‹ Un sermon sous Louis XIVChapitre 5 sur 6 · XX[I · texte numérisé non relu

XX[I

Le lendemain donc, vers dix heures, tous nos promeneurs de la veille étaient dans l'allre des Philosophes; plusieurs autres membres du Concile, venaient aussi d'y arriver, notamment l'abbé de Vares ' et l'abbé Fléchier. Ce n'était pas l'heure ordinaire des promenades ; mais comme les ot'lices du joiu' devaient retenir tout le monde à la chapelle une ijrande partie de l'après-midi, on avait prié Bossuet d'avancer la réunion. Il eût mieux aimé la renvoyer; ;iprès une nuit si agitée, et avec la perspective des scènes pénibles qui allaient peut-être avoir lieu, ce n'eût pas ('té trop d'une matinée de repos. Maison avait compté sur lui, et il n'aurait pu refuser sans dire pourquoi.

Cependant l'heure était passée, et il n'arrivait pas. (Nous verrons plus loin quelle était la cause de ce retard.) En l'absence du chef, plusieurs groupes s'étaient formés ; les uns reprenaient la conversation de la veille sur les prédicateurs et les sermons: les autres entamaient déjà le sujet à l'ordre du jour. C'était, si on a bien voulu ne pas l'oublier, l'étude du quatorzième chapitre d'Ésaïe.

t Ami particulier de Bossnpl.

Parmi ces derniers était l'abbé de Fénelon. Il ne paraissait, pas avoir relu ni étudié de près le texte à commenter, mais son imagination s'en était nourrie. Les grandes images du prophète avaient comme passé et repassé devant ses yeux ; il lui en était resté une sorte d'exaltation calme et douce dont toutes ses paroles présentaient le reflet. On récoutait; il s'écoutait aussi... et ce n'était probablement pas lui qui avait le moins de plaisir à s'entendre.

L'abbé Fleury vint à passer avec deux ou trois de ses amis. Il prêta l'oreille un moment et reprit sa promenade. A quelques pas de là :

— N'admirez-vous pas, dit-il, comme les idées et les images de l'Écriture prennent des teintes différentes, selon les caractères, les goûts, les divers genres de talent? Qui dirait que notre ami Fénelon parle en ce moment du même chapitre dont M. de Condom nous parlait hier»? Il est cependant très-probable qu'au fond ils l'entendent de même, et que, s'ils avaient à n'en donner qu'une simple interprétation, ils ne varieraient que sur des mots. C'est un des plus beaux privilèges de la Bible, et, selon moi, une des meilleures preuves de sa divinité, que de fournir ainsi aux esprits les plus divers une pâture également saine et succulente*. Ce privilège ne lui est pas tellement propre, il

1 Cette (liffôrciii-c est frappante daus leurs ouvrages, quand ils ont à paraphraser ou seulement ii traduire quelijues morceaux de IKcriturc. Bossuet excelle à rendre la force et léclat des Prophètes; Fénelon les affaiblit souvent un peu, mais il n'a pas son égal pour rendre les iuia|jcs plus douces lie l'Évangile.

S « L'ne goutte d'eau, qui ne suffit pas à un homme, suffit à un oiseau. Les eaux sacrées ont cela de particulier qu'elles se proportionnent et s'accommodent à un chacun. Lu agneau y marche, et elles sont en mt^ma piniis assez profondes pour qu'un éléphant y puisse nager. ■ De SaCT.

t'sl \iiii, qu'un petit iidinltro (riioinincs no puissent le rec Limer aussi pour les produits de leur j^énie. C'est ainsi quMoluèip, Virgile. I'lat<»n «i (piejquos autres, semblent quelquefois changer de nature, suivant celle des esprits qui viennent se réjouir ou s'éclairer à leur lumière; mais il nest pas ditlicile' d'apercevoir (pielle dilTérence existe encore entre leur iniluence et celle des auteurs sacrés. Ils régnent sur I imagination, et la Hilile règne sur l'àme; ils s'enqiarent de nous en nous flattant : la Bible, en nous domptant. Même dans ceux de ses livres où elle semblerait ne s'adresser qu'à l'imagination, vous vous sentez encore pris par cpielque chose de plus fort et de plus intime. Je dirais volontiers que l'inlluence des poètes profanes est comme un parfum qui agit agréablement sin- les sens, tandis que celle de la Bible est un parfum qui pénètre par tous les pores, et que l'homme ainsi imiirégné transmet naturellement à tout ce (|u"il louche.

— C'est pour cela, ajouta l'abbé de Cordemoi, iju'il est si important qu'un prédicateur possède sa Bible. Mais il y a deux manières de la posséder. Vous avez des gens qui en connaissent admirablement le texte : au premier mot d'un passage quelconque , ils vous diront sans hésiter le chapitre, le verset, la page; les yeux bandés , si vpus leur piésentez le livre ouvert à la page désignée, ils mettront encore le doigt sur le verset que vous demanderez. Certes, il y a là un profond respect, un profond amour pour la Bible ; mais si cette prodigieuse connaissance de la lettre ne prouve pas qu'on soit étranger à l'esprit , ce n'est pas non plus une preuve qu'on en soit réellement et suflisanunent pénétré; ; et c'est, en effet, ce qui arrive astez souvent. J'ai

piik'iidiiili's scniiujis toiitruiisusde passages, qui ne répon- (laioiit giièrt' à lidéf que je me fais d'un discouis inspin'" ou vivifié par rÉcrituie. Pour moi. quoique je laie mille fois lue et relue, — et cela, j'ose le dire, avec attention, avec plaisir, avec bonheur, — eh bien, quand jai besoin d'im passage, il est rare que je sache d'entrée où li' prendre. Je me rappelle en gros l'auteur et le livre, et je n'irais pas, je crois, attribuer à saint Paul un mot de saint Jean, ou à l'Apocalypse un mot des Psaumes ; mais, hore de là, ma scii'nce est vite à bout. J'ai vu des laïques s'étonner de mon ignorance ; quelques-uns même m'ont paru assez près de s'en scandaliser. Est-ce ma faute? Plus un verset est beau, moins je songe à en regarder le cliilTre ; et loin fpie je m'attende à en savoir davantage plus tard, il me semble au contraire que , plus je prendrai de goût pour le sens, moins je m'inquiéterai de me rappeler la place des mots.

— (Jue dit M. de Cordemoi? — demanda le marquis de l'énelon, en prenant place au petit cercle qui venait de se former autour de rabl)é.

— Ce que je dis? Vous le diriez peut-être mieux i pie moi. Voyons; je sais que vous avez beaucoup rélléihi sur toutes ces choses. Comment peusez-\oiis ipi'uu prédicateur iloivi^ étudier l'Écriture?

— Mais, mon cher abbé, c'est lui li\re que \ous me demandez là. nui est-ce qui réitoiubait en quelques mots à luie pareille question ?

— lîn (jucifjucs mots! Je u ai pas mis cette coudilinn- là. lU'poudez (onime vous voudrez.

— Khi sans doule , apiulérenl plusieurs des assis-

taiits ; est-ce qiroii s'ennuie en écoutant M. Me Fénelon?

— Vous le voulez? Kli bien donc... MiHs non, non ; il serait par trop singulier de me voir prendre la place de M. de Condoni... Tenez, adressez-vous à monsieur...

Celui qi/il désignait ainsi, nous le connaissons depuis longtemps : c'était (Claude ; mais, de toides les personnes présentes, il n'y en avait rpie deux qui le connussent : M. de Fénelon, qui avait trouvé piquant de l'amener, et son neveu, à ((ui il avait fait signe de ne rien dire. Peu d'instants auparavant, il y en avait une troisième... Mais celle-là ne le connaissait que trop , pour son honneur et la paix de sa conscience... Elle avait disparu. C'était Pellisson.

— Moi! dit (Haude; y pensez-vous? Est-ce que ces messieurs consentiraient...

On ne disait ni oui ni non; on ouvrait de grands yeux. C'était bien certainement la première fois qu'un inconnu paraissait au concile.

— Ces messieurs?... dit le marquis; ehl ces messieurs consentent toujours à entendre de bonnes choses. Courage; nous écoutons.

— Qui est-ce donc?... demanda tout bas l'abbé Renaudot.

— Qui je suis? dit Claude en souriant, car il avait entendu la question ; vous en seriez peut-être bien surpris, Monsieur. N'insistez pas... M'accordez-vous la parole?

— Ma question n'était point du tout pour vous la refuser... Parlez, Monsieur, je vous en prie.

— Eh bien donc, reprit le ministre, j'avouerai que j'ai aussi beaucoup réfléchi sur le sujet qui vous occupe; et la conclusion à laquelle je suis arrivé — elle vous surprendra prdbablement — la voici : lé meilleur moyen d'étudier

l'Écriture en vue de la prédication , c'est de l'étudier comme si on ne devait jamais prêcher...

11 se fit un mouvement.

— Je l'avais bien dit, continua-t-il, cpie ma conclusion vous étonnerait ; elle ne m'eût pas moins surpris que vous, il y a vingt ans. Expliquons-nous. Je n'entends pas, vous le pensez bien, qu'il faille interdire au prédicateur l'étude littérale de la Bible, i)as plus qu'à l'avocat celle des lois et ordonnances sur lesquelles il va être appelé à se fonder dans tous ses plaidoyers ; ce n'est même pas une faculté (|u'on lui laisse : c'est un devoir que la raison, la conscience, l'intérêt, tout, oiilin, lui impose. Mais la Bible n'est pas sculcyient un recueil de faits à retenir, d'enseignements à conqtrendre et à transmettre : c'est un tout uni et lié; c'est l'enveloppe multiple d'un P(mi1 fait : Dieu se manifestant à l'homme; d'un seul résultat : l'esprit de Dieu s'emparant du cœur de l'homme pour le régénérer et le changer. Voilà dans quel sens j(( disais que le prédicateur ne doit pas étudier l'Ecriture en vue de prêcher. 11 faut (pi'il se place en face de la Bible, non ccinme docteur, mais connue discijde ; non counnc un hoiuine (jui va parler aux autres pour leur reprocher leurs fautes, mais comme un pécheur qui sent les siennes et (pii désire les sentir de mieux en mieux; non jtas, enfin, comme un soldat qui vient chercher des armes, mais comme un criminel qui vient s'oIVrir aux coups régénérateurs de la grâce. Ces armes (pi'il n'aura pas cherchées, il ne les trouvera que mieux; et lors([u'il en aiu"a reçu lui-même quehpies salutaires blessiu'es, il ne s'en servira ((u'avec plus de force et d'intelligence.

Ce (|iie je di^ là du Coud, poursuivit Claude, ou peut le dire aussi de la forme, et de l'influence que la Bible doit exercer sur le prédicateur envisagé connue écrivain. Lire la Bible en vue de l'imiter comme on imiterait Horace ou Virgile, ce serait une déploralile marche, et j'avoue que je n'aurais pas grande opinion du cliristianisme d'un homme qui s'y prendrait ainsi; il me faudrait probablement bientôt le ranger parmi ces gens qui frisent et parfument les prophètes, comme dit M. de Balzac'. Je veux que l'imitation vienne d'elle-même, (pr'elle parte du c(eur, non de l'esprit, qu'elle ne commence, par conséquent, que lorsqu'on sera assez familiarisé avec le style des saints livres pour en nourrir le sien, mais sans intention, sanjj effort, presque sans s'en apercevoir. Au reste, il est assez facile de discerner si un prédicateur est dans ce cas, ou s'il n'imite le langage de la Bible que parce fpi'il s'y croit obligé et qu'il en attend tel ou tel elTet. Pour moi, je ne m'y trompe jamais. Non que je ne fusse assez embarrassé pour dire précisément sur quoi je me fonde : c'est comme un instinct (|ui, entre do\i\ discoui's d'un style également bilili(|U(' au premier abord, ne me permet pas de ne pas sentir quel est celui où l'iniitatiou est veiuie du cwur, quel est celui où elle est le résultat d'un calcul. Mans l'un, elle est constante; là même où elle n'est niiMucnlanément pas sensible dans les expressions ou les images, elle l'est encore dans la uiaiche des idées, dans le Ion, dans (oui l'être de l'orateur. Dans l'autre, il v a en quehpie sorte deux styles. Voilà liieu le langage de Dieu, mais il n'est pas fondu avec

J I>.ins son Sormtc rhrilirn. Vil' di.srouis.

le langage de Thomnie; il n'y est que mêlé, souvent assez grossièrement * ; et j'ajouterai même, car le contraste est complet, que, jusque dans les endroits où l'imitation semble avoir été naturelle, il y a toujours encore dans le ton, dans l'ensemijle, ce je ne sais quoi qui trahit l'homme peu pénétré. La contrefaçon est habile; le contrefacteur est peut-être de bonne foi... mais c'est toujours une con- Ireftvçun.

Depuis quelques moments, tout le concile était autour de Claude, et la surprise commençait à faire place à l'intérêt. M. de Fénelon paraissait heureux de l'attention accordée à son protégé.

— Avant de quitter ce sujet, lui dit-il, j'espère que vous nous direz quelque chose du choix des textes.

