‹ Un sermon sous Louis XIVChapitre 4 sur 6 · I.nuis \X · texte numérisé non relu

I.nuis \X

cesseiirs uo devaient [>as lèlre , comme on on trouve à peine tleuv ou trois dans toute l'histoire du monde, où les hommes appelés rois ne sont pourtant pas ce qui manque.

Il n'y a donc plus de rois de celte espèce; il n'y en aura probablement [ihis. Dirons-nous tant mieux ou tant pis? La question paraît singulière, en plein dix-neuvième siècle; et cependant, avant de hausser les épaules, si l'on veut bien y regarder de près, on ne la trouvera plus aussi étrange. S'il ne s'agissait que d'opter purement et simplement entre la liberté et le despotisme, ce serait vite fait; mais, avec ce pouvoir absolu dont aucun liomnie raisonnable ne pourrait aujourd'hui pleurer la chute, avec un système que nul ne regrette, — ont dispai u des habitudes et des principes qu'il est permis de regretter, puisque l'absence en est de jour en jour plus funeste. On obéissait tr()[) : on n'obéit plus. Les rois ('taient des dit'ux : aujourd'hui, on les regarde à peine connue des hommes. Les gouvernés n'ont plus foi en ceux qui gouvernent; les gouvernants n'ont plus foi en leur mission. Tout ce qu'on adorait, on le brûle; tout ce que le despotisme brûlait, on l'adore; et au milieu de cet immense revirement, parmi les choses qu'on brûle, il en est d'éternellement respectables; parmi celles qu'on adore, il en est cpie le despotisme avait grandement raison de brûler.

Pour en revenir à notre sujet, comment s'étonner que Louis XIV eût si bien asservi la prédication et les prédicateurs, quand on voit ce qu'il pouvait sur la religion ellemême? Nous ne parlons plus de cette influence toute prati((ue qu'il exerça par son exemple en devenant dévot. La fi'i. justju'à un certain point, était aussi de son domaine. F'i'udant les débats d'urio assemblée où quarante évé((ues

sont de son avis et neuf d'avis contraire, il se plaint un jour amèrement de ce que ces neuf, malgré ses ordres, refusent d'adhérer à la décision des quarante; il donnerait tout, dit-il, pour les voir unanimes. « Eh ! dit la duchesse de Bourbon, que n'envoyez-vous plutôt aux quarante l'ordre d'adhérer à l'avis des neuf! » Elle avait raison '. Est-ce à dire que ces quarante, en cédant, auraient eu nettement la conscience que c'était une Lassesse? Non; rien, du moins, ne nous force de le supposer. Mais comme l'opinion du roi avait déjà eu, selon toutes les apparences, une grande influence sur la leur, ce n'était pas les calomnier que de croire qu'elle eh aurait encore assez, même à leur insu, pour qu'ils n'hésitassent pas à en changer. «Qu'auriez-vous fait, disait-il à Bossuet, en 1700, si je me fusse déclaré pour M. de Camlray? » — «Sire, répondit l'évêque de Meaux, j'aurais crié vingt fois plus fort. » Oui, si sa conscience le lui eîit commandé; mais c'est précisément ce dont nous nous permettons de douter. Le roi venant à prendre du goût pour les doctrines de Fénelon, Bossuet les eût-il trouvées aussi mauvaises? Eût-il éprouvé aussi vivement le besoin de les attaquer? C'est peu probable; et si nous n'avons pas le droit de dire qu'il eût menti à sa conscience, nous avons bien celui de penser que sa conscience séduite eût été moins sévère et moins exigeante. Quelqu'un lui demandant son avis sur la fréquentation des

1 En 17."4 Denoit XIV tlit confiJemnient k l'abbd do Guasco qu'il avait entre les mains une Ictlro secrète de Louis XIV à Cl<^mcnt XI, par laquelle le roi avait offert, on 17 U, de faire rétracter par son derQé la déclaration de 1G82. — Voir une lettre de Montesquieu à l'abbé de

Guasco ^3 DOT. 17 54).

spectacles : « Il y a de grandes raisons contre, dit-il, et de grands exemples pour *. » — Voilà l'exemple du roi, même mauvais, mis dans la balance avec des raisons, mêmes bonnes.

En 1683, Louis XTS' n'avait qu'un mot à dire, et la France rompait avec le pape ; sans les protestants, à qui on ne voulut pas donner ce plaisir et cette espèce de victoire, la séparation était consommée. Eh bien, je le demande, n'était-il pas sous l'empire d'une véritable fascination, ce clergé qui allait donner les mains à l'accomplissement d'un pareil acte, déchirer l'Église, renouveler ce qu'on avait le plus reproché à la Réforme? N'était-il pas fasciné, lui aussi, ce Bossuet qui préparait les voies, qui, au premier signe de son maître, fût devenu le Cranmer de la France et l'eût aidé à en devenir le Henri VIll ^ ? Enfin, n'était-il pas aussi sous le joug, ce pape qui recevait de Versailles, à peu près textuellement, la condamnation qu'il allait prononcer à Rome, et en qualité de juge infaillible *, contre

1 Pondant la minoriti' de Louis XIV, il y avait quelquefois com''die au Louvre, et on y menait le jeune roi.' Le curé oo S<iint-(iermaiu-I'Auxcrrois lit remettre h la reine-mère un mémoire destine' il prouver qu'il y avait pi'clit'' mortel ii assister à ces divertissements. Ce mémoire étant signé par sept docteurs, labbé do Beaumont, précepteur du roi, en apporta un siijué de douze, et rédijé dans un sens tout contraire. — Ou continua sans scrupule.

2 Une fois l'orage passé, on a fait beaucou]) d'efforts pour dissimuler combien la rupture avait été imminente et surtout combien elle aurait été facile; mais les mémoires du temps, en particulier ceux de d'Aguesseau, ne permettent aucun doute. Sous tout autre qu'un Louis .\IV, ou l'assemblée de 8 2 n'aurait pas eu lieu, ou rexcommiinication eu eut puni les auteurs; mais courue riv;lise romaine coinpii'iid fort bien que. si elle cesse d'être une, elle n'est plus rien, les calliuli(|ucs de toute opinion et de tout pays ont un intérêt immense à effacer certaines pages de son histoire.

t itieo de plus curieux, contre l'iofuillibilité runiaine, que toute cott«

rairhevt'quo do Caniluai? — Et l'on sV'tonnerail qu'un prédicateur lut mal à l'aise fii l'ace d'un liiiiiunc qui eu remontrait au pape !

liistoii'C (lu procès et do la cundaimiation de Fônclon. — Il public un livre; le pape en prend ronnaissance et en parle de la manière la plus flatteuse. Arrive une lettre du roi; il entend que ce livre soit déclaré jnauvais. Le paj)e nomme une commission de dix docteurs; cette commission S'assemble soixanle-qiinlre fciis. On vote enlin, et les jujjes se Irnuvcnt cini/ contre cinq. I)"après les rè;jles ordinaires, c'est une absolution : le pape en exprime liautoment sa joie. Mais Louis XIV insiste; il demande, il exif[e un nouvel examen du livre. Une commission de cardinaux Y consacre trente-sept séances et conclut enlin contre l'auteur, mais en termes si doux, que le pontife, combattu d'ailleurs par ses sympathies personnelles, ne sait comment formuler la condamnation. Les cardinaux lui proposent de rédiger une série de canons, où il ne sera pas question du livre, et où Ton se bornera h établir la vraie doctrine de l'Eglise sur les points contestés. Ce biais lui sourit; la commission est chargée de rédiger les canons. Arrive alors de France un mémoire fulminant, presque une déclaration de guerre. Le pape gémit, s'indigne... et prononce. Féne- Ifin est nettement désigné, nettement condamné... et ce jugement, précédé de trois années d'hésitation, manifestement arraché à la faiblesse du pape, manifestement contraire à l'opinion de la majorité des juges, n'en est pas moins présenté à l'Eglise comme infaillible et dicté par le Saint-Esprit. — Qu'était, nous demandons-nous maintenant, (jue pouvait être la crovance a l'infaillibilité de l'Égli-se chez celui qui avait exigé l'arrêt, chez Bossuel qui avait mené toute l'affaire, chez Fénclon qui en avait su tous les détails'? tJn a fait grand bruit de sa soumission; mais que prouvait-elle, sinon qu'il coni])renait la nécessité de se soumettre'? Quinze jours après sa condamnation, voici ce qu'il écrivait a l'abbé de Chanterae, son agent à Home : « Vous avez fait cent fois plus que je n'aurais osé attendre. Dieu a permis un mauvais succès... « Un homme <|ui vous dit : « Dieu a permis » que je fusse condamné, n'est certainement pas fort ronvaincu de l'infaillibilité du liibunal.

XUI

La conclusion de tout ce que nous venons de dire, ce n'est point qu'un prédicateur fût excusable de faire à tout propos le panégyrique du roi : c'est seulement que nous ne serions pas justes si nous prétendions juger tout cela du haut du dix-neuvième siècle ; c'est aussi, pour en revenir à notre histoire, que Claude aurait peut-être dû faire un peu mieux la part des circonstances. Mais il n'était pas de la cour; il appelait les choses par leur nom.

Voici sa lettre :

Versailles, le 1 5 de mars 16 73.

. (i Monsieur,

Ne cheniicz pus à deviner qui je suis. Vous ne me connaissez ni df visage, ni peu-être de nom; et il y a deux heiu-cs à i)f'ine que je vous ai vu pour la pn-mièrt' fois. Mais Dieu nous voit l'un et l'autre; cela suffit, (rcst devant lui (|iH' j'érris, et c'est deviuit lui (juc vous lii'cz.

.\ux yeux du momie, vuus venez d'ajouter un nouveau fleuron à votre couriMme d'orateur; aux yeux de la religion, je crains bien que vous n'ayez fait qu'ajouter un nouveau scandale à ceux dont la cour offre le spectacle.

Oui, monsieur, vous avez prufiiiié la cliaire: et si je n'é-

lais convaincu qiio vous avez cédé à un funeste entraînement, si je ne ;savais combien vous respectez, au fond, et votre ministère et la paiolc de Dieu, je n'espérerais pas vous faire comprendre combien vous venez de les rabaisser et de les prostituer l'un et l'autre.

En vain vous retrancheriez-vous derrière l'exagération des éloges de tout genre dont on accable le roi. Je sais qu'il ne vous serait pas difficile d'en citer de plus forts encore que les vôtres; mais un mot en cbaire dit i)lus que vingt dans la bouche d'un poëte ou d'un orateur d'académie, et soyez sûr que vous avez fait plus de mal au roi en un quart d'heure, que ses flatteurs de profession ne lui en feront de tout un mois.

Et quel est-il, ce roi dont vous n'avez pas craint de faire, en présence des autels, un héros, un saint, un demidieu? Vous lui avez peint l'Europe en admiration de ce qu'il consentait à s'arrêter dans ses conquêtes', et vous

1 Persuader aux conqui'ranls qu'ils font la jjuerre malgré eux a toujours été un des plus fûclieux tours de force de l'adulation, et luallicureuscmcnt aussi un des plus faciles, car il n'est pas d'homme tellement ami du sang qu'il ne soit ravi de s'entendre appeler doux et humain. Cette malheureuse idée se relnmvc dans tous les sermons prêches devant Louis XIV 1 et cependant la guerre était devenue, sous lui, une espèce d'état normal : on s'était si hien hahitué à eu voir une chaque année, qu'on en parlait d'avance comme d'un impôt à payer ou du retour d'une saison. Un père disait : « Mon lils fera sa première campagne telle ou telle année. » Contre qui? On n'eu savait rieu; le roi lui-même ne le savait peutêtre pas encore; mais on pouvait s'en remettre à lui. Kt cela n'empêchait pas qu'on ne lui fit ii tout moment à lui-même le tableau des déchirements de son cœur paternel, quand il se voyait forrv d'ordonner de nouveaux carnages. Le nom de jmcifiquv fut même un de ceux qu'on accolait à celui de grand-, témoin ces pandes du cardinal de liohau, grand aumônier de France, en présentant aux chanoines de Saint-Denis, en i 7 1 S, le corps do Louis XIV ; « Le prince que nous pleurons laisse des noms fameux, et

savez avec toute TEurope ce qu'elles ont eu d'injuste et de cruel. Il faudrait remonter jusqu'aux invasions des barbares pour trouver quelque chose de comparable à cette affreuse guerre de Tan passé *, dont les motifs sont encore un mystère, dont le seul but semblerait avoir été d'occuper aux dépens d'une nation inoffensive les loisirs d'une armée de cent mille hommes. Et quand cette guerre eût été aussi légitime qu'elle était injuste, serait-ce une raison pour entretenir l'agresseur dans la pensée qu'elle a été glorieuse à ses armes? Ce fameux passage du Rhin -, j'ai entendu des gens qui y étaient dire qu'on se moquait d'eux de faire tant de bruit d'une action sans diriicultés et presque sans dangers. Ces quarante villes prises en un mois, on sait bien que plusieurs étaient des bicoques, et que les mieuv fortifiées n'avaient presque personne pour les défendre. Écrasée, mais non vaincue, la Hollande est prête à se relever; les politiques disent qu'avant la fin de cette année les Français n'y garderont pas un pouce de terrain^; toute cette gloire sera un jour aussi fausse aux yeux de l'histoire qu'elle l'est déjà aux yeux de la religion,

la pdstc'riti' la plus reculée ailiiiliTia oomiiic nous Louis le r;ranil, le juste le pacifique... « Ce mol est fréipient dans les inscriptions et les médailles de son ré|;ne.

1 La guerre de Hollande, on 1672.

î « Si le roi s'était seulement jeté à cheval dans lo fleuve, comme il aurait pu le faire presque sans aucun danger, Alexandre et son Graniijua n'auraieflt eu qu'use cacher, n Mém. de ClIOISV.

Choisy parait cependant convaincu que Louis \IV avait naturellement du courage, et même beaucoup; « mais, dit-il, il ne pouvait faire un pa» en avant que vingt courtisans ne se liAtassent de lui faire un rempart di> leurs corps, et ne le conjurassent de ne pas s'exposer. »

S C'est ce nwi arriva.

et qu'elle ainiiil dû IVlre ;iu\ \ôtro?. Forcé répondant de vous someiiir que la gloire du ciel est préféraMe à celle de la terre, vous l'avez dit au roi; mais en quels termes? llroM'z-vous (|ue ce soit un l)on»in(Aen pour l'engager à porter plus haut ses vues, ipie de lui répéter à satiété qu'il Ji 'y a rien sous le soleil de comparable à lui? Pour arriver à lui dire en deux mots qu'un jour viendra où il ne sera plus rien, vous épuisez votre éloquence à lui montrer comme (pioi il est tout. Vous ne lui cachez pas précisément que sa gloire passera ; mais vous ne lui en parlez (pie comme de la plus éclatante et do la [dus légitime que jamais homme ait possédée. Pour éclatante, vous avez peut-être raison, mais ce n'est pas en chaire qu'il faut le dire ; pour légitime, je sais bien que toutes ses actions n'ont pas été des campagnes de Hollande, mais ce n'est pas seulement là qu'il y aurait prodigieusement à rabattre. Après le héros vient le saint'. — Ici, permettez-moi de citer.

Il s'agissait de la persévérance; vous veniez de la recommander et de la peindre. — « Mais qui persévérera? avezvous dit; où sont-elles, ces Ames fidèles et inébranlables? Vous seul, ô mon Dieu, vous les connaissez. J'ai lieu néanmoins de me consoler; je sais, et tout l'uiiiNcrs le sait avec moi, je sais (pi'il y a ici un cœur (pie votre main a formé, un canir ennemi de l'inconstance, égal dans sa conduite, iii\ iolai)lemeut attaché auK lois (piil veut bien se prescrire ;

1 Soiail-ll liii'ii (lilliiilf (le trouver dans le lalciidripr miuaiii clos saints qui no valaipiil pas LonisXlV? — L'Kjjlisr a jadis |)i()di;;u(' ce ti(rpa\cc une lilx'raliti'' fort enibanassanlp aujonnriiui |>onr cpiu dp sps di'IVnu'ur. <)iii ha\Piit iiii ]icii d liisloiic.

qui, s"t''t;iiit propost' de grands desseins, a fait pour les exécuter des [)rodiges de valeur, et a renoncé pour cela, nonseulement au repos et aux plaisirs, mais à ses avantages même et à ses intérêts. Jusqu'oii la perleclion de votre loi r.e peut-elle point porter, ô mon Dieu, ce cœiu' ferme et intrépide? Et qui jamais, dans ce sens, a été plus })roi)re que lui au i'o\aume du ciel'? »

Ceci, monsieur, c'est plus que de la tlatterie; c'est un blasphème. Et parmi les choses que la poslérUé ne voudra pas croire, — pour employer encore une de vos expressions, — vos paroles ne sont pas ce (pfil \ aiua de moins étrange et de moins inouï.

Ce que vous savez, en elTel, ce (|ue foui l'auivcrs sait avec vous, ce que la postérité saura encore mieux, n'en doutez pas, — c'est qu'au moment où vous écriviez, où vous appreniez par cœur, où vous récitiez ces lignes, l'hounne à qui vous les adressiez s'abandonnait aux plus honteux scandales; c'est que le roi, dont vous faisiez uii saint, était en plein péché mortel.

L'Évangile déclaie cpie les adultères n'hériteront point le royaume du ciel; vous, vous affirmez devant Dieu à un prince adultère (ju'il y c^l plus propre que i)ersonne.

La morale — je ne dis même plus l'Évangile — la simple morale nous enseigne à considérer ses lois connue innées chez tous les hommes, par consé(pient comme obligatoires pour tous; vous, vous louez le roi d'être inviolablement attaché à celles... qu'il veut hicn se prescrire.

Le roi s'est proposé de qramls desseins. Oui; mais à côté

1 IVxluol.

(1p roux qui ('•taiciit gronda, dans le bon sens, ignoroz-voiis combien il y en a eu qui ne l'étaient que pour le malheur de la France et de l'Europe ? Et l'expression prodiges de valeur (le passage du Rhin apparemment!) dont vous vous servez dans la même phrase, ne m'autorise que trop à croire que les desseins militaires sont tout particulièrement ceux dont \ous ct'lébrez la grandeur.

Le roi est ennemi de l'inconstance. Mais en quoi? S'il ne l'est pas dans les engagements les plus sacn-s , pouvezvous le louer de l'être dans l'accomplissement de ses projets?

Le roi a renoncé ou repos. Eh! c'est ce qui coûte le moins aux ambitieux. Croyez-vous, de bonne foi, que ce soit [)our lui une corvée que d'aller de temps en temps voir prendre une ville 1? Croyez-vous que le propriétaire d'un champ soit fort louable d'y aller une fois par an, pour en revenir charge du blé qu'on a semé et moissonné pour lui? Ces campagnes du roi sont de véritables promenades : il y mèn(.' sa femme, ses maîtresses-, ses poëtes, toute sa cour; il se lait suivre de toutes les commodités, de tous les agréments d'une vie de prince, et on lui peint cela comme une vie de fatigues et de privations *! Il a renoncé aux plaisirs, dites-vous en-

1 II est à remarquer que Louis \IV ne livra jamais de bataille, et que tous ses exploits furent des sièges; encore laissa-t-il faire à ses ([énéraux, à son frère ou à son liis, tous ceux dont le suecès n'était pas conipkHement certain. Cette circonstaiiee n'avait pas échappé aux rares frondeurs qui se permettaient de n'être pas éblouis de sa gloire. Dans la petite société rieuse des jirinces de Conti, on l'appelait le roi des sièges.

2 On vit une fois dans le même carrosse la reine , madame de La Valliére et madame de Montespan. Vn paysan dit naïvement qu'il venait <le voir 1rs (rois reines.

3 11 S'il soutient celte longue guerre, écrivait La lîrnyère en 1653,

coro. Quelquefois, pour quelques jours; mais, tout le reste du teiT4)s, ne s'y est-il pas livré sans mesure? N'a-t-il pas nagé, lui et sa cour, dans la magnificence et les délices?

Et voilcà, monsieur, ce qui vous console!... Ah! vous devriez plutôt ne pas avoir assez de larmes pour gémir sur le sort d'un homme exposé à de pareilles tentations, ne pas trouver de paroles assez fortes pour lui en peindre les dangers! Mais non ; voussemblez vous complaire dans cette idée. « Oui, Sire , avez-vous dit un pou plus loin, c'est Votre Majesté qui fait ici toulc ma consolation. » Et comme si ce n'était pas assez de vous donner vous-même pour caution de la sainteté qiiil n'a pas : « Qui suis -je pour parler de moi? continuez-vous; — disoiis mieux! Les anges protecteurs de votre royaume , les saints qui redoublent jour et nuit leurs jirières pour votre ]iersonne sacrée. Dieu même, si j'ose le dire, ne trouvera-t-il pas dans la fermeté qui fait votre caractère de quoi pouvoir se consoler de l'inconstance de la plupart des chrétiens '? » — Donc, le roi est sauvé, cela va sans dire; donc, vous le lui garantissez, la porte du ciel s'ouvrira pour lui à deux battants... Mais ce n'est pas encore assez ; il y a en lui trop de vertus pour un seul homme. . . Dieu se consolera par lui de l'imperfection et des vices des autres. « Si je l'ose dire, » ajoutez-vous; et vous l'osez! Et

c'est pour nous (Ioiiiht une paix licureuso; c'est pour arriver à ce comble de SCS souhaits, lu félicité coiuniuiic , qu'il se livre aux travaux et aux fati(jues d'une (;ucrrc pénible, qu'il expose sa personne, i\u'il essuie l'inclévicnce du ciel et des saisons. » Lu éloge de Louis XIV ne pousait so passer de qucli|ues phrases de ce goût. Celait presque de la pilié qu'on demandait pour ce puu\re roi, exposé à recevoir de temps en lemi)S une, Bverse.

1 Textuel.

votn' iiiain no sCsl jnis (Icssrchi'e en traraiit de telles iinpit'tés ! A llomo, sous une reliiiion (|ui i)crmettait de rendre un culte aux emiH'ieurs, je ne crois pas ((u'on ait jamais dit plus'.

Je m'emporte, monsieur. Je m'étais cependant promis detre calme, et de me borner à attirer votre attention siu" des paroles aux(iuelles, j'aime à le croire, \ous n'avez pas sérieusement rélléchi. I.a douleur a pris le dessus. Fort de mes intentions, j'ai oublié l'iiounne de génie, j'ai osé ne plus voir en vous qu'un frère; j'ai usé, peut-être abusé, des droits que ce nom me donnait... Je vous estime trop ■pour croire que vous en serez ofl'ensé.

