelque chose de plus scandaleux que ma conduite ou que la sienne... Je n'ai pas besoin d'achever.

11 est certain que la faiblesse des confesseurs du roi n'était pas un des moindres scandales de cette époque. On a de la peine à comprendre comment un prêtre, même ambitieux et bon courtisan, même fasciné comme tout le monde par la grandeur de Louis XIV, osait se jouer des choses saintes jusqu'à lui accorder, dans de pareilles circonstances, l'absolution sacramentelle sans laquelle un catholique ne peut communier. Oue se passait-il , dans ces occasions, entre son confesseur. et hii? l'roinellait-il de mettre un terme à ses désordres? C'est j)eu probable, car, ou c'eût été un inensongt', ri nous ne pensons pas (ju'il s'abaissât jusqu'à incMtii, — nu l;i |»roniesse eût été sincère.

et il y aurait eu un commencement d'exécution. Se taisait-il sur ce chapitre? C'est encore moins probable. Ordonnait-il au conlesseur de se taire? Le lui demandail-il tomme une laveur? Le menaçait-il de s'adresser à un autre? — On s'y perd. Ce qu'il y a de plus clair, c'est que "les deux jésuites qui jouèrent successivement un si grand rôle dans cette triste comédie ne prenaient pas le bon chemin pour faire oublier les Provinciales. 11 est vrai que le père Ferrier, prédécesseur du père La Cliaise, montra de temps en temps des velléités de résistance. C'était alors un curieux spectacle. On voyait le jésuite et son pénitent se cacher, se fuir, se faire les gros yeux; et de tout ce manège d'amants brouillés résultait enfin un accord dont les conditions restaient un mystère, mais dont le résultat public était une nouvelle communion, ce qui supposait nécessairement une nouvelle absolution. Quant au père La Chaise, « les fêtes de Pâques, dit Saint-Simon, lui causèrent souvent des maladies poii/ig'M^s « qui ne manquaient jamais de le prendre la veille ou le matin- même du jour où il devait contesscr le roi. Celui-ci, on le pense bien, ne demandait pus à approfondir la chose. 11 attendait vingt-quatre heures; puis, le bon père n'allant pas mieux, il le faisait prier de lui envoyer quelqu'un à sa place. La Chaise avait son homme prêt. C'était toujours ou un des moins fins, ou un des plus fins de l'ordre. Dans les deux cas, la confession était expédiée en moins de rien; l'absolution de même ^

1 Ajoutons cependant que si une pareille condescendance pouvait être pardonni'e, on la pardonnerait plus volontiers au père La Chaise qu"à tout autre. C'était un homme naturellement bon, doux, ohiij;eant, « un bon gentilhomme, dit d'Agucsseau, (jui aimait à vivre en paix et à y laisser

C'était précisément ce qui venait d'arriver pour la première fois, car le père Ferrier était mort à la lin de 1674, et le père La Chaise n'avait reçu qu'au commencement de 1675 cette charge si enviée qu'il devait garder trentequatre ans. Madame de Montespan avait tout fait pour se le rendre favorable. Elle était donc très-mal placée pour trouver scandaleux qu'il ne se fût pas opposé à ce que le roi fît ses Pâques; mais, quand elle était blessée, elle n'y regardait pas de si près. Ne la vit-on pas, en 1G80, déclamer tout haut contre lui et vouloir le faire chasser, parce qu'il ne forçait pas le roi de rompre avec mademoiselle de Fontanges? Elle en était venue à se croire tous les droits d'une épouse légitime.

Quoi qu'il en soit, l'objection était spécieuse, et il n'était que trop vrai qu'il y avait eu, comme elle venait de le dire, deux poids et deux mesures.

— Vous tâchez de m'embarrasser, dit Bossuet; vous y avez presque réussi. Mais quand je vous donnerais le plaisir d'entendre un évèque blâmer un prêtre, en seriez-vous plus avancée? Quand je dirais que le confesseur du roi a eu tort de l'autoriser à faire ses Pâques, s'ensuivrait-il que le vôtre ait eu tort de vous le défendre? Ah ! pensez-y bien : quand vous passeriez votre vie à recueillir et à noter tout ce que les ministres de la religion peuvent avoir commis d'inconséquences ou de fautes, vous n'auriez pas effacé une ligne de la loi (ju'ils vous préclicnt et sui- la(|iielle ils vous condamnent. C'était donc une peine bien inutile, soit dit en

vivrf les autres, n Aussi nosl-ce pus lui, quoi i|(i <iii iiit dil, i|ui luuseillu lu iV'VUL'utiitii lit; TLdil ili; Suiilcs. 11 parnliuil iiiOuio ({u'il eut voulu s y oppoiior, luuis (ju il u'usa.

lassant, qiio ccWv (|ii(' vous nvcz iirisc »!<' faire l'aire i\r< rotherclies...

— Moi!...

— Cette promptitude à vous récrier achèverait de m'en convaincre, si je n'en avais déjà toutes les preuves. Oui, madame ; dès que vous avez commencé <à craindre le peu d'inlluence que je puis avoir sur l'esprit du roi , vous avez fouillé ou fait fouiller dans tous les détails de ma vie. Mes domestiques, mes amis, tout ce qui m'approche a été activement sondé ; il n'est pas un de vos courtisans qui n'eût été ravi d'avoir quelque scandale à vous apprendre...

— Ah! monsieur...

— Ne le niez pas; on eût été sûr d'être bien reçu. Que n'auriez-vous pas donné, surtout, pour qu'on arrivât à trouver quelque chose de criminel, ou seulement de suspect, dans mes relations avec mademoiselle de Mauléon ' ? Et cep(^ndant, permettez-moi de le dire, qu'est-ce que cela aurait prouvé ? Parce que vous auriez eu de quoi me perdre auprès du roi, il vous aurait été permis de continuer à vous perdre devant Dieu? Quelle consolation! Mais vous ne l'avez pas eue...

— Vous me croirez ou vous ne me croirez pas, — dit la marquise , avec cette vivacité que l'on met à saisir au

1 Quelques auteurs ont W jusnu'ii dire que Bossuet l'avait l'pousôe secrôleiuent, avee la pcnnissicui du pape. Juiieii, dans ses Lettres jmslnralrs, en parle coiiinie d'un fait avriv ; Voltaire parait y croire. Les historiens catholiques n'y voient qu'une fable, et nous sommes de leur avis; mais, tout en écartant l'idée d'un mariage, on est forcé d'avouer que tout n'est pas éjjalcnient clair dans cette affaire. Voir, pour plus de détails, YHtstoirr de madame de 3fmnlenon, par La lîaunielle, et l'Histoire de liossuet, par de lîaussel. — Quoi qu'il en soit, niiulanie de Monlespaii n'avilit rien jmi d 'i mn lir.

vol uno idtV dont on espère tirer parti, — mnii; je n'en ai pas été aussi fâchée que vous seml)lez le penser. Quelque désir que j'eusse, pourquoi le nierais-je? de trouver des taches à votre gloire, elle n'a pu que grandir <à mes yeuv au sortir d'une telle épreuve ; et comme je m'étais fait violence pour vous ôter un moment mon estime, il ne pouvait m'être bien pénible de vous la rendre. Vous êtesvous seulement aperçu qu'elle eût subi la moindre altération? Demandez au roi si, toutes les fois qu'il s'est agi de (juelque cliose d'avantageux ou d'honorable, je n'ai pas été la première à lui rappeler votre mérite. Je ne dirai pas que c'est à moi que vous devez d'être précepteur du Dauphin ; mais si je vous avais voulu du mal , peutêtre bien ne le seriez-vous pas. Tout récemment encore, comme on parlait devant le roi d'tuie promotion de cardinaux...

Bossuel vit le piège. Ce n'était pas la première fois qu'elle se montrait disposée à acheter par des services son approbation ou son silence , et, quoiqu'elle lui en eût en effet rendu quelques-uns, il ne pouvait permettre ni qu'elle le considérât comme son obligé , ni qu'elle esitéràt iVnchaîner par la reconnaissance.

11 se hâta donc de linterronqire.

— Madame, lui dit-il, je sais très-bien ce (|ue je jtuis perdre en m'exposant à vous déplaire ; et (|uant à ce que je gagnerais à conserver vos bonnes grâces, le Diable me l'a dit i)lus éloquemment que vous. Lorsqu'on a su la p;irl que j'avais à la résolution de madame de La Vallière, ne s'est-il pas trouvé des gens poui'en conclure cpie je \()ulais vous débarrasser d'une rivale? .le u'.iiuaiseii (|ir;i \oiis le

laisser croire pour m'assurer votre amitié. Mais non ; j'ai protesté. La conscience avait parlé...

— Et l'ambition aussi... dit-elle, vivement piquée du pou de succès de sa manœuvre.

— L'ambition! vous venez de dire le contraire. Ne me faisiez-vous pas entendre, il n'y a qu'un instant, qu'avec un peu de complaisance pour vous, je serais sùi'...

— Oui; c'est ce que le Diable vous avait dit. iMais vous avez fait vos réflexions; vous avez pensé qu'il serait plus beau d'arriver par vous-même , que vous n'aviez pour cela qu'à me l'aire chasser...

— Bien, madame, continuez.

— Qu'alors enfin, maître de l'esprit du roi... Voyons! le Diable est si malin... Pourquoi ne vous aurait-il pas soufflé à l'oreille le nom de Mazarin... que sais-je? de Uichelicu...

Et une fois lancée, madame de Montespan n'était pas femme à s'arrêter avant d'avoir exhalé toute sa colère.