— J'allais y venir, reprit le ministre, car cette question touche de près, et même de beaucou|) plus près que quelques prédicateurs ne le pensent, à celle du rùle de la Bible dans l'éloquence chrétienne. Il y a des sermons où l'auteur semble n'avoir mis un texte que parce qu'il est d'usage d'en mettre un. A peine l'a- 1- il indiqué, qu'il l'abandonne; il nVn fait pas le sujet, mais simplement l'occasion de son discours. Cet al)us a de grands inconvénients. Outrt' qu'il l'ait jouer à la parole de Dieu un rùle secondaire et presque md *, il a encore celui d'ouvrir l'accès de la chaire chré-

1 « Si l'on IIP cilo l'Éciitiiic qu'apivs coup, par liiensi'ance ou pour l'ornenicnt, alors ce n'est plus la purolu de Dieu, c'est lu parole et l'invcnliiill do riiuiiiilii' i> Fe>ELON.

i Vn clia|>ilro tie lu Hilile n'est point nu liloc de niaihre ;i taillei': Si'iM-i-il ilivn, lalilo on fuvflIcV

Le plan esl tout tian'; lu slalue enl loiile (ïiiliv II ne . .ii;ii .|ui de la iiLiiulrer et de l'Huinu'i'.

tienne à des sujets philosophiques et moraux qui ne sont pas faits pour elle, et qu'aucun passage de la Bible ne risquerait d'amener si l'on serrait de plus près le sens et les mots. Il est vrai que l'excès contraire est encore plus fréquent K On s'imagine souvent faire merveille en ramenant adroitement le texte, ou quelques expressions du texte, à la fin de chaque partie, de chaque période un peu longue et un peu vive. C'est quelquefois très-beau; quelquefois aussi très-mesquin et très-puéril. D'autres se figurent ne pouvoir mieux donner une haute idée de la Bible qu'en faisant jaillir d'un verset, d'un demi-vei-set, une foule d'idées que le vulgaire n'y voyait pas, et que le prédicateur lui-même n'y avait sûrement pas vues jusqu'au moment oii il s'est mis à en faire un sermon. C'est ainsi que, d'une phrase toute simple, sortent quelquefois des plans dune étrange complication, d'une régularité qui serait admirable si elle n'était absurde. Ce n'est pas seulement à chaque portion de phrase qu'on veut donner un sens, une portée; ce n'est même pas seulement à chaque mot : la place qu'il occupe, rimportance quil a par rapporta ceux qui le précèdent ou le suivent, une nuance, une particule, un rien, tout est matière à divisions pour l'orateur qui en a la manie. Heureux, encore, quand les nuances sur lesquelles il bâtit son échafaudage existent au moins dans la langue originale, et ne résident pas uniquement dans la tiaduclion latine ou française dont il s'est servi '^. Il peut sans doute se

1 II l'est devenu moins depuis celte époque, surtout chez les prédicateurs protestants.

ï Érasme, dans son Èlogr de la folie, feint dadniirer beaucoup un prWicatcur qui, décomposant le verlie latin evilme eu t, hors de, et vila,

faire qu'un mot, de nulle valeur en lui-même, acquière dans tel ou tel cas une grande importance théologique; mais il n'est ni habile au point de vue oratoire, ni surtout convenable au point de vue chrétien, de porter en chaire des idées, mêmes justes et bonnes, quand on ne peut les montrer appuyées que sur de si minces fondements. Tout cela, c'est de l'esprit ^ ; et l'esprit, en chaire, c'est comme une miniature placée trop haut. Ceux mêmes qui s'y connaîtraient le mieux de près ne peuvent vous en tenir compte à celte distance.

A plus forte raison devons-nous blâmer ceux qui abusent de leur texte jusqu'à en faire sortir, non-seulement tout ce qui peut à la rigueur y être, mais ce <pii n'y est évidemment pas. Il faut toujours qu'à l'ouïe du texte un auditeur intelligent puisse savoir à peu près de quoi vous allez l'entretenir. Le tromper, lui parler de choses dont ces paroles n'ont aucunement réveillé l'idée dans son esprit, c'est lui jouer un tour peu digne de vous et surtout peu digne de la chaire *. Quant aux allégorisations, je n'en parle pas. Les

vie, en concluait que cette expression de saint Paul : Evita eo$, appliquée aux hérétiqnes, ne devait passignilier évite-les, niais tue-les. — C'est probablement une fable ; mais la satire est bonne.

1 « Ce qui part do l'esprit meurt dans l'esprit, et n'arrive pas jusqu'à l'âme. » FÉ.\ELO\.

î L'usage de prendre leur texte dans l'Evangile du jour conduit souvent les pn'dicateurs catholiques aux plus singuliers tours de force. En entendant di'buler par ces mots ; « Ils virent Moïse et Elie s'cntretenant avec lui, » nous serions-nous dont s que le sermon allait rouler sur le respect ijue les ijrnnds doivent à la religion? « Moïse et Elie, dit l'orateur, sont les deux jdus grands personnages de l'ancicniie loi. Ui-, en descendant auprès du Sauveur, ils lui reiideiil lionimage- donc les grands doivent rcspcctei' la religion. » Et l'auleur de ce beau svllogisme, c'est Massillon. A propos du Saniaiilain versnni du vin cl de l'Iiuile dans les

plus justes ont toujours le grand iuoonvt''nient d'ouvrir hi porte à mille écarts, et les meilleures ne feront jamais autant de bien que les mauvaises font de mal '.

Je dirais donc volontiers du sermon, par rapport au texte, ce que Cicéron disait de l'exorde par rapport au sujet en général : « Efjloruisse lieniths v'ideutur; qu'il en sorte comme la tige d'ime fleur sort du centre et du plus pro fondue la plante. » On peut remarquer, en eil'et, que les fleurs à tiges, celles qui partent des racines, sont les plus belles que la nature produise. Un sermon comme ceux dont je parlais, c'est un arbre tout couvcit de petites fleurs; un

plaies (lu pauvre Juif, Réguis a trouvé moyen de prêcher sur la correction fraternelle. — D'autres fois, le texte n'est qu'un fragment de récit. Le même Kéguis, par exemple, a fait un sermon sur la niorl en prenant pour texte ces mots : m Un mort était porté en terre. » — Les mêmes bizarreries se retrouvent, pour la même cause, chez quelques prédicateurs des églises réformées d'Allemagne. ^Voir les Leltres de Keinhardt sur la prédication.)

1 Comme exemple d'allégori.sation heureuse, on pourrait citer le sermon de Massillon sur t'im/furc/é, dont le texte est la parabole de l'enfant prodigue. La maison paternelle ligure cette pureté primitive que l'impudique va abandonner; sa légitime qu'il emporte, c'est sa santé qu'il va perdre ; les pourceaux qu'il garde , c'est l'image de son abrutissement, etc., etc. — Mais Claude a raison d'ajouter que c'est une voie pleine d'écucils ; on en citerait mille exemples. Massillon lui-mèmc est loind'éli'e toujours aussi heureux. Dans un sermon sur la confession, il prend pour texte ces paroles de saint Jean : « Il y avait là une foule d'aveugles, de boiteux, de gens à membres secs, « et il prétond que les aveugles figurent ceux qui ne savent pas voir leurs fautes, les boiteux, ceux qui ne les confessent pas sincèrement, les gens à membres secs, ceux qui ne s'en affligent pas. — Mais voici qui est plus curieux. Un de ces missionnaires que Louis XIV envoyait à la suite des dragons dans les provinces du Midi, prit un jour pour texte la parabole des talents. Les talents, selon lui, figuraient les compagnies de dragons mises par le roi à la disposition des évêques. C'était à ceux-ci à les faire valoir; et malheur ù eux s'ils les laissaient enfouis... dans leurs casernes, sans les faire tiavailler à la gloire de Dieu et à la ruine de l'hérésie!

sennou cuuuiil' je les veux, c'est une i\e ces belles et fortes plantes d'Afrique, qui n'ont qu'une fleur ou une grappe de fleurs, mais dont la majestueuse unité vous saisit, vous domine.

Et me voilà ramené, poursuivit Claude, à l'idée dont j'étais parJi. Si l'étude littérale des Siiints livres nest constamment accompagnée de sérieux regards jetés sur l'ensemble et l'esprit des enseignements qu'ils nous donnent, vous aurez des savants; mais des orateurs, vous n'en aurez pas. Habiles à expliquer sur les bancs d'une école les plus petites comme les plus grandes difficultés de l'Écriture, ils resteront étrangers à l'art de remuer et d'émouvoir, sur les bancs d'une église , cette foule qui a besoin d'impressions bien plus (pie d'instructions.

Je ne voudrais cependant pas envelopper dans le même blâme tous les prédicateurs auxquels pourrait s'appliquer cette remar{[ue. Il en est parmi eux qui sentent très-bien ce qui leur manque, et sont les premiers à en gémir. Ils ont beau lire et méditer la Bible; ils la goûtent, ils l'aiment... et ils ne savent pas la faire aimer. A la lecture d'un beau passage, leur imagination s'échauffe, leur àme est émue; il leur semble impossible de n'être pas élo- ((uents, et, dès (pi'ils se mctteul à écrire, ils sont froids. Peut-être s'y sont-ils mal jiris; peut-être aussi, et c'est extrêmement probable, maii(piaient-ils de quelqu'tuie des qualités nécessaires pour ipie l'étude des saints livres, même consciencieuse et profonde, vous mette en état de les faire goûter aux autres. Hélas! (pie pouxoiis-iious, sinon travailler et prier? .Nous labourons, nous pliiiituiis; liieu M'iil donne l'arcroissemenl. I.iiii ;irii\i'i;( du pri'iiiicr coup

au centre du sanctuaire ; l'autre en cherchera longtemps la porte, et pourra à pehie en dépasser le seuil. Soumettons-nous; et s'il en est (pielques-uns à qui d'heureuses facultés d'esprit et de cœur permettent mieux qu'à d'autres de transporter dans leurs écrits les couleurs et la vie des saints livres, ils ne doivent pas plus s'en enorgueillir que ne le devrait l'artiste à qui Dieu donne de sentir et de reproduire mieux qu'un autre les grandes scènes de la nature. « Qu'avez-vous que vous ne l'ayez reçu? disait saint Paul. Un célèbre écrivain du douzième siècle...

— Saint Bernard? — dit M. de Fénelon.

— Oui, l'abbé de Clairvaux, — reprit Claude, qui ne voulait pas dire Bernard \out court, et qui ne voulait pas non plus dh'c saint Bernard après saint Paul. — Cet illustre docteur comparait Dieu, par rapport aux hommes, à un écrivain ou à un peintre qui conduit la main d'un petit enfant et ne lui demande qu'une chose, savoir de ne point remuer la main et de se la laisser conduire. Voilà l'image du prédicateur évangélique.

— Cela me rappelle, dit le marquis, une belle idée de M. de Saint-Cyran. « 11 faut se considérer, écrivait-il à son ami Le Maistre, comme l'instrument et la plume de Dieu, ne s'élevant point si on s'avance, ne se décourageant point si on ne réussit pas. »

Saint-Cyran n'était pas en trop bonne odeur dans le Concile. On trouva l'idée belle, mais on eût préféré qu'elle vînt d'un autre.

— Voilà donc, continua Claude, à quelles conditions un prédicateur [wurra donner à ses discours une couleur, une allure véritablement bibliques. Ouant aux diverses quali-

tés de dt'tail dont Tétiide et rimitation de l'Ecriture y imprimeront le cachet, voici ce que j'ai observé.

Le caractère qui m'a toujours le plus frappé dans le style de la Bible, sinon comme le plus saillant, du moins comme le plus constant, c'est la simplicité. Je ne parle pas de celle des récits : tout le monde convient qu'on ne trouverait nulle part plus de naïveté, plus de grâce ; sous ce rapport, l'éloge s'applique à la Bible entière. Mais voyez, en particulier, les enseignements du Sauveur. Toutes ces idées que tant d'habiles penseurs, quand par hasard ils en rencontraient une, ne savaient exprimer qu'en termes savants, en phrases pompeuses, l'Évangile les énonce avec une aisance, un naturel, une candeur qu'on ne saurait trop admirer. Ainsi, les choses mêmes qu'il avait été donné à l'Iionune de trouver et de comprendre ne sont devenues vraiment populaires que depuis Jésus- Christ. Les autres, celles que le génie de l'homme avait vainement cherchées, ne paraissent, dans l'Évangile, ni plus dilliciles ni plus profondes; c'est même une des causes pour lesquelles on a quelquefois douté de la révélation. La simplicité des formes cachait si bien la divinité du fond, qu'on se laissait facilement aller à se croire capable d'en dire et d'en concevoir autant.

Quoi qu'il en soit, appelé à donner ces grandes idées pour bases à tous ses discours, c'est dans la Bible que le prédicateur apprendra le mieux à les mettre à la portée de tout le monde. Je n'entends pas seulement i)ar là qu'il s'exprimera de manière à être compris de tous ses auditeurs; je veux surtout dire qu'il sera sinq)le avec ceux

n)êmes dont l'intelligence plus cultivée semblerait l'auto-

liser à ne pus lètre : Jésus-Christ ne ré(ait |ias moins a\ec les docteurs qu'avec le peuple.

Mais ce qu'il y a do plus admirable dans la simplicité des Écritures, c'est de voir comaie elle sallie uu\ plus sublimes mouvements, aux plus vastes images. Et voilà encore à quoi vous reconnaîtrez rhomme (pii ain"a su s'en inspirer. 11 sera grand sans intention, vigoureux sans effort; il remuera l'imagination sans fatiguer l'intelligence. L'auditcnr sera étonné de se voir si haut, et d'avoir eu si peu de peine pour y monter.