La parole est une puissance. Si le monar(}ue est responsable de l'usage qu'il aura fait de la sienne, l'orateur aussi a un compte à rendre ; plus il lui aura été donné de talent et de force pour mener les âmes à Dieu, plus il lui sera redemandé au jour où elles seront jugées. Vous pouvez beaucoup pour sauver, mais vous pouvez encore plus pour perdre; car autant il est malaisé d'attirer la foule à la porte étroite, autant elle se précipite vers la porte large si vous avez le malbeur de rcnti'ouvrir.

Malgré tout ce que nous avons dit ci-dessus, sinon connue

I « Sans la crainte du diiLle, que Dieu lui laissa jusque dans ses plus grands désordres, il se serait fait adorer et aurait trouvé des adorateurs, n

SaIi\t-Sijion.

L'ne inseri|)ti(rn composée par le jésuite Ménostrier portait .

.Vununi iiiujL'slaliqiie lU'gis.

II esl viai ijue nunun n'a pas lout à fait le sens de f/ir/oiVé; mais il ne s'en faut (juére.

excuse, du moins cuiiiiiie e\i)lif;iliuii de la conduite de Hdui'daloue , il n'est pas facile de comprendre comment il avait pu faire assez p(;u de cas de cette lettre pour oser reproduire, au bout de deux ans, le morceau qui avait provoqué de pareils reproches.

Quoi qu'il en soit , nous avons vu combien l'ut rapide et sincère, en présence de Claude, le réveil de sa conscience.

Quand Bossuet et MM. ûo Friieloti finfiit itii bas do l'escalier, ils s'aperçurent, non sans un peu détonnement, que le ministre ne descendait pas avec cu\.

Ils l'avaient cependant vu se levei', prendre son chapeau, et se diriger comme eux vers la porte. Mais ce qu'ils n'avaient pas vu, c'est que Bourdaloue l'avait retenu par le bras, en lui disant tout bas : Restez.

Puis, en revenant de les reconduire :

— Nous voilà seuls, lui dit-il; j'en avais besoin... Oui, je me la rappelle, cette lettre. Je l'ai gardée... la voici...

Et il la sortit d'un tiroir.

— La voici... J'aurais mieux foit de la brûler et d'y avoir égard, que de la conserver pour n'en rien faire... C'est bien cela... « Ne cherchez pas à savoir qui je suis... » Je me rappelle pourtant que je cherchai beaucoup. Je fis mille suppositions; mais la lettre même les renversait l'une après l'autre. Je pensai à plusieurs i)ersonnes de la cour, à M. de Montausier, au maréchal de Bellefonds ^, à quelques au-

1 Aini de RossuPt ot du dur de "Monlausirr. I,'iiidi'|icnd.iiu(' dp son caractère n't'tail pas toujours l'fjalcnicnt louable, car il fut disgracié uui". jircmit're foi» pour n'avoir pas voulu servir sous Turonne, et une secnnclo

très; mais je connais ces messieurs, t'I iauleur de la lettre déclarait mètre inconnu. Je sentais bien qu'il y avait du Port-Royal là-dedans; si j'avais pensé à M. de Fénelon, que je n'avais en effet jamais vu, mais que je connaissais de réputation , je me serais probablement arrêté a lui. L'idée ne m'en vint pas. Deux ou trois expressions me firent presque soupçonner une main protestante ; d'autres m'en détournèrent, celle de péché imrtd, par exem[)le, que je sais n'être pas reçue chez vous...

— Je l'avais mise exprès.

— Pourquoi?

— Je ne voulais pas que vous pussiez soupçonner à qui vous aviez affaire.

— Eh ! je vous aurais peut-être mieux écouté.

— Un protestant!

— Un chrétien.

— Voilà un mot, mon frère, qui vaut le plus beau de vos sermons.

— Mais ce n'est pas tout, reprit Bourdaloue. Savez-vous pourquoi M. de Condom...

-^M. Bossuet?

— M. Bossuet, veux-je dire. Vous tenez à ce nom?

— Mais oui... Je ne me rappelle pas avoir vu que saint Paul se fît appeler M. d'Antioche, ni saint Pierre, encore raouis... M. de Rome '...

pour avoir engage un combat tonlro les ordres du niaréchal de Créquy, son (ri'm'ral.

1 Encore moins, r.laudc faisail sans iloule allusion à rini|)ossibiliU- où l'on esl d ('lablir liistorii|ueMU'nt , non-sculoinent ((ui- saint l'u'rro ait été évi'que il Uonie, mais mému qu'il v soit jamais allé. La tradition place sa uiorl en 66, la uiûme année que celle de saint Taul. Or, le Ii>rc des Ades

— IMj —

— Bc la ((tiilr.tvt'rsc, moiisifuir de Charenton! dit Boiirdaluiic cil liant; laul-il vous ra|)|M'loi' notre pacte?...

— Pardon; je ne l'oublierai plus. Vous disiez donc cjuc M. de Condoni?...

— Oli! dites seuIcMuent Bossuet ; ce n'est pas là-dessus (jue je vous chicanerai. — Mais cnlin, savez-vous j)Our(|uoi vous l'avez trouvé ici? Il venait me recommander de ne pas llatter le roi demain...

— Lui! Mais il l'a souvent flatté autant (|i;e vous, |teutêtre plus... Quel accès de sévérité!

— EnelVet, je ne l'ai pas toujours vu t<'l ([u'aujourd'liui. Il a même souvent donné au roi, soit dans ses discours, soit dans ses livres, des maximes ipie je ne lui donnerais pas et que je crois fort dangereuses.

— Serait-ce par hasard sur l'autorité royale?

— Précisément. Il n'y met aucune limite; les peuples n'ont ([ue des devoirs, les rois n'ont que des droits. Vous devez en avoir été cliocpiés plus que personne, vous autres prolestajils, avec vos idées un peu républicaines *,

nous \i' niontro, sans iiiliTiu|iliiin, soit à Jj'rusaleni, soit à Ci'sarrp, soit h Autioclic, jusqu'en lii. Oi's lors, nous le perdons de vue; mais en 58 ou 59, saint Paul (Viit Tépitre nn.r Itnmnims. Dans foule eette longue lettre, pas un mot sur saint l'ierre, et, ii la lin, quand l'auteur nomme et salue jusqu'il vinrit-sppt personnes, pas un mot non plus pour eelui qu'il eût été naturel de nommer et de saluer le premier. Evidemment donc, en 58, Pierre n'était pas ii Home. En 61, Paul arrive dans cette ville; les Actes raiontent son séjour, et, sur Pierre, même silence. En 62 ou 63, il écrit de Rome ()uatre épitres: Pierre n'y est pas nommé. Eu C6, l'aniiée même de sa mort, il écrit encore ii Timotliée. « Tous Tout abandonné, » dit-il. Où était saint Pierre?

1 Voir les écrits de Bossuet contre Jurieu et Hasna(;e. Epouvanté des conséquences de leurs idées sur la souveraineté du peuple, il se serre de plus en plus, avec une espèce d'effroi, contre le dogme de l'autorité

— Mus alïligés que choqués, car de pareilles maximes ne sont bonnes qu'à préparer la chute des états et des d\nasties. Tout ce qui a été dit de plus exagéré sur ce sujet dans la Rome encore païenne et di'jà barbare des ])reii)iers empereurs chrétiens ', M. Bossuet l'a répété et aui[)lilié dans sa Politique Urée de l'Écrilure. « Les rois sont des dieux, et participent en quelque façon à l'indépendance divine. » — « Le prince peut se redresser lui-même quand il connaît qu'il a mal fait; mais contre son autorité', il ne peut y avoir de i-emède ([ue dans son autorité ^. » Lt il y aurait vingt citations de ce genre à faire. Si le roi venait à prendre à la lettre tout ce que M. Bossuet a dit du pouvoir royal, les Turcs seraient un peuple libre (mi comi)araison des Français ^

absolue. Aussi va-t-il quelquefois si loin, que les plus ardents champions «le ce dogme n'oseraient aujourd'hui ni reprodiiiro ses idées, ni même employer ses expressions.

1 uSacrilegii instar est «liihitarc an reclc judicaverit imperalor, an is diynus sit quein elejjerit..., etc. » (loiic de ThkODOSK.

Les lois de Oratien, de Valentinien , ahoiuient en déclarations de ce genre. Voir MONTEsytiEi , livre XII.

2 Politique lire'' de l'Écrilure, livre IV, cliap. !"■, intitulé : L'autorité royale esl absolue. — Ce chapitre est une assez bonne réponse à ceux qui seraient tentés de prétendre, comme on l'a souvent essay'- depuis dix ans, que le catholirismc est et a toujours été ami des idées libérales. S'il a paifois revendiqué les droits des |)euples, c'était pour les conlisquer il son proiit j ])artout où il ne peut espérer de se substituer lui-même au despotlsnu! roval, il eu est le plus ferme appui et le plus chaud défenseur.

3 Dans le cours de la jjueni' de la succession, au moment d'aH{;menter les impots déjii énormes, JAiuis XIV éprouva de l'hésitation et lit demander à quelques docteurs s'il pouvait, en conscience, se considérer comme le maître des biens de ses sujets. Il aurait pu s'épar|;ner cette peine, car Bossuet avait résoin la quciliiui aussi posilivciiunl i|n il |>on-

— 11 liiul (lire pourtant que ce même livre est rempli de choses très-sages, très-sévères même, sur la responsabilité des rois envers Dieu, sur... Mais vous avez raison; mon sermon aussi en est plein, de ces choses-là ; et cependant... Mais revenons-y, je vous en prie. M. Bossuet a eu un long entretien avec le roi; il lui a presque arraché la promesse de mettre un terme à ses désordres; il veut que demain je frappe un grand coup. Quand vous êtes entré, je commençais à lui lire mon sermon; il m'avait promis de m'aider... prenez sa place.

— Volontiers; mais que dira-t-il?

— Qu'importe! c'est moi (jui vous le demande.

— Et vous ne craignez pas...

— Je ne dois craindre qu'une chose : c'est d'être jugé trop complaisamment. Ce ne sera pas le cas avec vous.

— Non... mais vous risquez fort d'être servi au-delà de vos souhaits. Puisque vous m'autorisez à parler en toute franchise, je blâmerai peut-être des choses qui, même à présent, ne vous paraissent pas blâmables.

— Je suis prêt à tout.

— Eh bien, lisez.

Bourdaloue relut son texte; puis :

— « Sire...

— Je vous arrête, dit Claude.

— Sur le texte?

— Non , mais sur ce mot sire. N'y aurait-il pas moyen de l'ùter? Vous semblez prendre l'engagement de ne parler qu'au roi et que pour le roi.

vait 1p drsircr. Au reste, les docteurs consulti's n'eurent garde de le laisser dans l'oiiibairas.

— C/est un engagement qu'on ne tient pas. Aprrs les deux ou trois premières phrases, l'usage nous autorise à dire mes frères, comme si le roi n'était plus là. C'est ce que je fais ordinairement; vous allez le voir.

— Si ce n'est qu'une formule, je n'insiste pas; mais elle me paraît fâcheuse. Après avoir commencé par le roi, il semble naturel de finir aussi par le roi ; de là les péroraisons en compliments. Mais poursuivez, je vous prie.

Il poursuivit, et Claude n'eut longtemps qu'à se taire et à admirer. 11 y avait bien par-ci par-là quelques formes catholiques qu'il ne pouvait ai)prouver, quelques expressions dont il ne se fût pas servi; mais cela ne l'empêchait pas de suivre avec ravissement ce long tissu de raisons et de preuves, où, comme on l'a dit, « les argumentations les plus réfléchies ressemblent à des inspirations soudaines *. » Et d'ailleurs, dans le sujet même, dans ce miraculeux contraste entre l'humilité du Sauveur selon le monde et sa grandeur selon Dieu, entre les horreurs de la croix et les gloires du ciel, il y avait de quoi saisir au plus profond de l'àme un auditeur tel que lui.

Il est vrai que l'orateur, après une ou deux [)ages lues avec assez de monotonie et d'embarras, s'était peu à peu mis à son aise. Et même, grâce à un reste d'agitation, à la beauté du discours, peut-être aussi, qui sait? à un léger grain d'amour-propre, sa diction avait pris quelque chose de plus animé, de plus onctueux qu'en chaire; délivré des angoissos do la récitation par cœur, il y moltriif iuk* chaleur, une rapidité, une àm(>, (lu'on ne lui avait poul-étre jamais vues.

t Dussault.

A lii lin do la première partie, il leva les veux... (Mande était iiiuiioi)ile, et ne parut même pas s'aperrovoir de cette interrogation muette. Son silence était le |iliis heaii des éloges.

Vers la lin di' la seconde, la voix de Houidaloue devint tout à COU]» moins ferme; son front se rembrunit... Ramené alors, malgré lui, à la triste réalité de ses fonctions de juge, Claude comprit qu'on approchait des endroits délicats.

« .... Qui persévérera? Où sont ces âmes fidèles à leurs promesses, inébranlables dans leurs résolutions? iNéaumoins, j'ai lieu de me consoler... »

Bourdaloue se tut et baissa la tète. — Nous y voilà, dit-il ; vous savez le reste.

— Eh bien! Écrivez...

— Quoi!

— Ce que je vais vous dicter.

— Me dicter?

— Oui. Vous en ferez ce que vous voudrez.

Il obéit. Ce rôle d'écolier lui paraissait cependant un peu étrange; en demandant un aide, il n'avait pas cru demander un maître. Mais ce n'était (jue de l'étonnement, car il connaissait déjà trop l)ieii l'ànie de Claude pour s'offenser de ses allures et lui supposer le désir d'humilier qui que ce ffd. Claude en était elTectivement très-loin. 11 venait d'.iNoir (|uel([ues idées qu'il croyait bonnes, et il ne voulait pas laisser refroidir l'inspiration. Il trouvait d'ailleurs plus naturel de les dicter à Bourdaloue, en lui laissant la faculté de rinterromjire. que île les écrire de sa main pour les lui donner foiunie une leçon à apprendre.

Mais à poiiiL' la prcniièrc ligne l'tait t'ile écrite :

— Bonsoir, cher confrère, bonsoir! — s'écrin, en iiitranl sans être annoncé, un homme que Claude reconnut appartenir au même ordre que Bourdaloue, et dont la physionomie oflVait un singulier mélange de ruse et de l)onté, de circonspection et de franchise.

— Vous êtes seul, poursuivit-il; boni je comMiciico un l>eu à nie rassurer...

Il n'avait pas vu Claude. La chambre élait assez grande; et comme le ministre avait l'habitude de se promener en dictant, l'arrivée du jésuite l'avait surpris par hasar<l tout au fond. Il y était resté.

Interdit, Kourdaloue ne |iut ((ue faire un mouvement de ce côlé, connue pour avertir le nouveau venu. Mais celui-ci ne s'en aperçut pas, et, |»rfM;iiit san-^ façon un siège :

— nu'est-ce donc ({u'on m'avait dit? reprit-il. (Jue vous allie/ me jouer demain untoin... maison tour...

— Moi!

— Uni. (»n dit que M. de Condom est verni vous voir; on assure (piécette visite se rattache aux afl'aires d'aujourd'iiui. <>ii \;i jn-ipTà pi/leiidic (ju'il ne s'auil de rien moins

quo (i'(>\Ii()i'l('r piihli(|iuMiipnt lo roi à ne pas faire ses Pâ- ((lU'S avant d'avoir cliassr madame de Montesp;m...

— Et quand cela serait?

— Quand cola serait! Mais je vous trouve aduiirable, en vérité! Nous ne \oyez do^ic pas dans quel épouvantable embarras vous me jetteriez?... Quand cela serait!... Mais si le prédicateur du l'oi se permet de pareilles choses, que devient le confesseur ^, je vous prie?...

— A propos de confesseur, je vous croyais au lit. On dit que vous avez été saigné...

— Deux fois, mon confrère, deux fois... et si la première était une comédie, la seconde ne l'était pas, je vous jure. Je m'étais fait assez de mauvais sang dans l'intervalle. Quel rôle , bon Dieu ; quel rôle ! Et que ce pauvre père Ferrier aurait bien fait de vivre encore dix ans, et de me laisser à Lyon avec. mes in-folio et mes médailles!

1 A rotô des iir(îiimeiits, roli);ioH\ oh autres, que l'on fait valoir ordiiiaircniont pour ou contre la confession, il v aurait, ce nous semble, une question hien simple à faire : Les souverains catliolii|ues ont-ils été, vn sonniie, plus relit|ieu\ et plus moraux que les souverains prolestants ? Quand il n'y aurait eu entre eux qu'éj^alité de faiblesses et de vires, nous pourrions déjà demander à quoi donc servait ce luxe de confesseurs ; ù ])Ius forte raison le pourrions-nous s'il est vrai, connue nous le pensons, qu'il y ait eu chez les souverains sans confesseurs plus de moralité ou uioins d'immoralité que chez les autres. Mais sans insister sur ces appréciations va[;ucs, tenons-nous-en à un fait que nul ne niera . c'est que les désordres des souverains catholiques se sont maintes fois produits avec un caractère unique d'audace et d'impudence. Après cela, est-ce assez de faire observer que la confession n'empêchait pas ces éclats scandaleux? Ne ])ourrait-on ])as ajouter qu'elle en était j\isqu'.'i un certain point la cause? Il est permis de douter qu'un homme <|ui respectait la reli||ion et craignait l'enfer, Louis XIV, par exemple, eût ouvertement donné de tels scandales, sans cette funeste facilité de déposer ainsi chaque mois, chaque semaine, chaque jour, si bon lui semblait, aux pieds d'un homnu' intimidé ou séduit, tout le fardeau de ses péchés.

— Vous ne dites pas toujours cela. Vous ne le disiez pas hier. . .

— Hélas! il n'est pas sur que je le dise demain. Si vous saviez ce que le roi est pour moi! Toutes les faveurs qui peuvent le mieux m'éblouir, m'étourdir, il m'en accable. Je ne parle pas des pensions : j'en ai déjà deuv fois plus qu'il ne m'en faut, et il m'a souvent exprimé le regret de ne pouvoir me donner des bénéfices *. C'est déjà moi qui en tiens la feuille. «N'oubliez pas vos amis, » m'a-t-il dit. Mais donner n'est rien sans la manière. Eh bien! il semble s'ingénier à chercher comment il me doimera, afin que

'ses bienfaits aient le plus de valeur possible. Tenez... il y a quinze jours qu'il me vit cueillir une primevère dans le parc de Saint-Germain. « Vous aimez les fleurs? me dit-il. Je veux que vous ayez un jardin. « Une semaine se passa. Je croyais qu'il n'y pensait plus, ou qu'il attendait d'être à Versailles pour m'y donner un petit coin de terre. Point, .l'apprends qu'il a fait acheter un vaste jardin, et que les. ordres sont donnés pour m'y bâtir une délicieuse maison.

— Oîi donc? dit Bourdaloue.

— A Ménilmontant ^.

— Oh ! oh ! à cinq lieues de Versailles?

— Oui, c'est un peu loin... mais je n'en suis pas fâché.

— Ni lui non plus, je suppose. Pourvu qu'il vous ait une fois par mois, il ne doit pas tenir beaucoup...

— Ni moi non plus... Mais enfin, il avait trente moyens de m'éloigner; avouez ([u'il n'y pouvait mettr(> plus de grâce. On dit que je suis sou courlisaii ; cVsl bleu pliilùl

1 r.Ps constitutions ili" Ididic sy opposaient.

2 C'est ce jai'ilin qui ost dovenu le ciiiietii're dit rfj/ J'hc l.u Clww .

— Ifii —

lui (|iii psl le iiticii. Diiiviiit cptlc jurtcndut' indisposition d'Iiicr, combien ( ro\('z-\ous qu'il ait cnvoyt' de fois savoir de mes nouvelles? Je n'ai pas compté , et je m'en repens; mais on est liien venu dix fois...

— Et vous altrihucz cela au désir de \ uns savoir mieux?

— Au contraire, mon [lauvre ami, au contraire'... Je crois l)ien, par exemple, (juil serait lâché de me \oir mourir, car ce serait alors un nou\eau confesseur à jireudre, mie iiouv(>lle éducation à faire, tandis qur la mienne, iiélas! est aux trois (juarts l'aile ' ; mais tant (|ue cela ne va pas jus(pie-là, j'ai tout lieu de croire qu'il ne me saura jamais Miiunais gré d'être malade à Pâques. Quoi qu'il en soit, urr tel intérêt pour ma santé n'en est pas moins, aux yeux de la cour... vous comprenez... une distinction inouïe 2...

— Et \ ous appelez cela une éducation aux trois quarts faite? Vous êtes bien modeste...

— Elle est finie, n'est-ce pas? Eh bien! vous vous trompez. Elle ne l'est pas; elle ne le sera pas, s'il plaît à Dieu. On a une conscience, père Bourdaloue...

— On fait souvent connne si on n'en avait pohit, père La Chaise.

— Et vous avez résolu d'en avoir pour deux, à ce qu'il paraît... On m'a dit vrai, je le vois; c'est demain que votre zèle se si,t:nali' à mes dépens. Je serais curieux de le lire, ce fameux sermon...

1 « 11 est plus ilillidlc ili' iriiiplii- SOS <le\oirs ((uo d'avoir ilos prêtres qui en dispensent. » MoMKsyiiEi . Lettres Persanes.

i Louis XIV avant un jdui- dit c|uelnues mois à l'oreille ii madame de lîrinun, supérieure de Saint-Cyr, eeUe dame, iusi|«e-ld luimlde et nu>desle, en dcvipt d'un orgueil iusu|iportable.

— Eh! lo \uilà.

— Vous permettez ?

— Certainement.

— Mais je ne vois rien là... — reprit le père La Chaise, après avoir rapidement parcouru la première partie.

— Mais je ne vois rien non plus... — reprit-il encore, après avoir parcouru la seconde un peu moins rapidement.

— Ah! la péroraison... voyons... Eh bien, la feuille est arrachée ?

— Voici, voici...

— Toute froissée?

— Je... oui... un accident... en étudiant... eu récitant... un geste un peu brusque...

— Mon cher ami, \ous vous moquez de moi. Si vous avez arrachç cette fin, c'est que vous en avez une autre...