Mais, de toutes les situations où l'on peut se mettre en parlant, il n'en est pas de plus insupportable que de sentir qu'on va trop loin et qu'on gâte sa cause. On voudrait s'arrêter; on ne le peut. 11 faut aller, il faut marcher, il faut achever sa phrase, sa période; et, à chaque mot qu'on ajoute, on sent que ce mot est de trop. Voilà où en était la pauvre marquise. Ce reproche d'ambition qui , habilement ménagé, aurait effectivement pu lui donner quelque peu de prise sur Bossuel, — elle voyait que s(>s expressions exagérées n'aboutissaient (|uà le rcudic nul, à dispenser Bossuel d'y répondre. Un Richelieu sous lui Louis XIV! Paruû tout ce fluv de paroles, ce qu'elle désirait le plus^

c'était qu'il Tinterrompît, fût-ce même par des injures; mais il s'en gardait bien : quand votre ennemi est en train de se ruiner lui-même, il y aurait folie à l'arrêter. Sa véhémence allait croissant; bientôt elle passa toutes les bornes. Tout ce qu'elle avait déjà dit, elle le répéta en termes encore plus vifs ; toutes les premières réponses de Bossuet, elle les reprit pour les commenter, pour les tordre ; jusqu'à ce qu'enfin, épuisée, haletante , honteuse d'avoir si mal plaidé une si mauvaise cause, elle fondit en larmes et se couvrit le visage de ses mains, en s'écriant: «Malheureuse ! malheureuse ! »

Une âme violente n'est jamais plus près de se laisser vaincre qu'au sortir d'un de ces accès oià elle a paru le plus indomptable. Elle s'est usée, en quelque sorte, à se maintenir le plus longtemps possible dans cet état d'exaltation; elle ne s'apaise pas, mais elle s'affaisse; et, dans ce premier moment où tout est comme brisé en elle, elle est au premier occupant. — L'occasion était favorable pour tenter un dernier effort.

11 s'approcha d'elle et lui prit la main. Elle leva les yeux... ce n'était déjà plus la même femme. La surprise, le respect, avaient remplacé la colère.

Alors, d'une voix toujours grave, mais affectueuse, émue:

— Vous [ileurez... Ah ! béni soit Dieu, car vous êtes déjà trop calme pour (pie je puisse attribuer vos larmes au dépit ou au désespoir. La source en est plus pure, n'est-ce pas? Laissez-moi le penser; laissez-moi le dire... Oui^ vous entrevoyez votre misère, vous commencez à mesurer l'abîme... C'est affreux... Mais il le fallait. Pourquoi pas aujourd'hui plutiM que demain? Car enfin, vous aviez beau

être séduite, éblouie, fascinée ; il vous rwstait uncore trop de sens |)our ne pas voir ce qu'une position comme la vôtre a nécessairement toujours de précaire et de fragije. Ouiî l'éclatant repentir de madame de La Vallièr(> n'ait pu lévciller votre conscience, hélas! je le comprends; niaisque la conduite du roi envei"s elle ne vous ait pas ouvert les yeux, qu'en la voyant délaissée, elle qui lui fut si chère, vous ne vous soyez pas dit...

— Eh! monsieur, interrompit-elle, qu'avais-je le temps de me diïe? Le roi m'aimait, voilà tout. Me venait-il seulement à la pensée de calculer si son amour Unirait avant le mien?

— 11 avait bien lini avant relui de... mais laissons cela. Et d'ailleurs...

11 hésitait.

— D'ailleurs?..; dit-elle en l'interrogeant des yeux.

— Si l'amour du roi s'était réglé sur le vôtre...

— Eh bien?

— Il y a longtemps que tout serait fini. Vous n'aimez pas le roi... vous ne ra\ez jamais aimé...

— Moi ! s'éçria-t-elle, moi ! — Mais son regard était plutôt inquiet qu'indigné. Évidemment, elle n'osait nier; l'œil de Bossuet avait plongé jusqu'au fond de son àme.

— Non, madame, poursuivit-il, non, vous n'aimez pas le roi... Ou plutôt, oui, le liai, le roi de France, le maître de vingt millions d'Iionnnes, les hommages qui l'entourent, l'éclat qui en rejaillissait sur ^ous, voilà ce (|ue vous aimiez, voilà ce que vous aimez encore ; mais Louis, mais l'homme, vous ne l'aimez pas '...

1 Louis XIV avait < lu iiiusicuib fois faire lu luOiiif dccoiixtlc; mais

Elle se talsuil et baissait les \c\\\. Lu pouvoir inconnu pesait sur elle ; la voix de Bossuet n'était que lu voix de sa conscience.

— Aijisi, reprit-il lentement après uu moment de silence, en foulant aux pieds les plus saints devoirs, vous n'aviez pas même l'excuse banale d'un amour assez fort pour lutter contre l'honneur! Mais ne parlons plus du passé; le monde l'oubliera , et il ne tiendra qu'à vous que Dieu l'oublie. Maintenant donc, écoutez-moi. Le salut du roi, le vôtre , celui de tant de malheureux que vous encouragiez au mal , — tout cela est entre vos mains. Le roi n'a pas encore la force de vous ordonner de quitter la cour ; éloignez-vous, et il vous bénira d'avoir eu pitié de sa faiblesse. Lu vous voyant combattre, il combattra. Heureux de se trouver [dus ferme, il ne pourra qu'estimer davantage celle qui l'y aura contraint. L'amour devait linir une fois, peutêtre bientôt; l'estime ne Unira pas. Prononcez, madame, I)rononcez...

Elle demeurait immobile. C'était déjà beaucoup que de l'avoir amenée là; mais il voulait une réponse.

— Vous vous taisez... poursuivit-il après un nouveau silence. Le roi m'attend; que lui dirai-je? Il commençait à s'effrayer sur l'état de son âme; et vous, comblée de ses bienfaits, vous ne voudriez les rcconnaitre (ju'en perpétuant par votre présence les tentations dont il gémit I Mais

l'aJioiU; iiiun]uise avait toujours eu 1 ail iK" le rassurer. Il cjisto uueleUro assez curieuse qu'elle lui écrivit sur ce sujet. On prétend que cette letlro avait oté rédigée par madame de Mainteuon, et que le roi, 1 ayant su, comuieiiça dés lors à éprouver pour Tailleur cet atlaclienu'nt dont le premier réuhat devait être lu disjjrùce de madame île Montespiin — '.is détails sont peu autLeotiques.

non; relu ne saurait êtie... Encore un coup, madame, au nom du ciel, un mot, un seul mol...

Elle ouvrait la bouche pour répondre. Qu Vùt-elle dit? Nous rignorons ; peut-être ne le savait-elle pas elle-même. Mais on entendit quelque bruit; deux dames parurent. C'étaient madame de Tbianges et l'abbesse de Fontevrault, les deux sœurs de madame de Montespan.

En se retournant pour les saluer, Bossuet s'épargna le chagrin de voir quel changement leur arrivée avait produit dans la physionomie de celle dont il avait pu se croire "vainqueur, et qu'il eût peut-être en effet vaincue sans ce secours inespéré. Madame de Tbianges était une femme légère , assez incapable d'avoir des scrupules sur la conduite de sa sœur •. Madame de Fontevrault en avait bien au fond quelque peu ; mais elle avait pris le parti de paraître ne rien voir, ne rien entendre, et l'on s'était habitué à trouver tout simple quelle traînât sa croix d'abbesse dans les salons de la maîtresse du roi ^ La cour était leur

1 Elle avait eu cependant, comme tant d'autres, ses petits accès de dé- Totion. Madame de Sévij;n(5 raconte (5 janvier 1674) qu'elle a dinr avec madame de Thianges, et que, un valet ayant présent»'- h celle-ci un verre de liqueur :« Madame, a dit gravement la convertie, ce garçon ne sait pas encore que je suis dévote. » La dévotion se prenait, se quittait, comme un élat ou comme une charge; on disait se faire di-vot, comme nous disons se faire avocat, se faire négociant. Le principal signe extérieur do la conversion^ c'était, pour les femmes, de ne plus mettre de rouge ; l'accès fini, le rouge reprenait ses droits : « Ce rouge, dit madame de Sévigné, c'est la loi et les prophètes; t'est sur ce rouge que roule tout le christianisme, n

î « On en aurait été édifié, pour peu que le roi Teùt voulu, » ditDuclos. « Celait, dit Saint-Simon, celle des trois sœurs qui avait lo plus d'esprit; c'était peut-être aussi la plus belle. Elle y joignait un savoir rare, car elle connaissait la théologie et les Pères; elle était versée dans l'Ecriture; elle possédait les langues savantes. Quoiqu'elle eut été faite reli-

atmosphère, leur vie, leur tout; elles auraient Irémi à la pensée de n'y plus voir celle qui les y soutenait. Aussi n'était-ce point par hasard qu'elles entraient en ce moment-là chez leur sœur. Elles ignoraient encore l'affaire de la confession ; mais il s'était trouvé des gens oflicieux pour courir les informer de la visite de Bossuet à la marquise. Quoique averties séparément, elles n'avaient pas eu besoin de se concerter pour arriver ensemble, dans le seul but de rompre un entretien dont elles sentaient qu'il ne pouvait résulter rien de bon ni pour leur sœur ni pour elles. Elles arrivaient donc fuil à propos, comme on l"a vu ; et si Bossuet ne^ s'aperçut pas immédiatement de l'effet que leur arrivée avait produit, madame de Montespan ne le laissa pas longtemps dans l'erreur. 11 n'eut qu'à jeter les yeu\ sur elle pour voir que tout était perdu; et comme elle le reconduisait, car il s'était mis aussitôt en devoir de se retirer :

— Eh bien 1 lui dit-il à voi\ basse.

— Le roi est le maître, monsieur, répondit-elle tout haut et du ton le plus dégagé.

— Et je l'en ferai souvenir, reprit-il tout haut comme elle.

gieuse plus que très-cavalièrcmont, sa ri'gulariU' t'tait pxaclc dans son abbaye. Ses sc'jours à la cour ne donnèrent jamais d'atteinte à sa réputation, que par la singularité de voir un tel habit partager une faveur de cette nature, s

Effecliv(Mnent, moins d'une heure après, le roi rccevuit la li'llre suivante :

« Sire,

« Que Votre Majesté m'excuse si je ne vais pas moimême lui rendre compte de ma mission. Il n'est pas nécessaire que vous en sachiez les détails; j'oserai même vous prier de ne pas me les demander.

« Vous avez pris et m'avez forcé de prendre pour arbitre la personne la plus intéressée à vous retenir dans l'état d'où vous paraissiez vouloir sortir; vous avez suivi pour les intérêts de votre àme une marche que ni vous ni aucun roi ne voudriez suivre pour ceux de la dernière de vos provinces. J'ai pu croire un moment qu'à défaut de considérations plus relevées, le sentiment de votre dignité suflirait pour vous soutenir : vous ne l'avez pas voulu; et connne si ce n'était pas assez de votre propre faiblesse, vous vous êtes réfugié dans celle d'autrui.