Enfin, cette hauteur même, c'est à la Bible encore que vous devrez d'y arriver. Ici, n'exagérons pas. ÎSe prétendons pas que toute espèce de poésie soit dans la Bible, comme les mahométans veulent que tout soit dans l'Alcoran. J(; ne dirai donc pas que l'imagination du prédicateinne puisse sortir du cercle où s'est renlermée celle des écrivains sacrés : de nouvelles idées, de nouvelles mœurs, de nouveaux sentiments auxquels il ne peut rester étranger sans se l'ermer des sources d'influence, l'appellent et l'apl)ell(>ront toujours à chercher de nouvelles l'ormes, à employer de nouvelles inuiges. Mais, plus nous sommes disposés à lui en accorder le droit, plus nous devons craindre qu'il n'en abuse '. Que la poésie des Écritiu'es soit donc toujours là pour régler l'essor de la sienne, pour ennoblir ses conceptions, pour mettre sur les inspirations de l'homme le sceau d'une insjjiration supérieure et divine. Nul n'est

1 Cetlt crainte se réalisait raroiiieiit «lu toiiips do r.laiulo; nous voudrions pouvoir dire (juil en esl de même aujourd'hui. Ce n est inallieureusemeut jias dans les romans seuls et dans les vers que notre siéele prend souvent la religiosité pour la relij;ion et la senlimenlalilé pour le sentiment.

vérKableinent poëtc ou chaire s'il ne l'est pur la Bible el lK)ur laBiiîle. «David est notre Simonide, disait un Père, notre Pindare, notre Alcée, notre Horace même '. » Libre à vous d'employer des mouvements et des figures cfui ne soient pas dans les auteurs sacrés; mais il faut toujours qu'on y aperçoive comme un reflet de ce qu'on a vu chez eux; il faut qu'on puisse dire : «Si ces images ne sont pas dans la Bible, elles pourraient y être. »

Or, pour cela, il ne su fil t pas que la Bible soit une des sources où vous irez chercher la poésie : il faut qu'elle soit et qu'elle reste la principale. Vous ne devez pas la considérer comme une espèce de rivière venant mêler ses eaux à celles d'un fleuve. C'est elle qui est le fleuve : tous les autres sentiments, toutes les autres sources d'inspiration ne doivent être, aux yeux du prédicateur, que des ruisseaux qui viennent s'y purifier et s'y perdre. Les ruisseaux qui se jettent dans un fleuve contribuent sans doute à en augmenter la puissance, mais le fleuve n'en garde pas moins son nom et sa gloire.

Quant à la valeur poétique de la Bible, même considérée humainement et dans un point de vue tout littéraire, s'il était quelque âme assez froide pour qu'on eût besoin de la lui prouver, je ne crois pas que cette unie arrivât jamais à la sentir. Mais où est-elle, cette âme ? Je ne l'ai jamais rencontrée. J'ai vu beaucoup de gens faire peu de cas de la I$ibie parce (ju'ils ne lu coiuiaissaient pas, mais je n'en ai pas vu (|iii i;i nirpiisasscnt après l'avoir lue; et je sais plus (l'un iiicn'diilc (|iii, CM la rciiillctaiil poiu' l'atlaquer ou pour

1 « Dtivid Siiiionidcs noï>ler, l'iiularus, Alcaius, l'iatcus (jiioquc. « Ikhôme, Conimmlaire iur les Psaumrs.

en rire, s'est surpris la tête penchée, l'œil humide, sur ces pages qu'il lui avait tardé de déchirer. Prenez donc, ministres de la parole, prenez à pleines mains : c'est un trésor ouvert à tous ; c'est le seul livre où personne ne isque d'être accusé de plagiat. Prenez ! Ces idées qui ont déjà appartenu <à tant de millions d'intelligences, elles seront à vous comme si vous étiez le premier à les y voir; ces images mille et mille lois admirées, elles peuvent l'être encore, elles le seront tant qu'il y aura au monde des restes d'un goût pur et noble. Et quand même vous n'oseriez les reproduire de peur de les affaiblir, quand même, simple pasteur de campagne, il ne vous serait pas permis de vous élever dans vos discours à la hauteur d'un Ésaïe ou d'un saint Paul, — au moins rappellerez-vous encore, dans des proportions plus humbles, l'onction et la force de leurs immortelles inspirations. Quelle magnificence, par exemple...

Mais voici qui vous le dira mieu\ que moi et mieux que personne, dit Claude en s'interrompant tout à coup. Venez, monsieur, reprenez votre |tlace... Excusez-moi... je ne vous savais pas là...

C'était Bossuet.

Surpris d'abord que i)orsunne ne vint à sa rencontre, il l'avait été bien davantage en trouvant sa place prise, et cela, par Claude. Cependant, soit curiosité, soit politesse, il s'était approché sans bruit. On n'avait entendu qu'un léger frôlement de pas sur le sable uni de l'allée ; personne ne s'était retourné; et Claude, qui seul aurait pu le voir venir, avait en ce moment les yeux ailleurs. Il s'était donc arrêté en dehors du cercle, entièrement caché par ceu\ (|ui étaient devant lui.

Grande était l'attention. Elle n'avait même plus besoin d'être excitée par le mystère qui enveloppait encore la personne de Claude ; connu ou inconnu, il n'avait pas beaucoup d'égaux dans l'art de captiver un auditoire quelconque, et l'esquisse que nous avons donnée de son discours eût sans doute paru bien faible et bien pâle à ceux qui venaient de l'entendre. On ne songeait même plus à se demander qui il était 4)our parler de la Hible avec tant d'enthousiasme et d'assurance; ses droits étaient écrits dans ses paroles. Bossuet se laissait entraîner comme les autres; il ne se souvenait plus d'avoir été maître au même endroit où il se trouvait momentanément confondu parmi

les disciples; cl cftlf iiusition inrérieiirc, duul il ne songeait pas à sortir, il avait fallu, pour l'en tirer, que Claude lapenùt et s'interruuipit.

Flatté du compliment, il refusa; et au milieu de la stupéfaction générale, car on ne comprenait pas quand et comment il était venu :

— Non, non, dit-il, vous continuerez. J'ai trop de plaisir à vous entendre...

— Ils se connaissent donc! — pensèrent tous les assistants; et les plus rapprochés de Bossuet ne se firent pas faute de lui df-mander tout bas le nom du mystérieux personnage. Il souriait, et ne répondait pas.

— Vous le voulez, dit Claude; eh bien, je continuerai. Aussi bien serai-j(^ plus à mon aise que M. Bossuet ne l'eût été dans ce que je vais dire, car il n'ciit pas osé citer ses |)ropres ouvrages, et c'est pourtant là que l'on trouve ce que la Bible a inspiré de plus beau, dans ce siècle, en fait de haute poésie.

On m'a dit que vous vous étiez entretenus hier et que vous deviez parler encore aujourd'hui du quatorzième chapitre d'Ésaie. C'est précisément le morceau que j'allais citer tout à l'heure. Mais puisque vous voulez bien m'accorder encore un peu d(> temps, permettez-moi de reprendre la chose d'un peu plus haut.

Les morceaux poétiques de l'Ancien Testament peuvent se ranger en quatre ou cinq classes, et exercer, par consé- ()uent, une influence assez diverse sur l'imagination et le style de l'orati'ur sacré.

11 y en a d'abord de purement descriptifs. Le sujet en est ordinairement la grandeur de Pieu, manifestée dans ses

œuvres. Job et les Psaumes abondent en morceaux de ce genre; il y en a aussi de fort beaux dans les Prophètes. Ceux-là, quelque propres qu'ils soient à agrandir les idées, à élever l'ànie, il ne faut pas que le prédicateur se laisse trop aller à les reproduire. La déclamation et l'enflure se mettent trop aisément de la partie ; on croit s'élever aux plus hautes régions de l'éloquence, et, après tout, c'est de la rhétorique. Aussi ces amplifications produisent-elles généralement peu d'effet; c'est une musique bruyante dans laquelle il y a beaucoup pour les oreilles et peu pour l'âme. D.ans une prière, en particulier, tous ces grands noms donnés à Dieu, tout cet étalage de sa^ gloire, tout cela ne vaut pas un simple « Seigneur ! » un simple « mon Dieu ! » qui part du cœur, et qu'accompagne un regard pénétré. C'est toujours un grand mal que de broder et d'amplifier la Bible. Laissez-lui sa mâle beauté * ; il n'y a que les peuples ignorants ou dégénérés qui aient l'idée de mettre de lieaux habits à leurs dieux'. C'est aussi un respect peu judicieux que celui qui croit devoir se manifiester par un grand déploiement de formules admiratives. Ceux qui s'extasient le [>his, en chaire, sur les beautés de la Bible, ne sont pas toujours ceux qui en ont le sentiment le plus vrai et le i>lus ]>rofun(P; d'autant i)his qu'on se laisse facile-

1 A\is a\ix Irailnclcuis 4i! lu IJiblc. On on a vu de très-pieux, Sacy phr exemple, la (I«'lii;uicr ii foiTc <lo soins i-t d'ainuur. Il est vrai qu'au milieu de tons CCS raflinenionts. un sent encore coniinc un parfum de piété naïve: « Sacy a pei(jné la Bilde, disait quelqu'un, mais il ne l'a pas lardée. »

2 Et il leurs saints. Claude y pensait sans doute, mais il n'aurait pu le dire sans se trahir.

^ <t Xéno]du)n, dans toute la C.yropédie, ne dit pas une seule fois que Cyriis était admirable, mais il le fuit partout admirer.» l-'k\KLU>.

mont emporter trop loin, et qu'en donnant pour admirables (l(^s choses tout ordinaires, on se prive d'avance des moyens de faire apprccier celles qui le sont VHritablfment,

Mais revenons, poursuivit Claude. II est une seconde classe de morceaux dans la reproduction et l'imitation desquels il faudra aussi beaucoup de réserve : je veux parler de ces éloquentes menaces, si fréquentes chez les prophètes, soit (ju'ils les prononcent de leur chef, soit qu'ils les supposent sorties de la bouche même.de Dieu. Les mouvements^en sont vifs, énergiques; les images s'y pressent; c'est bien là le langage du Dieu « fort et jaloux ; » mais, si j'ose le dire, ce n'est pas tout à fait celui du Dieu de l'Évangile : et comme il n'est guère possible d'imiter sans exagérer, il se pourrait bien qu'en prenant le ton d'un prophète on perdît celui d'un apùtre. II y a sans doute sous l'Évangile, aussi bien que sous l'ancienne loi, des menaces à faire, des châtiments à annoncer, et malheur au prédicateur qui faiblirait dans cette partie de sa tâche! Mais il ne doit pas oublier qu'il parle au nom d'un père, plus encore qu'au nom d'un maître. La tâche des prophètes était de faire craindre Dieu ; la sienne est surtout de le faire aimer.

Ce n'est pas qu'il n'y ait aussi dans l'Ancien Testament un certain nombre de pages où Dieu est déjà le Dieu de l'Évangile. Celles-là, que le prédicateur ne craigne pas d'y puiser. Mêlées aux enseignements plus positifs du Nouveau Testament, ces images patriarcales ne pourront que contribuer à les rendre plus populaires, plus émouvants, plus incisifs; sans altérer les leçons de la vérité, vous y joindrez, eu quf'l(|uf sorte, les charmes de la liction.

Il est encore une classe de morceaux grâce auxquels s'opère sans effort cette heureuse et sainte fusion des deux moitiés de la Bible. Je veux parler de ces cris, de ces élans d'une âme travaillée, de ces chants d'angoisse ou de délivrance, qui, dans les prophéties et les psaumes, se succèdent, s'entrelacent, se confondent avec un si pathétique abandon; Là, nous nageons en plein christianisme. Jamais chrétien n'a pleuré sur ses foutes avec plus de vraie componction que David sur les siennes; jamais Ame effrayée de se sentir sous l'empire du mal ne se jeta avec plus de ferveur au pied du trône de la grâce. Et dans les endroits mêmes où il est plus particulièrement question de dangers ou de délivrances terrestres, là encore il v a dans les paroles tle l'auteur quelque chose de si senti, de si vrai, que non-seulement le chrétien les applique sans peine à la situation de son âme, mais qu'il ne pourrait s'empêcher de les y appliquer. Le psaume vingt-deuxième. par exemple, vous ne le lirez pas sans y mêler des sentiments chrétiens; vous ne le paraphraserez pas sans lui donner une couleur chrétienne. Et c'est là, selon moi, le plus bel éloge de ces morceaux. Que le prédicateur en fasse (i(jnc lo plus grand (ms, puisrju'ii lui sera si facil(% soit de les transformer d'ans un sens chrétien, soit d'y trouver pour les idées chrétiennes une forme vive et originale.

J'arrive enfin à ceux dont l'idéo-mère est celle du néant de l'homme. Ici, nous pouvons dire hardiment que la poésie ancienne n'avait rien, absolument rien de comparable. C'est un nKtnde nouveau où vous n'entrez qu'avec la Bible; les plus beaux génies en avaient à jieine touché le seuil.

El |wintant, s'il est une pensée à laquelle lout homme

puisse arriver, c'est bien celle de sa misère; s'il en est une où l'on s'enfonce vite à d'eiYrayantes profondeurs, certes, c'est celle-là... Eh bien, les livres des anciens sembleraient prouver le contraire. Rien de plus froid, rien de plus sec que ce qu'ils ont dit de la mort. Leur seul but, ce semble, quand ils en parlent, c'est d'imaginer un tour un peu neuf pour dire que nous mourons tous. Ces tours, on en citerait quarante ou cincpiante, tous ingénieux, tous aussi sans grandeur, sans vie, sans rien de ce je ne sais quoi qui vous saisit, vous terrasse, dès qu'un Esa'ie, un David, un Salomon, un Jérèmie, touche en passant à ce redoutable sujets La mort, chez les paiens, philosophes comme poètes, c'est toujours plus ou moins la barque à Caron ; ceux mêmes qui prêciiaient le mieux l'immortalité, Platon, Cicéron, qu'ont-iis dit de grand sur la mort ? Le seul livre ([ni leur eût appris à en parler avec une vraie grandeur, à présenter dans toute leur majesté les enseignements de la tombe, ils ne le connaissaient pas.