— .Non.

— Non?

— Non, vous dis-je, foi de...

— Est-ce /o( de jésuite que vous allez dire, comme vos amis de Port-Royal?

— Vous devriez savoir que je ne i)laisante jamais des choses que ma religion et mon habit m'ordonnent de respecter.

C'était [Hjurlaul bien un peu eu jésuite, dans le sens pnscalicn du mot, que Huurdaloue avait répondu 7wn. « En avez-vous une autre?» avait dit le père La Chaise. Aon signiliait «je n'eu ai point, » et c'était vrai; mais la question signifiait évidemment aussi « en ferez-vous une autre? » et alors ce non approchait beaucoup d'uti mensonge. Était-ce en plaisantant, était-ce sérieusement (juil lavait

dit? Nous inrlinorions à penser qu'il y avait un peu des deux. Puis, n'oublions pas le malaise où le tenait la présence de Claude ; il ne savait en vérité trop ce qu'il disait.

— Va pour 7?o», — dit le confesseur, qui s'était déjà remis à lire, attentivement cette fois, et ligne après ligne.

— Mais c'est admirable, tout cela! — s'écria-t-il dès les premières pbrases. — Quel esprit! quel art! Comme les idées s'enchaînent! Comme c'est amené!... J'ai Ueic néanmoins demecons...

Il crut entendre un mouvement au fond de la chambre. Mais, n'entendant plus rien :

— ... de me consoler, reprit-il, toujours lisant. Je sais, et tout l'univers le sait avec moi... bien ! bien! Et qui jamais a d(é plus propre que lui au rnijaume du ciel?... Admirable! admirable !

Bref, on eût dit que le père La Chaise connaissait la lettre de Claude, et qu'il s'étudiait à en prendre le contre-pied d'im bout à l'auti'e.

Rourdaloue était au supplice. Sa cause, il le sentait, n'était pas tellement séparée de celle de son confrère, que ces scandaleuses louanges ne lui tissent plus aucun tort dans l'esprit du ministre, à lui, l'auteur du morceau. Ce qui le tourmentait h plus, c'était la pensée des consé(|uences que Claude allait probablement tirer de là sur les principes et les tendances des jésuites. Aussi, brûlant d'en Unir, tantôt il était sur le point de l'appeler, tantôt il cherchait en lui-même quel([ue moyen pour le siqi[)lier de ne pas paraître, se promettant d'excuser ensuite le mieux qu'il pourrait, sinon son confrère, du moins son ordre.

Cependant le père allait son train. Tout ce qu'il trouvait

particulièrement Iwn, il le lisait à haute voix. Arrivé à la phrase que Claude avait appelée un blas[)hèiue, il ne se possédait plus; c'était de l'enthousiasme.

Et cet enthousiasme était sincère. Homme d'esprit, habitué à ne (chercher et à uc voir dans la prédication qu'une des branches de lart oratoire, toute idée brillante ou adroite lui paraissait par là même excellente : du fond, il s'en inquiétait peu; du résultat religieux et moral, encore moins. Dans les morceaux de raisonnement , il démasquait avec une incomparable adresse les fautes les plus petites ou les mieux cachées; c'était aloi"s, dans toute sa vigueur, l'ancien professeur de philosophie, l'homme qui avait attiré vingt ans autour de sa chaire toute la jeunesse de Lyon. Dans les morceaux de sentiment, il ne voyait plus que la forme. Vaillant champion des lois de la logique, il faisait généralement bon marché de ceux de la religion et de la morale.

Nous avons déjà eu occasion de remarquer à combien de qualités honorables ce relâchement se liait chez lui. « 11 était d'un esprit médiocre, dit Saint-Simon, mais d'un bon caractère. Juste, droit, désintéressé, poli, modeste, fort jésuite, mais sans rage, ni servitude;. » Voltaire l'appelle • « Un homme doux, avec qui les voies de la conciliation étaient toujours ouvertes; » mais il est rare qu'un homme conciliant ait en même temps assez de fore pour ne jamais l'être aux dépens de choses où toute conciliation est condamnable. Ce ne sont pas les hypocrites seuls qui disent comme Tartufe :

11 osl avec )o ciel ilos (Ktoiiiiiiodciiii'iils.

Cp langage est plus souvent enrore celui de la tiédeur et de la faiblesse, l.a Chaise était un des hommes qui ont lf> malheur de n'éti-e viveuient touchés ni du bien ni du ni;il.

— Parfait, en vérité, parfait ! — dit-il à Bourdaloue en lui rendant son manuscrit.

— Oui? Il m'est pourtant venu certains scrupules...

— Dites plutôt qu'on vous les a donnés.

— Ce n'est pas la question. Donnés ou non, je les ai. Et si vous voulez...

— Voyons.

— Eh bien, ce que jc vais dire là au roi, devant toute sa cour, le lui dirais-je en particulier? Ee lui diriez-vous, vous?

— Belle question ! Est-ce que le langage de la chaire a jamais pu être celui du tête-à-tête?

— Pour le style, non; mais pour les idées? Croyezvous que ce qui est faux en soi puisse passer pour vrai en chaire?

— Vrai! vrai! 11 s'agit bien de cela! Qui est-ce qui va chercher si des louanges données publiquement à un roi sont l'exacte expression de la vérité?

— Et s'il les prend, lui, pour vraies?

— Mon cher confrère, vous m'avouerez qu'on ne s'attendrait pas à ces réflexions de la part do celui qui a écrit les deux pages que voilà. . .

Rourdaloue baissa les yeux.

— ... et qui se prépare à les r.'citer demain,— ajouta La Chaise, d'un ton interrogatif et incrédule. Et comme Bourdaloue ne répondait pas :

— Vous vous cachez de moi... c'est mal... Vous voulez

persister à me mettre dans l'embarras... c'est mal, trèsmal... En effet, vous voilà tout pâle... Il lui prit la main, et, du ton le plus caressant : — Y avez-vous bien pensé, mon cher confrère ? Si vous vous mettez à parler durement au roi , tous vous fermez la chaire de Versailles. Ne vaut-il pas mieux rester dans ses bonnes grâces et garder en main les moyens de l'amener ensuite, mais doucement et sans secousse *, au changement que nous désirons tous? Oui, tous, car vous ne me faites pas l'injure de croire que je tienne plus à un jardin quau salut du roi. Voyons, raisonnons. Vous avez là un superbe morceau qui lui fera, à lui, le plus grand plaisir, à vous, le plus grand honneur. C'est le dernier sermon de ce carême... Soyez sage, et je vous promets que vous prêcherez celui de l'année prochaine. Alors, faites ce que vous voudrez. Dès le premier sermon, soyez terrible. Mais demain ! Lavant-veille de Pâques! Encore un coup, y pensez-vous? Ce grand effort de zèle et de courage, qui vous en saura gré? La cour? C'est douteux. Le roi? Encore plus douteux. Personne, vous le voyez, personne...

— Excepté Dieu, — dit Claude.

1 « La clnvlicnt'' est coiunic une graiule sulaile. [.es nations on sont les licrbi's; le sel, ce sont les docteurs : rus estis sal terrer. Le \inui{;i'e, re sont les macérations, et l'huile, les bons jii-res jésuites. Lu jésuite adoucit tout. » Le père AM)RE, Sermon sur le zèle.

u Puis, ajoute l'auteur, une goutte d huile s'étend toujours. Mettez un jésuite dans une province, elle en sera bientôt pleine. »

«La foudre, tombant sous ses yeux, n'eût pas produit, etc.. »

Si cette phrase était un peu moins vieille et ne se trouvait dans tous les romans, nous n'en saurions pas de meilleure? pour penidre l'elTet de ces mots sur le révérend père. Stui>érait, ellaré, ses yeuv démesurément ouverts allaient de Claude à Bourdaloue, qui, presque aussi interdit que lui, n'était guère en état de commencer l'exitlication. Claude se taisait. 11 restait à trois pas, debout, immobile, encore à demi enveloppé dans l'ombre ipii remplissait les deux tiers de la chambre.

— Qui... Qui est-ce? Qui est cet homme?... demanda enfin le père La Chaise.

— C'est un... c'est... mon secrétaire.

— Peste soit du secrétaire! il m'a lait une peur...

Ce mot de peur expira sur ses lèvres. Claude avait l'ait encore un ou deux pas; la lumière arrivait en plein ïur ses traits sévères, et son n^gard n'était rien moins que celui d'un secrétaire dans le cabinet de sou patron.

— Votre... votre secrétaire? Monsieur est votre secré taire?...

— Monsieur, dit Claude, si votre conscience était tranquille sur les paroles que je puis avoir entendues, vous ne seriez pas si effrayé de me voir là.

— Effrayé!... moi?... Ma conscience!... De quel droit?...

— Oh ! je sais bien que je n'ai pas un diplôme de confesseur...

— Mais enfin, qui êtes-vous?... Qui est-ce, monsieur Bourdaloue ?

— Que vous importe? reprit Claude. Au reste, voulezvous que je vous le dise ? C'est un homme d'honneur, monsieur, dont le cœur se soulève quand il entend des calculs comme ceux que vous venez de faire ; c'est un chrétien à qui vous ne refuserez pas le droit de gémir sur le tort que vous faites à la religion , et sur le malheur des âmes que vous perdez...

— Il m'insulte! cria le père; devant vous! chez vous! Et vous ne le faites pas taire ! Mais vous êtes donc d'accord avec lui?... En ce cas, je n'ai qu'à me retirer...

— Me faire taire, monsieur! Et de quel droit? dirai-je aussi à mon tour. Vous êtes insulté, dites- vous ! Est-ce ma faute, à moi, si la vérité vous est une insulh^? Car enfin, je n'ai fait que vous la dire, telle que vous la trouveriez dans toutes les bouches pieuses si elles osaient s'ouvrir, telle que vous la liriez dans tous les cœurs, mêmes les moins pieux, si Dieu vous pcrmettiùt d'y lire. Comme le roi que vous aidez à se perdre, vous avez, vous aussi, et c'est votre premier châtiment, des gens qui vous perdent. On vous entoure, on vuus encense; vous êtes, en fait, le premier et le plus puissant des ministres de la couronne... Tremblez! Ce n'est ja?uais iMi|MMi(''ni('iit qu'on s'assied près

d'un trône. La vnilé, (|iu' vous cachez au roi, on vous la ciclie; mais aussi, les vices fine vous tolérez et par eoiiséqueiit (|ue vous eiicouraiicz chez lui, tout l'odieux en relonihe sur vous. Il n'est |ias de courtisan si corrom|)u, si (léhouté, si inlt'ressé à ce; que le roi persiste dans ses (h'sordres, qui ne cduiprenne ipie ce serait à vous de l'en tirer, et que vous mentez à votre charge , à votre conscience, à votre Dieu... xMais pardonnez... pardonnez... Dieu m'est témoin... Aucun tiel, aucune animosité personnelle.,.

La Chaise ne l'entendait plus. Dès les premiers mots, le pauvre jésuite s'était levé, et, malgré tous les elVorts de Bourdaloue, il n'avait cessé, tantôt menaçant, tantôt accablé, de se diriger vers la porte. Quand il en fut tout près, Claude voulut aussi le retenir, mais en vain. En (piekiues secondes, il était au bas de l'escalier.

— C'est inutile, dit tristement le ministre ; le voilà parti. Dites-lui bien, je vous en prie, que je ne m'attendais pas à un départ si prompt, et que j'aurais été heureux de lui serrer la main. Il aurait vu si le zèle le plus pur n'était pas ruui(pi(> source de mes reproches, et si la charité a un seul instant (|uilté mon cœur... Mais où eu étions-nous? 11 n'y a pas de tenqts à perdre. Vous sentez-vous le courage de poursuivre?

— Il le l'aut bien... Mon Dieu! quelle soirée!... quelle scène !

— Ai-je mal lait d(> me montrer?

— Oh! non. Huaiul vous l'avez interrompu, il me semblait voir Satan eu persoiuie, tant il y avait d'art et de séduction dans ses paroles. Il n'est cependant pas méchant : il est faible...

— Lli! ne snvez-voiis pas que les t'aihk's, dans ce monde, font plus de mal que les méchants?

— Je l'ai souveut dit eu chaire, mais je ne l'avais jamais aussi bien compris qu'aujourd'hui. — Poursuivez, je suis prêt.

Claude se remit à marcher, et, tantiM vite, tantôt un peu moins rapidement, selon que les mois abondaient ou se faisaient attendre, il lui dicta environ ([uatre pages.

— Jamais je n'oserai dire cela ! — s'écria Bourdaloue dans un certain endroit.

Claude poursuivit sans l'écouter.

— Jamais je n'oserai dire cela! — répéta-t-il en jetant sa plume, après avoir tracé les derniers mots.

— Vous l'oserez, dit Claude. — Et il sortit.

Cependant Bourdaloue restait assis. En fixant à la hâte sur le papier la rapide improvisation de Claude, il n'avait guère pu en saisir l'ensemble; il ne l'avait même pas essayé. Agité, troublé, son esprit n'avait fait que suivre sa plume. Claude était sorti depuis un quart d'heure , qu'il n'avait pas encore jeté les yeux sur les feuilles restées devant lui.

Enfin, il parut les apercevoir; son regard s'y arrêta, flottant d'abord, puis de plus en plus attentif. 11 lisait, il relisait sa nouvelle péroraison , et , de phrase en phrase (car il avait l'habitude de parler en lisant), sa voix devenait plus forte , son accent plus vif. Voyez le musicien dont les yeux tombent par hasard sur un beau morceau qu'il ne connaît pas. Il le parcourt d'abord nonchalamment ; il ne chante pas, il fredonne à peine. Peu à peu, il s'anime; une mesure lui a plu, puis une seconde, puis une autre... L'enthousiasme s'y met; à la beauté réelle du morceau se joint l'éclat d'une improvisatiou... T-es applaudissements sont unanimes.

Personne n'applaudissait, i>iiis(jiit' l'oiMlciir était seul;

— IT.^i — mais il applaudissait, lui; il était de plus en plus étonné, de plus en plus saisi.

Nous n'avons pas ce morceau. Il n'a pas été retrouvé parmi les papiers de Bourdaloue, et le sermon est arrivé à la postérité avec les pages que l'auteur avait déchirées. Pour son honneur, que ne se sont-elles perdues !

— C'est cela, s'écria-t-il enfin; c'est cela! Je n'en ôterai rien, je n'y ajouterai rien... On dira ce qu'on voudra... Quel dommage que l'auteur soit un... Mais qui le saura, après tout? Et si le morceau est bien reçu , s'il remue la conscience du roi...

Il s'arrêta et devint pensif.

— S'il remue la conscience du roi, se disait-il, ce morceau me fera beaucoup d'honneur; beaucoup pour un courage... que je n'aurais pas eu de moi-même; beaucoup pour une éloquence... qui n'est pas la mienne. Et que faire pourtiint?... Bah ! Dieu y pourvoira. Allons toujours.

Et, laissant le papier, il se mit à répéter par cœur les premières lignes, puis les suivantes, puis quelques-unes encore... Bref, il était au bout, ([u'il se croyait à peine au milieu. Il n'en revenait pas : jamais il ne s'était trouvé la mémoire si facile et si prompte ; jamais il n'avait si bien compris cette maxime favorite de l'abbé de l-'énelon, ipiun morceau véritablement écrit d'enthousiasme est toujours vite appris, ([uand même on n'en est pas l'auteur.

Connue il aclie\ait, la porte s'ouvrit. Un hoiiinie tout ému f(jurut à lui les bras ouverts... C'était Bossuet.

Il revenait du château. En entendant d<' l'escalier les éclats de voix du prédicaleiir, il n";i\ait pu retenir, connue précédeiiunent a la \ue de l'ombre, un léger sourire de

pitié. Mais à int'siiiT (iii'il montait , la voix (Icvciiail plus ?aisis?aiito ; les paroles, qu'il coiiimeiKait à (lislingiicr, lui semblaient avoir, comme le ton, ([uelipir chose de neuf et (["incisif : c'était Bourdaloue (>t ce n'était p;is lui. iJcltjut (Icrriéir la porte, la tète penchée, la main sur le loiiuct, il écoulait... Son étonnement , son admiration allaient croissant; et comme les périodes coulaient trop bien i>our qu'il les crût improvisées, il ne pouvait concevoir qu'en moins de deu\ heures l'orateur eût tant écrit et si bien appris. Mais ce qui rétoiinait le plus, c'était qu'un homme (piil avait laissé si découragé se fid tout à coup élevé si liant , car il était à cent lieues de soupçonner que (jucl- (liiun y eût contribué ; il avait même oublié que Claude fût rest('' chez Bourdalnue après son dé-part et celui de MM. de Fénelon.

Une des plus vives jouissances que nous puissions goûter, soit par res))rit, soit par le cœur, c'est d'entendre exprimer a\ec justesse et avec force des idées (jui sont les n(Mres, des sentiments (pii nous sont chcrs. mais (pie nous n'avions pas encore exprimés nous-méuies, et que nous aurions tremblé de rendre iiiéMlidcremenl ou mal. Aussi les plus beaux triomplies de réloqueiice ont -ils toujoiu's été dus bien moins à la nouveauté des idées, qu'à l'habileté, ou pluf(')t à l'enthousiasme avec lequel l'orateur s'enqiarait de celles (piil sa\ait exister dans sou auditoire'.

dette jouissance, Rossuet ne l'avait peut-èti-e jamais mieux goûtée qu'en ce moment. En indicpiant à iiuuidaloue les principales idées à faire entrer dans ce morceau,

1 laiilimi lio modin suiiiplif' aicedit lioiJ(>ii>. HOHACE, Àrl pnét.

il ne s'était pas dissimulé combien la tâche allait être épineuse. Un homme exercé est rarement dans l'embarras pour savoir ce qu'il faut dire : mais le comment effraye les plus habiles. Bossuet, nous n'en doutons pas, s'en fût très-bien tiré; mais ce n'en était pas moins pour 'lui une agréable surprise que de retrouver tout développé ce qu'il avait laissé en germe, et cela, avec une abondance et une vigueur auxquelles il ne s'était pas flatté d'arriver luimême.

— Et moi qui revenais pour vous aider! s'écriat-ii. Et vous qui m'en aviez prié!... En vérité, quand on écrit si lentement et si mal, il faut absolument un aide...

— Vous avez entendu? dit Bourdaloue en pâlissant,

— -Mais... oui.

— Tout?

— Presque tout. Autant que j'ai pu en juger, vous commenciez quand je suis arrivé.

— l'ourquoi ne jtas entrer?

— Vous interioinpre? .Je m'en serais bien gardé,

— Étes-vuus content, au moins?

— Et vous, ne l'étcs-vous pas?

Il soupira. Him de plus doux (pic les louanges, quand niénic ou ne s'en croit pas complètement digne : mais (juand on sent (pi'dles re\ icnnent tout entières à un autre, c'est un supplice. Comment donc Bourdaloue put-il se taire? Si tout autre que Claude eût été l'auteur des pages tant admirées par Bossuet, Bourdaloue n'eût pas hésité un moment à tirer celui-ci d'erreur ; peut-être l'eùt-il fait , bien que cet aveu lui |)esàt, si Bossuet lui n\ eût laissé le

temps et ne se fût mis à lui raconter sa nouvelle entrevue avec le roi. Il se contenta donc de prendre en lui-même l'engagement de le détromper plus tard; à moins toutefois que cette fin de discours n'échouât ou ne déplût, auquel cas il en garderait toute la responsabilité.

XYIII

Rev(Mions maintenant un peu en arrière. Que s'était-il passé entre IJussuct et le roi ?

En se voyant mandé par le monarque si peu de moments après l'envoi d'une lettre ([u'il se repentait presipie d'avoir écrite, il ne put qu'être assez troublé. Que voulait le roi? Le remercier d'avoir parlé, ou lui ordonner de se taire?. Les deux suppositions s'accordaient égalenn^nt avec la promptitude du message. L'obscurité des rues et la solitude de sa chaise laissant un libre coure à son imagination ébranlée, tantôt il lui semblait voir le roi irrité, aigri, secouant avec frénésie le joug qu'il avait tenté de lui imposer; tîintôt il croyait l'entendre répéter, mais sérieusement et bumblenicnl, ce mC'WW que /aire? dont il n'était rien résulté la piemière t'ois.

D'un autre côté, étant soili de nuit et sans prévenir personne, il ne comprenait pas comment le roi avait su où l'en- \ojer chercher. Ce dernier point l'intriguait Tort : un esprit agité trouve des mystères partout. Il niy en avait cependant pas, connue nous le verrons bientôt.

Au lieu d'une lettre , le roi eu avait reçu deux , et le luhard (il qu'on les lui remit ensemble. L'une, il reconnut

à l'adrosse qu'elle venait de Bossuet: l'autre, il eut encore moins de [leine à en deviner l'auteur.

Mais par laquelle commencer? 11 hésitait. Non qu'il ne brûlât d'ouvrir la seconde ; mais il croyait devoir à sa conscience et à Bossuet de commencer par la première, et de prendre, ne fût-ce que pour ia forme, avant d'affronter un nouveau combat, les armes (pi'on lui ofl'rait. La première l'emporta donc; mais il en avait à peine rompu le cachet, qu'il prit l'autre et l'ouvrit. En la dépliant, nouveaux remords, et il finit par les jeter toutes les deux.

Bientôt après il y revint; et comme elles étaient tombées dans un coin peu éclairé, il prit au hasard. C'était une espèce de milieu entre son désir et ses scrupules.

11 n'eut pas à s'en repentir. La lettre (pi'il ramassa était celle de madame de Montespan.

Écrite en la présence , et presque sous la dictée de ses deux sœurs, cette lettre portait cependant l'empreinte d'un genre d'émotion que le roi était peu accoutumé à voir chez la marquise. Elle ne disait pas un mot de Bossuet, mais on sentait qu'il avait passé par là. .Moins de légèreté, moins d'arrogance; un calme évidennnent affecté, mais que, dans toute autre occasion, elle n'eût pas même pris la peine d'affecter. Du reste, ce n'était guère que l'amplification, t<mtôt sèche, tantôt insinuante et captieuse, de s )n dernier mot à Bossuet. Le roi est le maître, avait-elle dit, et elle le lui répétait sous toutes les formes. On sait ce que cela veut dire : quiconque affecte de vous rappeler que vous êtes le maître, vous pouvez être sûr que ce n'est pas dans le désir de vous voir user de vos droits, ni dans l'intention de vous obéir. Le roi ne demandait pas mieux que

de ne. rini ordonner on de ne pas être obéi ; mais il aurait voulu quelque chose de plus positif, une résistance plus ferme ou une soumission plus vraie , des reproches plus directs ou l'absence de tout reproche, \me lettre, enfin, qui le rengageât tout à fait dans ses liens ou tpii achevât de les rompre. Ce n'était ni l'un ni l'autre, et, (piand nous sommes dans l'embarras, nous n'aimons pas (pi'on ait l'air de nous laisser toute la charge et toute la responsal)ilité de la décision.