« Je suis donc allé où Votre Majesté m'envoyait, mais avec la ferme résolution de n'accepter ni comme une défiiilc ni connne une victoire l'insuccès ou le succès de cette "lémarche. Eùl-elle réussi, je ne vous tiendrais pas un autre

langage. Je croirais vous insulter en venant vous dire que l'on consent à une séparation ; je me bornerais encore à vous répéter, comme je le fais en .ce moment, que c'est à vous de vouloir, à vous d'ordonner, et que vous ne pouvez ici vous montrer laible comme roi sans être criminel comme chrétien.

« Ne concluez cependant pas de là que madame da Montespan ait entièrement fermé Toreille à mes exhorta . tions. Peut-être les lignes ci-dessus vous ont-elles déjà fait éprouver une secrète joie... Détrompez-vous. Si le devoir ne l'a pas emporté, la lutte a été vive. Oui, comme vous, un a frémi; puis on a cherché à s'étourdir... On y a réussi... Ah! Sire, Dieu vous garde d'y réussir! Madame de Montespan n'a pu être coupable que vous ne le fussiez plus qu'elle; elle ne peut rester coupable que vous ne le deveniez cent fois plus, [)ui?que le sacrifice à faire est cent fois plus cruel pour elle (jui vous doit tout et qui n'est rien sans vous, (pi ïi vous (|ui ne lui devez rien et (jui êtes tout sans elle.

« Enfin, Sire, il le faut. — Ce mot sonne mal à vos oreilles; vous ne l'avez pas souvent entendu. à moins qu'il ne sortît de votre bouche. N'importe! j'irai jusqu'au bout. — Il le faut, je le dis encore, ou il n'y a point de salut à espérer. Une des premières choses que madame de Montespan m'ait dites, c'est qu'elle ne comprenait pas pourquoi vous auriez le droit de faire vos Pâques, tandis qu'on le lui enlevait. .J'ai éludé; j'ai répondu que cela ne prouvait pas ([u'on eût tort de le lui ôter; mais avec vous, pourquoi éluderais-je? Pourquoi ne vous dirais-je pas nettement que, dès qu'on peut a\oir des scrupules sur son aptitude à s'ap-

prochcr de l;i saiiilo cène, l'auturisatiuii quon en a reçue dun homme est nulle devant Dieu ? Or, ces scrupules, vous les avez maintenant; vous ne pouvez pas ne pas les avoir; vous ne les ferez pas taire d'ici à samedi, à moins que vous ne vous soumettiez, mais humblement, pleinement, aux conditions que Dieu vous dicte. Hors de là, averti comme vous l'êtes, vous ne seriez plus qu'un profanateur... Mon cœur se serre à la pensée qu'en voulant vous sauver, je n'aurais réussi qu'à vous rendre plus criminel.

» Courage donc. Sire, courage! Voici l'occasion d'une victoire plus glorieuse qu'aucune de celles dont le monde vous a loué ; et soyez sûr qu'à votre lit de mort, vous ne donneriez pas celle-là pour toutes les autres, w

Quand Hossuet relui cette lettre, il en fut eiïrayé; personne n'avait encore parlé de ce ton à Louis XIV. Il voulait d'abord, sans y rien changer quant au fond, en adoucir un peu les formes; mais à peine en eut-il recopié quelques lignes, qu'il les déchira. Après deux ou trois nouvelles tentatives, il finit par plier l'original et par l'envoyer tel quel.

Cependant il allait, il venait, il ne pouvait rester en place. Joie d'avoir bien fait, crainte de s'y être mal pris, pieux désir de sauver le roi, peur mondaine de le blesser, tout cela se mêlait, s'agitait, tourbillonnait dans son esprit. Il

1 C'i'st la conclusion à laquelle tout catlioliquc raisonnable est forcé d'arriver, pour peu qu'on le presse au sujet de la confession. De deux choses l'une : ou l'absolulion est valable par le seul fait d'élrc prononcée, ou elle est conditionnelle. Si elle est valable ipso fado, il faut admettre que le plus (;nind scélérat de la terre, une fois absous par un prêtre, est net de tout péché ; si elle est conditionnelle', le prêtre n'est plus qu'un conseiller : il vous donne des directions sur les moyens d'être absous, mais il ne vous absout réellement pas. Absurde ou nul, — voilà donc ce qu'est nécessairement ce prétendu droit de lier et de délier.

(.alculait les pas que son messager avail à faire'. Tantôt il eût voulu ravoir sa lettre et la changer; tantôt il se lélicitait de n'en avoir plus le pouvoir. Selon que telle ou telle phrase lui revenait à l'esprit, il passait du découragement à l'espérance, de la confiance à la crainte.

Tout à coup, il s'arrêta. Son visage parut moins sombre, et, après quelques secondes de réflexion, il demanda sa chaise.

I Hossuet, comme pn'-copleui dii Daiipliiii, avail son loyciiioiil iluiis le i-kùtt'uu.

Il ('lait environ huit heures, et les dernières lueurs du crépuscule venaient de quitter les rues de Versailles. Tout près de l'église paroissiale ( aujourd'hui cathédrale ) de Saint-Louis, on pouvait voir passer et repasser derrière les rideaux d'une fenêtre la silhouette d'un homme assez grand et un peu voûté. Avec de l'attention et de bons yeux, on eût compris, au mouvement de ses lèvres, qu'il parlait assez rapidement; mais il n'avait pas l'air de s'adresser à persomie. Il ne gesticulait pas; seulement, une de ses mains s'élevait de temps en temps à la hauteur de sa poitrine : cette main paraissait tenir un cahier, sur lequel il jetait alors les yeux. Du reste, rien de plus régulier que ses allées et ses venues ; vous eussiez dit celles d'un balancier.

C'était là que Rossuet devait s'arrêter. En ap[)rochant de la maison, il aperçut l'ombre et sourit; ce qui signifiait probablement : « Je n'ai pas besoin, moi, de tant arpenter ma chambre. »

— Le père Bourdaloue? — dil-ILui \;il('l qui ^int lui ou- Trir.

— Il est sorti, monseigneur..,

— Oui? Eh bien, son ombre alors... car on la \()il df cinquante p.is.

— Mi.iiM'iuneur, dit \o \al('t. niditit' cuiifïii^., moitié prtM ;'i riiv, il ;UI«Midquel(iirim... l'est lui qui ma lecommanilé...

— Df mentir? J'en iloule Ijeaucuup. Pouniuoi ne pas dire d"ai)ui"d ce qui en est? Il a[)i)rend son sermon... Vous dites qu'il attend quelqu'un; est-ce vrai?

— Oui, monseigneur.

— C'est égal; il faut que je le voie.

Le valet prit une bougie, et marcha devant. Arrivé au premier étage, il frappa à une des portes qui donnaient sur le palier. Elle s'ouvrit.

— Soyez le bienvenu, monsieur Claude, dit Bourdaloue... Eli 1 mais... c'est monsieur de Condom...

— Monsieur Claude?... dit Bossuet au comble de l'étonnement, et en fixant les yeux sur le jésuite? avec une espèce de défiance ; — quel Claude donc?

— Claude... le ministre...

— Claude de Charcnton?

— De Cliarenton.

Bossuet n'en revenait pas. Ce nom de Claude sonnait d'ailleurs assez mal à ses oreilles. Le ministre de Charenton était, (If idiis les protestants de France et même d'Europe, le plus capable de tenir tête à l'évêque de Condom. Celuici en avait eu de vigoun-uv échantillons dans leur fameuse conférence; et, bien (pie son parti lui eût attribué la victoire, il savait mieux (pic pi'i'sonne (p.ie. s'il n'avait pas étt'positivement battu, Claude non plus ne l'avait pas été*.

1 On sait que chacun d'eux publia plus tard une relation de cette conférence; mais ces dcu\ récits, faits iiprés cou]>, ne présentent ni 1 un ni l'autre un caractère sllfli^.•lnl■ de \érllé. C." i|u'ils oui <'nrore de commun, f'e?,l un siui;uli<'r délaul de [jliiliisojdile. (<ii es( éloiiu' do la pelilessi- Jn

— Au fait, reprit Bounlaloue, vous le connaissez mieux que moi, car je ne l'ai jamais vu.

— Et vous l'attendez?

— Il m'a demandé un entretien,

— Par qui vous l"a-t-il fait demander?

— Il m'a écrit. Voici sa lettre... Voulez-vous que je vous la lise?

— Voyons.

— «Monsieur et très-honoré frère...

— Frère! murmura Bossue t.

— Pourquoi pas? dit Bourdaloue. Vo.us vous êtes souvent servi de ce mot en parlant des protestants.

C'était vrai; mais tout en donnant au\ protestants le nom de frères , Bossuet avait toujours l'air légèrement choqué quand ils lui rendaient la pareille. C'était un peu le grand seigneur qui vous dit mon ami , et à qui il ne faudrait pas en dire autant.

Il ne répondit rien.

— Je reprends, ajouta le père.

a Monsieur et très-honoré frère,

« Me trouvant à Versailles pour quelques jours , il me serait bien agr.'abie de ne pas en repartir sans avoir vu au moins une fois un homme dont la renommée... » — Je passe quelques phrases; voici la fin. — « Ne vous trompez

cercle dans lequel deux champions de cette taille ont pu s'af^iter si lonjjtcmps. Tous les ar(;umcnls de Bossuet reposent plus ou moi us sur l'autorité de 1-É;;lise, c'est-à-dire sur ce qu'il faudrait prou\er avant tout; et Claude, trop liiirio ii la dialccti<juc du temps, n'a pas l'air do sentir ce qu'il trouv rait de force dans un frauc et séricui appel au bon sens, à 1 histoire et ù lu UjLIc.

pas, je vous en prie, sur le sens de ma demande. 11 ne s'agit pas d'une conférence : nous parlerons de ce que vous voudrez, de prédication, si bon vous semble, car mon nom vous est peut-être assez connu pour que vous n'ignoriez pas que je suis un peu du métier ; et si l'un de nous venait à sortir du champ neutre et pacifique où nous nous serons renfermés , nous nous rappellerons mutuellement à l'ordre.

« Agréez, etc. Claude. »

— Et vous avez accepté? dit Bossuet.

— Sans doute; c'est un homme à connaître. Je n'aurais pas été le chercher, mais je suis ravi de l'occasion. Ce qui me tourmente, c'est que je ne sais pas mon sermon.

— Pas du tout?