• Mais ce n'est pas tout que de le connaître, ce livre. De- |»uis tant de siècles (pu' la source est ouverte, combien est encore petit le nombre des bons discours sur la mort, j'enliMids de ceux où tout, fond et formes, soit également digne du sujet! Car enlin, disons-le, si vous ne visez qu'à faire couler des larmes, c'est la chose du monde la plus fiicile; dans quelque sermon que ce soit, avec une ou deux phrases sur liKinort, vous êtes sur d'avoir des gens qui pleurent*.

t 0 Les orateurs |irofaiies ont couru après l'éloquence ; mais l'éloquoiicc s'est attachée <rclli.'-mcinc aux pas îles écrivains sacrés, u

Al Gt'STn', Doririne chrclienne.

a C'éliiil enrôle jiliis vi;il du temps île C.lauJo que du notre. Nous

Est-ce à dire que vous deviez éviter de faire i)leurer ? Non ; mais persuadez- vous bien que ce n'est rien, et que ce triomplie, si c'en est un, est aussi fragile qu'aisé. «Rien ne sèche plus vite qu'une larme,» disait Cicéron *. Dans les grandes arnicliuns,cequi soulage le plus, c'estde pleurer-; de même, dans un temple, au lieu d'augmenter l'émotion, les larmes l'apaisent, lu bon, un véritable sermon sur la mort vous trouble, vous calme, vous abat, vous élève, vous épouvante, vous rassure... mais il ne vous fait pas pleurer; et de même que, dans une tamillc en deuil, ceux qui ne pleurent pas sont souvent ceu\ qui sentent le mieuv la perle qu'ils ont faite , de même, au pied de votre chaire, ce n'est pas toujours dans les yeux mouillés (|ue vous lirez le plus d'efl'roi quand vous parlerez de la mort. Aussi i)eut-on dire tout spécialement de ce sujet ce qu'on a dit avec tant de raison de tous les sujets religieux, — qu'il n'en est point de plus facile à traiter médiocrement, [)oint de plus difficile à bien -traiter. Même dans les oraisons funèbres, {tarmi ces royales obsèques où le néant parle si haut, combien peu d'oiateurs savent être ses interprètes ! Pour moi, je n'en connais guère qu'un dont l'éloquence réponde à

n'essaierons pas d'cxjiliquur pouiqiiui j iiuiis il est sur qu'on pleurait cluvanfagc il y a deux siècles, parmi les lioniuics surtout. Chez les auclcns, un sait a>ec quelle facilité les émotions «e traduisaient en larmes. Ces {jrands deuils publics, ws pleurs, ces sanglots Je tout un peuple, qui ne sont plus aujourd'hui que îles métaphores, ont été' lon|;tenips des faits. Chez l'individu, la faculté de pleurer s'en va d'ordinaire avec l'dgc ; en serait-il de niéine chez l'espèce?

f « Nihil laeiymi eitiùs arcscit. n

i L'impassibilité de Louis XIV tenait prohahlement en partie au fait que nous signalons. A lu mort de sa mère, de son frère, de son lils, nous le voyons pleurer ahondaniment pendant unu nu deux heures ; puis, le voilà ausi>i calme et aussi roi que jamais.

peu près pleiiicinent à Tidéal que je nie fais de l'orateur elirétien foudroyant les grandeurs lunnaines...

Bossuet baissa les yeux. 11 y avait près de lui un autre personnage qui les baissa aussi, mais en se mordant les lèvres... c'était Kléchier.

— Je' n'ai pas besoin de vous le nonmier, poursuivit Claude; et s'il n'était ici... Mais pourquoi me taire? Qu'il m'entende ou non, je ne suis que juste. H a tro[» de génie pour ne pas s'humilier sous la main du Dieu qui le lui donna; il s'est acquis trop de gloire pour ne pas en faire une large part au livre divin aucjuel il la doit. Il ne peut qu'être doux pour un chrétien de déposer sur l'autel de la Parole de Dieu les couronnes qu'elle lui a values parmi les hommes.

Oui, monsieur, continua-t-il en s'adressant à Bossuet, c'est là ce qui me fait trouver le plus de jtjnisir et de bonheur dans la lecture de vos oraisons funèbres. 11 m'est doux de vous admirer, parce que cette admiration même est un hommage rendu au Dieu qui vous a fait ce que vous êtes, et qui a fourni à votre génie de si sublimes aliments.

Il est vrai que, indépendamment des richesses de la Bible, vous en avez trouvé d'innnenses dans les sujets qui vous étaient ollerts. Une reine détrônée, une princesse morte subitement à vingt-six ans, ce sont là de ces bonnes fortunes oratoires qui font épo([ue , non-seulement dans la vie d'un prédicateur, mais dans l'histoire d'un siècle. Et qui sait ce que l'avenir vous prépare?... La mort s'inquiète peu s'il y a de la place ou non dans les caveaux de Saint- Denis*... Mais plus le sujet est grand, plus l'orateur sacré

» « Elle va dcscciulrc à ces sombres lieux... avec ces rois et ces princes

a besoin de chercher ailleurs qu'en lui-même la force de s'en emparer. Il n'y a que l'inspiration biblique et chrétienne qui puisse l'en rendre capable; sans elle, au lieu de grandes choses, on n'arrivera qu'à de grandes phrases. Et c'est si petit, un rhéteur !

Mais ce n'est i»as tout que de ne pas 1 être dans les généralités; il faut encore ne pas l'être dans les détails. L'oraison funèbre, sous ce rapport, est une mer toute pleine d'écueils. Quelque nobles qu'en soient les formes, quelque relevé qu'en soit le but, c'est un éloge, après tout ; et n'eussiezvous jamais affaire qu'à des héros véritablement dignesd'admiration et d'estime, le fait même de louer un homme dans un temple est une espèce d'attentat à la gloire de Dieu. Aussi pourrait-on se demandei" si l'oraison funèbre ne fait pas plus de mal, en qualité de panégyrique, qu'elle ne fait de bien en (pialité de sermon sur la mort. Tout bien pesé, pourtant, il me semble que l'usage n'en est pas aussi mauvais qu'on le croirait, et que certains moralistes l'ont dit. Si les louanges données aux morts sont justes, tout le monde les sait d'avance ; si elles sont fausses, personne n'y croit. Mais ce qu'il y a de toujours vrai, c'est qu'un grand est mort, et (|ue ce grand n'est plus rien ; ce qui est toujours sur, c'est que le voilà rentré dans l'égalité primitive, et que la foule des morts vulgaires a pu lui dire en le voyant" venir : « Te voilà donc semblable à nous ! » Or, cette solen-

anôantis, [>aiiiii \csi\uch à peine ]>i'Ul-oji lu jilnrer, lanl les rangs y sent pressés... (ttrais. fun. de la iliulii-ssi- ilOrlraiis.) — Huaiiil on porta à Sainl-Deiiis, en 1789, le corps du ilaupliin, lils ainr de l.oiiisXM, on remarqua, non sans une VH|;ue terreur, que le ra\eau ro>al était entièrement plein. Il n'y a\ait littéralement pat de place pour Louis \M dans le tombeau de ses anrctres.

iiollc ironie du tombeau, ce lugubre ricanement dont ses prol'ondeius semblent retentir toutes les fois(|u'iui grand y entre, voilà la véritable moralité de l'oraison funèbre. N'y insistez |ias trop : vous auri<'z l'air d'insulter en jaloux à riuimiliation d'un IVèrc ; mais, d'un autre côté, gardez- \ous bien de l'all'aiblir. En disiuit que la mort n'a aucun égard aux dignités, à Topulence, il ne faut pas que l'orateur en [Kiraisse surpris, et se mette à s'apitoyer sur le sort de son personnage, il ne faut pas qu'après avoir dit aux grands : «Vous mourrez comme les autres,» on semble demander pardon et ti'embler d'en avoir trop diP. La i»lus belle oraison funèbre que je connaisse... —

Bossuct fit un demi-mouvement.

— Ce n'est pas une des vôtres, monsieiu...

In léger éclair de joie brilla dans les yeux de llécbier.

— .... Ce n'est pas non plus une de celles qu'on a le plus louées chez vos rivaux en élo(iuence, si toutefois vous avez des rivaux.

Fléchier redevint pensif. Si tMaude l'avait su présent, il lui eût épargné ces coups d'épingle, très-justes, du reste.

— C'est, poursuivit-il, ce fameux chapitre en {[ues-

lion. Là point d'artilices, point de détours; c'est la crudité du tombeau. Un roi est mort... Le peuple se demande si c'est bien vrai. On s'était tellement habitué à le voir vivre comme ne devant pas mourir, (pi'on avait presque fini par

1 « Nous niouiroiis tous... tous... oui, Sire, presque tous... » dit un jour un prédicateur devant Louis XIV. Il parait qu'à ce mot « tous... tou.s... » le roi avait fait un mouvement, et que le pauvre orateur, craignant de l'avoir blessé, n'avait rien trouvé de mieux qu'un «presque» pour adoucir l'effet de son « tous. » — L'anecdote est-elle vraie i Si elle ne l'est pas, elle a pu l'être.

croire qu'il ne mourrait pas. Bref, il est mort. On lève la tète... Pour la première lois, on ose arrêter ses regards sur ce fron( devant lequel on a si longtemps b.iisé la poussière. On avait cru le voir si haut, si vaste... On avait lait du monaixjue un géant...- Et maintenant que le voilà couché, la première fosse venue sera toujours assez longue pour lui. « L'Éternel a brisé son sceptre, » et le peuple s'amuse à en ramasser les morceaux; et voilà, ce n'était «qu'un bâton» doré, un bois fragile et vermoulu. «Et la terre se réjouit, et elle éclate en chants de triomphe. Même les cèdres du Liban se sont réjouis de sa chute. Personne, disent-ils, personne, depuis que tu t'es endormi, n'est venu tmubler rtotre paix!» Mais non, il n'est pas endormi. A peine ses yeux étaient-ils fermés dans ce monde, qu'il lui a fallu les rouvrir ailleurs, et assister à son propre convoi dans les profondeurs du sépulcre. «Tous les rois des nations sont allés au-devant de lui...» Pour le saluer? Non; pour se mêlera la foule des morts, et le contempler confondu parmi cette tourbe sans nom. Et c'est alors qu'éclatent sous k> votâtes infernales ces voix, ces cris, cet hymne effrayant de l'égalité dernière : «Comment es-tu tomi>é des cieux ! Toi qui foulais les nations, comment es-tu étendu dans la poussière? Tu disais : je monteiai aux cieux ; j'établirai audessus des étoiles le trône où je m'assiérai dans ma gloire... Et te voilà ! Et il faut se baisser pour te reconnaître! » — Quel poëme, messieurs! Ouel poète! quel orateur!...

Ah ! reprit (Maude après un moment de silence, si Dieu m'avait ai>pelé à [larler aux rois du haut de h chaire, il me semble que je ne pourrais jamais y uioulcr sans leur relire ce chapitre, le voudi'.iis (|<ril sf gi.ivàt dans Iciu" es-

prit , qu'il les accompagnât, les poursuivit comme un fantôme à travers les pompes de leur cour et les adorations de leurs flatteurs , qu'ils le retrouvassent en traits de feu sur leurs palais, sur leurs arcs d(> triomphe, sur les lambris de leurs salles de festin. Oui ! s'ils se le rappelaient mieux dans leur vie, les peuples auraient moins de joie à se le rappeler après leur mort... Croyez-vous qu'on s'en fera faute lorsque...

— Plus Ims! plus bas! — dirent vivement à Claude quelques-uns de ses auditeurs. Ils avaient compris à son geste qu'il allait dire « lorsque le roi sera mort, » et, à la seule idée d'entendre ces mots, leur sang se glaçait.

— Nous sommes seuls... — reprit le ministre... — Et quand il nous entendrait... iMùt à Dieu...

Il baissa cependant un peu la voix.

— Eh bien, laissons cela. Non; ne parlons pas de sa mort... 11 vit... et peut-être qu'aucun de nous ne le verra mourir. Voyez seulement, voyez avec quelle effrayante exactitude le prophète semble avoir tracé son portrait. Ce pouvoir al)Solu, sous lequel on semble aujourd'hui heureux et lier de se courber, soyez sûrs qu'un moment viendra où la France n'y verra plus qu'un affreux despotisme. Ces guerres, par lesquelles il veut être le héros de l'Europe, soyez sûrs...

Le cercle se resserrait autour de Claude. On ne respirait plus; on jetait de tous côtés des yeux inquiets et hagards. Si quelqu'un mi paru au bout de l'allée, eu un clin d'œil on se fût débandé. A la place où, la veille, ils avaient aperçu le roi, vous eussiez dit qu'ils s'attendaient à le voir sortir de terre.

Claudo continuait; il jouissait de leur cITroi. Tout ce qu'il avait écrit à Buurdaloue, deux ans auparavant, sur l'ambition, les erreurs, les vices du roi, il le répéta. — El <piol homme, dit-il enfin, quel homme eut jamais plus d'orj^ueil! Le seul devoir, le seul droit des autres, k ses yeux, c'est de travailler à ses plaisirs, à sa gloire, aux plans de sa magnificence. Oh! oui, les cèdres du Liban se réjoulraienl de sa chute, car la nature même a senti le poids de son joug. Ce sol que nous louions ici, il y a été appoi'té; ces arbres, on a voulu épargner au souverain l'ennui de les voir croître; on les a plantés tels (juils sont : pour un qui vivait, dix moiuaient. Ces dépenses énormes, on lui fait croire que la France est fière de les payer, et ce sera iteulêlrc un jour, contre lui, le premier grief des peuples et de l'histoire. Et tous les rois qu'il a vaincus, tous ceux qu'il n)eiiace ou qu'il humilie, — croyez-vous donc (pi'il n'y eût pas pour leurs cœurs ulcérés quelque consolation, quelque joie; à réaliser un jour au fond du tombeau la sombre fiction du prophète: « Te voilà blessé comme nous'. Te voilà donc semblable à nous!»