Désappointé, il reprit la lettre de Bossuet. Le moment éttiit assez bon. Son esprit et son cœur semblaient plus libres; c'était l'agréable surprise (pion é})rouve, même en gardant encore plus d'un sujet d'angoisse, quand on vient à s'apercevoii' (ju'un sacrifice à faire est moins dur qu'on ne l'avait cru. Cependant, malgré ce commencement de retour à la raison et à l'ordre, vous n'eussiez pas suivi sans inquiétude les alternatives de docilité et d'orgueil, de résignation et de colère, qui se peignaient sur sa physionomie à mesure qu'il avançait. Toutes ces impressions contiadictoires que Bossuet avait désiré ou redouté de produire sur lui , ou les aurait vues se succéder rapidement à chaque ligne, et, à la lin, on en eût encore été à se demander si l'effet général ét^it favorable ou défavorable. Cette é pitre avait beau être plus hardie que tout ce que Louis XIV avait jamais ententlu ou lu de j>his pi'essant : on lui avait si bien laissé contracter I habitude d'arranger à son usage les enseignements les plus positifs, les leçons les plus sévères, (pi'il lui était devenu en quchpie sorte inq)ossible de les prendre à la lettre, quand même il n'avait aucun moyen

de douter que ce ne fût à lui, et directement à lui, (pion

IG

— 18-2 — en v«uilail. 11 n'était par conséquent pas aussi facile à lilesser quun aurait pu le croire : son orgueil était assez grand et assez bien assis pour produire chez lui tout le contraire ^de ce qui a lieu chez le connnun des hommes. Avec un orgueil ordinaire, vous êtes chatouilleuv; avec un orgueil excessif, vous êtes plus traitahle : vous n'admettez pas qu'on ait pu avoir la pensée de vous blesser'. Le roi était donc beaucoup moins choqué que Dossuet ne le craignait; on pourrait même dire qu'il ne l'était pas du tout, et que, s'il semblait irrité, ce n'était que d'avoir trouvé tant de bonnes raisons là où son cœur, plus fort que son esprit, ei'it désiré n'en trouver que de mauvaises.

Ces raisons ne pouvaient cepentlant pas être absolument sans effet sur un homme qui ne manquait ni de jugement ni d'une certaine piété. Trop faible encore pour en tirer une conclusion formelle, il eut au moins la force de désirer qu'on laidàt dans cette rude opération. C'est alors (|u'il lit appeler l'auteur de la lettre. Il ne savait trop que lui dire, mais il avait besoin de le revoir.

Malheureusement, ces bonnes dispositions ne devaient pas se maintenir jus(pi'à l'arrivée du t>rélat.

A peine le roi eut-il donné l'ordre d'aller le chercher, qu'une troisième lettre s'ofl'rit par hasard à ses yeux à la place où il avait d'abord jeté les deux autres. Elle était arrivée dans celle de la marquise, et il reconnut aisément la grosse éciiture enfantine de son (ils le duc du Maine.

' La posilion sociale ou liiéiarcliique proiluit Sdiivcnt le mi'mp effet, l n général craint moins que les chefs inféiicuis de se faiiiiliaiiser avec les simples soldats.

— 1S3 — CV'tail l'aiiK' (le leurs niCaiits '. Le imi l'aiinait iiiiciir que le dauphin, sou fils létiilimc ; et si cotle in'tréroiice n'eiH été le reiiverseiucnl d'une lui sacrée, on pourrait dire qu'elle était juste, car l'élève de madame de Maintenon était déjà, à six ans, aussi spirituel et aussi aimable que celui de Bossuet l'était peu à quatorze. Son caractère changea plus tard. Sans cesser d'être un homme aimable, et, n'en déplaise à Saint-Simon, qui le détestait, un homme honorable *, il ne tint pas tout ce qu'il avait promis ^ ; mais, à cette époque, l'esprit et la vivacité de Henri IV n'avaient encore aussi bien reparu chez aucun de ses descendants. Il était en ce moment aux eaux de Barèges *, où madame dé Maintenon lavait conduit, par ordre du roi et des médecins, pour une inlirmité assez grave » ; et ses petites impressions de voyage lui avaient déjà fourni la

1 Ils PII avaient déjà eu (juatro : un fils, mort en Las A[;e; le duc du Maine, le comte du Ve^in, et mademoiselle de Nantes, plus lard duchesse de Bourbon.

2 Voir son portrait dans les Mémoires de madame de Staal-Delaunay.

3 Les ordres du roi contrihucrenl probablement à lui faire choisir la vie retirée ([u'il liait par préférer siiicèroiuent à toute autre. Il ne fallait pas f[uc le lils de madame de Montespan éclips;U trop l'héritier de la couronne.

4 .lamais l'empire du roi sur l'opinion publique ne s'était manifesté avec un éclat plus scandaleux qu'en cette occasion. Le duc du Maine reçut partout, sur son passa{;e, dos honneurs qu'on n'eiU certainement pas rendus au dauphin vovaffcant comme lui inco|;nito. Plusieurs villes dressèrent des arcs de triomphe; le parlement de Dordeaux alla le haraufjucr; le commandant de la citadelle de Blave fit tirer le canon. Saint-Siniou flétrit énergiquement, et avec raison, ces turpitudes; il n'onu^t qu'un tout petit fait : c'est que ledit gouverneur de !>la\e, qui mit la Guyenne on émoi pour recevoir o ce bâtard, » n'était rien moins que le duc de Saint- Simon, son père.

5 L'oxtréme faiblesse d'une j.nnibe. Il n'en fut jamais enliérenient suéri.

— 1S1 — iiiatirrc (!(.• qiu'l(|ii('s lettres, frès-probaljleiiieiit icviies par sa guu\ernaiite, mais où il restait assez de choses de lui pour que sa mère et le roi s'en fussent beaucoup divertis K C'était d'une de ces lettres, reçue le jour même, que madame de Montespan avait jugé à propos d'accompagner la sienne.

En voici quelques passages :

lîarèjjcsj le 3 0 de mars 16" S.

« Je m'en vas écrire toutes les nouvelles du logis pour te divertir, mon cher petit cœur, et j'écrirai hien mieux quand je penserai que c'est pour vous, madame...

« Madame de Maintenon travaille tous les jours pour mon esprit, et elle espère bien d'en venir à bout, et le mignon aussi, qui fera ce qu'il pourra pour en avoir, mourant d'envie de plaire au roi et à vous...

« J'ai reçu la lettre (pie vous écrivez au cher petit mignon. Je ferai ce que vous me dites, (piaud ce ne serait ([ue pour vous plaire , car je vous aime au superlatif. Je

1 Ces loUrcs furent puhlit'es deux ans après en un petit volume, sous le titre de ()l:urrcs diirrscs d'un nuteur de sept ans. L'épitre déditaliiire, si{jn<'e de niadaiiie de Maiiileiinn, est de Racine. — Il n'est pas faeile de savoir jusiju'à ijucl point le duc du Maine était l'auleui' de ce petit livre; niais il 1 était sûrement plus ijue Louis XIN ne l'avait été d'une traduction des Comuientaires de César, publiée en 1648, à l'imprimerie du Louvre, par Loris Dievdonnc, roy de France el de Nararre, ce qui ne I empêcha pas de passer toute sa vie pour ne pas sa\oir un mot de latin. — Il parait que le duc du Maine prit au sérieux son litre d'auteur, car, huit ans après, à la mort de Corneille, il se présenta pour le remplacer il l'Académie; et il allait être nommé à ruuanimilé, malgré ses ijuinze ans, si le duc de Von'ansier n'èùt représenté au roi ce fine celte élection aurait d'étrange. Au fait, le jeune prince en était plus di(;iie que tel ou tel des glands seigneurs rpii a\ aient daigné se faire élire.

— is:» —

fus cliiiniK'. f't je U' suis encore, du petit signe de tèle que le roi me fit (juand je partis, mais fort malcontent de ce que tu ne paraissais jias aniigiV. Tu étais belle comme un ange '... »

Ainsi s'expliquait rindifféience apparente de niadan e de -Montespan. Son dernier mot n'était pas dans sa lettre : il était dans celle de son fils, dans l'intéressant liavardage de cet enfant, nwlconien/, disait-il, de l'avoir vue si froide quand il partit, et qui lui rendait, sans le savoir, un immense service. Ces quehiues lignes renfermaieni, en efl'el, tout ce que l'esprit le plus exercé eût imaginé de plus propre à ébranler le roi. D'abord , c'est son fils qui écrit, un fils qu'il aime, un pauvre enfant dont on peut i)ien liii reprocher la naissance, mais que personne au monde ne lui reprochera d'aimer. 11 ne lutte donc plus; il se livre avec coiifiaMce; il ne s'aperroit pas que les aimables saillies du fils sont aulanl d'arguments cachésen faveur de la mère. Et à quoi l'enfant veut-il l'employer, cet esprit quil lient d'elle? Son seul liuf, c'est de plaire au roi. « 11 eu ludurl d'envie,» dil-il. Il lui cli.irnié . il l'est encore, du <' petit signe de trie » (pie le roi lui fit quand il partit... Et puis « tu étais belle comme un ange... » Ah! le roi ne le savait (|iii' Irop, et ce naïf éloge valait seul le plus (lo- (pienl plaidoyer.

11 n'était donc plus si pressé de revoir Bossuet. Cependant, peu accoulumt'' à l'attente, il commençait à trouver (|ue le prélat tardait beaucuup. I, huissier du cabinet vint dire qu'on l'avait ihcrclié partout, (|u'()n ne savait où s'adres-

Ki.

— ISO — ?vv. Le roi ordonna <le chercher encore, et ii se trouva enfin quelqu'un qui avait reconnu sa chaise à la porte d(^ Bourdaloue. Un page ycourut, et Ton eut soin d'en averti)le roi afin qu'il s'impatientât moins.

îl ne fit d'abord aucune attention à cette circonstance que Rossuet était chez Bourdaloue ; il n'ignorait d'ailleui-s pas (|u'ils étaient amis. Peu à peu , la chose lui sembla moins naturelle. Qu'est-ce que Bossuet avait à faire chez le jésuite, de nuit, la veille d'un jour où celui-ci devait prêcher .' Louis XIV était curieux. Sans jamais s'abaisser ostensiblement jusqu'à espionner ou faire espionner qui que ce fût, il aimait beaucoup à savoir la petite chronique de sa cour '. Aussi disait-il que sa maison lui coûtait plus à gouverner que son royaume. (T'est (ju'il voyait sa maison de près et son royaume de loin; on lui cachait plus facilement les grandes choses que les petites -.

Lorsqu 'enfin Htissuct entra : — Vous venez de chez le père Bourdaloue?... dit-il sèchement.

Bossuet vit qu'on se doutait de <|u('l(pie chose. En elTel, le roi avait deviné. Ce n'était pas difficile; nous avons déj;i vu le père La Chaise entrer chez Bourdaloue , en parlant sans hésitation du motif auquel on attribuait la visite nocturne du prélat.

Bossuet éluda, et, sans même laisser au roi le temps d'a-

1 « Ces voies inconnues rompirenl le cou a une inlinitô <le [jens ilc Ions «'-tais, sans qu'ils en aient jamais pu découvrir la cause. »

Saiint-Si>io>'.

2 Lors (le Icffroyable tliseUe de 1709, «on avait prie tout le monde de ne pas en parler au roi, pour ne pas le faire mourir de rhafjrin.n

Mc-moires de la J)i f.HESSE pObiÉA^S. mère dn n'-gent

— 1S7 — chevcr sa phrase : — Je suis fâché, ilit-il, quv \ohv Majesté ait eu la peine de me faire chercher si loin.

— Et moi, je suis fâché que vous ayez pris la peine daller si loin pour mon service.

Louis XIV ne raillait presque jamais. On len a loué , et avec raison, car il y a chez un prince une sorte de di'-loyauté à se servir d'une arme que les convenances ne permettent pas de retourner contre lui. Ces dernières paroles étaient ironiques; mais le ton était plutôt triste que railleur.

—Pour le service de Votre Majesté?... dit Bossuet.

— Pour mon service... comme vous l'entendez, du moins. Le père Bourdaloue prêche demain, n'est-ce pas?

— S'il plaît à Dieu, Sire.

— Devant moi?

— Il l'espère.

— Ce n'est pas sur, pourtant.

— Comment, Sire....

— Cela dépend de ce que vous m'.illez dire. Connaissezvous son sermon?

— Le texte et la première page.

— C'est un sermon sur la Passion ?

— Sans doute... Mais oîi est-ce que Voire Majesté veut en venir? Ma lettre est assez franche, je pense, pour vous montrer que je ne redouterais pas les questions directes.

— Eh bien, en voici une. Dans quel hut êtes-vous allé chez le père Bourdaloue?

— Votre Majesté l'a dit: pour voire service; pour le même genre de senice auquel j'ai consacié foutes mes démarches d'aujourd'hui. Service dont \ous me (lis|>ense^

— 18S — rio/ voloiilii rs, je le \uis, mais (Imit iticii ne me (1i-|kii>crait pa?.

— Achevez. Qu'y a\oz-voiis fait?

— Je l'ai mis au courant...

— Vous a\oz osé?...

— Voire Majesté croit-elle donc que jaie eu beaucoup 4i lui api>renilre? Ah! Sire , tout se sait... Ces murs ont des yeux pour vous comme ]tour les autres. On peut se taire, mais on ne [leut pas ne pas voir.

Le roi parut frappé. 11 n'était pas assez déi^urvu de sens pour s'imaginer fpion ne vît pas ses désordres; mais il ne s'était jamais dit bien sérieusement qu'on dût les voir. Sans aller jusqu'à croire que l'àme des courtisans fiit aussi impassible que leur visage, il s'était habitué à ne pas dépasser l'extérieur, et à ne pas s'iiKjuiéter de ce qu'il (louvaif y avoir au delà '.

Il demeura donc un inslanl pensif. Puis : — Vous lui avez donc recommandé de ne pas m'ouhlier demain?

— 11 y a longtemps, Sire, qu'il ne vous oublie pas dans ses prières , et (piil demande à Dieu d'ouvrir enfin votre CQ'ur à ses exhortations. Pourriez-vous trouver mauvais que je l'aie engagé à m'aider dans cette lutte entre vous et moi, ou plutôt entre Dieu et vous?

— io veux bien [Mcndre ma part dans un sei'uion . mais je n'aime pas qu'on me la fasse.

1 Ci'tait aussi, jusquà un crriain point, l'iiahiludr dos courtisans, l.c journal «IcDanffoau en fournil de rurieux exemples. — On sait ce qu'il v eut de colères et de pleurs dans la famille d"Orl('ans. quand le roi drclara sa volont'' d'unir au duc de Chartres une des filles de madame de Vontespan. Qne dit Daufjeau ? Deux li(;nes : « Le roi a n'f;lc avec Monsieur le mariage de son fils avec madiMnolsclIc de Blois. et M. le duc dp Cliarlres pn n paru bien aise. »

— ISO —

— Elil Sire, si \oiis la pirniez , tiiiiait-uii lidée de vous la l'aire ? Mais non , vous la prenez; vous ne la prenez que trop...

— Je ne vous comprends pas.

— Vous prenez les éloges, et vous laissez tout le reste. Que ces éloges soient aussi votre part, c'est ce que personne en France ne reconnaît mieux que moi; mais cela, c'est la pari du roi : ce que vous laissez, c'est la part de l'homme. La première peut vous perdre ; il n"y a que la seconde qui puisse vous sauver.

— Qu'on ne me fasse plus la i)remière, si l'on veut: mais je ne permettrai pas qu'on me fasse l'autre.

— Ai-je dit qu'on vous la ferait"? Connaissez-vous le père Bourdaloue pour un homme capahle de manquer aux convenances? Et n'ai-je donc pu moi-même, sans y manquer, lui conseiller de tenter sérieusement l'entrée d'un cœur... dont vous m'aviez permis de voir le fond?

— A la bonne heure! dit le roi un peu rassuré; mais malheur à qui prétendrait me donner en spectacle. Vous m'avez quelquefois comparé à Théodose... (>n voudra bien ne pas chercher à rompléter la ressemblance par quehpie c'iose d'analogue à sa péniteuce publirpie. Dieu merci ! je n'ai pas fait massacn'r les habitants de Thessaloniipie.

Hélas! et l'incendir du l'alatinat? El les hoiicurs commises en Bretagne, pour (pichpies légers mouvfinents sédilit'uv? Et la guerre de Hollande r(ui venait de Unir? Et les dragonnades (|ui allaient commencer? Et... .Mais ce n'était |)as le moment di' lui montrer que c'cril été plutôt à fhéodoseà se fâcher de la couq)araison '. Il (Vt d'ailleius

I fin a une rplalinn ilo hi raiiipa[;n<> ilc |t>73, rrrili' par l.imisXlV. Kn

probahlc t|Uc Hossiiol n'en jiiiicail pas tmil a fait (oinino MOUS. (.^Uianrl on voit, pur exemple, madame de Séviiiné, une femme, une mère (et quelle femme! (piclle mère!), raconter en riant les abominables eruuutés de son ami le duc de Chaulnes * , on comprend que les hommes ne missent pas trop d'importance à des peccadilles de ce genre, quand le roi en faisait ou en laissait faire en son nom.

— Soyez tranquille, répondit Bossuet; saint Ainbroise ne sera pas là pour vous arrêter aux portes de la chapelle. Venez-y seulement, et je réponds de ce qui s'y passera. Mais vous avez malheui'eusement tout le temps de vous mettre en garde contre les efforts du prédicateur...

— Je ne le ferai pas.

— C'est-à-dire que vous n'en avez pas l'intention; mais .votre cœur pourrait bien encore une fois être plus fort que

vous. Et qui sait si vous n'aurez que lui à combattre?... Me permettez-vous à mon tour une question, Sire?

— Dites.

— De qui est cette lettre (pie je vois là. à côté de la mienne?

Le roi baissa les vmix.

voici les Jcruièros ligues : « Je finis dont ceUe année. iie tue rcprorhanf rien, et ne rroyant avoir manqué ancunc occasion de celles qui s'étaient présentées favorables pour asstirer et étendre les limites de mon royaume, n En d'autres termes : « 3'ai réussi ; donc je n'ai rion à nie reprocber «

9 « On a chassé et banni (h Rennes) toute une grande rue. On a pris soixante bourgeois; on commence demain à pendre. Cette province est un bel exemple pour les antres, et surtout de respecter les gouverneurs et gouvernantes, de ne point leur dire d'injures, de ne point jeter de pierres flans leur jardin. »

— il paraît que je ne me suis pas trompé, reprit Bossuet. Et Votre Majesté a répondu...

— Rien encore. D'ailleurs, le contenu n'est pas ce que vous paraissez croire. Tenez, lisez.

Il fut, en effet, assez étonné de n'y rien trouver de plus vif. — C'est mieux que je n'espérais, dit-il. Ne sera-ce donc qu'avec \utre Majesté que j'ainai îles mécomptes?

— Eh! je viens de promettre tout ce que vous ave? voulu.

— Vous avez promis d'assister au sermon, rien de plus; vous consentez à entendre plaider la cause de votre salut, vous réservant de prononcer. Voilà donc votre sort remis au\ mains d'un étranger, au hasard des mille circonstances qui peuvent influer sur la manière dont il s'y prendra pour \ous émouvoir. S'il est en veine d'éloquence, vous l'écoulerez peut-être; s'il est mal disposé, votre cœur chantera victoire... .\h ! Sire, avouez que c'est là le vrai sens de votre promesse...

Il avait raison. Le roi ne faisait qu'obéir, connue tant d'autres, à la déplorable manie de ne voir dans un prédicateur qu'un adversaire, dans un sermon qu'un plaidoyer. Or, ce prétendu adversaire, c'est le meilleur de nos amis; ce procès, nous avons tout à gagner à le perdre. Nous le savons; nous l'avouoiis... et nous n'en continuons pas moins à regarder comme des gains tous les pi'lits Irionqilies, vrais ou faux, (|ue nous réussirons à remporter sur la logique ou sur la morale de l'orateur, c Connue mes braves Anglais se battent! » s'écriait Jacques II à la bataille de la Hogue. Il oubliait, le pauvre roi, que c'était contre lui.t^)iie faisons-nous daidre. (piand nous applaudissons tout bas

à la liilte di'SospéiTe de nos passions contre les vérités (|u'un prédicateur nous annonce? Uu;ind nous sommes battus, bien battus, nous nous soumettons de bonne grâce et comme n'ayant jamais eu l'idée de résister; mais, tant que la résistance est possible, nous résistons. Voyez ce qui se passe au jeu. « Quand il s'agirait de gagner la peste, dit-on vulgairement, on voudrait encore gagner. » 11 en est de même autour d'une cliaire , dans ce grave et teri'ible jeu où il ne s'agit de rien moins que de la vie ou de la mort (lésâmes. Pas un auditeur (|ui ne sache qu'il est de son intérêt de perdre la partie: pas un auditeur qui n'ait secrètement envie de la gagner. De là cette vive attention (pie nous prenons pour de la piété, et ([ui n'a troj) souvent d'autre principe que le désir de trouver l'orateur en faute '; de là cette merveilleuse facilité à relever ses moindres erreurs de pensée ou de style, et à nous en faire des armes; de là enfin cet éternel penchant à mépriser, pour quelques phrases qui nous auront déplu, tout un discours auquel nous n'eussions rien eu à répondre.