— Si c'était pas du tout... vous ne me verriez pas demain en chaire.

— Vous commencez donc à le savoir?

— C'est bien juste. Voilà quarante -huit heures que j'étudie.

— Ah ! si vous m'aviez cru, il y a longtemps que vous ne connaîtriez plus ce genre de soucis.

— Il fallait commencer par me donner votre esprit , avant de me donner votre méthode.

— Toujours de l'humilité, monsieur Bourdaloue...

— Toujours du gt'nie, monsieur de Condum.

— Flatteur ! Avez - vous toujours ce que je vous écrivis là-dessus, il y a bientôt dix ans?

— La lettre sur l'improvisation ? Je l'ai prêtée à l'abbé de Ftnelon. Lui qui imi-ruvise dijà , elle lui sera utile. —

IVair l'ii r('\('iiir à mon scniioii , je l'uiiiinoiice à le sa\oir, comme vous dites, mais je ne le sais pas. J'avais d'ahoid répondu à M. Claude que je le recevrais lundi prochain, après les fèfes; mais il doit être à CliartMitoii dinianciie. Force a été de dire que je l'attendrais ce soir. J'en serai quitte pour étudier une partie de la nuit.

— Si vous ne la passez pas à écrire, dit Bossuel.

— A écrire, moi! Mon sermon est fini depuis avaiithi(M\

— Est-ce que vous ne retouchez jamais vos discours?

— Jamais, quand une fois je suis en train de les apprendvr.. Ma tête n'y tiendrait pas.

— Écoutez, reprit Bossuet; ce qu'on n'a jamais tait, on est quelquefois forcé de le faire. Je ne sais pas sur quoi est votre sermon; mais il va très-probablement y avoir plus ou moins à changer...

— C'est difticile.

— ... à retrancher...

— C'est plus facile.

— ... à ajouter...

— Y pensez-vous? La veille!... Mais qu'est-ce donc? Je vous trouve un air tout particulier...

Bossuet le mit au fait. 11 voyait que le roi, indécis, flcttant, prêt à retomber, avait besoin d'une secîiusse (p>i le rappelât à lui-même; il venait demander à Bourdaloue d y mettre la main, et de le réveiller du haut de la chaire pur quelcjue chose de fort et de hardi.

— Voilà où nous en sommes, ajouta-t-il. Vous voyez que j'ai fait ce que j'ai pu. Les paroles ont été presque inutiles; la lettre s'eflacera devant trois liunçs de madame de M(>u-

— 1!3 — tespan. Vous ?pul a\c« encore quelque pnmoir. S'il n'est pas v.iineu, il est ébranlé ; l'ocx'asion est belle et ne reviendra peut-être jamais. Vous pouvez procurer à la religion et à la morale la plus éclatante victoire tprelles aient à remporter en France.

El comme Bounialoue se taisait :

— Vous ne répondez [)as... nésiteriez-\(Mis? Ce que je vous ai demandé connue un ser\ice. voulez-vous me forcer à l'exiger comme un devoir? Iraternellemeid, j'en ai le droit...

Bourdaloue n'avait pas le travail difficile. Les idées étaient ce qui lui manquait le moins, car on a de lui jusqu'à trois et même quatre sermons sur le même sujet, sans que ces discours aient presque rien de commun. Mais il aimait travailler à son aise; il lui fallait du calme, du silence; il avait surtout besoin do voir devant lui un lenqis suffisant pour étudier son discours quand il l'aurait lini: cl tandis que Bossuet n'était jamais plus hardi ni plus ricin* que lorsqu'il avait à se hâter, Bourdaloue n'y pouvait seulement songer sans s'efl'rayer et sans perdre ses forces. Ce n'était pas qu'il ne lui fût jamais arrivé d'être trompé' en bien, et de se trouver, le moment venu, plus expéditif qu'il n'avait d'abord osé le croire; mais il ne dépendait pas de lui que sa première impression ne fût celle du découragement et de la crainte. D'autant plus qu'il ne s'agissait pas seulement de refaire à brfde-pourpoint quelques parties d'un discours déjà étudié, mais de se. jeter brusquement au milieu d'une des affaires les plus délicates ddut un prétr<> put se mêler. Il n'est donc pas dil'(icil<' de rom- ]>rendre quel elTort il (Mil à faire -ur liii-inrni<' poui' ré-

puiidre : « J'essayerai. » — Encore ce mut tut-il dit à voix basse, et accompagné d'un soupir.

— l*]tvous réussirez, dit Bossuet.

— J'essayerai, répéta-t-il. Voulez-vous m'aider?

— Très-volontiers... si je le puis.

— Si vous le pouvez ! Je vais vous lire mon sermon ; vous m'expliquerez plus en détail ce que vous entendez que j'y mette... Oui, en effet... l'occasion est belle... Ah! si je l'avais su huit jours plus tôt!...

— Eh bien! vous auriez été inquiet huit jours de plus.

— Oui; mais le sermon...

— Le sermon n'en vaudra peut-être que mieux. Lisez toujours.

Bourdaloue prit son cahier. .

« Sire,

« Si jamais les prédicateurs... »

— Le texte, s'il vous plaît, interrompit Bossue'.

— Ah! j'oubliais. « Judxi shjna pctunl , et Grxci sapientUtiii qitxruitt; nos autem prœd'icamus Christum crucifixum, Judœis qaidcm scundalum, ycntiOus autem stultiliam; ipsis uuiem cocntis, Juuwis alqite Grœci.s, thiistuiii, Dvi virlulcm et Dei sopient'unn '. »

— Bien choisi, dit Bossuet ; il n'y a qu'un saint l'uul pour écrire des choses comme celles-là. — Poursuivez.

1 M Les .luifs (Iciiiaiulunt des miracles et les Grecs cherchent la sajjesse; pour nous, nous prêchons Christ cniciUé, qui est scandale aux Juils et folie aux Grecs, mais (|ui, pour les ('lus, soit Juifs, soit Grecs, est le Christ, la puissance de Dieu et la sii(;essc de Dieu, o

|l'« Épitrc de saint Paul aux Corinth., ch. 1, t 2î-î4.)

— « 1 Si jamais les prédicateurs pouvaient, avec quelque sujet apparent, rougir de leur ministère , ne serait-c§ pas en ce jour où ils se voient obligés de publier les humiliations étonnantes du Dieu qu'ds (annoncent, les outrages qu'il a reçus, les faiblesses qu'il a ressenties, ses langueurs, ses souffrances, sa passion, sa mort? Cependant, disait le grand Apôtre, malgré les ignominies de la croix, je ne rougirai jamais de l'Évangile de mon Sauveur; et la raison qu'il en apporte... » — Mais il n'est pas nécessaire que nous lisions tout ce commencement. Je vais passer aux dernières pages. — C'est là que nous aurons à faire, ajouta-t-il avec un soupir concentré.

— Courage ! Dieu vous aidera.

— Il a déjà commencé, puisque vous voilà... Ah! j'entends monter; je n'y pensais plus. C'est sans doute...

— Quel contre-temps!

— Il n'y a cependant pas moyen de...

Et il ouvrit.

1 T.ii.h-l.

« Des talents distingués, des connaissances Irès-iHendues, une dialectique forte et pressante, étaient relevés chez Claude par des qualités plus estimables encore, lintégrilé de ses mœurs, la facilité de son commerce, et cesverdîs douces et aimables qu'on se plaît toujours à chercher v\ à trouver chez les hommes d'un mérite supérieur. »

A ces paroles du cardinal de Bausset* nous pourrions ajouter les témoignages, non moins formols, que Bossuet lui-même se plut à rendre au mérite et aux qu;iiil('s de son illustre antagoniste. 11 est vrai que l'impartialité des historiens catholiques envers Claude n'est, au fond, que de la partialité en faveur de Bossuet; rien de jibis aisé que d'être juste quand on espère se rattraper plus tard, et d'avouer la force d'un ennemi quand on est décidi'' à dire qu'il a été vaincu. Mais, quel que fût le but de ces hommages, ils n'en suffisent pas moins \xniv confirmer ceux que les Églises réformées de France, de Suisse, de Hollande, d'Angleterre, étaient unanimes à rendn» à l'élo- ((uent et pieux ministre de Charenton,

] IJi^l. '!•■ r.-^iic't. liMC V.

Claude ('t;iit d'iiiH' iaillc iin-diorn' : niais il {taitatfc.iil a\rc licaiicdup de pcrsuiiiiaiics dislingués de cette époque, \ compris le roi, le privilège de paraître lieaticoup plus grand qu'il ne l'étail. Cette curieuse particularitr du dixseptième siècle n'était sans duute pas indépendante du costume. La haute et majestueuse perriKpic des lionunes, la taille eltilée des robes de femme, l'épaisseur des talons pour les deux sexes, y étaient probablement pour beaucoup; mais on ne jjcut nier que cela ne vînt aussi des physionomies. Voyez tous les portraits de ce temps : ne dirait-on pas des cousins de Louis XIV? Cependant quelques hommes, Bossuet entre autres, rappell(>nt le type plus rude et un peu espagnol du temps de Louis Xill et de Corneille. Claude était aussi plutôt de cette dernière famille. Ses traits n'avaient pas la régularité grandiose et bourbonienne que la vue du roi semblait imprimer à tous les visages de sa cour. Enfant du Midi, il avait dans les yeux et dans le geste quelque chose de plus vif; mais comme cette vivacité ne nuisait ni à la netteté de son langage, ni à la noblesse de ses mouvements, elle ne faisait quaugmenter l'impression produite i»ar sa présence. .Mallieureus<'iiieiit, sa voix ne prévenait pas en faveur de ses paroles. Klle était sèche et assez dure; à quoi se joignait un accent méridional assez prononcé, .\ussi avait-on dit plaisanuuent, lors deson électiijii àCharenton, (pi'il avait eu poiu' lui (ait/rs Icx vois, hormis la sienne.

A peine avait-il passi'- le seuil de la chambre de Uoiirda- Iniic, (piil apeirut liossue! veiiaul à lui. Il s'arrêta. Ce uV'Iail ni répul-ion \\\ IVavenr; mais il ne ponvail (pTèlre priifondi'ineiil suipri-- ipie lîonidalonc eiil piuc ( lUiM'iUibli'

d'admettre un tiers, et que ce tiers tut pr('cis(''mentBossuet. Il fallait une explication; elle fut courte.