Claude se tut. 11 y avait longtemps que ses auditeurs l'en suppliaient par leurs regards, leurs mouvements, leur contenance. Fénelon et son oncle étaient, avec Bossuet, les seuls qui n'eussent pas véritablement frémi; encore était-il facile de voir que le marcjuis lui-même était stupéfait de la hardiesse du ininistn;. Teut-êlre s'étonnera-t-on (pi'un homme aussi grave que Claude fût sorti à ce point de la réserve que le nom de Louis XIV imposait généralement, même aux esprits les plus libres. Mais, au plus fort de ses attaques, on ne sentait encore en lui ni le frondeur pre-

naiil plaisir à dire du mal de son roi, ni le })hilosophe morose lieureiix d'abaisser ce qui parait grand ; celait tout simplement un ami do la religion, déplorant d'en voir les lois les plus saintes foulées aux pieds par celui qui s'intitulait le roi très-chn'Uen. D'un autre côté, il n'a\ait [touiauditeurs que des ecclésiastiques, saut un seul, et, celui-là, il était sûr de ne pas lui déidaire par excès de sévérité. 11 n'avait donc aucune raison pour ne pas les croire animés, au moins en secret, des nïênies sentiments que lui ; médecin ]>arlantà des médecins, il n'avait pas songé à voiler les mots ni les choses. Ah! s'il eût pu aller encore plus loin, si Dieu eût un instant ouvert ses yenx aux mystères de l'avenir, quels terril)les rapprochements. n'eût-il pas ajoutés à ceux dont le prophète lui avait déjà fourni l'occasion! Et quand il lisait ces mots effrayants : «Tu seras jeté hoi"s de ton sépulcre connue un bois pourri, comme le cadavre hideux d'un animal qu'on foule aux pieds, » sa langue ne se serait-elle pas glacée dans sa bouche s'il avait pu soupçonner que c'était mot à mot l'horrible histoire de ce qui devait arriver, cent dix-huit ans après, aux restes profanés de Louis le Grand ?

Ce que Claudo venait de dire, Bourdaloue, depuis la veille, avait eu tout le temps de le penser. Un nouveau monde, en quehpie sorte, venait de s'duvrir à ses yeux. I,e roi, la cour, son propre ministère, tout lui apparaissait sous un aspect plus ou moins différent.

Aussi n'avait-il pu fermer l'œil. La veille d'un sermon, c'était assez son ordinaire; mais l'insomnie, cetlc t'ois, lui avait laissé une affreuse angoisse. Toute la nuit, il nvail soupiré après le jour; le jour était venu, cl ne lui avail apporté aufiui soulagonicut.

Au conhairo,;"! mesure (|iie l'heure appnicliait , il se sentait de plus eu plus ému; il eounucMeait à désespérer de lui-mèu)e. Ku vain se l'aisait-il de temps eu temps vi(»lence |>()ur jeter im coui» d'd'il plus calme sur les molil's de ses aitpréliensioihs; eu vain se disait-il (pi'il ne s'agissait, après tout, que d'un sermon un peu plus sévère <[u'uu autre. Une angoisse mal déliuie n'en est ipie |)lus pénible et plus tenace. On vous démuntre la vanité de \os craintes; vous en convenez... et vous n'en persistez pas UKiius à craindre. L.i scène (le l;i \eille. lîitssiiel. (liiude. ces appels ;i sa cnu-

science, ce l'ail, si extraordinaire pour lui, de répéter en chaire les paroles d'un autre, enfin l'inimense relentissement que ces paroles pouvaient avoir, — tout contrii)uait à l'entretenir dans un état où il ne s'était jamais vu, où il n'eût pas cru devoir se trouver jamais.

Cependant les heures du jour ne se traînaient guère plus vite que celles de la nuit, et il ne devait monter en chaire qu'à vêpres, c'est-à-dire vers quatre heures après midi. Tantôt il se mettait à relire son sermon, mais ce n'était que des yeux et des lèvres ; tantôt il entreprenait de le réciter, et, après quelques lignes, il s'interrompait et n'y rongeait plus. Enlin, il sortit, mais sans but, et uniquement pour sortir.

En passant devant le château, il eut l'idée de faire un tour dans les jardins. Nos promeneurs y étaient enooie tous, excepté Claude, qui venait de se retirer.

On ne s'attendait guère à sa visite, et personne n'en fut plus surpris que Bossuet. — Qu'est-ce donc? Qu'est-ce qu'il arrive ? —lui dit-il, en tâchant de n'être entendu que de lui.

— Ce qu'il arrive?... Rien. J'avais besoin de prendre l'air.

— Dieu soit loué ! Je tremblais que ce ne lut pour...

— Pour (pioi?

— Je n'eu sais rien... Mais, enfin, j'avais peur que ce ne fût pour quelque chose. Il n'aurait plus manqué que cela...

— Plus(|ue cela, dites-vous? Il y a donc déjà...

— Non... C'est-à-dire... pourtant...

— il y a quelque chose, je le vois.

— Eh bien, oui, quelque chose... .Mais pourquoi donc venir? Il eût cent fois mieux valu que vous ne sussiez rien...

— Peut-être... Mais puisque cela ne se peut plus, dites... De quoi s'agit-il? Ne me laissez pas...

— J'ai revu le roi.

— Eh bien?...

— Il paraît décidé à ne pas aller à la chapelle, ou à se retirer avant le sermon.

Bourdaloue se contint; mais il eut beau faire, il ne réussit pas à se donner l'air d'un lionmie recevant une mauvaise nouvelle. En face d'une chose qu'on appréhende, la raison a beau vous crier qu'il serait fâcheux qu'elle n'eût pas lieu : vous ne pouvez pas ne pas éprouver quelque joie à la pensée d'y échapper.

— Ne vous y fiez pas, reprit Bossuet. Il viendra... Il viendra, vous dis-je...

Le front du prédicateur se rembrunit.

— Et comment l'y forcerez-vous?... dit-il.

— Il viendra... Il le faut...

Le fait est que Bossuet n'avait encore aucun plan, et ne savait trop comment s'y prendre.

— Mais que s'est-il donc passé? dit Bourdaloue.

— La reine m'a fait appeler; en secret, vous le pensez bien. Je l'ai trouvée dans un arrière-cabinet, pâle, tremblante. Vous la connaissez ; l'idée seule de faire quoi que ce soit à l'insu de son mari est capable de la jeter dans des transes mortelles. Elle savait le départ de madame de Montespan ; elle savait aussi, ou plutôt elle soiqieonnait, (|ue

j'v avais été pour ipielque chose. Elle m'a demandé où j'en

étais, et quand je lui ai pu dit tout ce que je pouvais convenablement lui dire, elle m'a remercié, les larmes au\ yeux, en me conjurant d(; ne pas me rebuter, de continuer à être son protecteur... C'est le mot qu'elle a employé. Son protecteur! La reine!... Elle m'a ouvert son cœur. Je n'y ai rien vu que je ne fusse depuis longtemps l)ien sur devoir, si jamais il m'était permis d'y lire. Qu'elle a souffert! Qu'elle a dévoré d'affronts et de larmes ! Ce que la cour a vu n'est rien en comparaison de ce qu'il lui a fallu endurer dans l'ombre. Le croirez-vous? elle s'est prise d'une véritable affection pour sa première rivale K Les cruelles hauteurs de la seconde lui ont inspiré une espèce de reconnaissance pour la douceur et l'humilité de cette femme qu savait au moins rougir de sa honte, et ne paraissait devant elle que les yeux baissés, comme lui demandant pardon. J'étais confondu d'entendre la reine parler de madame de La Yallière comme on parle d'une personne à qui on est uni par une commune disgrâce. Que lui manquait-il donc, pensais-je, à cejtte malheureuse reine, que lui manquait-il pour qu'elle trouvât au moins des gonsqui parussent s'intéresser à ses souffrances 2? Hélas! il lui manque, pour parer sa vertu, ce dont tant d'autres se serxent pour parer le vice; il lui manque do l'esprit... et sa beau té même, quand elle était belle, ne ser\ait (lu'à mieux faire remarquer com-

1 Ce fut lin spoctiicle encore plus trislcnicnt ('tiange quand la pauvre reine, peu oprcs, se mil à aimer aussi madame de Monlcspan, alin d'obtenir d'elle, comme amie, un peu de tes égards qu'elle n'osait pas exiger comme reine. Voir, dans madame de Si^igné (juin et juillet in'H), quelques détails sur cette singulière liaison.

2 L'année précédente, pour diminuer quelque peu le scandale de l'isolement oii on la laissait, le roi avait été oldigé de doubler le uonilne de ses dames d'honneur. Voir Sévigné, lettres de jainier 1C74.

bien elle était loin d'en avoir. Ce n'était pas la Icninie qu'il fallait au roi. Même quand il lainiait 'Car il la aimée), il ne pouvait se plaire avec elle. Mais qu'est-ce que je dis? Eût-il été plus fidèle avec une autre?... Revenons. Comme je sortais de chez elle, et que l'on me reconduisait par un escalier dérobé...

— Je devine, dit Bourdaloue. C'est tout un roman. .

— Tout im roman, connue vous dites ; beaucoup troi» historique, seulement. Dans cet escalier donc, me voilà en face du roi. Par quel hasard passait-il là? Allait-il chez la reine? C'est peu proluible; il n'y va pas souvent. J'incline assez à croire qu'il savait de me rencontrer. Quoi qu'il en soit, il a eu l'air assez surpris. Moi, je ne sais si j'en avais l'air; mais certainement je l'étais, et beaucoup.

— Vous venez de chez la reine? m'a dit le roi.

— Elle m'a fait appeler, Sire.

— Et vous ne m'en avez pas averti?...

— Est-ce que Votre Majesté aurait pensé me défendre de voir la reine?

Il a paru un peu embarrassé. — .Non, a-t-il "lit -. iii;iis je (lois tout savoir.

— Vous avertir. Sire, ce n'eût été (pi'un allronl de plus pour la reine...

— Ln de plus...

— Votre Maj<'sté croit-elle donc qu'une femme en perde si facilement le compte?

— Surtout quand on lui aide à le faire...

— Elle n'en a pas besoin, Sire. Madame de Monlespan ne lui a rien épargné de ce qui pou\ail le mieu.v graver dans son cœur le souvenir de ses chagrins. Au reste, tout

ce qu'elle m'a dit, je suis prêt à vous le redire: je voudrais seulement (jue vous l'eussiez entendue vous-même. Peut-être vous sériez-vous laissé toucher en voyant si peu de fiel dans un cœur que vous ne pourriez blâmer d'en être plein. Ce que la l'eine a toujours été pour vous, douce, aimante, soumise, elle l'est encore; sa seule vengeance, c'est de demander tous les jours à Dieu, bien moins pour son bonheur à elle que i)our le bonheur et le salut de son époux, que vous ayez la force...

— Écoutez, monsieur Bossuet. Je n'ai jamiiis douté de la vertu de la reine'. Si madame de Montespan a manqué d'égards envers elle, elle a eu tort, grand tort. J'y mettrai ordre; et soyez sur qu'à l'avenir...

J'ai tressailli. A l'avenir! Comprenez-vous? C'étiiit tout simplement me dire que le désordre allait continuer un peu plus décemment, mais enfin continuer. Ce n'était pas sa pensée, je le s;iis bien ; mais ce mot n'en était pas moins un nouvel indice de la profondeur de la plaie.

— Cela... cela n'arrivera plus, a-t-il repris en rougissant. La reine doit me rendre cette justice que je n'ai jamais, devant elle, rien fait ni rien dit qui pi\t la blesser. Mais, pour en revenir à notre affaire d'aujourd'hui, la reine voudra bien ne pas exiger non plus que je me soumette à entendre devant elle et devant toute ma cour des censures

1 Louis XIV se complaisait dans cetle idi'c ; il tâiha'it d'y voir et d'y faire voir une espèce d'excuse ù tous ses torts envers la reine. C'était aussi le biais qu'on prenait (jéncralenient en parlant de lui et de ses désordres; Massillon lui-même en a fait usage dans son oraison funèbre. « Au moins, dit-il, ne cessa -t-il jamais de respecter la vertu de Thérèse. » — Louis XIV excellait, comme on voit, ii faciliter la besogne à ses apologistes.

(jui... LiiliiJ, voilà plus de douze heures (juf je ne i>uis penser qu'à ce sermon. Toute la nuit...

— Alil interrompit Bounlaloue, il est bien juste que je ne sois pas le seul.

— Bref, reiirit Bossuet, il a déclaré qu'il ne vous entendrait pas, à moins que je ne prisse pour vous l'engagement que votre sermon n'aurait rien...

— Et qu'avez-vous promis?

— Rien. J'ai dit au roi que je ne voulais pas lui l'aire l'injure de le prendre au mot, et de croire qu'il eût réellement peur d'entendre la vérité.

— Mais, dit Bourdaloue, visiblement contrarié, pourquoi exiger qu'il se soumette à l'entendre publiquement? Si le but est atteint, s'il promet...

— Eh 1 c'est précisément ce qu'il ne l'ait pas. Oue m'at-il promis, en définitive? Car je ne pense pas que vous soyez plus disposé que moi à prendre pour une promesse ce singulier à l'avenir. Non, non! Puisque j'ai eu le courage de lutter contre le roi, j'aurai celui de lutter contre vous. J'avoue que je ne m'attendais guère à ce nouveau combat; mais enfui, je ne reculerai pas. Puis, mon meilleur auxiliaire contre vous, ce sera vous-même; vous com- [trendrez, vous comprenez déjà, je n'en doute pas, ce qu'il y aurait maintenant de lâcheté à reculer, ce qu'il y en aurait aux yeux de Dieu, aux yeux même des hommes. Voulez-vous m'en croire? Ne vous inquiétez plus de rien...

— Ue rien!...

— Oui, de rien. Ucmctlcz-vous-en à moi, et, le moment venu, montez eu cliiiirc Si le roi n'est pas là, pas un mot fpii ait rapport à lui; !<• frapper par derrière, c<' serait in-

digne de nous, indigne de la religion. S'il y est, comme je l'ospère, allez votre chemin. Tout ce que je vous ai entendu réciter hier, ditos-le, et je vous i-éponds que, quand même le roi serait choqué des deux ou trois premières phrases, vous n'arriverez pas au bout sans qu'il soit infiniment plus près de s'humilier que de s'irriter.

— Mais...

— Adieu. On m'attend.