Et que conclure de ces observations, sinon que le prédicateur doit être constamment sur ses gardes, pour ne pas s'evp(jser à perdre ainsi en un moment tout le fruit de son discours? Cette malheureuse habitude qu'on a de le considérer comme un avocat qui plaide , bien plus que comme un juge prononf;ant a\i nom de la loi, — il faut que tous ses ellorts tendent à l'atténuer 2, à la détruire, sinon dans

1 M Ce n'est pas pour dicrclicr du froment que vous arrivez en Kjjypte ; vous ^-tes venus iii tomme des espions pour remanjuor les en- «hoits faibles de cette conUée. » ]Massillo>. Sermon sur la Prédication.

i 11 Mon discours, dont vous vous croyez peut-être les juges, vousju-

— i9:î — sa source, car Dieu seul le [unirrail, du moins dans ses principaux effets. Puisque votre auditeur n'entend pas avoir d'autre juge que lui-même, entrez, en quelque sorte, dans cette manière de voir; effacez-vous; ayez l'air de lui reconnaître le droit de se juger; mais comme son l)ut, en le réclamant, n'est, au fond, que d'avoir la factdté de n'en pas user, ne le lui accordez qu'à la condition qu'il en use. Fermez-lui toutes les issues; forcez-le de devenir lui-même son accusateur dans le secret de ses pensées et dans la solitude de ses remords : voilà le vrai but, le vrai triomphe de l'éloquence de la chaire. Plus vous vous abaisserez à n'être qu'un instrument dans la main de Dieu, moins l'auditeur sera tenté de se croire en face d'un homme et de vous traiter d'égal à égal. Il faut que vous l'ameniez à se sentir sous l'œil de Dieu, sous l'étreinte de ce regard auquel rien n'échappe; il faut qu'au lieu de noter avec une secrète joie les endroits faibles de voire discours, il y mette la main lui-même pour les soutenir et les renforcei". Tant (pie vous n'aurez pas gagné ce point, n'espérez pas en gagner d'autresi, car tout discours humain a ses endroits faibles, et, n'y en eùt-il (ju'iui, c'en est assez pour (|ue l'atidileur vous échappe. Une passion à combattre, c'est comme un fleuve à renfermer (Mitre d(^s digues : vous avez beau l'avoir encaissé tout le Idug de son cours, — s'il reste ime seule place où la digue s'interrompe, c'est connue si \(>us n'aviez rien fait.

La passion du roi en était donc à cImmcIh'i- (pichpic ou-

(;cra au diTnicr jour, rt ce soia sur nous un luiuviau fiiidt'uii. loniiiic (lar lent les piophèU's. » bossLtï. Ovuis. (un. d'Anne de Gomuyue.

verture dans la digue où l'on s'efforçait de l'emprisonner, et Bossuet ne se trompait pas en disant qu'il en serait de même le lendemain, si on lui laissait le temps de recueillir ses forces. Quand le roi se vit si bien deviné, il se tut.

— Oui, encore une fois, reprit Bossuet, voilà le vrai sens de votre promesse. J'espère bien que vous n'aurez pas sujet de me le prouver demain, et que le père Bourdaloue ne vous fournira pas l'occasion décliapper par ipielques critiques aux pressantes conséquences de son discours; mais puisque vous les connaissez déjà , ces conséquences, combien ne serait-il pas plus chrétien et plus beau d'aller audevant, et de faire dès aujourd'hui ce que vous savez que Dieu vous demandera demain i)ar sa bouche ! Vous rappolez-vous 1(> déplaisir que vous causâtes un jour à un prédicateur (|iii devait prêcher tievant vous? Hetenu par des affaires, vous ne vîntes piis au sermon, et l'orateur, dont le discoiu's était tout cousu de vos louanges, se vit forcé de n'en réciter (jue des lambeaux. Eh bien, jouez le même tour au prédicateur de demain ; allez l'entendre, mais après avoir ôlé tout fondement aux choses qu'il veut vous dire. < Mez, ôtez à ce discours le mérite de l'à-propos; forcez l'auleur à en déchirer la moitié... Ah! il ne s'en plaindra pas, kii ! 11 en bénira Dieu, et, dùt-il n'en être informé qu'au luoMicut de monter en chaire, il ne lui sera pas diflicile de remplacer par des actions de grâces, par des accents de bénédiction et de joie, les paroles sévères (jue vous l'avea forcé de préparer.

Le roi allait céder. — Parlez, dit-il; que dois-je faire? — Ne répétez plus cette question. Sire ; elle me fait peur. (,>ue m'a-t-il si'r\i d'\ répondre? Ne me demandez

plus rien, agissez... (Jue madanie de Muiitcspaii (luillc Vei-sailles, et si vous me demandez, après, ce qu'il faul faire, alors je serai heureux de vous répoudn» eu vei-sant sur votre blessure le baume de la religion.

— Eh bien! soit, dit le roi. Ne reculons plus... IHeu m'en devra la récompense...

Il eût mieux fait de ne pas ajouter ces mots. La seule récompense raisonnable et chrétienne de celui qui cesse de mal faire, c'est de recevoir le pardon du mal qu'il a fait, et le prix est certes assez grand. Au reste, cette erreur n'était qu'une des formes du système de piété (|ue le roi s'était fait, et que personne n'avait encore osé ni voulu l'empêcher de se faire. Ne se croyant tenu à rien ', ou piTsque à rien,ilétait n;iturel qu'il regai-dàt comme méritoiie Taccomplissement des devoirs les plus vulgaires; ef de même qu'il acceptait les plus magnifiques éloges pour leslrn\aux les plus insignifiants de son métier de roi, il ne pou\ait pas ne pas s'attendre aux plus magnifiques récompenses pour les moindres travaux de son métier d'homme et de chrétien. Tout ce qu'il faisait ou croyait faire de bien, c'était à ses yeux comme un acte de complaisance, comme une espèce de service rendu à Dieu, et dont TMeu ne pouvait man(|uer d'être flatté. Eh! que de genscpii ont à peu piès la uiènie idée, quoique fort loin d'avoir seulement autant de raisons qu'un Louis XIV pour s'imaginer traiter avec Dieu d(^ puissance à puissance! Ce ne lut (pie bien des années plus t;ird qu'il commença à comprendre que la loi du repentii- pou-

1 » riicu y regarderait ii itoii\ fuis avant ilc me (hminrr. « Hisiiit un I,: TrfmoMillc dans son naïf orf;iieil <le fjeiitilliiMnine

\ail liicii ;i\uir l'U' laite pour lui cuiiiiiic puiir les autres. Encore est-il douteux que, même à son lit de mortel au moment où il faisait ces nobles aveux ' que l'histoire a enregistrés, il se fit une idée exacte des devoirs du pécheur et des conditions de la miséricorde divine ^.

Bossuet le laissa dire.

Il s'assit donc, et, avec la résolution fiévreuse d'un homme mis au pied du mur, il déchira en deux une des lettres, prit la feuille blanche et écrivit. Il répétait les mots à demivoix, à mesure qu'il les traçait.

« Madame de Montespan... se démettra... immédiatement... de la surintendance de la maison de la reine. Elle quittera la cour... demain matin..., et n'y reviendra pas sans ordre. Notre capitaine des gardes... est chargé... de tenir la main... »

On entendit gratter à la porte. — Qu'est-ce que c'est? dit le roi sans s'interrompre.

— 1 11 billet. Sire.

Bossuet le prit des mains de l'huissier. C'était encore l'écriture de la marquise.

— Votre Majesté veut-elle m'en croire?

— Eh bien ?

— Brûlez ce billet.

1 Ces aveux se trouvent partout, a>ei- ijuclques variantes ilc mots. Le cardinal de Fleurs, précepteur de Louis XV, en fit mettre une copie au chevet du lit de son élève. On les lit niènic apprendre par cœur au jeune roi, ainsi que les plus beaux morceaux du l'clit Carnne; mais quant à les lui giavcr dans le cœur, ce qui n'est pas tout à fait la même chose, on s'en inquiéta peu.

2 « Il aima la ffloire cl la religion, et on l'empêcha toute sa \ ie de connaître ni l'une ni l'autre. .. M()>TE.syi lEtl.

— Sans le lire?

— Sans le lire.

— Monsieur de Condum, nous n'avons pas coutume de condamner personne sans l'entendre.

C'était le roi qui revenait. Outre l'envie qu'il avait de lire ce message, il n'était pas fâché de rappeler à Bossue f, même en cédant, qu'il pouvait encore ne pas céder.

Et il lut d'un coup d'œil.

« Vous êtes roi, vous me regrettez... et je pars.

« Quand ces lignes vous seront remises, je ne serai plus au château. Athkxaïs. >>

Madame de Montespan avait d'abord beaucoup ci.mplé sur l'eflet de sa première lettre. La froideur lui avait paru le meilleur moyen de ramener le roi. En mêlant sa cause à celle de son llls, elle s'était crue doublement assurée de vaincre. Calme. pre>que joveuse, elle attendait tranquillement le roi. Elle prêtait l'oreille à tous les bruits de la galerie; elle se préparait à aeliev(M' par la tendresse l'ouvrage qu'elle cro\ait avoir commencé par l'indlirérence. Peu s'en fallait, comme on l'a vu, qu'elle n'ei'it raison de le croin'; il est sur que si elle avait seulement réussi à attirer le roi, la partie était gagnée. Mais il ne venait pas. l ne demi-heure, une lieure s'était passée : rien n'annonçait plus qu'il dût venir. Elle finit par envoyer à la découveil/, et la seule chose qu'un lui a|ipiil. ci' fui (pi'il faisait chercher Bossuet.

r)i\ minutes après, elle él;iit partie, et son carrosse rttulaif précipitamment \ers Clagnv '.

1 C'était lin rliàtraii r|iic le mi lui nvait ilonm'', ii |iimi ilo disliinri' «K- Vprsaillps.

Avait-elle eu le temps et la présence d'esprit de calcider les termes de son billet, ou étaient-ils venus naturellement sous sa plume ? Nous l'ij^norons ; mais ces deux lignes disaient beaucoup, et le calcul le plus raffiné ne les eût pas mieux arrangées. «Vous êtes roi, vous pleurez..., et je pai*s!)) disait à Louis, vingt ans auparavant, une femme qu'il aimait avec toute l'ardeur de la jeunesse, celle qu'il \oulait faire reine, la belle et douce Mancini. Madame de Montespan n'avait pas osé la reproduire mot pour mot, cette phrase déjà historique. Vous pleurez eut été trop fort : il avait fallu s'en tenir à vous me regrettez ; mais l'allusion n'en subsistait pas moins. Le roi était rajeuni de vingt ans; un amour adultère se trouvait en quelque sorte placé sous la sauvegarde des souvenirs d'un amour légitime et pur. Kn outre, celait comme la contre-partie, la rétractation de sa lettre. Ajirès lui avoir dit en deu\ pages qu'il était le uiaîlrc de la chasser, elle lui rappelait en une ligne qu'il l'Iait aussi Ir maitre de la garder. En annonçant son départ, elle se doiuiait lair d'une victime; en signant .\lhéiiais, elle savait bien (|ue Louis \1V aimait ce nom. (piil le (louvaif |)oéti(iue, noble, parfaitement en liarmouie avec !<• genn> de beauté de celle qui le portait : c'était comme si lui art n^agique eût reproduit sur le papier les grâces majestueuses de ce visage fait pourjtlaire au ])liis majeslueuv des rois.

Aussi l'effel lut-il pi'(iuii)t, irrésistilile. I.r r(ti pâlit, la plume lui tomba des mains. «Partiel dit-il, partie! » El quoiqu'il s'ell'orçàt de ne donner à ce mut que le ton de la surprise, on y sentait déjà percer celui d'iuie impression bien autrement vive pt profonde.

— Partie 1 répéla-t-il en passant la main sur son Iront : et cette fois il ne se contraignait plus. Sa voix était altérée : ses yeux se remplissaient de larmes. — Partie!... Et moi qui allais le lui ordonner !

II en était déjà à s'en faire un crime. Si elle eût été là, il se fût jeté à ses pieds; sans la présence de Bossuet, il eût fait courir après elle, et il ne se serait pas passé une heure qu'elle ne rentrât en souveraine dans le palais d'où elle venait de sortir en exilée.

Bossuet prit le seul parti qu'il pût prendre, relui de ne jwraître ni lâché, ni mémo étonné, dVntrer dans la douleur du roi, de la traiter, enfin, comme une chose toute naturelle et tovite simple. Après quehpies paroles dans ce sens : Remerciez Dieu, lui dit-il ; u"est-il pas venu à votre secours? Cet ordre que vous étiez en train d'écrire, qui sait si vous auriez eu le courage de l'envoyer ? Et si on avait refusé d'y oliéir... qui sait si vous n'en auriez pas été bien aise? Dieu vous a su gré de l'intention-, il a abrégé l'é'preuve. Vous parliez de récompense : n'en voilà-t-il pas un comnifuccmcnt? A peine avez- vous mis la main à l'o'uvre , et la moitié de votre tàrlic est l'ait»'. Et (juc dis-je, la moitié 1 c'est presque le tout. Que vous n'en soyez pas encore aussi convaincu que moi, je le conqirends; mais attendez trois jours, et vous me direz si j'ai tort.

Le roi l'écoutaif à [teine; de temps i>n temps il paraissait ne [tlus l'écdutcr du tout. E'idée d'une séparation se pirsentait pour la pi-emière fois à lui avec tout le sériruv d'une réalité. Tant qu'un sacrifice n'est pas accompli, et que nous ne savons pas mcore par cxpériencf connnent nous le supporterons, nous ne pouvons pas savoir non plus

si nous y sommes véritiihlcmenl décidés, ou si notre résolu lion n'est pas le produit d'un mouvement passager et laetiee. Lui qui venait d "écrire un ordre si formel et si sec, il croyait rêver en se disant qu'elle n'était [)lus au château, qu'il ne la verrait pas le soir, qu'il ne la retrouverait pas le lendemain. Il ne parut cependant pas tout à fait insensible à la considération que Bossuet s'en'orçait de faire valoir. 11 comprenait confusément qu'il valait mieuv que la chose se fCd passée ainsi, et que l'objet de la tentation se fût brusquement jeté hors de sa portée ; mais quant à en remercier Dieu comme d'une grâce et d'un commencement de récomp("nFe, c'était uur idée qu'il ne pouvait encore ni avoir de lui-même, ni nccucillii- de la part de qui que ce fùl.

Désespérant donc d'aller plus loin, el tout heureux d'ailleurs d'en être seulement airivé là, fiossuet se retira. Une aulre raison pour quitter le roi au plus tôt, c'est (|u'il craignait qu'il ne revînt siu'le chapitre du sermon. 11 était en efl'et assez à craindre, ou (pie le roi refusât d'aller le len- <lemain à la chapelle, ou cpi'il exigeât la promesse d'ôter du sermon tout ce (pii pourrait, de |>rès ou de loin, se rapporter à se qui se passait : deux choses que Bossuet redoutait également, car il voyait, d'un côté, que si le roi se remettait dans l'esprit de ne pas entendre le sermon, il ne serait plus possible de l'en faire revenir, el, de l'autre, (pi'il allait avoir plus besoin que jamais des leçons de la religion.

Ce fut dans cette pensée que Bossuet retourna chez BomdalnM(\ et lui raconta ce que nous venons de rapi>orler.

La conclusion du n'-cit do Bossuot fui donc (juil ne lidlait rien changer au morceau qu'il venait d'entendre. Bourdaloue ne disait ni oui ni non. Outre l'embarras de se sentir paré des plumes d'aulrui, il trouvait, non sans fondement, que sa position à l'égard du roi était de plus en plus délicate.

Bossuet ayant demandé si Claude était resté longtenqis, et comment ils s'étaient quittés: — Très-bien, — dit-il, chai'mé que la seconde moitié de la (piestiou le dispensai de répondre à la première. — C'est un lionuue de cteuret de talent.

— Je le sais bien; mais...

— Eh bien?...

— Il aurait dû sentir (pie tous les ruouiciils ne sont pas également bous pour...

— Pour l'aire des leçons, voulez-vous dire ?

— Mais oui. Une visite... Une première visite..

— Il s'en est assez défendu. Sans M. de Fénelon... A propos, il vous regardait bien souvent, M. de Féneloul... Plusieurs de ses remarques semblaient des allusions...

— A qu(ii?...dit \i\(iueui Bossuet.

— Je n'en sais rien.

— Nous nous connaissons depuis si longtemps... Enfin, vous m'avouerez que M. Claude...

— Il n'a dit rpie la vérité.'.. Si elle nous paraît dure, tant pis pour nous.

— 11 est vrai que ces ministres se piquent de la dire à tout le monde...

— Je voudrais bien l'avoir toujours mérité , ce reproche-là...

— Moi aussi. Mais vous conviendrez qu'il y aurait de l'injustice à conclure de là, comme le font les protestants, que notre prédication soit généralement complaisante et faible.

— Je crois bien, en eiïet, que ce n'est pas le cas de nos curés, surtout de nos curés de campagne. Ceux-là, ils vont au contraire beaucoup trop loin dans l'autre sens; ils ne savent pas faire un sermon sans damner tout le monde. Mais sur quoi voulez-vous qu'un étranger ou qu'un protestant de Paris juge la prédication catholique, si ce n'est sur les discours des prédicateurs de Paris et de Versailles? Sur quoi voulez-vous qu'on la juge dans l'avenir, si ce n'est sur les quekpies sermons qui auront été conservés, sur les vôtres, sur les miens peut-être? Et si alors on la juge mal, si l'on va jusqu'à dire que notre Église a deux poids et deux mesures, l'une pour les rois, l'autre pour les peuples, — à qui s'en prendre, si ce n'est à nous? Je frémis quand je pense à ce qu'on pourrait dire de moi, dans un ou deux siècles, si l'on me jugeait d'après telle ou telle page dont la cour et le roi ont été le plus enchantés. Cette malheureuse péroraison...

— Mais ii'en parlez donc plus, interrompit Bossuet. Si

vous avez eu tort de l'écrire, jamais tort ne lut mieux réparé. Puis, permettez-moi une observation. Je ue dis pas que, parce que M. Claude est protestant, vous ne deviez pas l'écouter; mais ce n'est pas non plus une raison pour que vous l'écoutiez comme un oracle. 11 vous a subjugué, en vérité. Ces gens-là...

— Ces gens-là ont décidément mieux que nous le sentiment de la dignité de la chaire.

— Us ne l'ont pas toujours eu.

— Peut-être, il y a cent ans ; mais l'avions-nous davantage alors? Je doute qu'on trouvât dans leur histoire quelque chose de comparable aux bouflbnneries des orateurs de la Ligue. Au milieu de la lièvre et du mauvais goût de lépoqup, ils savaient parler noblement *. Je ne connais rien de plus beau, sous ce rapport, que la fameuse harangue de leur Théodore de Bèze au colloque de Poissy. Quand le bon sens public eut fait justice des boufTonneries proprement dites, il en resta des traces chez nous au moins quarante ans plus tard que chez eux. Nos sermons étaient encore tout bariolés de citations profanes, qu'ils les avaient complètement bannies des leurs, et, à vrai dire, ce inisé-

1 Nous n'avons pas besoin de rappeler (|ue Luther en Allemagne cl Calvin eu France ont puissanimenl contribué ù Uxer la langue. L'Inslitution chrétienne de Calvin abonde en pages que l'on pourrait croire écrites cent ans après lui. — Quant i» leur polénrnjue, nous savons bien qu'elle n'était pas des plus polies ; mais était-elle au-dessous du ton de répo<|ue'^ Non. Dans ses plus mauvaises parties, elle était au niveau; dans beaucoup d'autres, elle était fort au-dessus. N'est-on pas allé, de nos jours, jusqu'il reprocher au protestantisme le style suranné de ses vieilles Bibles du seizième siècle ? Quand ce oc serait pas délovai , ce serait encore assez maladroit: car enfin, si les psaumes des protestants sont en vers peu dignes de llacine, le lalin d'église e'.l encore plus loin de resseiublei' du latin de Cicérun.

rallie usage n'a jamais été }j;éîiéral chez leurs orateurs. Dans notre Eglise, ce n'est ([ue vous qui en avez complétenienl délivré la chaire.

— Vous aussi.

— C'est vrai, mais à voire exemple... et probablement aussi un peu, comme vous, à Tt^vemple des protestants; car je ne doute pas que la gravité de leur éloquence n'ait contribué, même à notre insu, à redresser les écarts de la notre. Le sermon tenant dans leiu' cidte une ]ilace considérable, ils ont été naturellement conduits à en élever le ton, à lui donner la noblesse et la majesté d'un véritable acte de culte : c'est leur messe à eux. Un minisvre qui monte en chaire ne se croit pas appelé h une fonction moins grave que nous lorsque nous allons à l'autel. Ouvrir le tabernacle et y prendre les vases saints n'est pas pour nous un acte plus solennel (pie ne l'est pour lui le sinq)le fait d'ouvrir sa Bible et d'y lire son texte.

— Je comprends très-bien ce que leur prédication y gagne eu noblesse; mais vous ne dites pas tout. En rehaussant ainsi l'importance du sermon, à quoi sont-ils arrivés? A avoir dans leuj's églises une foule de gens pour qui tout le cidte est dans le sermon. /l//c/- au sermon est devenu cliez euv ré([uivalent de notre vulgaire aller à la inesse, et sous cette exiircssion est cachée une grande erreur.

— Sans doute; mais on dit que loin de la partager, cette erreur, les ministres la cond)attent de toutes leurs forces. La lecture de la liible, le chant des psaumes, la prière surtout, voilà en (|uoi ils ne cessent de réj)étei' que l(! culte consiste. Ils reconnaissent donc, connne nous, que le sermon n'est et ne doit être qu'un accessoire ; et si leurs

aiidilciirs IoiiiImmiI (|ii('lc|iu'rois dans rextièiiic dunt vous parlez, je crois que les nôtres sont en général assez près de l'extrême contraire. 11 ne faut pas se le dissinnder : la prédication, chez nous, est en quelque sorte un lioisd'œuvrc. Elle ne se lie presque pas au culte; elle ne joue de tem])s en temps un rôle que grâce au talent des irédicateurs.

— Croyez-vous donc quil n'en soit pas de même chez eux, et que le temple de Cliarenfon, jiar exemple, soit toujours également [tlein, M. Claude prêchant ou ne prêchant pas?

— Je n'ai pas dit cela. La réputation du prédicateur influera toujours, à Charenton comme à Paris, sur le nombre des auditeurs. Ce que j'ai voulu dire, c'est que la prédication a chez eux une valeur propre, une vie à elle, une importance indépendante du talent de ceux qui s'y livrent; bref, qu'il ne lui arrive pas, comme chez nous, d'être un jour tout et le lendemain rien.