— J'arrive à l'instant, dit Bossuet, et tout à fait par hasard. Permettez que je me retire...

— Pourquoi, monsieur, pourquoi? Si c'est le hasard qui vous amène, il n'y a plus aucune raison pour que votre présence m'îtonne. Et ce hasard, d'ailleurs, qui sait si ce n'est pas la Providence? Pour moi, j'avoue que je suis tout heureux de retrouver dans une entrevue fraternelle un homme avec qui je ne me suis encore rencontré que sur un champ de bataille. — Et vous, monsieur, poursuivit-il en s'adressant à Bourdaloue, pardonnez-moi ma première surprise. C'était une injure à votre délicatesse...

— N'eu parlons plus; l'apparence était contre moi.

On s'assit ; mais la conversation ne s'engageait pas. Tout le monde a pu remarquer qu'un entretien mal commencé reste toujours un certain temps avant de prendre une bonne touinure ; les interlocuteurs ont beau être convaincus que personne n'a eu tort, il faut quelques moments pour efl'acer l'impression f.ichcuse du début. Ajoutez à cela que Bossuet n'était pas à son aise. Malgré les assurances de Claude, il se sentait de trop et regrettait de n'avoir pas persisté à sortir. Bourdaloue, de son côté, faisait d'inutiles efforts pour pensera autre chose qu'à son sermon, aux minutes qui s'enfuyaient, au temps précieux qu'il lui fallait perdre, et pourquoi? Pour répondre oui ou non à des observations insignifiantes, car une pareille réception était peu faite pour mettre Claude à son aise, et lui permettre d'entamer quelque sujet qui en valût la peine. C'est toujours chose assez plate qu'une conversation sur la pluie et le

beau temps; mais quand les interlocuteurs sont des gens de mérite, c'est encore plus triste et plus plat. On aimerait autant les voir broder ou enfiler des perles.

Mécontent d'eux et de lui-même, Claude allait se retirer après une visite d'un quart d'heure, lorsqu'on annonça messieurs de Fénelon.

Nous avons vu plus haut comment ces derniers étaient convenus d'aller le soir même chez Bourdaloue. Le marquis s'en était beaucoup réjoui; aussi, quoique son neveu lui eût exprimé la crainte que leur visite ne fût un dérangement pour le père, vu son sermon du lendemain, il avait insisté.

Saluts, compliments, etc. Toutes les présentations se ressemblent.

Mais M. de Fénelon fut à peine assis, que ses yeux tombèrent sur Claude, placé par hasard vis-à-vis de lui, et qu'il se mit à le regarder de l'air d'un homme courant après des souvenirs. Bourdaloue le lui avait présenté, selon l'usage; mais, soit qu'il eût mal entendu le nom, soit qu'il ne l'eût pas écouté, il s'était incliné sans répondre et sans s'inquiéter de mieux entendre. Il regardait donc, regardait encore... et lorsque la conversation fut engagée, il semblait regretter les moments où la politesse le forçait de regarder ailleurs. Enfin, Claude ayant dit quelques mots, cette voix parut le frapper.

— Mais... dit-d, excusez-moi... Il est probable que je me trompe. Cependant... Monsieur serait-il...

Il n'osait achever. Il sentait que, s'il se trompait, l'objetde sa méprise pourrait en être peu flatté. Et puis, Claude chez Bourdaloue, Claude en tiers avec Bossuet... C'était un rêve.

— Je crois que mon<;itHir no sp trompe p.i>:, dit le ministre.

— C'est donc vous qui... à Charenton...

Il n'osait encore litcher le mot, tant la chose lui paraissait invraisemltlalile.

— Maisoui, dit Claude...

— Eh bien ! s'écria le marquis en regardant alternativement Hourdaloue et lui, (piand je suis enlrr ce soir chez le premier prédicateur de notre siècle, je ne m'attendais pas à y rencontrer aussi le second!

Le premier, le second... et Hossuet ? Un vouilra bien se rappeler ce que nous avons dit [tlus haut de l'oiémion piilili(|ue à son égard. En cessant de le conqiler |>armi les prédicateurs, on croyait l'honoier. M. de Eénelon était plus éloigné (pie personne de vouloir lui taire la moindre injure.

Le futur é\,é(pie de .Meau\ ne put ce[)endant dissinuder un mouvement de surprise.

— Vousavez entendu [trêclicr .M. Claude I

Et le ton de ces paroles indiquait un mélange de sentiments assez divers. C'était l'étonnement, d'abord. 11 savait (pie Claude ne prêchait pas mal; mais il ne s'était pas douté qu'un calhorKpie, un connaisseiu', piit lui domier ainsi le premier laiig après Bourdalouc. C'était Tamourpropre lienrlé : pouvait-il totalement renoncer, même pour mie position réputée plus haute, à son ancien renom de pi(''dicateur? Pouvait-il sincèrement souscrire à l'honneur (pi'on s'imaginait lui faire en le laissant de côté? — Nuilà pour les sentiments de l'homme; mais il y avait aussi ceux de l'évi^jue. C'était, on le comprend, le déplaisir très-

— 1-21 — naturel du ziMt- catliuliquo, en apprenant qu un (ie< hommes les plus distingués tle son église était enlié dans un temple hérétique, et non-seulement n était entré, nuiis s'y était plu. Lt?s jansénistes étaient bons catholiques, à en juger, du moins, sur la vivacité de leurs attaques contre les protestants; mais un parti peut avoir intérêt à exagérer la distance qui le sépare d'un autre ', et, dans ce cas, Tanimosité qu'il déploie prouve plus d'affinité que de répulsion. Parmi les cent et une "propositions condamnées en lli'A dans la bulle Unigenitus, il y en a plus de la moitié que Calvin eût signées. Plus le jansénisme se rapprochait de la réforme sur quelques points (et ces points n'étaient pas des moindres ^i, plus il lui importait de s'en séparer hautement dans l'ensemble; mais cette tactique ' n'échappait à personne, et ne pouvait qu'augmenter la défiance des catholiques \)uy<. Ajoutez à cela que les jansénistes se donnaient des airs d'indépendance peu d'accord avec le respect qu'ils prétendaient avoir pour les décisions de l'Église. S'ils soutenaieni le catholicisme, c'était plutôt comme doctrine de leur choiv que comme religion reçue, imposée d'autorité, acce\»té('

1 C'est ainsi que la révocation tic l'Éilit do .Nantes et les pers-.'eutions contre les jansénistes eux-niènies suivirent ilo prés les débats de tCSi. iii le pape avait été si maltraité. Hautement aeensé à Kome d'a\oir rompu ou voulu rompre l'unité calholirjue , Louis XIN trouvait eunimode de la renouer aux dépens des protestants et de l'ort-Roval.

î « Il est utile et nécessairi', en loul temps, en tout lieu, à loules sortes «le personnes , d'étudifr l'Éerilure. n LXXIX."^ proposition condamnée. — Les réformateurs n'oiil jamais dit plus.

S Tactique de lionne foi . il faut le rteonnaiire; il v avait liorreiir naïve, en même temps qu'aflinilé seerète. L'alihé de Sainl-Cvrau n'ouvrait jamais un livre héréliijue sans l'exoniser préalalilenient d'un sii;ne de croix. •

— 12-2 — avec soumission. Le libre examen existait de fait parmi eux : on était catholique à Port-Royal comme on était calviniste à Genève. C'étaient donc des protestants, aux dogmes près, et la présence du marquis dans le temple de Charenton, n'y fùt-il entré qu'une fois, ne pouvait être aux yeux de Bossuet un fait isolé et sans importance.

— Si j'ai entendu M. Claude! répondit M. de Fénelon; tout un carême...

— Un carême! dit le ministre en riant; je ne croyais pas en avoir jamais prêché.

— Vieille habitude, reprit le marquis; je voulais dire tous les dimanches d'un carême. — Voici le fait, messieurs. 11 y a deux ans de cela ; je passais l'hiver à Paris. Mon ami le duc de la Force * m'entendit un jour me lamenter de ce qu'il n'y avait pas dans toute la ville un prédicateur qui me plût. Il va sans dire que vous n'y étiez pas, monsieur Hourdaloue. Vous me direz que c'est mal de se plaindre ainsi, et que tous les prédicateurs sont bons pour qui va les entendre sans autre idée que celle de s'édifier. Je le sais bien ; mais qu'y faire? Si j'ai péché en allant ou'ir M. Claude, à vous le plus gros de la faute ; pourquoi m'aviez-vous gâté , l'année précédente , au point de me rendre insupportaljlos tous ceux qui ne vous valaient pas -?

1 Fils (1(- celui qui iVhappa miraculouscuient à la mort le jour de la Saint-Harlhélciuv.

î « — C'est un bommo admirable. Si vous l'aviez une fois entendu, il vous di'i|oùlerait de tous les autres.

— Je nie (Tarderai donc bien de l'aller entendre, car je ne voui; point qu'nii pr''(licaleur nie d('[[Oiite des autres; au conlraire, je cherche uu homme qui me donne un tel (joùt et une telle estime pour la parole da Dieu, que j'en sols plus dispose^ à l'ccouter parlent ailleurs. »

FÉ.NELON, Dialofjue sur iÊioquence.

— «Venez à CharentOD, » me dit le duc de la Force. — Or, vous saurez que c'était peut-être la vingtième fois qu'il me parlait de M. Claude. Peu auparavant, pour toute réponse , je l'avais mené à Notre-Dame entendre le père Bourdaloue. A ma grande surprise , car c'est un homme droit et d'un goût sur, il n'avait point perdu contenance. «C'est beau, m'avait-il dit, c'est bien, très-bien... mais venez à Charenton. » Je crus qu'il se moquait de moi. Enfin, comme je vous l'ai dit, un jour que je me plaignais de nos prédicateurs, il me prit au mot et m'entraîna chez le sien... Que vous dirai-je encore? J'y retournai tous les dimanches... et je ne crois pas en'avoir plus mal lait mes Pâques,

Claude était rayonnant. Que l'orgueil n'y entrât pour rien , nous ne le pensons pas ; et pourquoi voudrions-nous le faire croire? Henri IV disait bien qu'il n'y a qu'un lâche qui ose se vanter de n'avoir jamais eu peur ; et l'on dirait avec plus de raison encore qu'il faut bien de l'orgueil pour oser prétendre qu'on en a point. Mais Claude était habitué aux louanges, et M. de Fénelon n'était pas le premier catholique de qui il en eût reçu. Ce qui lo charmait donc le plus, ce n'était pas d'être loué, mais de l'être par un homme aussi grave, aussi pieux, car on suppose bien que le marquis lui était connu de réputation; c'était la pensée que, sans se douter de l'avoir dans son auditoire, il eût prêché cinq ou six fois de suite sans rien dire qui lui déplût, sans parler en protestant ni en catholique, sans être autre chose que chrétien, dans le sens le plus pur, le plus relevé de ce mot. Voilà de quoi il était surtout fier; et si l'on veut appeler cela de l'orgueil, con-

\cii(iiis ;iu mains (|iril n'en est pas de plus légitime Cl de 1»1ms (•liirticii.