Et Bossuet rejoignit ses amis. Et comme il [)assait auprès du marquis : — N'est-ce pas aujourdluii que vous écrivez à M. Arnauld ?

QuARd madame de Caylus, née protestante^, racunte dans ses SoMvenJr* comment madame de Maiutenon la fit enlever et conduire à Versailles : « Je pleurai d'abord lK'aiicoii[), dit-elle; mais, le lendemain, je trouvai la messe du roi si belle que je n'hésitai plus à me faire catholique, à condition que je l'entendrais tous lès jours. »

C'était, en effet, un brillant spectacle que ccUu de la chapelle royale de Vei-sailles, surtout les jours de solennités religieuses. Il ne fallait pas y chercher la majesté des cathédi-ales : le local ne s'y prêtait pas; en IGTo, la chapelle actuelle n'était i)as bâtie, et l'ancienne était plutôt une vaste salle qu'une église. Mais ce (pi'il y avait de plus curieux et de plus éblouissant, ce qui ne laissait guère à un étranger le temps de s'airêter aux magnilicences des décorations et du culte, c'était la foule même qui s'amassait dans cet étroit espace; c'était cette fabuleuse assemblée de tous les grands noms, de toutes les grandes fortunes, de toutes les illustrations de la Franie. Parmi ces gens mêlés et entassés dans la chapelle du roh, comme des bourgeois de Paiis dans l'église de leur quartier, il n'en est a |»'ii |iiès aucun. pniiv;iil-nn se din-, qui n'ait aussi sa

chapclk', son auiiiùnior, son château; aucun qui ne i>ùl trôner quel(iue part, si bon lui semblait, à l'instar du monarque; aucun qui n'ait été et ne piàt être le héros des prônes solennels d'un Bourdalouc de village. Mais tous ces triomphes de clocher, ils y renonçaient de grand cœur. Pour quelque étroit et obscur logement dans les combles du palais, ils ne regrettaient pas les vastes salles des châteaux de leurs pères*; et le velours seigneurial, dans une église de province, ne leur paraissait pas valoir, à beaucoup près, un bout de banc tout nu dans la chapelle de Versailles.

Louis XIV aimait à la voir pleine. Sans qu'il s'expliquât bien pounpioi, un orgueilleux instinct lui faisait probablement attacher là d'autant plus de prix aux homnia-es de sa cour, que ces hommages s'y trouvaient mêlés, confondus, avec ceux qu'on rendait à Dieu. Ce qui est sur, c'est que Dieu n'avait pas souvent la meilleure part. On n'assistait guère aux offices que comme à des cérémonies; les gens sincèrement pieux ne se gênaient pas pour aller ensuite refaire leurs dévotions ailleurs, tout connue, après un dîner d'apparat, on est quelquefois bien aise de s'asseoir

1 Et ils 1rs vendaient, au besoin. Mais ils faisaient encore pis que de les vendre : ils conunençaient à ne plus eoniprendrc qu'on y tint. Voyez coMinie madame de Sévigné se moque (lO juillet 1675) de la famille de Bellièvrc, parce (jue cette vieille et noble famille ne veut pas se défaire de son liotcl. « Us n'ont jamais voulu le vendre, dit-cUc , parce que c'est la maison paternelle, et que les souliers du vieux chancelier en ont touché le pavé. Et sur cette vieille radolerie, les voilà logés pour vingt mille francs de rente, car on leur en offrait quatre cent mille. Quel dommage que Molière soit mort ! Il en ferait une très-bonne farce. » — Eh ! non, madame la marquise; Molière avait trop de cœur pour se moquer de ceux qui radotaient au point de tenir encore un peu au vieux toit dç leurs pères.

encure à une table plus liumble, mais où l'un puisse au moins manger en paix et se rassasier. Le vrai centre de la chapelle, le point où tendaient tous les yeu\, toutes les pensées, ce n'était pas l'autel : c'était le fauteuil du roi Les jours de sermon et de communion, la place du monarque était assez près de l'autel pour que, tout en ayant les yeux sur lui, on pût au moins avoir l'air de s'occuper un peu du reste ; les jours de simple messe, comme U restait ordinairement dans sa tribune, les regards avaient à choisir entre l'autel et lui, et ce n'était guère que dans les moments les plus solennels que le prêtre officiant pouvait espérer de les attirer '. Jus(iu'à l'aiTivée du roi, on remuait, on causait-; un étranger se serait cru dans un théâtre avant le lever du ridcçiu. A l'instant où ses gardes prenaient possession des portes, ce qui annonçait qu'U allait paraître, un silence absolu s'établissait jusque dans les derniers recoins. Ce n'était plus un roi (ju'on attendait : c'était cuniine si Dieu lui-niênie, jus(|ue-là absent de la

1 « Ces peuples, d'ailleurs, ont leur Jieu et leur roi. Les (jrands s'iissemblent lous les jours dans un certain temple. Il y a au fond de ce temple un autel consacré à leur dieu, où un prêtre (('lèbre des mystères qu'ils appellent saints, sacrés, redoutables. Les (jrands forment un vaste cercle au pied de cet autel, et paraissent debout, le dos tourné aux prêtres cl aux nivâtt-res, les faces tournées vers leur roi. On ne laisse pas de voir dans cet usaye une espèce de subordination , car le peuple parait adorer le prince, et le prince adorer Dieu, e La Biilvkiie.

i u L'abbé de Valbelle ui'a conté qu'après la messe, Sa Majesté, d'un air riant, donna à ses aumôniers un imprimé qu'un inconnu a répandu à Saint-Germain, et où la noblesse supplie le roi de réformer l'immodestie de son clergé, qui cause et parle liaut, et tourne le dos ii l'autel, avant que Sa Majesté arrive il la clia|>elle, et de leur ordonner d'être au moins, quand il n'y a qnc Dieu dans la chapelle, coiumc ipiand le roi y est entré. (ette requête est fort bien faite. Les prélats en sont en furie. »

Madame de Skvig.nk, ii> janvier 1674,

chapelle, l'eût tout à coup remplie de sa piésence et de sa gloire. On sait la malice du duc de Brissac, major des gardes, et l'étonnement du roi en trouvant un jour sa chapelle presque déserte. Le duc n'avait eu qu'à faire retirer les gardes, et à dire, assez haut pour être entendu, que Sa Majesté ne viendrait pas.

Il est vrai qu'il n'en eût prohaltlement pas été de même si Bourdalouc av.iit dû prêcher ce jour-là. On comprend ce que devait être la foule quand un pareil attrait venait se joindre à celui de voir le roi et surtout d'être vu de lui. Dans ces occasions, les huissiers étaient obligés d'interdire la porte de la chapelle à une foule de gens qui avaient ordinairement le droit d'y entrer; la première noblesse était seule admise, et il n'y avait pas même assez de place pour elle. On était tout heureux, tout lier, d'entendre à Versailles tel sermon qu'on avait peut-être déjà entendu à Paris. On s'évertuait alors à deviner ce que le prédicateur allait changer, ajouter, retrancher; on finissait par trouver de l'importance à une foule de détails qui n'avaient d"abord paru en avoir aucmie. Puis, sur ces détails mêmes, on n'était pas toujours d'accord. Les uns se les rappelaient mieux, les autres moins bien; ceux-ci avaient entendu d'une manière, ceux-là d'une autre; et de là mille discussions, mille petits procès nécessairement ajournés jusqu'au moment où l'orateur, en répétant son discours, allait donner raison à l'un, toi't à l'autre, et souvent tort à tous les deux. Le discoin-s piononcé, c'était encore pis. Peu d'ouvrages, de nos jours, font à leur ajiparition autant de bruit que pouvait en faire, dans un certain monde, tel ou tel discours de Bourdaloue; et si les sermons ont conservé.

particulièrement dans les pays protestants, le privilège d'être pour beaucoup de personnes le plus fécond des sujets de conversation, nous ne saurions nous étonner qu'il en fùt«ainsi à une époque où la politique, les journaux et tout ce qui s'ensuit, n'occupaient encore à peu près aucune place dans la vie des individus et des peuples. Que ces conversations fussent toujours et soient toujours irréprochables sous le rapport des intentions et des formes, que le seul but en soit toujours de iirofiter mieux du sermon qui en a été l'occasion, — c'est fort douteux; mais enfin, c'est toujours au moins l'indice d'une certaine vie religieuse, d'un certain intérêt pour la religion.

Le jour où se passait tout ce qu'on a lu ci-dessus, jamais la chapelle navait été plus remplie, ou, pour mieux dire, jamais tant de i»ersonnes ne s'étaient vues dans l'impossibilité d'y trouver place. Les dames ayant reflué dans presque tous les endroits réservés ordinairement aux hommes, ceux-ci étaient entassés aux portes, dans les couloirs, dans les corridors extérieurs, partout où l'on espérait qu(^ la voix du prédicateur pourrait arriver. C'était, dans tous les coins, un éblouissant fouillis de plumes, de J)roderies, d'épées, car les hommes venaient à la chapelle dans tout l'éclat de leurs costumes ordinaires. Les femmes, c'était l'usage, devaient simplifier le leur; mais on s'évertuait à trouver des étofles et des modes où la simplicité n'exc-lùt pas la magnificence, et telle robe d'église, en apparence tout unie, avait souvent coûté plus cher qu'une robe de bal. Au reste, c'est une fraude pieuse donl il ne pnr.iîl jins (|iie la lr;itlili(»n se soit perdue.

<r j(iiii'-l.\ iliiiic. ;.:r;in(ii' élMil l;i iinneur. In \endrnli

saint à célébror, un ?ormon de Bourdaloue à ontondre, les chuchotements de la veille, la grande nouvelle de la nuit, car il n'avait pas fiillu une heure pour que tout le monde sût la fuite de la marquise, — c'était amplement suffisant pour piquer la curiosité, pour enlever tout intérêt à toute autre conversation. Les sujets, pourtant, ne manquaient pas. On était au plus fort des brigues relatives à la distribution des emplois dans l'armée qui allait se réunir (pour la dernière fois, hélas!) sous les ordres de Turenne ; et ce dernier, de concert avec le prince de Coudé, venait de se mettre ouvertement à la tète d'une espèce de complot pour renverser Louvois. 11 n'avait été bruit, depuis le commencement de la semaine, que de certaines excuses auxquelles le roi devait avoir forcé l'altier ministre à s'abaisser envers le maréchal. — Mais c'était peu de chose au prix des nouvelles du jour.

Ajoutez à cela que, de toute la matinée, on n'avait pas vu le roi. Son lever n'avait duré que quelques minutes. Les courtisans étaient à peine entrés dans sa chambre, que l'huissier avait prononcé le « Passez, messieurs! » qui signifiait que Sa Majesté voulait être seule. Un jour de grand couvert, Louis XIV n'eût probablement pas reculé devant l'ennui de manger en public; mais il n'y avait jamais de grand couvert pendant la semaine sainte, et, seul dans sa chambre, il n'avait presque pas touché aux trois plats de légumes qu'on lui servait, pour tout dîner, le vendredi et le samedi avant Pâques. Le bruit commençait à se répandre qu'il resterait enfermé jusqu'au soir. Les gens qui le disaient n'en savaient pas plus, en réalité, que ceux à qui ils allaient mystérieusement en faire part; mais il en était

de ce bruit comme de presque tous les bruits, c'est-à-dire qu'une personne avait dit pcut-élre, une seconde, probablement, une troisième, sûrement.

Il ne s'en fallait cependant pas de beaucoup qu'on n'eût deviné juste. L'heure allait sonner, et les gardes ne venaient pas. L'heure sonna... rien encore. Les nouvellistes triomphaient. Il est si doux de voir arriver ce qu'on a [inédit, fût-ce même un malheur!

Les prêtres étaient à l'autel ; la reine, dans sa tribune ; Bossuet, dans celle de son élève. Le pauvTe dauphin n'avait pas l'air de comprendre grand'chose à toute cette agitation, et son précepteur avait encore moins celui de vouloir lui en expliquer le motif.

Ce que l'on trouvait de plus étonnant, ce n'était point que le roi ne vînt pas, mais qu'il ne l'eût pas fait diic. Dans les plus petites choses comme dans les plus grandes, on ne le voyait jamais indécis: jamais il ne i)araiss)it où on ne l'attendait pas; jamais non plus il ne iiiaiiipiait de venir où on l'attendait. Cha(|ue minute, clia([ue secontle ajoutait donc à l'anxiété générale, et, quoiqut» l'on se contraignit un peu à cause de la reine et du dauphin, il suffisait de jeter un coup d'œil sur l'assemblée pour y apercevoir tous les signes de la préoccupation la jtlus \ive.

Quittons un moment la diapelle, et voyons ce qui se jiassait ailleurs.

Dans la sacristie, un homme se promenait en long et en large. De temps en temps, il s'approchait de la porte, écoutait un moment, et se remettait à marcher. 11 avait Tair vivement agité. Sa respiration était brève, forte ; son surplis blanc se soulevait sur sa poitrine. Mais, à mesui-e que l'heure avançait et que le sourd bourdonnement de la chapelle continuait à lui prouver que le roi n'y était pas, un rayon de joie semblait percer à travers le sombre feu de son regard.

Dans le cabinet du roi, un homme aussi se promenait : c'était lui. H n'était pas seul. Sans cela, il y avait longtemps que la question eût été tranchée, et qu'on eût reçu à la chapelle Tordre de ne pas l'attendre. Cet ordre, il n'aurait tenu qu'à lui de l'envoyer dès le matin; et cependant, quoique bien décidé, il ne s'était pas pressé de le faire. Outre qu'il avait trop le sentiment de son indépendance pour craindre que sa volonté ne parût moins ferme parce qu'il aurait tardé à l'exprimer, il ne s'était pas senti à Taise; il avait reculé. Sans se rappeler nettement les pa-

rok's <lc Hossuet, car il les avait à peine écoutées, il y pensait sans le vouloir; et quoique ce ne fût pas suffisant pour le faire changer d'idf'e, c'était assez pour lui ôter un peu de son assurance habituelle, de cette espèce de foi en luimême et en ses actes, qui, d'ordinaire, ne lui permettait pas même de soupçonner qu'il se trompât ou qu'il fît mal. Cette disposition nouvelle n'avait pas échappé à Bossuet dans sa dernière entrevue avec lui, et c'est pour cela que, encouragé à tenter un nouvel elTort, il lui avait envoyé le duc de Montausier.