— Je vous comprends. Mais si le vulgaire se laisse aller à ces fluctuations, nous, prédicateurs, rien n'empêche que la chaire n'ait à nos yeux une importance, une dignité permanentes. Pour moi, je n'y suis jam;is monté sans faire tous mes efforts pour sentir dignement la grandeur et la sainteté des fonctions que j'allais remplir.

— Vous le pouviez mieux que moi, n'étant pas livré à ces malheureuses i)réoccupalions de la mémoire, (pii me donnent toujours la (lèvre une heure d'avance.

— C'est une <les raisons qui contribuèrent le jihis à me lairi' prendre l'habitude d'improviser. Je m'étais aperçu que, lorsipic je devais prononcer un discours appris, le

l'ôlé moral et divin de la prédication s'eflacail toujours un peu, à mes yeux, devant l'acte matériel et machinal de réciter une leçon. Cependant, je puis le dire, le beau côté ne tardait pas à prendre le dessus. Une lois en chaire, à celte agitation puérile succédait assez rapidement l'agitation virile et noble sans laquelle je ne conçois pas l'orateur. Pour celle-là, non-seulement elle n'a rien qui s'oppose à un sehliment profond et vrai de la dignité de la chaire, mais elle s'y rattache intimement : sans elle, il n'existerait qu'à demi. Ceux qui se vantent de n'éprouver aucune émotion au moment de prêcher, je les plains. C'est sans doute une preuve qu'ils ont du talent et de l'assurance, deux excellentes choses; mais c'est une preuve aussi qu'il leur en manque une troisième, encore plus importante : ils ne compi'ennent pas leur tâche ; ils ne savent pas ce qu'ils vont faii'e.

— Oh ! pour cela, dit Bourdaloue, Dieu m'est témoin que je n'ai jamais prêché sans faire mon possible pour que cène fût pas à la légère. Quel moment que celui où, montant les degrés de la chaire, on commence à doniiner de la tête et du regard ces flots d'hommes auxquels on \ a parler de leur Dieu, de leur salut, de leur avenir éternel! Pendant une heure, je les aurai là, sous ma main ; pendant une heure, ils seront, pour ainsi dire, plus à moi qu'à Dieu. Quel rôle! Mais aussi, quelle responsabilité! Ces âmes sur lesquelles Dieu me permet et m'ordonne d'agir en son nom, je sais bien qu'il ne me demandera pas compte du résultat de mon discours sur chacune d'elles; mais ce qu'il me demandera certainement un jour, c'est si j'ai fait loiit ce (|iie j';(i pu, si je n'ai rien négligé pour bannir de

mes discours, de mes mœurs, de ma vie entière, tout ce qui eût été de nature à déshonorer mon autorité ou seulement à l'affaiblir '; si ce pauvre vase de terre, d'oîi le lait de la Parole va couler pour des milliers d'âmes, est au moins aussi pur que le permet la grossièreté de l'argile. Ah ! quand on pense à tout cela, il n'est guère possible de monter en chaire le front haut et le cœur léger. Heureusement que les forces viennent avec le moment du combat. Vous savez l'histoire de ce soldat qui, le lendemain d'un assaut, gravissait en se promenant le rocher qu'il avait dû escalader la veille sous le feu de l'ennemi. « Je n'y comprends rien, disait-il; il me faudra une heure pour arriver là-haut. Hier, il me semblait avoir des ailes. » — Je le crois bien, dit un autre ; on nous tirait des coups de fusil. » Voilà l'orateur. Ce soldat avait peut-être tremblé au bas du rocher; une fois à l'escalade, il avait trouvé des ailes. J'ai remarqué que les jours où j'étais le plus ému en commençant étaient ceux où je me sentais, bientôt après, le plus de courage et de vie. C'est que, sans y songer peutêtre, sans articuler un mot, j'avais élevé vers le ciel un de ces regards plus éloquents que toutes les prières du monde, et (|u'à force de m'effrayer sur l'énoruiité de mon fardeau, j'étais arrivé à la certitude consolante que Dieu ne me le

1 « Il y a (les liommcs saints, et dont le seul earactôre est efficace pour la persuasion. Ils paraissent, et tout un peuple qui doit les écouter est déjà ému et comme persuadé par leur présence ; le discours qu'ils vont prononcer fera le reste. » Li BRI vènE.

Pourtant, quelque influence que puisse avoir In sainteté de la vie du prédicateur, tout est perdu s'il a l'air d'y compter, s'il y fait la moindre allusion. Quelque droit qu'on ait, selon nue eipression populaire, ii tr faire U sniiil do »<>n gorinon, il Faut hien sVn (;«rder.

laisserait pas porter tout seul. Alors, j étais heureux. J'avançais avec confiance; il me semblait entendre au tond (le toutes les poitrines comme im écho de mes sentiments...

— Oui, oui! s'écria Bossuet, tous les transports d'im [général qui suit de l'œil les progrès de la bataille et la voit tourner à son avantage, le prédicateur les éprouve cpiand il sent qu'on l'écoute, qu'on cède, que les Ames s'ouvrent, r/est ce que je disais un jour au prince de Condé. Loin de trouver ma comparaison ambitieuse, il ajouta que ce irenre de victoire vaut bien l'autre, et qu'on devrait être plus lier d'une àme prise d'assaut (pie d'tnie bataille gagnée.

— On devrait rèfre... Le prince a bien raison. Ce n'est niallieureusement pas toujours là que lorgueil du prédicateur va j)rcndre ses motifs. Nous avons beau sentir ce que nos fonctions ont de spirituel et de divin; il est bien difficile que nous le sentions assez pour échapper tout à fait aux séductions de ce qu'elles ont d'humain et d'extérieur. A Athènes, à Rome, à l'aris, dans ime assemblée du peuple, dans un sénat, dans une église, n'importe où, païen ou chrétien, — dès cpie vous faites profession de parler en public, vous voilà exposé aux tentations de lamour-propre; vous voilà orateur. Malgré les meilleures intentions et les plus grands cftorts, vous ne serez jamais sur d'être tellement à votre auditoire que vous ne soyez plus du tout à vous. De toutes les victoires que l'orateur est appelé à remporter, il n'en est aucune qui soit plus rarement complète. S'oubliait-il, Cicéron, quand il faisait de si magnifiques périodes sur les malhem's de la patiie? S'oubliait-il, Démosfbènes, (piand il en réciiaif <le si vives contre riiilipp<'? A voir la rudesse de son styl(>, on le croirait ; par malheur.

rhistuirc est là : nous savons ce (\w ses discours lui coûtaient (le travail et dliuile. Ils étaient sincères, pourtant, ces deux: héros de l'éloquence antique ; ils aimaient leur pays; ils ne disaient pas un mot qu'ils ne sentissent... et Tamour-propre ne s'en glissait pas moins sous les fleurs de l'un, sous les nerveux syllogismes de l'autre. Pour l'orateur chrétien, le danger est double, parce qu'il est plus caché, car la nature même du ministère de la chaire permet aux inspirations de l'orgueil de se confondre avec celles du zèle et de la foi. Avez-vous le désagrément de prêcher devant des bancs vides? vous croirez ne vous affliger que de ce qu'on abandonne l'église, et ce sera peut-être , en bonne partie, de ce qu'on vous abandonne. Avez-vous le bonheur d'attirer la foule? vous croirez ne vous en réjouir qu'en vue de Dieu, et ce sera peut-être avant tout en vue de vous» même. Et comment fixer une limite? Comment savoir au juste où tinit la joie toute chrétienne d'avoir beaucoup d'auditeurs pour pouvoir en sauver beaucoup, et où commence la joie profane d'attirer plus de monde qu'un autre, de jouer un grand rôle dans une ville, dans un pays? D'un autre côté, enfin, quant aux résultats de la prédication et à ses eiïets réels sur les âmes, comment se promettre de réserver sincèrement à Dieu toute la gloire des succès, et à soi-même, à soi seul, toute la honte des échecs? —

Il sérail assez difficile de dire jusqu'à quel point ces sentiments étaient ceuv de Bossiiet. Nul doute qu'il ne les tiouvàl excellents et ne désirât en être jiénétré; mais l'i'l lil-il? Divers traits de sa vie prouvent ([u'il l'était (luelcpiefois; divers autres semblent prouver (|u'il ne l'était jias toujours. (;esontdf'S(iu('sliiHis(|M"iln api^nticut qu'à Dieu de rc'suudre.

I/lit'iire était trop avanci'C pour (pi'il répondît en détail aux obi^ervations de Bourdaloue.

— Je ne suis pas en peine de vous, lui dit-il. Vous signalez trop bien tous ces dangers, pour rpi'ils vous soient réellement redoutables ; vous sentez trop bien la nécessité du secours de Dieu, pour vous figurer jamais, après ime victoire, (pie vous vous en soyez passé. Courage donc, et que Dieu vous donne d'avoir bientôt à lui faire hommage d'un succès!... A demain.

— A demain... ou plutôt à aujourd'hui, car voilà minuit qui sonne.

« Comment le trouvez-vous? — avait dit l'abbé de Fénelon à son oncle, en sortant de chez Bourdaloue.

— Je m'abstiens, avait répondu le marquis. Vous aviez raison de vouloir différer cette visite. Nous nous sommes fnuivés là dans un mauvais niomenf.

— C'est ce que j'allais vous dire. iXous n'avons réellement pas vu le père Bourdaloue; c'est une visite à refaire.

— Est-il donc ordinairement si différent de ce (|ii(' nous lavons vu?

— Différent, non; je ne connais pas de caractère plus égal que le sien. Vous avez vu l'homme d'église et un peu aussi le prédicateur; mais vous n'avez pu voir ni l'iioinmc d'esprit, ni l'homme aimable...

— Ce n'est pas non plus c(! (pie je cherchais.

— Vous me comprenez mal. Je sais bien qu'il y a des honunes d'église qui croient tout avoir parce qu'ils ont di' l'esprit et (pi'ils sont aimables : ceux-là, je me garderais bien de les en louer. Mais il y a moyen, ce me semble, d'être aimable avec gravité et spirituel avec décence. C'est diflicile, mais entiii r'est |iossible, et M. Bourdaloue en est la preuve. A table. |ku' exeuqile, il excelle a tenir une com-

piifiiiic on hak'iuo. Il racoiiti' admiraljlciiK'iit ; il l'ait pciis('i-, il lait rii'o: les houn'ss'ciivoloiif... Kt (iiiaiid on rcpassci'ail (Misnitc lont ce (ju'il a dit, on n"\ trouverait |)as un senl mol indigne d'un pivtic.

— Je vous crois... et. pourtant j'ai déjà un in'u moins envie de le revoir et de le fréquenter. Moquez-vous de n:es scrupules, si vous voulez; mais il me sendjle que lorsqu'on tient sérieusement à s'édiller des sermons d'un prédicateur, on (l(>vrait éviter de le voir ailleurs qu'en chaire. In lionuue (jui va me [)arler de Dieu et de mon salut, il vaut mieux que je ne l'aie jamais entendu parler de choses moins sérieuses, que je ne l'aie jamais vu rire ou plaisanterj même avec décence et mesure. Je n'entends pas qu'il doive lui être interdit de plaisanter, de i-ire; mais si je ne puis le condamner à être éternellement grave, je puis au moins me condamner moi-même à ne pas le voir dans les momei t- où il ne l'est pas. A vrai dire, c'est une des raisons pour lesquelles j'ai tant tardé à entrer en liaison avec le père Bourdaloue. Non pas que j'eusse aucun motif particulier de craindre que l'homme privé ne me gâtât le prédicateur; mais il me semlilait plus pruden! de laisser intact le prestige dont je l'avais toujours vu entouré... N'allez pas lui dire cela, au moins...

— Croyez-vous donc qu'il s'en fiicliàt? Ce n'est qu'iuie preuve de plus de votre respect pour la religion. Vous avez un tel besoin de la voir forte et honorée, que vous ne voulez pas vous exposera trouver des faiblesses chez ses ministres. H est cependant heureux, vous en conviendrez, qu'on soit en général moins délicat, et que les relations familières qu'on peut avoir eues avec un prédicaleiu', en dehors des choses

religieuses, ne soient pas iiécessaireiiienl un olislacli' à r(>flicacité de ses discours. Pour moi, autant il me serait impossible d'écouter avec fruit un prédicateur à qui j'aurais entendu prononcer en particulier des paroles mal- S('antes, autant il m'est facile de retrouver l'homme de Dieu chez celui avec qui il me sera arrivé de plaisanter dans une innocente conversation. Au reste, il est V)on qu'il y ait des prédicateurs comme vous les voudriez tous, toujours sérieux, toujours graves; mais il est bon qu'il y en ait aussi de plus aptes à se mêler au commerce du monde.

— Peut-être ; mais j(> vois que tous ceux qui s'y mêlent sy mêlent trop.

— Tous, c'est trop dire; et je réclame une seconde fois \m\x M. Bourdaloue. Mais votre observation n'est encore que trop juste : si ce n'est pas pour tous, c'est certainement pour beaucoup. Nous sommes des lionniics, hélas! I-a position est difficile; l'abus est voisin de l'usage. I.es uns ne savent parler (pie de religion; les autres, sous prétexte qu'il ne faut pas toujours en parler, n'en parlent jamais : aussi, quand ils prêchent, ils ont l'air de l'aine un métier, de monter eu chaire parce que la cloche a sonné et ([u'ilssont payés yiour cela. S'il fallait absolument choisir entre ces deu\ classes de prédicateurs, vous ])ensez bien que je n'hésiterais pas à me décider pour les pi'emiers; mais, quant à les approuver, je ne le puis.

— Je vois bien (juil faut un milieu; maison le prendre? et surtout comment s'y tenir?

— Ce n'est pas un sujet où l'on puisse indiquer des rè- -'li'<. Si nu pi'édicaleiu- m'en demandait : Soyez un vrai flnt'IicM, dirais-je, cl loiil ira de soi-même. Vous n'aurez

— 2Ji — alors ni If loii ittuMilciiiont pieux de ceux qui se croient toujours en chaire, ni le langage tout mondain des hommes qui ne connaissent pas celui du christianisme et de la Bible ; alors vous n'aurez l'air ni de prêcher perpétuellement, ni de prêcher à heures fixes. Est-ce à dire que tout le monde sera content? Non'. Il faut bien vous attendre encore à être accusé de mondanité par ceux-ci, de sévérité par ceux-là... Allez votre chemin. Deux reproches contradictoires sont toujours ce qu'il y a de plus rassurant : c'est un indice que vous ne méritez ni l'un ni l'autre.

— Oui; pourvu toutefois que ces deux reproches tombent sur le même objet, car un prédicateur pourrait très bien être accusé à la fois avec justice d'intolérance dans ses sermons, et de mondanité dans sa conduite.

— C'est maUieureusement ce que quelques-uns ne comprennent pas. Forcés de s'avouer qu'ils n'ont habituellement ni toute la piété ni toute la gravité qu'ils devraient avoir, un sermon est pour eux comme une occasion de se rattraper, de se réhabiliter, en quelque sorte. «On verra, semblent-ils se dire, on verra si les idées, si les doctrines, si le langage de la religion me sont moins familiers qu'à qui que ce soit; on verra si je ne sais pas être sévère... » Et ils le sont, mais à tort et à travers; ils semlilent faire pénitence aux dépens de leurs auditeurs, lesquels, du reste, s'émeuvent peu de cette piété d'une heure et de celte sévérité d'emprunt, heureux encore s'ils n'en tirent pas des

1 « Los f;eiis du monde sont ('lounanls; ils ne peuvent souffrir ni notre approbation ni nos censures. Si nous les voulons corriger, ils nous trouvent ridicules; si nous les approuvons, ils nous iej;ardent comme des (rens au-dessous de notre cRiaclère. » f.rllrrs Prrsnnrs.

runséquences défavûrables à la religion elle-mêuie, et ne l'ont pas payer aux prédicateurs sincèrement pieux et sévères le discrédit oîi ceux-là sont tombés. C'est là le grand mal, en effet. Peu de gens sont capables de voir les choses d'assez haut pour ne pas faire peser plus ou moins sur la religion la responsabilité de nos faiblesses. C'est injuste, c'est absurde; mais enfin, cela est. S'il y a une trop grande différence entre vos discours dans le monde et vos discours en chaire, on vous écoutera peut-être encore comme orateur: mais d'influence réelle et salutaire, vous n'en aurez point. Il ne faut donc pas qu'il y ait deux hommes en vous, ni qu'un sermon ait l'air de quelque chose d'extraordinaire et d'exceptionnel, en vue de quoi vous ramassiez vos forces et vous vous métamorphosiez. 11 faut que le fait de monter en chaire semble être pour vous un acte tout simple, une suite naturelle à vos fonctions de tous les jours ; il faut, en un mot, qu'on vous y retrouve tel qu'ailleurs, grandi, mais non changé. Je ne saurais donc m'enipêcher de blâmer certaines petites choses, fort innocentes en soi, mais contraires à l'esprit que je voudrais voir régner chez tous les prédicateurs. Rien ne m'est plus pénible, par exemple, que d'entendre parler d'un sermon comme d'une corvée. On se plaint, on se lamente. C'est la composition qui ne marche pas; c'est la mémoire qui est rebelle; c'est ceci, c'est cela... Un prédicateur consciencieux est certainement bien fondé à trouver sa tâche lourde : qu'il s'en [daigne, s'il veut, puisque toute plainte soulage, mais que ce ne soit pas du ton d'un écolirr à qui son maître a donné double besogne.

— Ces plaintes seraient plus rares, je croi^ , dit M. de

— 21(5 — F('ii('luii, s'il (■tait pcniiis au\ prédicateurs de lire leurs discours. Le travail de la mémoire est toujours accompagné d'une certaine excitation (pii se traduit aisément en mauvaise humeur. In homme qui étudie n'est pas dans son assiette.

— >soiis venons d'en avoir la preuve. Mais le remède serait pire que le mal.

— Pourquoi donc? Je connais des gens qui lisent mieux qu'ils ne récitent.

— Moi aussi ; mais il y en a bien davantage qui récitent mieux qu'ils ne lisent. Et quand je dis mieux, je n'entends pas plus correctement ni^dus agréablement; je veux seulement dire qu'ils font plus d'impression, et c'est là ma pierre de touche. Puis, à mérite égal, comptez-vous pour lien ce que la présence d'un cahier ôte à l'illusion oratoire? Vous savez mon système : je voudrais l'improvisation ; à son défaut, j'en veux les appairnces. Le moyen, avec un cahier!

— Vous exagérez. Si la lecture fest IVoide et moni>tone, je conviens que ce malheureux caliier achèvera d'en tuer l'elTet ; si elle est vive et pathéti((ue, nous arriverons vite à n'y plus penser : le cœur une lois pris, les yeux ne résisteront pas. Je l'ai éprouvé, il y a cinq ans, dans un des services funèlires en llKtnneur de la duchesse d'Orléans. M. Mascaron avait prononcé la même semaine l'éloge du duc de Beaufort. Chargé encore de celui (Ui la duchesse, il n'eut pas le temps de l'apprendre ; à peine avait-il eu celui de récrire. Eh bien ! l'impression n'en fut pas sen^iblement moindre ; et ce discours n'est cependant pas un de ses meilleurs. Savez-vous ce qui est véritablement déplorable? C'est quand un prédicateur qui récite a le malheur de s'in-

terrompre ' et de recourir à son manuscrit , comme cela est arrivé plus d'une fois à Bourdaloue. Oh! alors, tout charme est détruit, et mieux vaudrait cent fois sauter une plirase, tronquer une période, répéter en d'autres mots ce qu'on a déjà dit. Mais, dans une lecture continue...

— L'illusion reprend le dessus, c'est vrai. Oljservez pourtant encore une chose. Si jamais on permet de lire, et que l'usage s'en établisse, il est impossible que la composition des sermons ne s'en ressente pas d'une maiiière fâcheuse. L'orateur qui écrit pour réciter écrit nécessairement en conséquence. Il se voit toujours récitant ; il cherche les tours les plus incisifs, les expressions les plus exactes; il ne voudrait pas se donner la peine d'apprendre par cœur «les phrases insignifiantes, des morceaux traînants, des redites. Otez-lui cette perspective : c'est un ressort que vous détendez à demi. Pour un orateur qui ne changera pas, qui luttera avec conscience et talent contre la tentation d'écrire plus vile, vous en trouverez dix qui n'y résisteront pas , et qui auront bientôt appris à se contenter à meilleur marché. Vous aurez tous les inconvénients de l'improvisation, et vous n'en aurez pas les avantages. « La meilleure maîtresse de l'éloquence, dit Cicéron, c'est la plume; » mais, cette plume, il la suppose toujours animée et vivifiée par la perspective de l'action. Vous me nommerez tel prédicateur dont les discours, habituellement ré-

1 In pivdlciteiir s'excusait «iipivs de Lr.iiis \1V il'axoir involonlaiiemcnt fait, dans (|uel(|uos endroits de son dlseouis, des |M(ses de plusieiiis secondes. — « Kli! dit le roi, dans un disiouis si plein de bonnes choses, on est l>ien aise d avoir de Icnips en temps i|ncl<|nes nionienls pour Ks arranger dans sa UHc. « — Ce eoniplinient lit heaueoiip de'liruil; iiiain l'orateur eût snrcnieiil mieux iiimi' ne pas 1 avoir re^ii.

— -lis —

oilt'S, pourraiont être lus, rc semble, sans paraître moins bons et sans produire moins tleflet. Eb liion! ce même prédicateur, supposez qu'il n'écrive plus qu'en vue de lire : ne croyez-vous pas comme moi qu'il sera en danger de perdre beaucoup? Et si la mode en devient générale,, si le pays où ce fait a lieu ne conserve assez de prédicateurs récitiints pour l)alaiicer l'influence des autres, l'art même de la prédication ne tardera pas à se montrer profondément modifié. Voyez l'Angleterre et la Hollande. Là , à force de lire les sermons, on est arrivé à n'en plus faire, car les discours cpi'on appelle encore de ce nom ne sont guère que des traités de dogme ou de morale, des dissertations froides et sèclies; l'auteur n'a pas seulement l'air de se douter quiJ puisse être bon d'avoii' de temps en temps un peu de vie. Ces prédicateurs s'inquiètent même si ihhi de laisser subsister la moindre illusion, qu'on les entend quelquefois parler de leiu"7>/»?«e, de \vuv jvqjier, absolument comme on ferait dans une lettre. « La plume me tombe des mains, mes frères! » Voilà, disait M. de Saint-Évremond , qui a vécu longtenqis en Angleterre , un des plus vifs mouvements d'éloquence que se permettent les Anglais. Ces sermons-là, (pi'on les lise, qu'on les récite, c'est tout un. Ils ne perdent rien à être lus; ils ne gagneraient non plus rien à être récités.