— Ah! iiionsicui", s'i'cria-t-il on saisissant la main du marquis, voilà do ces moments où je me crois payé aM'c usure d'années entières de travaux et de mécomptes! Huaud on me dit (pie j'ai plu, je tremble ' ; mais quand j'apprends que j'ai fait quelque bien...

— C'est un bonheur que vous devez avoir souvent.

— Beaucoup moins souvent que vous ne croiriez...

— Hélas! dit Bourdaloue , je supjtose qu'à cet égard toutes les églises se ressemblent. Il n'y a pas \iugt auditeurs sur mille qui sachent bien ce <pie l'on vient faire (piand on vient entendre un sermon; le discours n'est réellement écouté ni réellement compris que par ceux ([ui pourraient le mieux s'en passer. Poui- [mmi (pi'ou se sente curieux de l'entendre et qu'on fasse a\ec plaisir le trajet de chez soi à l'église, on s'imagine avoir toutes les dis{)osi fions convenables; parce qu'on aime l'orateur, on croit aimer sunisanuuent la religion (pi'il prêche.

— Cette ilhision, ajouta (Claude, n'est qu'une des mille ruses de reudiu-cissemeuL et de l'orgued. Il y a un calcul là-dessous, n'en doutez pas; calcul d'instinct, il est vrai, mais (jui n'en est [»as moins réel. Tous ceux qui vous écoutent sa\ent très-bien, au fond, (ju^uii sermon est lait [toiu* qu'on en prolite; mais la jilupart aussi, au fond encore

1 « J'eiitfiids l)i'aiuou[) (le porsoniies parler de vos seriiidiis; l'mleur (le vos aromates s'oxliale jiis(iu"à moi; mais, après tant de niessaf[crs qui me rapportent tous les jours que votre lit est tout garni de fleurs, <(ue >olre printemps est agrt^alde et riant , j'en attends d'autres qui viennent n)e donner des nouvelles de l'tMé et de l'automne, de la moisson et de la \.n.(an(;e. « Kri>ç(>is DK SvLES , Lettre à l.f Cowus.

ot sans se le dire, ^•L• î^oiicieiil pou d'cii prulitcr. Hcs lorj, qu"arri\t'-t-il"? Prècliez-vous inédiocrement ou mal? ou se met à laiso eu vous (-ritiquant, car la conséquonce sous- (Miteudue, c'est qu'd n'y a point de mal à ne pas proliter d'un mauvais sermon. Prèchez-vous bien? on se met à l'aise en vous admirant, et, pour ne pas payer à Dieu le tribut qu'il réclame, on se hâte de payer à son ministre celui qui coûte le moins et n^engage à rien. « Voyez, semlilf-t-on dire , (juel enthousiasme je suis encore capal)le d'éprouver pour un discours religieux, pour un homme qui me parle de Dieu et de mon salut. » Et content de l'éprouver, cet enthousiasme, on s'en tient là : la conscience esl satisfaite. Aussi, quand un de mes auditeiu'ç vient à me (lire (pie je lui ai foH plaisir, car vous savez que c'est l'expression consacrée : — « En voilà encore un. me dis-je à part moi, pour qui mon sermon est perdu. »

— J'eus un jour la sottise, dit .M. de Fénclon, de* l'aire ce comitliment au père Séraphin, l'ancien prédicateur du roi. 11 me répondit : « Tant pis, » et me tourna le dos.

— H aurait pu être plus eliarilahle...

— Ah! vous ne le connaissez jtas, le père Séraphin. C'est lui honune (pii ne badine pas. Demandez à luc-n neveu...

— Une aventure?

— Oui, dit le neveu, et assez plaisante.

— Peut-on la savoir?

— Volontiers. — tu jour donc, le père Si''iap!iiu précliiiil dans la clia|)elle du roi. Au beau milieu de son diseoius : oHéveilli'z, s'écrie-1-il d'ime voix de tonuiMre, n'vcillez fct nbbé (pii dorf , el ipii n'c^l ici ((iif pour l'iiirc sa eoiu-

au roi! » L'abbé endormi, c'était moi... Que voulez-vous? Il était deuv heures après midi, au mois d'août; puis, le sermon du bon père... bref, je dormais. Au reste, il eût mieux fait de ne i>as s'en apercevoir, car tout le monde se mita rire; le roi étouffait pour ne pas en faire autant, et l'orateur ne savait que devenir. Je lui (is plus tard des excuses,— et. je vous en dois aussi, messieurs, poursuivit l'abbé de Fénelon , pour vous avoir interrompus par une semblable historiette.

— Il a cependant du bon, ce père Séraphin, dit le marquis en jetant sur Bossuet un demi-regard que celui-ci comprit fort bien ; il va droit son chemin ; il frappe oii Dieu dit de frapper. J'ai vu maintes fois les courtisans tout pâles des hardiesses qu'il se peimettait devant le roi.

— 11 a son franc parler, dit Bossuet avec un peu de dépit. On ne se fâche pas de ses hardiesses, mais on n'y fait pas non plus grande attention. Nous ne voyons pas que ses grands cris aient mieux régénéré la cour que l'éloquence plus calme, plus timide, si vous voulez, de ceux qui l'ont précédé ou suivi dans la chapelle du roi. Saint Chrysostôme ne dit-il pas à ce propos * que « avant de battre le fer, il faut commencer par l'amollir ? »

— Oui; mais ce n'est pas une raison pour que, sous prétexte de l'amollir, on se dispense de le battre.

Il est sûr que les gens qui grondent toujours finissent par n'être plus pour nous que des espèces de machines à gronderies, dont le mouvement et le bruit ne font plus aucune impression. Il est extrêmement fâcheux qu'un prédicateur

1 Comnicnlaire sur le livre des Actes.

en soit là ; mais Texag^^ration des uns h't'tait pas une excuse pour la faiblesse des autres. Bossuet en était sans doute convaincu ; on a pu le voir dans sa [iremière conversation avec le marquis. Mais, pris de nouveau à partie par l'austère janséniste, il aurait voulu pouvoir au moins lui dire ce qu'il avait fait depuis leur dernière entrevue; sur d'avoir mérité son approbation, il élait piqué de ne recevoir encore que des reproches. De là l'humeur qui perçait dans ses paroles.

Claude n'eut pas l'air d'y faire attention: d'ailleurs, ne se doutant de rien, il ne s'en aperçut peul-èlre pas. Revenant donc à la première question : « Vous parlez de régénérerlacour, dit-il; mais tant que l'on ne s'attaquera qu'aux courtisans, et que les vices du souverain seront sacrés comme sa personne, n'espérez l'ieu : ce n'est pas vouloir sérieusement la victoire , que de laisser intact le rempart derrière lequel on sait (jue l'ennemi se réfugie, et ï-e réfugiera toujours. Et ce rempart encore, plût à bien qu'on se bornât à ne pas le démolir! Mais non; chacun y apporte sa pierre. Le roi n'entend pas un sermon, sur quelque sujet que ce soit , sans y trouver des compliments sur sa piété , sur sa foi, sur ses vvrtus en général. Voilà pour les qualités du chrétien. Quant à celles de l'honnue, c'est encore pis : il n'est pas d'expressions tellenicnt forli's ni de ligures tellement hardies, il n'est même pas de jeux de mots trllement bizarres, que certains orateurs ne se soient imaginé faire merveille en les employant à sa gloire. Où trouver quelque chose de comi»arable à wtte phrase il'un discours prononcé il y a cinq ans' : « Enlin le grand, l'invincible ( t

1 L'Uiaison luiicbre de lu (luciicssf ilUrlnins, par Masctiraii, en 1 6 7 8 . Il

-- 12S — ina^iiaiiiine Loiii>, à (jiii l'auliqiiitt' (.'ùl duiinc nulle cœurs, elle qui les nmltipliait dans les héros selon le nombre de leurs grandes qualités, se trouve sans cœur à ce spectacle ! « Il est vrai que le roi n'a pas entendu ce discours; mais il l'a lu... et on savait bien qu'il le lirait. Et quel énorme ro- ( iioil no serait-co pas' que celui des choses de ce genre (|u'on lui a fait, non pas lire, mais entendre de ses oreilles, dans sa chapelle, devant sa cour! Dans, les sermons de doctrine, on se ci'oit obligé de lui dire (|u"il sait inieuv que personne ce dont on va l'entretenir; on lui demande pres- (pie pardon pour cette Parole de vie (pii a l'audace de s'adresser à lui comme au\ aiilrcs. Dans les sermons de morale , ce (pi'on semble redouter par-dessus tout, ce n'est pas qu'il soit somd aux leçons qu'on lui donnera, c'est, au contraire, qu'il ne vienne à prendre paur lui quelque parcelle des remontrances adressées à l'auditoire en général. Plus le sermon est sévèie, plus, dès qu'il est question du roi, on met d'empressement à changer de ton; plus, par conséquent, on l'autorise à conclure (pie cette sévérité ne le concernait pas. Pourquoi est-il si sensible, par exemple, aux louanges de M. Despréaux? C'est que M. Despréaux attaque tout, excepté lui-. Voilà ce qu'on fait dans sa chapelle. On dirait

s"aj;issait, dans ce niorceaii, de la stupeur produite autour de la jeuiii; princesse par le speetaele de son agonie.

I Ce recueil avait encore quarante ans à j;rossir !

5 Ajoiitez i(uc P.iiileau savait très-hien faire valoir cette circonstance, témoin ces veis de sa première épitre (1669) :

« On (lira (|uelqiie jour...