Mais pourquoi ne pas y aller lui-même? — Ce n'étiiit plus ni paresse ni peur. Autant il avait eu d'efforts à faire, la veille, pour être franc et hardi avec le roi, autant, une fois la lutte engagée, il lui avait été facile de rester franc et d'être de plus en plus hardi. Mais il craignait que son influence sur le roi ne fût déjà un peu usée par les frottements répétés de trois entrevues coup sur coup, et le duc s'était volontiers chargé de la chose, en lui faisant toute" fois promettre d'intervenir de nouveau si les circonstances l'exigeaient.

Dire quelles étaient ses inquiétudes, ses angoisses, nous y renonçons. Sa visite de là veille à m;ul;mie de Montespan avait fait presque autant de bruit que le départ de celle-ci; les deux événements étaient liés, dans l'opinion de la cour, plus encore qu'ils ne l'avaient réellement été. Au respect ordinaire que tout le monde avait pour son mérite, pour sa charge, se joignait donc en ce moment tout relui que des eoiu'tisans ne peuvent unnquer d'avoir poiin|iiiconquc est puissant ou eu a l'air. Faire exilei' madame de Montespan ! Quand il n'eût déjà été un personnage, il le serait de-

venu. Du fond de sa Irihune, il voyait les yeux se tourner vers lui; toute la curiosité qu'excitaient les événements du jour et l'absence du roi, c'était sur lui qu'elle se reportait. 11 aiïcctait de causer avec le dauphin; mais, quelques secondes après que l'heure eut soiuié, le mouvement des tètes vers sa tribune devint si général et si distinct, qu'il ne put s'empêcher de lever les yeux... Il rencontra ceux de la reine. Elle le regardait d'un air suppliant, comme pour lui rappeler ses promesses du malin. C'en était trop; il sortit.

Le duc de Montausier avait été bien près d'arriver trop tard. Il avait trouvé le roi sortant de son cabinet pour dire à sa suite de partir sans lui.

— Vous n'êtes pas à la chapelle?... — avait dit le roi en le voyant.

— J'en viens, Sire. On n'attend que Votre Majesté... Le roi se tut et rentra.

Nous avons déjà vu quelle influence le vieux duc exerçait sur Louis XIV. Bossuet en avait aussi, sans doute, mais par ses discours; Montausier n'avait qu'à paraître.

11 suivit le roi et attendit, il v eut un long silence.

— Mais c'est une i)ersécution! — s'écria enfin le roi. Va-t-on vous chercher, vous, s'il ne vous plaît pas d'aller à la messe?...

— Il me idaît toujours d'y aller. Sire, excepté quand je suis malade. Puis, Votre Majesté sait bien (piil va des choses où un roi est moins libre (pie lederuier de ses sujets...

— Ah! dit le roi, voilà ilcux jours qu'on s'est donné assez de peine pour me le rappeler. Je me croyais au bout... J'ai assez fait, ce me semble.,.

— Vous n'avez rien fait si vous n'achevez. Un Vendredi Saint, deux jours avant I»à(|ues!... Je ne crois pas que jamais roi de France ait manqué...

— Jamais roi de France ne s'est vu dans la position où je me trouve.

— Raison de plus pour aller chercher devant Dieu la paix qui vous manque parmi les hommes. La chapelle...

— Qu'y ferais-je? Mon esprit serait ailleurs. L'office ne ferait que me fatiguer; le sermon...

11 s'arrêta. —Eh bien! le sermon? — dit l'impitoyable Montausier.

— Le sermon?... Qu'on ne m'en parle plus. J'ai été seulement bien bon de permettre (pi'on m'en |)arlàt tant...

— Écoutez, Sire. Ne plus vous en parler, c'est facile; mais il n'est plus au pou\oir de ipii que ce soit d'empêcher que toute la cour, (pie toute la l'rance n'en parlent. Venez l'entendre, et il n'en sera bientôt plus question ; restez ici, et ce sera bientôt la nouvelle de l'Europe. Il a eu peur, dira-t-on...

Le roi (il ou mioiincmu'iiI.

— Ou\, peur, — reprit le duc; — sera-ce un mensonge?... Mais qu'est-ce (pie j'allais donc vous dire làl... Ces misérables considéialidus d'orgueil, chassez-les. Ncucz, |)arce que c'est votre (le\oir; venez, parce que Dieu et le monde ont également (boit de l'exiger. Venez... Ah! Sire, serezvous sourd à la voix d'iui vieux ser\ileiir? (i'esl la [iremière grâce (ju'il vous ait jamais demandée; ce sera la dernière, s'il plait à Dieu. Mais venez... l'heun! est d('jà passée... Au Mum de \(ilre salut, de votre gloire, venez...

Et peu s'en fallait qu'il ne pi il le roi par le bras. C'eût

<'(('• (le ti(»|t. Le lui le suivait, fasciné; mais leiilciiifiit, il est vrai, et avec une répugnance encore bien visible.

— Venez! — dit-il une dernière fois; et il ouvrit la porte... Bossuet était derrière.

— Vous étiez là! dit le roi stupéfait.

— Non, Sire, j'arrive. On allait rn'annoncer.

— Laissez passer Sa Majesté... laissez!... s'écria le duc. Et le roi passa sans mot dire.

Ses gardes n'arrivèrent qu'avec lui. Rien donc n'ayant annoncé sa venue, la sensation en fut d'autant plus vive. Il était pâle; et l'on remarqua qu'au lieu de promener sur l'assemblée^ ce coup d'œil lent et scrutateur auquel on était accoutumé, il semblait avoir hâte de s'enfoncer dans son fauteuil.

Malgré le calme que sa présence avait rétabli dans la chapelle, il était encore facile d'apercevoir dans les regards quelcjne chose d'insolite, dans les attitudes ce je ne sais quoi qui décèle l'agitation sous l'immobilité, le bruit sous le silence. L'office commença. Jamais assemblée plus recueillie en ajjparcnce ne le fut moins au fond; jamais les lugubres chants du Vendredi Saint ne parurent faire plus d'impression et n'en firent moins en réalité. Tout au plus coiitiibuaient-ils à enlrelcuir dans les âmes ce tremblement intérieur (pii vous saisit à l'approche d'un grand événement, ou , au théâtre, quand le dénoùment s'annonct'.

Le dénoùment, c'était le sermon.

Mais (pr'en savait-on? Qui leur avait dit que ce sermon ne serait pas lui seniiou nidiiiaire, (pie le roi n'en serait pus ipiilte [luur s'en retourner comme il était venu?

Oui lo leur avait dit? Porsonno. Ils avaient pensé que le roi ne viendrait pas, et nous savons combien peu s'en était fallu qu'ils n'eussent raison; ils devinaient que le sermon recelait un orage, et on a vu s'ils se ti'onqjaient. A force d'étudier les variations de l'atmosphère royale, les courtisans étaient d'une habileté surprenante à les saisir, à les interpréter, comme ces vieux loups de mer dont on pourrait dire qu'ils ne sentent pas le vent, mais qu'ils le voient. Puis, en cette occasion, ils n'avaient pas été réduits à raisonner sur de simples nuances. Nous avons vu que toute la cour avait su la visite nocturne de Bourdaloiie. La répugnance du roi à venir à la chapelle, ses retards, son air, tout cela ne leur semblait pas suffisamment e\pli(jué par l'absence de madame de Moutespan. Bref, Bounlaloue n'était pas encore en chaire, que personne ne doiilail plus qu'il n'allât frapper un grand coup ; et si quelques-uns en eussent douté jusqu'au moment où il parut, son agitation, sa pâleur, ne |»uuvaienl laisser aucun doute.

Ce n'était pas qu'il eût encore peur. Tant que l'incertitude avait diu'é et (pi'il avait eu à combattre ce malheureux désir tout machinal de n'avoir pas à prêcher devant le roi, il avait horriblement soutTert ; le roi venu, il s'était senti tout autre. Oui ne l'a éprouvé? (Juand le péril est incertain, les plus couiageux se troublent; s'il est là, évident, palpable, et que toute issue soit fermée, le plus timide aura du cœur. Au reste, ce mot de timide n'était pas fait pour Bourdaloue ; il avait fallu un concours tout particulier de circonstances pour ]r jeter dans le trouble où nous l'avons vu.

Mais il semblait condamné à éprouver, ce jour-là, toutes

les alternatives possibles de faiblesse et de force, de courage et d'hésitation. Quelque habitué qu'il fût à dominer un auditoire huit ou dix fois plus nombreux, il se voyait en ce moment l'objet d'une attention trop vive, trop perçante, pour ne pas en être interdit. S'il ne s'était douté de rien, peut-être n'en eùt-il rien vu, ou ne Teût-il attribuée qu'à un redoublement d'intérêt pour son discours, pour sa personne; mais comment s'y tromper? Il ne pouvait donc pas même prendre sur lui de recourir au moyen dont il usait d'ordinaire avec succès contre les infidélités de sa mémoire, celui de tenir les yeux fermés. Malgré lui, il cherchait à lire dans ceux du roi l'effet de ses moindres paroles, et comme le roi, de son côté, n'écoutait qu'avec inquiétude et défiance, il ne pouvait se faire qu'un peu de cette agitation ne perçât à travers l'impassibilité ordinaire de ses traits. C'était un curieux spectacle que celui de ces deux hommes, si habitués à imposer aux autres, s'imposant ainsi et se fascinant mutuellement.

Peu s'en fallut (]ue le roi ne vain(juîl.

Bourdaloue en était encore à son exordc, qu'une tentation désolante, une idée à le rendre fou, s'était emparée de son esprit. Le voilà en chaii'c; il n'a plus à recevoir ni conseils, ni ordres; il est son maître. Cette afl'reuse péroraison, cause de toutes ses angoisses, qui l'empêchera de ne pas la dire?... Il ne re|)rt'ndra pas l'ancienne, oh! non! Elle est décidément tniji inconvenante, et en ce moment plus que jamais, foi lieu de me consoler... li donc! Jamais, non, jamais il ne dira au roi (piel(|ue chose de seiiiblalile ni d'a|)prochant. Il ne la récitera donc pas, c'est entendu. 11 saura bien trouver (juelques mois pour la remplacer; ij

improvisera, s"il le liiut; il linira cuininc il itoiina... r\ tout le monde sera content...

Et toutes les lois qu'il arrivait à celte conclusion, il lui semblait entendre retentir au plus profond de ses enlrailles le mot de Claude : « Excepté Dieu ! »

— « Oui, pensait-il, excepté Dieu... Et Bossuef, et Montausier, cl la reine, et ma conscience... et ceux-ci par piété, et ceux-là par curiosité... et le roi lui-même, le roi... Honteux d'avoir tremblé, il ne s'en consolera qu'en méprisant celui qui Taura l'ait trembler... pour rien... et n'aura pas osé poursuivre... »

Et le sermon allait son train; et tout cela tourbillonnait dans la tète de l'orateur; et plus le moment appi'ochait où il allait être forcé de prendre un parti, plus il s'épouvantait de ne savoir encore lecpiel prendre. Vingt fois il fut sur le point de perdre le lil de son discours ; vingt fois il l'eût perdu si sa mémoire eût été moins tenace, si, comme à l'écuyer debout sur un cbeval au galop, la rapidité même de sa course n'eût contribué à lui conserver l'équilibre. Mais au moindre choc, à la moindre phrase omise ou changée, tout allait être brisé, bouleversé, perdu... Il le sentait, et son débit n'en était que plus véhément. Jamais il n'avait été plus distrait au fond, plus pénétré en apparence. Dans les arts, une force une fois trouvée, vous pouvez l'appliquer à tout ; dans l'éloquence, une fois agité, toutes vos paroles en reçoivent une vie nouvelle, quand même le sujet que vous traitez n'a rien ou presque rien de commun avec la cause primitive de cette agitation. Ému, efliayé. tant que l'i-motion et la frayeiu- ne vont pas justprà vous fermer la bouche, vous êtes éloquent.

Aiis?i l'était-il. Dès la lin tlo l'exonle, la jilupart de ses auditeurs étaient à lui; mais lui, il faisait encore de vains cflorts pour être à eux. Événements du jour, préoccupations du lendemain, — l'auguste pensée de la Passion commençait à tout absorber; et lui, lui qui savait si bien refouler toutes ces misères dans les replis les plus obscurs des cœurs qui s'ouvraient à sa voix, — il leur laissait encore le sien à remplir, à ronger. Oh ! un moment de solitude! Un coin pour prier! pour déposer au pied d'une croix cet insupportable fardeau!.,. Mais non; il faut aller, il faut le traîner jusqu'au bout. Le voilà au milieu de son discours... Le voilà vers la fin... et il ne sait encore ce qu'il fera... Encore une page, et il n'y aura plus à reculer... Encore une phrase... Encore deux mots... Sa tête s'égare, ses jambes fléchissent sous lui. Il poursuit au hasard; il lâche, avec une rage concentrée, les premiers mots qui lui viennent à la bouche... Tout est perdu! Ce n'est pas la péroraison de Claude, c'est la sienne , celle dont il a gémi, celle qu'il voudrait eflacer avec ses larmes et son sang... On dirait qu'un démon la lui a souillée.

Mais tout à coup il s'arrête, il pâlit. Tandis qu'il détournait la tête pour s'épargner au moins la honte d'adresser en face au roi ces louanges (|ui lui .semblaient des charbons ardents sur ses lèvres, — qu'a-t-il vu là-bas, dans ce coin? Une figure grave, immobile, majestueuse, (|ui se détache en blanc sur les longs plis dun manteau noir...