— Ce n'est pas moi qui m'en ferai le cbauqiion, dit M. de Fénclon ; mais cela vaut peut-être encore mieux que l'étourdissante faconde de certains sermons dits par cœur.

— Je ne disconviens pas que la perspective de réciter, de donner libre essor à sa voix et à ses gestes, ne puisse tunlribucrà égarer un prédicateur natin-ellement porté à

lenflure. 11 est incoulesUible que l'usage de lire tend ;'i rendre la prédication toujours grave et digne; mais cette garantie contre l'excès des mouvements est-elle une compensation suffisante, soit aux facilités dangereuses dont je parlais tout à l'heure , soit au rapetissement qui ne peut manquer d'en résulter pour les pensées, pour le style, pour les détails, pour l'ensemble ? Yoilà la question. D'après tout cela, voici ce que je donnerais volontiere pour règle unique. Que vos discours, dirai-je, soient assez raisonnés et assez calmes pour pouvoir être lus sans trop y l)erdre, et en même temps assez animés pour se prêter à une récitation ferme et vivante.

— La règle est bonife, je crois; mais pensoz-\(ius que le père Bourdaloue y ait seulement jamais songé?

— Aussi ne l'a-t-il pas toujours suivie, bien s'en faut: un grand nombre de ses sermons semblent faits pour être lus, et sa récitation n'est trop souvent qu'une lecture. Mais, eùt-il toujours obser\ é ma règle , ce ne serait pas une raison pour que je crusse qu'il l'ait toujours eue présente à l'esprit. Les lois de l'éloquence, comme celles d(^ la poésif. ne sont jamais mieux observées que par ceux (|ni n'\ pen-^ent pas. (Test un des premiers r;ir;iclères du génie (|iie d observer les lègles sans les >a\uir. ou , du moins, sans avoic rlierché à s'en rendre eoniple.

Ils causèrent encore iisse/ lont;leni|ts. M. de l'éneloii n'était pas sérieusement partisan de lii leetine des sermons; il en était senlemenl moins ennemi que son ne\eii, et c'est en généiHl le cas des personnes àgé'es. Outre les avantages direets tpie eette mélliode peut avoir, il (»st inf'ontestablf^ qu'on prédir.ilcui :i niénioiie peu j'ueile ponr-

rait profiter plus utilement , et pour ses ouailles et pour lui, des longues heures que lui coûte l'étude d'un sermon. Mais l'abbé de Fénelon avait mis le doigt sur les considérations plus relevées qui ne permettent pas de s'arrêter à relles-là; il avait eompris que, sous cette question insignifiante en apparence , s'agitent les plus hauts intérêts de l'éloquence religieuse.

Au reste, il en avait déjà }»lusieurs fois conféré avec Bossuet, et c'est dans ce sens que ce dernier avait écrit h Bourdaloue , en lui conseillant d'échapper par l'improvisation à la fatigue machinale d'apprendre ses sermons par cœur. Nous avons vu que cette lettre était alors entre les mains de Fénelon.

fmproviser, si l'on prend ci' mot à la lettre, c'est parler sans préparation. Dans ce point de \ue, il n'y a de vraie improvisation que celle (\\n n'a été pi'écédée d'aucun travail spécial.

Mais ce n'est jtas là, on le comprend, ce que Bossuet entendait par improviser. 11 est assurément très-bon qu'un prédicateur soit en état de discourir ex abrupto, sinon sur toutes sortes de sujets, comme les sophistes s'en vantaient, du moins sur ceux que ses fonctions l'appellent le plus souvent à traiter; mais mieux vaudrait rester toute sa vie incapable de parler sans préparation , cpie d'abuser de la faculté qu'on en aiir;iit acijuise, et de s'habituer à ne plus prêcher autrement.

Voilà le grand écueil de l'improvisation en chaire; c'est aussi le grand argument de ceux qui la blâment. T/imprcvisation, disent-ils, est chose à la fois trop difficile et trop facile. Trop difficile, si l'on prétend lui donner la justesse

et la précision du discours écrit; trop facile, si l'on ne vise qu'à savoir parler une heure durant, sans s'interrompre et sans paraître embarrassé. Ce dernier lalent, en effet, est peu de chose '. La prouve, c'est que des esprits du dernier ordre le partagent avec des esprits supérieurs -. Souvent même , c'est plutôt un des caractères de la médiocrité : vous avez beaucoup d'idées , parce que vous [)renez les premières venues; vous êtes riche en mots, parce que vous ne craignez pas d'en employer de faibles et d'impropres, ou bien encore parce que, vous inquiétant peu des idées, vous avez tout le temps de penser aux phrases.

Et s'il en est ainsi au barreau ou à la tiibinie, que serace dans la chaire? — Ici tous les sujets se tiennent. Quel que soit celui dont vous vous mettez à parler, il y en a vingt qui s'en rapi)rochent ; vingt, par conséquent, dans lesquels il ne tient qu'à vous de vous jeter dès que le premier paraît s'épuiser. Délivré ainsi de la salutaire crainte de rester court, vous êtes le maître de ne vous préparer que peu ou mal, et même, au bout d'un certain temps^ de ne plus vous préparer du tout. Aussi, (pi'arrive-t-il? C'est que les discours des prédicateurs <|ui improvisent ne sont le plus souvent que des ramassis d'idées, belles peut-être, s'ils ont du talent, édifiantes, s'ils ont de la piété, exactes, jusqu'à un certain point, à les considérer chacune à part, mais qui, en bonne Jogique, devraient se

1 « Si la parole est rc ((u"il v a di' [ilus (jiaml, le» paroles soiil co qu'il V a de m..in.lre. » S.UM-CVUAN.

î Oïl ciU'i'uit. an diiilrairc, une fouli' ircsprils supriiiMirs qui iii- luiit pas eu, et n'oiil jamais voulu nu jMi i'aïqui'-rir. .Newlon, nieuibrc «lu Parlcmeul, n'v prit la parole qu'une fois, et sur... sur une vitre eassée, près de laquelle il craignait do s'cnrliunier.

rrparlir sur iiiii' IViiili' de sujets. HraiKoiip liiiissont par n'avoir pour ainsi dire plus qu'un seul sermon, qu'ils tournent et retournent de cent manières; lieureux encore s'ils n'en viennent pas à ne plus avoir qu'ime idée, qui sera pour eux tout le christianisme , qu'ils verront partout , qu'ils mettront partout. Ceux-là, ils vous édilleront une lois, peut-être deux; mais comme ce ne sont que les variations, souvent très-peu variées, d'un seul et même llième, c'està-dire de deux ou trois dogmes et fie deux ou trois formes, vous en serez bi(^ntê)t rassasié.

Si quelques-uns écliai)|)eirl à cet inconvénient par lii s(nde puissance de leur génie et d'une étonnante fécondité, il n'en est pas moins évident (pi'un travail consciencieux est et sera toujours, pour la grande majorité des prédicateurs, le seul moyen d'y échapper. Si donc vous n'avez la ferme résolution de ne jamais improviser, sauf impossibilité contraire, sans avoir étudié et médité, — ne connnencez pas. Si, après avoir commencé, vous êtes agréablement surpris de vous en tirer i>lus facilement que vous ne l'aviez espéré, — déliez-vous de ces premiers succès; dites-vous bien (pi'il en est arri\é autant à des hommes tout à fait nuls, vu que c'est une chose où il ne s'agit que doser. « Il en est de linqirovisation, disait quelqu'un, comme de l'art de nager : quiconque ose nager, nage ; (piiconque ose inq)roviser, improvise. » Avec cette différence poiulaiit (pie, plus vous nagerez, mieux vous nagerez, tandis (piil pourra se faire que, plus vous imjiroviserez, plus v(.»us serez un mauvais orateur.

Un moyen très-simple de se contraindre à ne jamais nuproviser sans une préparation suffisante, c'est d'écrire ses

serinons comme si on devait les apprendre, et de les prêcher ensuite comme si on n'avait fait que les méditer sans les écrire. Mais, dans ce cas, il ne taiidra pa? aller jusqu'à les apprendre à demi, car alors x)n court malgré soi après des lambeaux de phrases; on hésite, on se traîne; c'est moins une im[)rovisation {[u'une leçon mal sue. Ce justemilieu ne vaut donc rien ; apprenez tout à fait, ou n'apprenez pas du tout.

Y a-t-il quehpie idée que vous teniez particulièrement à bien rendre, quelque raisonnement que vous craigniez daiïaiblir? Rien ne vous empêche alors d'apprendre le morceau où il se trouve ; faites seulement en sorte de ne pas changer de ton en passant de l'improvisé au récité.

L'exorde, en particulier, pourra être appris. Comme il est important de bien commencer, et que, d'un autre côté, l'inspiration ne vient pas toujours en commençant, on ne se repentira pas d'avoir pris ses mesures pour s'en passer. Dans tous les cas, l'exorde voulant un soin particulier, ce n'est pas assez que d'en arrêter l'idée principale : il est bon d'en avoir aussi préparé les principaux détails.

Quant aux idées qui doivent former le corps du discours, si vous n'êtes pas encore assez sur de vous pour ne plus craindre d'en perdre le fd , vous pouvez en faire un petit tableau que vous placerez de manière à pouvoir y jeter les yeux sans vous iiiterrompie. Mais que ce papier ne devieime pas un oreiller de paresse; ne négligez rien jiour n'avoir pas besoin d'y recourir. D'ailleurs, la pensée même (pie vous avez un refuge contribuera, en vous donnant plus d'assurance, à faire que vous vous en passiez.

S'il est imporlanl d'arrêter d'avance par (|ii<'i miiniM'ii

ccra chacun des piiucipaiix morceaux, il ne l'est pas moins de savoir aussi comment il finira. Sans cela, vous risqueriez ou de l'écourtor, ou, ce qui est pis, de l'allonger outre mesure, car l'orateur mal préparé est comme ces gens dont les visites ne finissent pas, parce qu'ils ne savent comment s'y prendre pour saluer et sortir.

Au reste, il n'y a de réellement essentiel dans tout cela que l'obligation de se préparer, de chercher dans l'improvisationun moyen de faire mieux, nullement de faire plus vite. Ce principe admis, chaque prédicateur pourra et devra rester juge des règles, des procédés, des ressources qui lui conviennent le mieux.

Quoique nous ayons touché en passant plusieurs questions, historiques ou autres, relatives à Bourdaloue , on nous permettra de nous arrêter encore un moment à jeter un coup d'oeil plus général sur sa vie, sa réputation et ses œuvres.

Sur sa vie, ce sera bientôt fait. I.a date de sa naissance (1632), celle de sa mort (1704), celles des cnrémes ou avents qu'il eut l'honneur de prêcher devant le roi, voilà, avec une douzaine d'anecdotes, tout ce que les biographies nous ap- [irennent sur son compte. De tous les hommes illustres de son temps, il n'y a guère que I-a Bruyère sur qui l'histoire soit aussi sobre de dét;»ils.

Et cependant , il n'y avait pasd'lionune en France, sans même en excepter le roi, dont la vie lût plus extérieure et en quelque sorte plus publirpie. Mais, comme prédicateur, son histoire est dans ses sermons ; connue confesseur, elle est restée ensevelie dans les consciences qu'il dirigeait. Un jour, âgé de plus de soixante ans, il se [irit à s'eflrayer de n'avoir encore vécu cpie pour les autres. Ses pheveux blanchissaient; la moit, dont il n'avait sûrement jamais détourné les yeux, commençait à lui apparaître plus distincte.

CVst alors qu'il écrivit au chef de son ordre pour lui demander la permission de renoncer à la chaire, et d'aller cacher en province les restes d'une vie dont il tremblait de n'avoir pas assez profité pour son salut. Sublime égoïsme, auquel ses supérieurs eurent la sage dureté de ne pas céder. Si vous avez reçu le don de l'éloquence sacrée, c'est une preuve que Dieu vous veut dans la chaire et non ailleurs ; et si c'est bien lui qui vous y appelle, c'est là aussi, non ailleurs, que vous ferez le mieux votre salut. De fatigue, n'en parlez pas. « N'avons-nous pas toute l'éternité pour nous reposer? » disait Arnauld.

Quant à la réputation de Bourdaloue, soit comme orateur , soit comme écrivain , l'éclat qu'elle a repris de nos jours est un des signes du retour de l'esprit public, et de la littérature, en particulier, aux choses solides et sérieuses. Or, cet éclat ne pouvait se produire sans qu'il en résultent plus ou moins d'ondire sur celui du nom de Massillon. Ce dernier a eu longtemps le malheur, nous ne dirons pas dètre trop loué, mais d'être trop ouvertement préféré à son illustre rival : à mesure (|ue Ton devient juste envers fuii , on devient sévère envers l'autre. « La plus grande gloire de Bourdaloue, disait d'Alemhert, c'est que la supériorité de Massillon soit encore coulestée. » — La plus grande gl(»irede Massillon, dirail-on plutôt aujourd'hui, c'est (|uon lui lasse encore l'honneur de le mettre en parallèle avec H(Mird;doue. « Oporlet illum crescere , me autem miniti^ >i disait le jésuite, vieux et cassé, en voyant les premiers

1 II C'est à loi (\f croilro <•» » moi do (liiniiiiier. »

A'ia»;y(7f $elon $ainl Jean, di. III, v. 3o.

succès ilu jeune et brillant oratorien ; et voilà que la postérité change les rôles. A vous de diminuer, Massillon ; à vous de croître, Bourdaloue.

Est-ce juste? — Nous le pensons. Non que nous approuvions ces gens qui ne savent pas rehausser un honune sans en rabaisser un autre ; mais il y a ici quelque chose de plus raisonnable et de plus fondé que cette vieille manie des critiques, ou plutôt ce vieux besoin machinal du cceui' humain.

A force d'entendre louer le style de Massillon, nous nous sommes habitués à ne le considérer lui-même que connue un habile ouvrier en style. De là son innnense réputation au div-huilième siècle, alors que le stvle était tout; de là aussi la déchéance qu'il ne pouvait manquer de subir au dix-neuvième, lorsque le fond a repris le pas sur la forme, et la pensée sur le style.

Il va sans dire qu'en énonçant ce dernier lait, nous n'entendons aucunement plaider la cause des écarts dont il a pu être accompagné.

Uue, sous prétexte de remettre la pensée sur le trône, certains auteurs se soient joués du style jusqu'à fouler aux pieds les plus simples règles de la grammaire et du goût, c'est déplorable assurément ; mais ce qui serait déplorable aussi, ce serait qu'on s'obstinât à ne les juger que sur leurs fautes, et à méconnaître ce (ju'il y a de bon et de beau dans le système dont ils étaient les maladroits apôtres.

Que voulaient- ils, apn'js tout? Que voulons-nous tous aujourd'hui? Tous, dis-je, car, lorsqu'une idée est celle d'un siècle, — un peu |>his tôt , un pou plus tard , tout le monde \ \ieiil: iwi rontiuue ipit'iqiie lenqis à se que-

— 2-28 — rt'ller sur les mots , mais on est d'accord sur les choses.

Ce que nous voulons, c'est que le style ne soit rien indépendamment de la pensée, et que nul ne puisse prétendre à se faire un nom par son style seul, à vivre par soti style, cojnme on disait jadis.

Ce n'est pas que le style ne conserve et ne doive éternellement conserver une immense valeur. Aujourd'hui comme hier, comme au di\-huitièmesiècle,comme au dix-septième, comme à Home et en Grèce, c'est le plus sur garant de la durée et de la gloire d'un livre. Mais on veut davantage. Il l'aut (jue le li\re ait une autre espèce de valeur; on ne consent à admirer la l'orme qu'à condition de pouvoir aussi admirer le tond.

De là, nous le répétons, la déchéance actuelle de tous les écrivains qui ont vécu par leur style.

Le dix-huitième siècle a donc rendu àMassillon un trèsmauvais service en le mettant à la tète des écrivains de cette classe ; mais il paraît que Massillon lui-même avait brigué ce dangereux honneur. En consacrant les vingt dernières années de sa vie à polir et à repolir, sous linfluence énervante d'un siècle usé, les discours qui lui avaient valu tant de triomphes, il eut la malheureuse* habileté de les métamorphoser peu à peu en pièces littéraires. L'évêque de Clermont se laissa prendre aux louanges intéressées de TEncyclopédie naissante. Il crut n"ètre que sage en dissimulant sous les fleurs la sève religieuse qui seule l'ait vivre un sermon de la vie qui lui est propre; et il ne vécut pas assez pour voir quel tort il avait fait à la religion , à l'éloquence de la chaire, à lui-même.

Le principal auteur de la réputaliuu de iMassillon, de

celle, du moins, que le siècle passé lui a faite, et avec laquelle son nom nous est arrivé, — c'est Voltaire. Il y a encore beaucoup de gens qui croient louer Massillon, en rappelant que lautéur de la Henriade se vantait d'avoir constamment sur s;i table un Massillon à côté d'un Racine. Or, quand Voltaire loue, quand surtout il paraît y prendre plaisir, vous pouvez être sûr de n'avoir pas à fouiller bien avant pour en découvrii' le motif. Ici, rien de plus clair. D'abord, il avait à se faire pardonner son peu de justice envers Bossuet. Lui qui n'adorait Racine (pie |)our acheter le droit de bafouer Corneille, c'était uik^ manière conmie une autie de faire croire au bon pul)lic (pi'il savait admirer le beau où ipi'il le trouvât, fût-ce même dans un sermon. Puis, .Massillon avait fait preu\ e d'un esprit assez indépendant; et bien qu'il eût prudemment attendu, pour cela, que le vieux roi dormît à Saint-Denis ', c'en était assez poin- le mettre en bonne odeur auprès de Voltaire et de ses disciples, ravij: qu'ils étaient de lui ouvrir les rangs de leur armée. On s'emparait de lui pour quehpies patres du Petit carëitic, comme on s'était em|iaré de Fénelon pour Tclémaquc ; on en faisait un p/tiios(i])lir, dans le nouveau sens de ce mot. — C'est plus (pi'il n'en faut pour expliquer renlhousiasme de Voltaire, et la [iréseiice du l'tlU Carême sur sa table.

1 Qufl(|iios passagi's ilf sos sciiikhis scnilili'iii'ciit [irouwr lo coiiliairu, (Mitre iiiilii-s la secondi' parlio d'un discours sur Us afiliitions [2""" diiiiaiulie de lAvenl), prfrhé dcrani le rui, dil l'inlilulé. Mais comme les iiiallieuis auMiiiels il fait allusion dans c.v morceau sont posU'ricuis à l'année 1704, éjMxiue de ses deinicres |)r<'diealious à la cour sou» Louis XIV, il esl évideuC <|ue «es prétendues liiiidiesMS ont été ajoutées après coup.

Massilloii , (jiii)i(|u'il ail vt''cii jusqu'en 17-42, ne sïîtait assurénieiil pus plus pivté cpio Ft'-nelon, inorl en ITl'l, au rôle singulier (pion devait lui l'aire jouer; mais nous ne saurions aller jusipi'à le considérer comme entièrement innocent du mal <pii s'est fait sous son nom. Tout ce (pi'il y a de plus déclamatoire^ dans les écrits du temps, sur la liberté, la morale, les droits des peuples, les crimes des rois; tout ce qu'on a le plus reproché aux prédicateurs IVançais du siècle passé, leur timide condescendance aux allures de l'époque, leur morale tout humaine, leur empresseuKMit à éviter les idées, les expressions même par liop chrétiennes, — tout cela est en germe, et plus qu'en liernie, dans plus d'un endroit du Petit Carême ; et voilà , nous n'hésitons pas à le dire, \oilà la princii)ale cause, sinon l'uniijue, du bruyant succès de ces discours. Succès bruyant, en efl'et, s'il en l'ut. On les lait apprendre par co'ur au jeune roi devant qui ils viennent d'être prêches; le magistrat les a sur son bureau, la lennne à la mode sur sa toilette. On est étonné de lire des sermons avec tant de charme. « Et moi aussi je suis pieux ! » semble-t-on dire; et les gens du monde élèvent au\ nues celui qui. d'un seul coup, les a si Itien réconciliés avec eux-mêmes.

Après cela, que pouvaient l'aire h\s jeunes prédicateurs, si ce n'est d'entrer dans une voie qui semblait désormais la seule à suivre? A l'attrait toujours si flatteur des triomphes oratoires, se joignait celui d'une certaine influence [iliilosophique et politique à exercer sur ce siècle en fermentation. Dès la mort de Massillon, et même avisnt, le prédicateur n'est plus l'avocat de Dieu contre tous, mais I clui (les p(Mits contre les grands. Il ne dit même plus les

pauvres, mais les opprimés; ce qu'il réclame pour eux. ce ne sont plus des secours, mais des droits. El non-seulement ce langage devient à la mode, mais encore on se persuade que c'est essentiellement celui de la chaire. On trace ci qui mieux mieux, d'après ce système, lidi'al du prédicateur chrétien. Tout le monde s'en mêle. On ne croit pas beaucoup en Dieu ; mais ce n'est pas une raison pour qu'on se croie moins apte à dire ce qu'est et doit être l'éloquence de la chaire. «L'orateur sacré, dit Marmontel, livre la guerre à la cupidité qui hoU le scavj des peuples, au luxe gui s'abreuve de leurs sueurs, ù la dureté des riches, que la vue des malheuicuv namollil>fl»(rt<5, à cet esprit de tyrannie qui n'estiine dans la fortune que le moyen {Vacfwler des esclaves... ', etc., etc. » Et voilà comment on s'acheminait à travestir l'égalité chrétienne en égalité sociale. IVhumilité,de repentance, de régénération, pas un mot. Vers l'an 1780, Jésus-Christ ne s'appelait i>lus cpie le léyislnieur des chrétiens; en 1793, il s'appelait Vami du genre humai», comme Marat, ou, encore mieux , le premier des snns-euloftes. C'était logique.