Boilciiu, <|iii, dans ses vers pleins de sincfritc,

Jadis à tout son siècle a dit la vérité,

Qui mil " tout blâmer son "Inde et sa gloire

A |)ciiiiliint de et loi (nrlc coiinnc l'histoire

t. est par la uiénte Miie ijiic La Hruxère dcvini si iIut 'i Loni- \1V, tuut

ces ni(''(lfcii)s (lc\«'mis cuisiniers, dont parle Socrale dans im dialogue de Platon, (jui ollrent des ragoûts au lieu de remèdes. Mais ici, les ragoûts ne sont pas pour tout le inonde. Au contraire, on alTecte de préparer les médecines les plus amères, les plus noires... et, dès que le roi avance les lèvres : « Arrêtez! Sire, arrêtez!... Voici pour vous. » Et vite un peu de nectar. Hélas! tout homme n'est-il jias naturellement assez habile à se le procurer lui-même, ce fatal nectar de Torgueil? Faut-il encore qu'il le reçoive de ceux mêmes dont l'unique fonction serait de lui en arracher la coupe? Et tandis que, partout ailleurs, le but constint de la dialectique sacrée est de fermer aux auditeurs toutes les portes par où ils pourraient s'échapper, — à Versailles, le nec plus ultra de l'éloquence est de inénatrer à côté de chacune d'elles un guichet pour le roi... Mai-; excusez-moi,messieurs...e\cusez-iiioi...J(> suis bien hardi... Croyez...

Bourdaloue paraissait en effet assez troublé. C'était bien, à tout prendre, un de ceux qui avaient le mieux maintenu devant le roi la dignité du ministère évangéli([ueV; mais il ne pouvait se dissimuler qu'il avait souvent cédé au torrent. Une circonstance particulière, connue nous le verrons

en écrivant des hardiesses qui, sans cela, lui auraient valu la Bastille, ou même pis.

1 « Le père Bourdaloue fit un sermon le jour de Notre-Dame, qui transporta tout le monde. Il ('lait d'une forée à faire trembler les courtisans. Jamais prédicateur éranyéliqur n'a pn'rhé si hautement ni si généreusement les vérités chrétiennes. Il clait question de farre voir que toute puissance doit être soumise à la loi , à l'exemple de N. S. qui fut prcsentc au temple. Knfin, cela fut porte au point do la plus haute perfection, et certains cndi-nits furent poussés comme les aurait poussi'< saint Paul. » ^l""^ l>E Seviok. Lcttredu S février 1674.

bientôt, contribuait encore à l'impression que les remarques de Claude avaient visiblement faites sur lui.

Bossuet n'était pas non plus à son aise. Comme Bourdaloue, sans avoir f'té aussi loin que tels ou tels, il ne se sentait pas irréprochable. Sa conscience une fois éveillée, la pensée du courage qu'il avait montré ce jour même ne pouvait lui ôter le souvenir des éloges semés dans ses sermons , dans ses oraisons funèbres , dans ses livres , éloges d'autant plus coupables que l'autorité de son nom et l'éloquente rudesse de sa parole leur donnaient un prix infini aux yeux du monarque. « Puisque ce grand homme devait natter, dit un critique*, je suis bien aise qu'il l'ait fait en général avec assez peu d'art pour qu'il soit permis de croire que l'adulation n'était pas naturelle à son mâle et hardi génie. » Triste consolation ! Comme si les flatteries s«?2s art n'étaient pas les plus dangereuses! Dix lignes de lui valaient plus, et par conséquent faisaient plus de mal, que tout un discours d'un prédicateur manifestement courtisan; aussi avait- il contribué plus que personne à gâter le cœur de Louis XIV.

Lors donc que Claude s'arrêta en exprimant la crainte d'avoir parlé trop franchement, Bossuet ne répondit rien et resta immobile ; mais Bourdaloue :

— Pourquoi m'offenserais-je ? dit-il. Si j'ai eu des turts, ce que j'ai de mieux à faire, c'est d'en convenir. Continuez.

Claude hésitait. Il semblait avoir à ajouter quelque chose de délicat et de pénible.

t ViNET. Note sur l'Oiaison funèbre de la diidu-sse d'Oilëan».

— Usez donc de la permission ! dit le marquis. Les grands orateurs sont comme les rois : ils s'entendent si rarement juger avec franchise , qu'ils doivent être tout heureux quand l'occasion s'en présente.

— Eh bien! dit Claude, j'achèverai. Je vous ai entendu prêcher, monsieur Bourdaloue...

— Ah!...

— Et vous vous rappelez peut-être une lettre anonyme...

— Elle était de vous ! . . . s'écria-t-il avec une extrême vivacité.

— Oui. — Je vous avais donc entendu ; une seule fois, il est vrai , et ce fut assez pour me confirmer dans l'opinion que j'avais de votre talent et de vos lumières. Mais ce qui me navra , ce fut de voir un tel discours se terminer par l'éktge, que dis-je? par l'apothéose d'un homme en qui votre ministère vous commandait de ne voir qu'un homme et qu'un pécheur. Voilà sur quoi je pris la liberté de vous écrire. Je vous peignais mon étonnement, ma douleur; je vous conjurais de renoncer à ces habitudes de cour, plus indignes de vous que d'aucun autre. J'osais même citer quelques-unes de vos phrases , car elles m'avaient trop affligé pour ne pas se graver dans ma mémoire ; et, sans en appeler à qui que ce fût qu'à vous, je m'efforçais de vous montrer combien elles étaient en contradiction avec les principes mêmes que vous aviez si sagement et si fortement établis dans le corps du discours. M'écoutàtes-vous? Je l'ignore. Je m'adressais à votre conscience... Il ne m'appartient pas de demander ce qu'elle a répondu...

L'anxiété de Bourdaloue avait été croissant. Pendant ces

— 13-> — dernières paroles, un l'avait vu laiilôt baisser la lèli-, laiitùl la lelever avec une élraufre expression de eliagrin el, d'angoisse. 11 n'avait cependant pas laii- d'être blessé des observations du ministre; ses mouvements n'étaient pas ceu\ d'un homme qui s'impatiente et cpii va se justilier. Kvideinment, il y avait en lui un grand combat, non pas contre Claude, mais contre lui-même. Sans comjjrendre comment il pouvait être la cause d'un si grand troulde, Claude se repentait d'avoir cédé à l'inxitation du marquis, et il allait s'arrêter, interdit, quand Bourdaloue , portant tout à coup ses mains à son front et se renversant sur son siège, s'écria : « Mon Dieu 1 mon Dieu ! »

Le silence fut long; l'étonneuu'nt était au comble. On eiit dit qu'aucun des assistants nosail renuier. Enfin Claude se leva, et, allant à lui :

— Cher frère...

Mais Bourdaloue ne lui laissa pas le temps de poursuivre. 11 se leva aussi, el , sjiisissant sur une table le sermon dont lanivée do Claude avait inlerroni[iu la lecture, il en déchira violemment les deux dernières feuilles, et les jeta, toutes froissées, aux picilsilu ministre stupéfait.

Il n'y avait là tpie Hossuet (pii sût ce (jue c'était que ce cahier; aussi fut-il le seul cpii crût démêler la raison dune action si vive et si brusque.

— Ouest-ce (pie ce papier? demanda Claude.

— Mon sermon de demain...

A ces mots, Claude crut aussi a\oir deviné. 11 était eflectivement sur la voie. Il comprenait (pi'il devait y avoir dans ce discours quelques louanges du genre de celles qu'il avait lihhurcs. cl ((iic 1 imlciii'. pcis d'un reiiiinils soudain,

avait cru devoir en faire justice. Mais pourquoi deux feuilles seulement? Claude les ramassa donc, ces deuv IV-uilles, les déploya... et les laissa retomber à ses pieds...

Ce n'étaient pas seulement des louanges; c'était textuellement et mot à mot le scandaleux panégyrique au sujet duquel il avait écrit à Bourdaloue.

Ceci demande explication.

Lu jour que l'éloquent jésuite avait prêché devant le roi, Louis XIV crut reconnaître dans son discours quelques morceaux qu'il avait déjà entendus. Vérilication faite, il se trouva que c'était vrai; mais le roi dit qu'après tout il aimait mieux les anciens sermons du père Bourdaloue que les nouveaux de bien d'autres.

Enhardi par cet éloge, Bourdaloue ne se faisiiit pas scrupule de recourir de temps en temps à des sermons déjà prêches, soit pour les redire en entier, soit pour en emprunter quelques parties. Cette amiée-là , son sermon du vendredi saint était de composition tuute récente; mais, soit que le temps lui eût manqué, soit qu'il ne se fût pas senti en verve , il avait cru pouvoir reprendre une ancienne péroraison. Cette [yéruraisoii, plus il \ axait âc louanges, plus il était sûr (|iie \r loi ne se plaiiidiiiit ).,is de lavoic déjà eiiteudue.

Kt maintenant, ((tnnnent la scène allait-elle Unir? Ce n'était plus seulement Bossuet (pii s"\ truu\ail de liup; les autres commeneaient aussi à en di'sirer \i\emenl la lin, eî lk)urdaloue,au milieu de son trouble, était peul-êire encore le moins embarrassé de tous.

l'n heureux incident les tira d'aflaire. In do!ne>ti((Ui' entra : le roi faisait demander Hos-net.

Bossuet se levant , on se hâta de l'imiter et de prendre congé.

— Monsieur, dit le marquis, je suis enchanté...

— Monsieur, dit le père, je suis ravi...

— D'avoir eu l'honneur de vous voir, ajouta l'un.

— D'avoir eu l'honneur de vous recevoir, ajouta l'autre. Ilf'las! ils n'étaient ravis et enchantés que d'une chose,

l'un de sortir, l'autre de rester seul.

Un petit fait des mémoires de Tallcinant nous paraît renfermer une révélation assez curieuse sur la manière dont on envisageait généralement la prédication vers le milieu du dix-septième siècle.

C'est dans V historiette de Le Maistre K « Il avait le dessein de se mettre à prêcher, dit l'auteur; mais la dévotion Ta attrapé en chemin, et il y a renoncé. »

Absolument comme on dirait : 11 voulait d'abord se faire comédien; mais, vovant qu'il ne le pouvait sans se perdre, il a changé d'idée.