C'est lui!... C'est le protestant! c'est Claude...

Bourdaloue est anéanti. Il liaisse lenlemeiil la tête; il joint les mains...

0 prodige! il se relève... I.e l'eu de ses yeux s'est rai-

lumé ; sa tête est ferme et droite; sa voix vibre... A votre tour, Louis le Grand!...

Personne, excepté Claude, ne s'étant aperçu du motif de l'interruption, yiorsonne non plus ne douta que ce ne fut une ruse oratoire; mais le mouvement avait été trop naturel, trop viai, troi» cnViiyaiit, poiu- que l'efTel n'en fût pas proditiicux. L'orateur avait entrevu, connue à la lueur d'un éclair, tout le parti qu'il allait en tirer.

« J'ai lieu néonmoins de me consoler... )■■ C'est à ce mot que Bourdaloue avait apiMTu Claude, et qu'il se l'eleva pour ne plus tomber.

— Me consoler!... reprit-il lentement. Ah! mes frères, qu'allais-je dire! Est-ce bien à l'heure oîi la croix se dresse que j'aurais le courage de louer! Ce sang qui va couler pour tous les hommes ne me crie-t-il pas que tous sont pécheurs? Et j'oserais, moi, en excepter un!... Non, Sire, non! Je ne vous mettrai pas à part; je ne veux pas que votre couronne vous empêche de recevoir aujourd'hui sur le front, comme le dernier de vos sujets, (pichpies gouttes du sang qui lave et qui sauve!... —

La voie était ouverte; il n'ya\ail plus (pi'à poursuivre. Et non-seulement l'orateur était décidé à ne rien omettre, mais encore, sûr désormais de lui-même et de son courage, il ne se pressait pus d'arriver aux pages de Claude. Ci' tait avec une espèce de plaisir et d'orgueil (ju'il s'ap|)esantissait sur l'idée par où il avait connnencé à s'y acheminer.

— Malheur, poursuivit-il, malheur à (pii se tiendrait en dehors de cette multitude pour laquelle Jésus est mort! Malheur au roi qui s'imaginerait ipie deux chemins mènent au ciel, qu'il y en a un pour lui, un jiour ses peuj)les...

Ou plutôt, oui , oui, il y en a deux... Mais le plus étroit, le plus raboteux, celui où l'on a le plus besoin d'aide et de pitié, c'est celui où marchent ces hommes que tant de dangers, que tant de séductions entourent; c'est le vôtre, ô rois, ô dieux de la terre... —

Et Bourdaloue avait passé alors aux illusions qu'un roi se fait sur la nature ou la portée de ses vices. 11 tournait autour de sa proie ; le cercle se rétrécissait de [ilus en plus; c'était solennel, effra\ant... Il y avait là de vimix soldats dont le cœur n'avait encore jamais battu si vite.

Enfin, Bourdaloue lit place à Claude. Le lion cessa de tourner, et marcha drciit à remicmi. Aux premiers mots de ce nouveau morceau, qui, bien (pi'admirablement amené , tranchait encore un peu avec les phrases précédentes, un imperceptible frémissement parcourut l'assemblée. Heureusement , le roi-baissa les yeux , ce (pii soulagea un peu l'angoisse des assistants. S'il eût seulement froncé le sourcU , on eût voulu rentrer sous terre, et nous ne répondons pas de ce que l'orateur lui-même eût éprouvé ou lait. .Mais le roi ne remua plus. Après avoir baissé les yeux , il baissa aussi la tète.

C'est qu'une fois [tris au double fdel de la religion et de l'éloquence, il sentait qu'il n'y avait plus à se débattre. Les gens de sa trempe ne se livrent pas à demi. Ce qui avait si longtemps eu lieu sous le despotisme inq>ur d'une maîtresse se renouvelait, en ce ii omcnl, sous le despotisme sacré de la foi, «le la luorale et du gi'iiie. U'.iilleius, en prêtant ses armes à H(»ui(laloue, (llaude s'était gai'dé d'y mêler ces traits irritants (pii |>i(pient pliMôt qu'ils ne tuent,

et qui, en exaspérant l'ennemi , ne font ([ue lui rendre des

forces. 11 savait qu'un mot, un seul mol, peut faire perdre le fruit de vingt raisons. Un combat à coups d'épingles lui eût paru indigne de la chaire , imprudent surtout avec un homme tel que le roi. Il ne fallait que des coups de massue. La chapelle eût été peuplée de statues, que le silence n'y eût pas été plus profond, l'immobilité plus complète. De temps en temps, on entendait comme le bruit d'un sanglot étouffé; il paraissait venir de la tribune de la reine... Mais qui eût osé tourner ou lever la tête pour voir si c'était elle ? C'était elle, en effet. Ses yeux pleins de larmes allaient du roi à Bourdaloue , de Bourdaloue à Bossuet. Celui-ci pouvait la voir, mais il ne la voyait pas; ses yeux, son âme étaient ailleurs. A peine l'avait-il vue en rentrant dans la chapelle , et en reprenant la place d'oi^i son regard suppliant lavait chassé. Ce ne fut quà la (in ipie leurs yeux se rencontrèrent , et qu'il lut dans ceux de la reine une reconnaissance dont il méritait en effet la meilleure part.

Bourdaloue, lui, ne \oyait rien, n'entendait rien. Ses yeux ardents ne quittaient pas le roi; il le tenait de ses regards comme de sa parole et de son geste. D'indi'cision , de frayeur, il n'y en avait plus en lui aucune trace. Les passages qu'il avait le plus redoutés d'avance, il s'y jetait tête baissée; les mois ([u'il n'avait lus qu'en frémissant, il les disait avec une mâle assurance ; et, comme le soldat enivré de bruit et de poudre, il bondissait dans son triomphe, il avait soif de coups et de victoires. Et maintenant, Louis, fronce le sourcil, si tu veux; rediesse-toi, lève les yeux... Que lui importe? 11 sait, il sent (ju'il a de quoi te les faire baisser.

Mais, plus la victoire paraissait complète, plus, en approchant de la lin, il sentait grandir une autre inquiétude. Ce

discours, dont le succès n'est plus douteux , il n'en est pas réellement l'auteur, puisque le morceau capital n'est pas de lui; et les louanges vont venir, vont pleuvoir... Les accepter, il ne le peut. Sa conscience le lui permît-elle, Claude est là. Les repousser... Mais comment? En nommant l'auteur? Ce serait presque un scandale. Sans le nommer? On se perdra en conjectures, on oubliera le sermon pour 1 énigme. La lin arriva avant cpi'il se fût décidé.

Vingt minutes après, l'office était terminé. On avait abrégé le plus possible. Le cardinal de Bouillon, grand-aumônier, n'était pas un des moins pressés d'échapper à la contrainte et aux émotions d'une telle scène.

Le roi s'arrêtait souvent, au sortir de la chapelle, dans une petite salle contiguë qu'on appelait vulgairement, pour cette raison, la sacristie du roi. Peu de personnes prenaient la liberté de l'y suivre; c'était une espèce de réunion familière, qui, du reste, ne durait jamais qu'un quart d'heure au plus. Les jours de sermon, le discours qui venait d'être prononcé faisait généralement le sujet de l'entretien.

On pense bien qu'il n'en était pas ainsi ce jour-là. Si le roi paraissait très-peu disposé à parler de ce qu'il venait d'entendre, les gens de sa suite l'étaient encore moins à lui demander ce (pi'il en pensait. Ils étaient même assez embarrassés de leur contenance. Rester muets, c'était dire au roi qu'ils avaient tout vu , tout compris. Parler, c'était mieux ; mais que dire? Le duc de la Feuillade se dévoua, et, avec le courage de la peur :

— Quelle chaleur! dit-il (deux mois jihis tôt, il aurait dit : quel froid!). (]roirait-on que nous ne sommes (pi'au commencement d'avril ?

Point de réponse.

— Il fait moins chaud ici, ajoiita-t-il judicieusement. Mais dans la chapelle... la foule...

— (Juelle heure est-il? dit le roi.

— L'heure qu'il [ilaira à Votre Majesté'.

Le pauvre duc n'avait pas son égal pour l'adulation plate et basse. Mais, cette fois, il en fut pour ses frais. Le roi tira sa montre en lui jetant un regard de mépris. Décidément, le sermon opérait... Mais où? A la surface, ou au fond? 11 n'y avait encore que Dieu qui put le savoir.

On se tut.

— Est-il encore là? — demanda le roi un moment après.

— Le père Bourdaloue, Sire ?

— Oui. Amenez-le-moi.

Il y avait presse à la sacristie. Bourdaloue s'en serait bien passé, mais c'était l'usage. Louis XIV ayant coutume de complimenter ses prédicateurs quand ils s'étaient particulièrement distingués, les courtisans avaient toujours hâte d'en faire autant, même avant lui. Puis, tout prédicateur goûté du roi avait la chance d'être son confesseur un jour, et il n'y avait duc et pair si entiché de sa grandeur qui ne fût ravi de se ménager les bonnes grâces d'un futur confesseur du roi.

Le marquis de Fénelon était déjà venu adresser au prédicateur, — non ses compliments, car il disait que les com- Ithnienls sont pour les avocals et les acteurs, — mais ses félicitatiDUS sur snu courage et ses reuiciciinciil-; pour le

1 « Le In'iiiMiMiiriil ilo terre quf le roi srntit il Mailv... » <lit (nn'li|uc naii l)an;;eau. Absiiliiiiicnl roiiiiiie si le loi eût été seul, ou ijiie le tieiiiblcnicnt Je terre eût clé fait en son honneur.

liicn qiiil venait de faire. Bourdaloue lavait roeu d'un air contraint, embarrassé; et quand Bossuet s'approelia aussi, non sans peine , à cause de la foide , en lui tendant la main :

— J'aurai à vous parler, messieurs, leur dit-il à demivoix. Laissez-moi, je vous en conjure; laissez-moi... ces félicitations me font mal... Dès que nous serons hors d'ici...

Ils le regardaient, étonn 's. Ce fut «n ce moment qu'on vijit le chercher de la part du roi.

Claude était resté à examiner les magnificences de ce lieu où il était peu iii-ohaMe qu'on le revît jamais. Kn traversant la chapelle, Bourdaloue l'aperçut et sembla d'abord vouloir l'éviter. Il pressa le pas, puis le ralentit; puis enfin' allant droit à lui :

— Venez, lui dit-il, venez !...

Claude était devant un tableau. Et comme il se retournait, interdit :

— Venez, venez, vous dis-je... Ne me reUirdezpas... le roi attend... Mettez-vous là...

C'était ù la porte de la sacristie du roi.

Cependant Bossuet et M. de Fénelon avaient suivi Bourdaloue. Très-surpris de voir le ministre dans la chapelle , ils l'étaient naturellement encore plus de ce que leur ami venait de lui dire, et surtout de l'air tout particulier qu'il avait eu en l'appelant.

— Qu'est-ce donc? demandèrent-ils à Claude.

— Mais, messieurs, ce serait plutôt à moi à vous demander... Je ne sais...

— Est-ce que le père Bourdaloue... voudrait vous présenter au roi?

— Au roi I Moi? Est-ce que le roi est là?

— Vous l'ignoriez?...

— Tout à fait... Me présenter au roi! au roi!...

11 tombait des nues, mais il comnienrait à deviner.

— Eh bien, mon père, — avait dit le roi à Bourdaloue, d'un ton déjà beaucoup plus dégagé qu'on n'eût cru devoir s'y attendre, — vous devez être content, ce me semble. Madame de Montespan est à Clagny...

— Oui, Sire... Mais Dieu serait encore plus content si Clagny était à septante lieues de Versailles.

— Vous vous défiez encore de moi?...

Que répondre ? Heureusement que le roi ne lui en laissa pas le temps.

— Je vous lemercie de votre sermon, reprit-il...

Sous cette apparente candeur, que lui-même peut-être il croyait sincère, c'était le vieil homme qui revenait. Le véritable sujet de sa satisfaction, ce n'était pas que le sermon eut été bon ou fort... c'était, hélas! qu'il fût fmi, et que l'épreuve fût passée.

Et comme Bourdaloue s'inclinait d'un air tant soit peu incrédule : — Oui, poursuivit le roi, oui... je vous remercie. Jamais je n'avais rien entendu de si... de si... Jamais... La fin surtout...

Bourdaloue tressaillit.

— Mais rassurez-vous donc, — reprit le roi, qui commençait à remarquer son trouble et se railermissait d'autant. — Ai-je l'air fâché ?

Effectivement, il ne l'avait guère.

— C'était votre devoir... vous l'avez rempli... Mais quel discours! quelle éloquence!...

Nouveau niouvoniont ; nouveaux éloges. Le roi avait évidemment repris le dessus. Toute l'émotion que le discours lui avait donnée , il était ravi de la dépenser à louer la forme, pour n'avoir jdus à reparler du fond; tous les mouvements de Bourdaloue, il les prenait ou feignait de les prendre pour des façons de modestie , et il ne l'en louait que plus.

— Vous me la donnerez, dit-il cnlin , cette péroraison. Je veux la relire... Je veux...

— Sire...

— Vous refuseriez?... Mais je ne vois pas...

— Ce morceau...

— Eh bien?

— Il n'est pas de moi.

— Et de qui donc?

Bourdaloue alla vivement \ ers la porte. — \cu('z, dit-il, "venez...

— Comment donc! s'écria le roi en apercevant Bossuet; c'était de M. de Condom?...

— Non, Sire... de M. Claude... Et j'ai l'honneur de vous le présenter.

Dix ans après, Louis XIV envoyait à Claude une bourse de cent louis, et un de ses valets de chambre pour le servir... 11 est vrai (jue c'était le lendemain de la révocation de l'Kdit de Nantes, et que Claude (juittait la France pour ne plus la revoir.

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