11 est à remarquer (|ii"imi des liouuues ipii nul le mieux signalé, après coup, la lausseté et les dangers de celle tendance, est un de ceux <|ui axaient le plus contribué, dans la seconde moitié du sièch", à dénalurer la prédication. Prêtre sans f<»i , abbé <ans nueurs, Maui\ a\iiit élé un fle>

l Viiici la fin île la lirailc : « C'i'st au piVilkaloiir à lurmliT IIioiuiiip ainsi dt'naUirô. loiiimo Hcrciili- ciiilnassail AnU'c. ;i faiio jicriti'o terre à ce colosse , à le lenir suspendu sur l'abime du tombeau et de l'avenir, et à l'étouffer de remords. » Si nous pouvions oublier ce i|ui prérede et l'application totalement fausse que l'aïUeur a faite d'avance de cette dernière idce, nous trou\eri(>ns l'image belle et dijjne de Hossuet.

plus l)rillants roprésonlaiils de ce chiistianisnie bel esprit, rpii pérorait le matin dans une église et le soir chez Helvétius, chez d'Holbach ou chez Grimm. Lui aussi, il ne vit longtemps dans rélof[uenci> île la chaire ipi'un des béliers destinés à battre en brèche l'inégalité, 1rs abus ' ; lui aussi, il était prêt à décerner la palme à qui crierait li! plus fort contre la cupidité qui boit le sauy des peiqjlrs, et le lu\e qui s'abreuve de leurs sueurs. Voyez Texorde dit du pire Rridaine, ce fameux morceau que Maury nous donne pour un chef-d'ceuvre, et que tant de gens ont encore la bonhomie de prendre pour tel. Un chef-d'œuvre! Dans un traité de rhétorique, oui, citez-le comme un modèle, et si vous voulez exercer les jeunes gens à la déclamation, faites-le-leur apprendre ; mais que ce ne soit pas sans les [«revenir que, si cette page est belle, c'est comme amplilication de rhéteur. Il y a là des choses qui peuvent être de Bridaine, mais il y en a beaucoup qui ne peuvent être que de Maury*.

1 Corrig- et refondu nprès la révolution, son fissai sur l'f'loqurnrr de la chaire a lini par «levenir un assez l)on livre; mais daus les preuiiéres éditions, on aurait pu l'intituler : Kssai sur l'art de pièeher sans avoir la foi et sans la donner à personne.

2 « Jusqu'à présent, j'ai pul)lié les justiees du Jrés-Haut dans des temples co»\ cris de chaume ; j'ai prêché la pénitence à des ii)f(niutics qui manquaient de painjj'ai annoncé auv bnils habitants des campagnes tes vérités lus plus cf Ira jantes de ma religion. Ou'ai-jc faif^ Matlirureiix ! j'ai ronlrislé lea paiirres; j'ai porté Véjwuranle dans ces ànu-s simples el fidèles que j'aurais dû plaindre et consoler... C'est ici, où nos regards ne toMihent que sur des grands, sur des ridies, sur des i>}>presseurs de riiutnanili' souffrante^ c'est ici seiileinenf qu'il fallait faire retentir la parole sainte dans tonte la force de son tonnerre... La nécessité du salut... le jugenu'nt dernier, l'éternité... voilii les sujets... que j'atirais dû sans doute réserrer pour rims seuls. >> Cette dernière ligne suflirait pour faire douter de l'authenticité du tout. — On voudra bien noter encore que ridée première du morceau, celle qui en fait, (uatoirement, lej)rincipal

« Quel ton ! s'écrie pourtant ce dernier ; (luelle simplicité ! Voilà, ce me semble, le vrai modèle de l'éloquence apostolique. )) — Il veut dire encyclopédique '.

F"élicitons maintenant Bourdaloue de n'avoir jamais reçu des éloges susceptibles d'une si fâcheuse interprétation. Abstraction faite des morceaux où il est question du roi, — morceaux, d'ailleurs, qui ne font jamais partie intégrante du sermon et semblent n'y être ajoutés que pour obéir ta l'usage, — nous sommes forcés de convenir que jamais prédicateur n'a mieux saisi le principe de l'égalité chrétienne, ne s'est mieux mis et ne s'est plus constamment tenu à sa véritable place. 11 ne dira pas, comme Bridaine : a Quoique puissants et riches, vous êtes des pécheurs. » Non; il croirait déjà leur accorder trop en supposant qu'ils aient pu s'imaginer le contraire. « La preuve que vous êtes des pécheurs, semble-t-il dire, c'est que nu* voici, moi, qui vous prêche la repentance. » Et il s'en tient à cette preuve ; et il vous force de n'en pas vouloir d'autres. Jamais, non-seulement dans la chaire, mais en politique, en littérature, en quoi que ce soit, jamais homme ne s'est plus franchement prévalu d'une conviction et d'une mission. Or, la meilleure manière de s'en prévaloir, c'est d'aller droit son chemin et de ne jamais en parler. On dit que les princi[iau\ Grands d'Es[)agne ne prenaient jamais ce titre dans les actes publics; ils ne voulaient pas avoir

iiu'TitOj t'st fausse. A\ant ilo prèi lier ii l'iiris, BiiilaiiU! a\ait j)ani dans les chaires iJo Lyon, de Marsrillo. ilc lior<li'au\ el de plusieurs autres villes , dont les éjjlises ne sont pas, ijiie nnus sailiions, conveitcs de eliannic. (Voir la Vie de Bridaine, par l'ahbi' ('.aron.l

t On trouvera sur ri' sujet i|ueli|u<'S dilails ( urieuv dan-i le Sujiplrmriil lie la Hlii'liiriiiur firléiiuxl'ijur du l'eie Louis de (irenade.

l'iiii (le s(»u|(n>iiii('r (|ut' iicisoiiut! »iii iiiuinlt' pùl ij;noi('i' ou nier qu'il leur apitartînt. Voilà ce que fail, non pas par orgueil, mais dans le î^entinicut profond de ses droits et de son devoir, le prédicateur f|ui a vérital)lenienl loi en la religion et en la mission qu'il a reçue d'elle. Vous ne le \errez pas «Haler ses lettres de créance; mais il ne pourra ouvrir la houdie que vous ne sentiez (piil les a, el en l)oin)(! lorme. non pas dans sa poche et en parchemin, m;iis au plus profond de ses enlrailles. Chez Bossuet, chez Hourdalouc surtout, au milieu de ce. continuel et majeslueuv exercice des droits de la chaire, à peine troinez-vousçà et là deux mots où l'orateur paraisse avoir voulu les rajipder; cent ans plus tard, aloi's que la t'rance n'y croit [dus et ([ue les prédicateurs eux-mêmes n'y croient guère, ce ne sont plus de simples mots, niais d'étourdissantes tirades : on dirait (pi'ils veulent dissimuler sous ce bruit les craquements de la chaire qui s'écroule et qu'ils n'osent plus soutenir. Demandez à ral)l)é Poidle, par exem|»le, ce que c'est (|u'un prédicateur ' ; il vous répondra que c'est « un ministre du Dieu vivant, porté dans les airs comme sur unt> nuée, d'où partent les éclairs et le tonnerre; » et après six pages de ce goût, la seule chose qu'il ait réussi à vous prouver, c'est qu'il n'entend lien à la vérital)le dignité ni aux véritables droits du ministère dont il s'imagine avoir les allures '.

1 Le, «liscoiirs «l'oi'i coUc pluasi- est prise (Sermon sur la paroh de Dieu) est extrènioinent iiiiieiix iluii Ixuil ii l'autre eonime cDiirniualion de re qui a été ilit ei-dessns. A enté des plus iiiagiiilif|ues taldeaux, voici NCiiir les plus siiiouliors a\eux sur l'inipuissanre, les défauts, les ruses de la prédication du temps C'est Hercule qui lève sa massue d'un air terrible... et vous avertit qu'elle est de carton, l'n bon commentaire sur ce sermon pourrait être une hist(>ire complète de la prédication au div-huiliéme siècle.

(i RuiinUiloiie, dit Vullaire. ost le [Mvinior qui iiif fait entendre dans la cliaiiT uno raison toujours éloquente. » Il sonnt plus e\art, comme on l'a nVemmonf fait observer', de dire une cloqucuce (otijniirs raisonnuhle ; d'autant plus que cetti^ nouvelle manière de présenter l'idée diminuerait l'inexactitude cl l'injustice de ce mot le premier. contre lequel nous avons déjà protesté ailleurs. Toujours éloquent, «n effet, Bossuet n'est pas toujours rigoureusement raisonnable, tandis que Bourdaloue, s'il n'est pas toujours éloquent, ne cesse jamais, du moins, d'être en règle avec les plus sévères exigences du bon sens et de la logique.

Mais, ce petit procès vidé en passant, il en reste un plus grave. Nous voulons parler de ce qui tient à Bourcialoue considéré compie écrivain, et en particulier h son style.

Amis et ennemis ont été longtemps unanimes à lui refuser tout mérite sous ce rapport. Amis et ennemis étaient dans une grande erreur; mais cette erreur était devenue une espèce d'axiome, et il y a peu d'années que quelques esprits indépendants ont osé en revenir.

Bourdaloue n'est ni élégant comme Massillon , ni majestueux comme Bossuet, ni grave comme le Pascal des Pensées, ni spirituel comme celui des Provinciales, ni concis comme La Bochefoucauld, ni sec comme Descartes, ni onctueux connne Fénelon. Qu'est-il donc? — // es/ lui; ci le cacbet de son iHdiridun/itr, comme on dit de nos jours, est profondcnienf enqtrcint sur toutes les pages, disons mieux, siu' tnutes les lignes de ses discours.

Or. ce n'est pas peu de chose (|iie délie soi flans son

1 Dans le Srmenr, Rrlicii-s Ho M, X Inot svir RoiirHnlour

Ptylt'. Nous (lisons la langue de Bossiiel, la langue de Pascal, et nous ne serions pas moins fondés à dire /o langue de Bourdaloue.

Celfe langue, c'est celle de la lin du di\-scptirnie siècle, un peu moins régulière, de temps en temits, qu'elle ne rétait généralement vers 1680, mais réduite, pour ainsi dire, à sa plus sim[ile et dcMiiière expression. Bourdaloue semble n'avoir recours aux mots (pie parce cpi'il est impossible de s'en passer; il n'a pas lair de comprendre qu'on puisse avoir l'idée d'en employer plus qu'il n'en faut. Le langage n'est, à ses yeux, que le vêtement de la pensée, mais un vêtement de nécessité, non de luxe, où la moindre ampleur est de trop. Vous verrez cbez lui des pages entières, des séries de pages, où l'un ne Irouverait pas un seul mot qui jiùt êlie ()lc.

Tout n'est pas éloge, on le pense bien, dans ce que nous venons de dire. Entre un manteau tro[> anq>le et un vêtement collé sur le corps, il y a un milieu ; Bourdaloue eût assurément mieux fait d'épargner un peu moins l'étoffe. Malgré cela, lui en ferons-nous un reproche? Non, et pour deux raisons.

La première, c'est qu'il n'y met évidenniient aucune prétention. Ses phrases ont beau être serrées; on sent qu'il n'a pas cherché à les serrer. Être concis, c'est sa nature, et le lecteur n'a aucune peine à s'y faire.

La seconde raison, c'est que les idées de Bourdaloue se prêtent merveilleusement «'i ce genre de style. Essayez d'en revêtir celles de Bossuet : ce sera comme si un peintre voulait découper une chaîne de montagnes en figures géométri(|ues. Essayez d'y réduire une page de Massillon : vous

le pouvez, mais tout ira dans deux phrases, peut-être dans une. Les idées de Bourdaloue sont enchâssées dans son stylo comme dos pierres dans un mur : chacune d'elles est à la fois à l'éti'oit ot au large; à l'étroit parce qu'elle ne pout remuer, au large parce qu'elle a pourtant tout l'espace qu'il lui faut. Et c'est à la réunion de ces doux faits, en apparence contradictoires, qu'est dû le genre particulier d'originalité que nous remarquons dans son style.

Il la doit donc aussi;, cette originalité, à l'ahsence même des ornements dans lesquolstant d'autres écrivains cherchent la leur. On en trouverait diflicilemcnt un qui ait été plus sobre do ligures et d'imagos. Sauf celles qui avaient déjà passé dans la langue, et qui, à force d'ôtre employées, n'étaient déjà plus considérées comme des (igures, il y a tel de ses sermons où vous n'en verrez point. S'en trouve-t-il une sous sa plume? îl rindi([U(; à peine. Se laisse-t-il par hasard aller à la développer? c'est en quatre mots; il reste toujours en deçà du point où il pourrait aller sans risquer encore le moins du monde de se faire accuser damplitication.

Avare de mots et d'images, ce n'est donc qu'avec dos pensées qu'il bâtit; aussi en fait-il une consonmiation prodigieuse, ellVayanle. Ses exordes, par exemple, vous semblent l'ouvrage d'un apprend qui n'entend rien à l'art de ménager ses forces; il y a tellement do choses, que ce doit nécessairement être, pensez-vous, aux dépens du corps du sermon. Poursuivez... et vous verrez si cette dépense lui a laissé le moindre vide ou le moindre embarras. — Encore une expérioufo. Après avoir lu le plan d'un do ses serni(»ns, prenez un dos points qu'il annonce, et voyez corn-

nient vous le développeriez. Ce développement liien ai rèté dans votre esprit, lisez le sien... et vous le verrez dévorer en une ou deu\ paucs toute la provision d'idées rpie vous aviez faite pour huit ou dix.

Après cela, s'\\ évite les figures, c'est éviileinnient parce qu'il s'en défie, et qu'il craint de mêler des épis vides à celte abondante et admirable moisson d'épis pleins. Le vid(î! il on a horreur, comme jadis la nature; et c'est ce qui nous explique encore pourquoi il s'adresse si rarement aux [tassions, et se montre aussi avai'c de s(;ntiments que de figures. Serait-ce qu'il y est insensible? Non, mais il s'en défend; il a i>eur qu'il n'en reste rien. S'agit-il, par exemple, des souffrances de Jésus-Chi'ist? « On vous a cent fois louches et attendris, dira-l-il, par le récit douloureux de sa Passion, et je veux, moi, voies instruire. Les discours pathétiques et affectueux (jue l'on vous a faits ont souvent ému vos entrailles, mais d'une conqtassion stéiile, ou, tout au plus, d'une componction [lassagère. Mon dessein est de conrnimre votre raison, et de vous dire rjnelcjue chose de plus solide, (|iii désormais .vn-rr f/f'/ojjrf à tous les senlimenlsde piété (pie ce mystère peut inspirer'. » l'.t ce (|M'il dit (l<'s scènes émouvantes de la Passion, à plus forte raison le dira-t-il dans des sujets moins (lathéliipies. Aussi celte idée se trou\e-l-elle dans presipie tous ses exordes -. et c'est un engagement auquel il ne hii est jtas difficile d'être fidèle.

1 Kxoidi' d'iiii (le ses iliscours sur la l'assion. iC.'esl le seiinon del67o, relui dont nous racontons l'histoire).

ï Dans ses panégyrinucs mêmes, les plus beaux traits de piété ou «le vertu ne peuvent le ilétermincr ii rhanger de Ion. Son hul, dit-il, «ce n'est pas de louer les saints, «jui n'en mil hik un Iicm'Iii, mais de leuidonner des successeurs. «

Nous ne reviendrons pas sur ce qui a été dit à cet égard dans les premières pages de ce travail; mais nous sommes maintenant mieux en mesure de répondre à une des questions du marquis de l'énelon.

« Comment expliquer ses succès?» avait-il dit.

Avouons d"al)ord que c'est une singulière position que celle de la critique en (ace des réputations oratoires. Un homme s'est lait applaudir et admirer de tout ce qui avait des oreilles pour entendre ; il a marché de triomphes en triomphes; il a remué son siècle... et nous voilà, nous, à le chicaner, à lui demander pourquoi il a lait ceci, pourquoi il n'a pas fait cela , à lui enseigner bravement nos petits secrets dont il n'a eu que faire, nos grands scrupules sur des défauts qui n'étaient, après toul, (|ue des enfants de son génie! — Vous avez gagné la bataille, ô Bourdaloue!... Voici des gens qui vous diront comment il fallait s'y prendre pour la gagner.

Ce n'est cependant pas chose aussi absurde qu'on le croiniil. Dans l'élcKpienee parlée, la finjusiide les moyens : dès ipi'uu |(ré(ii(iiteur par\ient à adirer la luule, son procès est gagné ' ; mais dans l'éloipieiice éciile, loin des séductions du ninuient, du lieu, de la \oi\,du geste, de tout ce qui frappe et reuuie, nous ne sonnnes plus que des criliipies. I>ès que nttus avons le temjis et la force déjuger, nous en axons par là même le droit, et, (piehpie enthousiasnje qu'un orateur ail exciti', vous n'êtes autunenient tenu de vous \ associer si vous ne vous en rende/, pas raison.

1 iMi coU' du iiiniuli', s'rntPnit. \oii<! siiimucs iti diins un puliil ili> Mie tout liiiiiiaiii «'I (oui liUriiiiri'.

Eli bien, nous avouons avoir été assez longtemps sans nous expliquer la popularité de Bourdaloue; et si des recherches philologiques n'avaient été pour nous l'occasion de lire en entier, ou peu s'en faut, toute la collection de ses discoin-s, nous en serions probablement encore à ch(M"cher la clef de ses succès, ou, pour mieux dire, il y a longtemps que nous aurions renoncé à la chercher. Mais aussi, une fois cette clef trouvée, il n'y a plus dhésitalion possible; et au lieu de chercher comment il se fait que Bourdaloue ait réussi, on en est plutôt à ne pas comprendre comment il eût pu ne pas réussir.

Bourdaloue a donc été populaire par l'excès même de ce qui nuit ordinairement le plus à la popularité des prédicateurs. La plupart de ceux (pii échouent n'échouent' que parce qu'ils raisonnent trop; lui, plus il raisonnait, plus on l'admirait.

C'est qu'il y a plusieurs espèces de popularité et plusieurs chemins pour y arriver. Voyez, par exemple, ce qui a lieu pour les souverains. L'un est devenu populaire par son aflabilité : la nation s'est habituée à voir en lui un -père ; l'autre , par sa fierté : la nation s'est associée à son orgueil; celui-ci en économisant, celui-là en dépensant. Il en est de même des orateurs, ces rois de la tribune ou de la chaire. L'un réussit parce qu'il descend à la portée de tout le monde; l'autre, parce qu'on aime à le voir planer dans les plus hautes régions; celui-ci, parce qu'on peut l'écouter sans elïort, sans peiih'; celui-là, au contraire, parce qu'il ne vous laisse pas un moment de repos. Ce dernier, c'est Bourdaloue. Vous l'aimez parce qu'il vous presse, qu'il vous fatigue, qu'd vous dompte, qu'il ne vous permet

pas de respirer; vous le suivez, enfin, comme suivaient Napoléon ces vieux soldats qui murmuraient toujours, et qui n'en marchaient que mieux.

Une fois dans cette voie, il ne pouvait pas y être à demi; et de même qu'un roi -tantôt guerroyant, tantôt pacifique, ne peut guère être populaire ni comme pacifique, ni comme guerroyant, — de même il est douteux que Bourdaloue eût été ce qu'il est s'il s'était cru obligé de changer quelquefois d'allure.

Et puisque nous avons nommé Napoléon voilà, certes, un nom populaire, même dans les pays qu'il écrasa. Mais celui qu'il écrasa le plus, la France, pourquoi donc est-elle si fière de l'avoir eu pour maître? Parce que, tout en l'écrasant, il lui donnait la conscience de sa force. Plus il lui tirait de sang, plus, quand venait une nouvelle guerre, elle s'enorgueillissait d'en avoir encore. — MiUatis mutandis, voilà Bourdaloue. Plus il exige de nous, plus, sans nous expliquer ce sentiment, nous le remercions, en quelque sorte, d'avoir compté sur nous; et si, d'un côté, il nous humilie par la rigueur de ses raisonnements, de l'autre il nous relève, il nous flatte, pour ainsi dire, en nous forçant à mesurer nous-mêmes tout ce que peut notre raison. L'attention qu'il réclame, c'est comme un impôt qu'il lève sur elle : vous avez beau le trouver lourd, cet impôt; il est impossible que vous ne sachiez pas gré à l'orateur de vijus avoir cru assez riche \)o\\V le [layer.

11 est vrai qu'il s'arrête là. «Satisfait de poussera bout la raison humaine, dit Dussault, il semble craindre d'ébranler l'imagination et de toucher le cœur. » Le craignait-il réei- Irmenl? On serait tenté de croire qu'il y avait clie/ lui, à

cet égard, sinon un système formel, du moins quelqu»chose de plus qu'une simple impulsion de son caractère, t'eut-être croyait-il la dignité de la chaire intéressée à ce que le prédicateur ne sortît jamais de cette réserve que nous appellerions froideur chez tout autre, mais pour laquelle nous sentons qu'il faudrait trouver ici un mot qui ressemblât moins à un reproche. Ce mot, quel sera-t-il? Nous n'en trouvons point qui nous satisfasse, et nous aimons . mieux laisser à chacun le soin d'exprimer comme il l'entendra ce que la lecture de Bourdaloue lui aura fait éprouver.

Un homme qui, sans jamais presser lo pas, ne le ralentit non plus jamais, et qui, l'œil fixé sur le but, passe au milieu des Ik'urs sans les cueillir, sans les regarder même, sans paraître s'apercevoir du parfum qui s'en élève, — certes, cet homme-là n'est |)as ardent à la manière de celui qui va, qui vient, qui court, (jui vole, qui prend les fleurs à pleines mains et en inonde ceux qui le suivent. Il a iK)urtant son genre de chaleur, cet homme si froid en apparence. 11 a sa vie à lui : si ce n'est pas celle du mouvenienl, c'est celle de la persévérance et de la force'. L'un vous eniraîne à force d'aller vile : l'aulre, en ne s'arrêtant jamais; l'un s'empare de vous en vous ôtant toute fatigue : l'autie, en vous forçant de partager la sienne.

El voilà le secret de la force de Bourdaloue... En sommesnous plus avancés? Hélas! le secret d'un grand orateur ou

1 « I.'rloqupiicp «le Bourdaloue sfiuhle avoir l'inipfn(''trablt> soliditt' et l'iiupulsiun inôsistihlo d'uno lolonne guenièrc qui s'avance à pas ieuls. mais doiil l'ordic et If j)i)ids amimui'iit (jue loiil \b |)licr devant elle, m

M.iRMO>TEL.

d'un grand poëte, c'est comme les armes d'un vieux guerrier qu'on retrouverait au fond d'un tombeau. Voilà l'épée... Il ne manque plus qu'un bras pour la manier. Voilà le casque... Où est la tête assez forte pour le porter, assez large pour le reniplir?

Page 1