Le prédicateur était donc alors, dans l'opinion des gens du monde, une espèce de comédien ; observons seulement que cette singulière idée n'avait pas tout à fait le sens qu'on y attacherait aujourd'hui. D'abord, elle ne s'appliquait qu'aux prédicateurs de profession , à ceux qu'on appelle aujourd'hui, en France, du nom assez impropre de missionnaires; un ecclésiastique à poste fixe n'était pas regardé comme ap[)artenant à la classe des prédicateurs propre-

1 Saov de Port-Ruval. If Irnfliirtpnr de la Biblo. Sary on Sari est na psendoDynic, anagrainnir d'Isaac, son prénom.

iiu'iil (lils. D'un autre côtt', le mol de cumédk'ii, dont nous nous sommes servis, ne signilie point qu'on regardât on général les prédicateurs connne mentant à leur conscience, et enseignant des choses auxquelles ils ne croyaient pas euv-mèmes; mais bien s'en fallait aussi qu'on les regardât comme ayai;t obéi à une vocation ré( Ile, et ayant cherché avant tout le bien de la religion et de l'Kglise. La prédication était un métier; un métier, sans doute, d'où la iMiiine lui et le zèle n'étaient pas plus evdus (pic de tout ;!utre, mais un métier pourtant. L'état de prédicateur n'é'tait pas seulement distinct de l'état de prêtre; on le (onsidérait, en quelque sorte, comme en deliois de la [lii'té, connue ineomi»atible avec elle, [mur ainsi dire, dès qu'elle venait à acquérir une certaine profondeur. La dccodon l'a attrapé en c/irmiti, et... — Il s'est mis à prcclier, ap|ial'cnnnent"? — Non; H a rotoncc à picc/ier.

Si donc ce n'était pas tout à fait une comédie, ce n'était pas non plus quelque chose de tout à Tait sérieux. Il en était de la jjrédicalion comme de la poésie ; on y voyait un art, rien (pi'un art. (l'était l'art des sermons^ comme la poésie était l'art des vers ; on ne comprenait pas encore (|iril jmH ni ([u'il dût en être autrement. De là les criticpies, les plaisanteries même, que l'on se permettait contre les ])rédicateurs, sans avoir l'air de penser que la religion pût en soulTrir. De nos jours, l'incrédulité la plus hardie oserait à peine ce (pie Boileau osa contre Cotin sans cesser d'être un homme religieux, et d'en avoir généralement la réputation. On ne voyait pas plus de mal à railler un mauvais prédicateur qu'à rire d'un mauvais poète.

La j)oésiese i>erfectionna, mais sans cesser d'être un art :

elle devint plus régulière sans prendre plus de vérité, plus noble, sans avoir [tins d'ànie, plus prulbude, sans être plus intime. Or, malgré quelques apparences contraires, nous n'hésitons pas à dire qu'il en fut de même de la prédication. Le métier fut ennobli, mais resta métier; les sermons devinrent plus réguliers, plus chrétiens aussi, mais ne cessèrent pas d'être composés, prêches et jugés comme pièces littéraires, bien plus que comme discours d'édification.

A qui la faute , aux prédicateurs ou au public? — Question délicate, sur laquelle il y aurait beaucoup à dire, mais que nous aimons mieux renvoyer à la conscience des uns <'t des autres; car elle n'est pas tellement sps'ciale au dixseptième siècle, que nous puissions en faire une simple question d'histoire.

Quoi qu'il en soit , une fois la prédication entrée dans le domaine de la littérature, et sortie, par conséquent, de la si)hère plus haute où l'appelaient sa nature et son but, elle se trouva soumise, comme tout le reste, à l'influence de l'homme qui devait imprimer si profondément sur tous les produits de ce siècle le cachet de son caractère et de ses allures. Soit habileté, soit bonheur, Louis XIV absorbait tout; et de même qu'il n'y eut bientôt plus de poëte qui ne se glorifiât de l'être par lui et pour lui, il n'y eut bientôt plus d'orateur, — c'est-à-dire de prédicateur, puisque la chaire seule était ouverte à l'éloqueiice, — qui ne s'abaissât sous le même empire et ne se |tlùl à l'u revêtir la livrée.

Ll < 'e>l là , soit dit en i)nssant , luie d*'^ meilleures preu- \es que Louis XIV ne bit pas un homme vulgaire. Qu'on

discute autant qu'on le voudra sur la légitimité et la moralité de cette influence ; qu'on ébranle Tune après l'autre (nous reconnaissons qu'on le peut) toutes les bases sur lesquelles elle reposa ; il restera toujours un fait : c'est qu'elle fut immense, et qu'elle dura cinquante ans. Que les circonstances l'aient préparée , c'est incontestable ; qu'elle se soit en quelque sorte offerte à Louis XIV, c'est encore vrai; mais, n'eCit-il rien eu à f;iîre pour l'acquérir, c'était encore beaucoup que de la garder, et de la garder un demi-siècle. Mettez à sa place un Louis XIll, un Louis XVI, et vous verrez ce qu'elle durera.

A la mort de Louis XIV, il y eut contre ses adulateui-s une telle explosion de mépris et de sarcasmes, qu'on put croire un moment la flatterie enterrée avec lui; mais elle ressuscita avec Louis XV plus empressée, plus basse que jamais, d'autant plus basse qu'elle se parait sans pudeur des plus beaux dehors de la franchise et de la philosophie. « Notre roi est supérieur à la gloire même , écrivait Duclos en 17j2. Sensible, digne et capable d'amitié, roi et citoyen à la fois, il aime ses sujets comme il en est aimé.» Supérieur à la gloire même, sensible, roi et citoyen... toute la phraséologie politico- sentimentale de l'époque. Rien n'y manque, comme on voit; rien... excepté la vérité, cela va sans dire, car il n'est pas un de ces mots qui ne fût un mensonge; sauf les derniers, pourtant, «il aime ses sujets autant qu'il en est aim;'', » car, à la rigueur, c'était vrai : entre eux et lui commençait à s'établir un touchant commerce de défiance et de haine. En vérité, quand on songe à ce qu'ont pu dire et faire les flatteurs de Louis XV, on ne se sent plus la force d'attaquer ceux de Louis XIV,

Et s'il est permis à Tauteur de ces réflexions de dire une bonne fois toute sa pensée sur le compte de cet homme dont le nom revient si souvent sous la plume de ceux mêmes qui font profession de le mépriser, — la voici.

Et d'abord, il ne Vanne pas. On a pu voir dans ce qui précède, et l'on verra encore mieux dans ce qui suit, s'il est disposé à se prosterner devant sa mémoire. Mai; , au moment où il serait le plus en train d'être sévère, il s'arrête, il revient, il craint d'être injuste *. Ayant déjà plusieurs fois changé d'opinion sur Louis XIV, il ne veut plus s'aventurer qu'à bon e'^cicnt; d'autant plus que, depuis qu'il s'est mis sérieusement à l'étude du di\-septième siècle , ce prince a plutôt grandi que baissé dans eon estime. Aussi intéressé que personne à maudire la révocation de l'Édit de Nantes, il n'est pas de ceux qui s'imaginent avoir tout dit sur le plus long des règnes en rappelant un fait dont l'auteur fut plus égaré que cruel ^. 11 a été conduit à séparer V homme du roi. L'homme, il l'aime tous les jours moins; le roi, il ne l'admire pas, encore moins

1 « Je n'aime point los gens qui renversent les lois Je leur patrie; mais j'aurais de la peine à croire (juc Cv'sar et Cromwell fussent de petits esprits. Je naimc pfint les eon(|uérants ', mais on ne me persuadera pas qu'Alexandre et Gen(;iskan fussent des génies communs, n .MoMEsyilEU.

2 On est confondu en voyant par eomI)ien de gens et combien d'espèces de gens Louis XIV fut trompé dans cette fatale affaire ; trompé par les uns sur les dispositions des protestants, par les antres, sur leur nombre, par ceux-ci, sur l.i prétendue facilité des conversions, par ceux-là, sur l'étendue des rigmurs exercées ou il exercer, par tous, enlin, sur la nature et les lim.tes de l'autorité royale. Il est pénible de penser que Pélisson V trempa plus que personne, car c'est lui qui mettait sous les yeux du roi ces interminables listes de prétendues ton\ersions, l'amenant ainsi peu à peu à croire qu'il n'y avait plus ou presque plus de protc-staols dans son royaume.

riiiiiic-t-il ; mais tous les jours ii approud à le n-spi-ct''!' '. Si cVst lui (Ifs canictèirs du fiénie que de s'empaivr de son siècle et de le personnifier en soi, sur quoi se Ibndera-t-on pour en refuser à Louis XIV? C'est p-écisénient parce que ce prince n'était ni un Bossuet, ni un Condé, ni un Haurdalouc, que nous ne saurions attribuer au hasard l'empire (juil exerça sur eux. Ûi">iid on veut iirouver que riiomnie est le premier des êtres de la création, que laitun ordinairement? On peint la grandeur, la férocité, la force des animaux qu'il a domptés et dont il est le roi. Eh Iticn! si l'ohéissance d'animaux plus forts (pic moi pioiiNc (pic je suis un cire raisonna])le, que [»rou\cni l'oiiéissancc d'hommes ipii me surpassiMit en talent, en savoir, eu mille choses, — sinon «piil y en a une au moins dans hiquelle je n'ai pas d'égal? Cette chose, chez Louis XIV, c'était l'art de régner. « C'est le plus roi de tous les rois, » écrivait Leibiiitz ^ u Son caractère propre fut d'ctre ioi,« disait eiic()r(> Diidos ', plus de trente ans après sa mort. Ce n'était donc ni un grand roi, au fond, puisque la véritable graudciir exige des qualités (pi'il n'eut pas; ni un bon roi, encore moins, et il se souciait peu de l'être : c'était un roi, dans toute l'i leudiie et toute la force du terme, iiii roi comme son père ne l'a\ait pas été, comme ses siic-

1 « Ce n'est pas un îles plus j]i;inil> honinies. niais eertainemeiil un îles plus ([raiiils rois (jui aient existé, d

VOI.TAIUE, Supplément au Sièrle de Louis A/l .

i Leltie il liiissuet. Celle expression avait déjii été employée par l'élisson.

a Discours de réception ii l'Académie, en 1747. — Duclos c^l un des écrivains qui ont le plus étudié et le mieuv juf;é Louis MX ; aussi devons-nous Ic' trouver doublement inexcusable dans ses llalleiics à

Page 1