‹ Un siècle de musique françaiseChapitre 14 sur 21 · IO · texte numérisé non relu

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pas pour enrichir le marchand, nous écrivons pour honorer Tartiste. »

Belles promesses, qui ne furent pas toutes tenues. Non que nous suspections la bonne foi de Schumann ou l'indépendance de ses jugements. D'ailleurs, il a souvent bien jugé. 11 a rappelé des oubliés et signalé des inconnus. Le vieux Bach restait son dieu, mais il félicitait le jeune Mendelssohn de jeter quelque charme sur l'oratorio, que Bach avait fait trop austère. Il avait également pour Chopin une sympathie qui peut sembler moins naturelle, mais qu'il exprima chaleureusement quand fut publiée la fantaisie swr Don Jtian^ l'une des premières oeuvres du maître alors presque ignoré.

Malgré tout, il est peu de compositeurs qui, dans la critique, un jour ou l'autre, ne finissent par s'égarer. Schumann méconnut l'immortelle beauté des Huguenots ^ De même Mendelssohn parlait plus que légèrement de Robert le Diable^ et Weber avait pour Beethoven des sévérités qui nous scandalisent. Bien d'autres exemples (Wagner serait des plus nouveaux et des plus concluants), prouveraient encore l'incompatibilité presque ab-

I. Voir : Gesammelte Schriften iïber Musik und Musiker^ von Robert Schumann. Leipzig; Georg Wigand's Verlag 1854, t. II, p. 220 et suiv.

solue des facultés de production et de critique chez les artistes. Mais ne les plaignons pas; leur part est la meilleure, car le génie qui crée est plus grand que Tesprit qui juge.

Schumann avait vingt-six ans lorsqu'il sentit naître un amour qui fut son unique amour, un amour auquel on s'opposa d'abord comme à son génie. Il s'éprit de Clara Wieck, la fille de son maître. Mais il était pauvre. Et puis Wieck redoutait, plus encore que la pauvreté, le mal qui menaçait l'esprit toujours plus troublé du jeune homme. On a dit que, vers 1831 ou 1832, forcé par les bienséances de quitter la maison où Wieck l'avait reçu d'abord, mais où grandissait la jeune Clara, Robert prit des habitudes funestes. Dans les brasseries de Leipzig, il aurait passé de trop longues soirées à fumer et à boire. Q ue demandait-il à cette double ivresse? Fuyait-il un rêve trop doux ou des hallucinations trop pressantes? Hélas! si Schumann s'enivra jamais, ce fut sans doute comme Alfred de Musset, dont M. Ernouf le rapproche à ce propos. Souvenons-nous d'un sonnet douloureux, de cet aveu sans honte, sinon sans amertume.

Ah! ce qui n'est qu'un mal, n'en faites pas un vice. Dans ce verre où je cherche à noyer mon supplice, Laissez plutôt tomber quelques pleurs de pitié !

ROBERT SCHUM\NN

Comme le poète, plus que le poète peut-être, il faut plaindre le musicien et lui pardonner.

En 1840 seulement, malgré des résistances obstinées, après des formalités pénibles, Schumann ép ousa enfin Mlle Wieck. Qu'on nous permette ici de rendre à Mme Schumann un hommage d'admiration et de reconnaissance. Elle a fait pour Schumann presque autant que lui-même. Les grandes œuvres du maître, ses œuvres vraiment glorieuses ont été composées depuis son mariage, dans la sérénité d'un bonheur tranquille. Cette âme tourmentée avait trouvé unasile : elle s'y apaisait et s'y reposait. Une main pieuse protégeait la flamme divine contre les souffles qui l'eussent fait trembler. Mme Schumann veilla quinze ans. Quinze ans elle défendit le génie menacé dont elle avait pris la tutelle sainte, et dont elle eût achevé le salut s'il eût pu être sauvé. Elle fut la tendre gardienne de cette pensée dont elle est encore la plus éloquente interprète. Elle partagera la gloire de Schumann comme elle a partagé son infortune, et comme elle a été à la peine passagère, elle sera à l'éternel honneur.

L'année du mariage de Schumann, 1840, fut la plus heureuse peut-être, et, à coup sûr. Tune des plus glorieuses de sa vie. Ce fut l'année des chants, Liederjahr. En 1 844, Schumann visita Pétersbourg, où il fut très bien accueilli; au retour, il quitta

Leipzig pour Dresde. En 1848, il écrivit Manfred^ un chef-d'œuvre, et ce Faust inachevé, qui fut le plus sublime effort de son génie. Nommé « Directeur de musique » à Dûsseldorf en 1833, il fut bientôt forcé de donner sa démission : la folie approchait. Dès 1855, un i^^alheur de famille, la mort d'une jeune belle-sœur, l'avait jeté dans une crise dont il ne se souvint jamais sans terreur. La surexcitation nerveuse à laquelle il était en proie s'exaltait de plus en plus. Les hallucinations revenaient sans cesse. La nuit se faisait dans son âme, mais non pas le silence. Si les voix harmonieuses s'éteignaient, d'autress'étaient élevées, quile troublaient deleurs odieux concerts. Des chants bizarres éclataient à ses oreilles. 11 s'éveillait parfois pour fixer les folles inspirations de son délire. Les ombres des maîtres morts lui dictaient des mélodies insensées. Un soir enfin, au mois de février 1854, il causait avec quelques amis et paraissait tranquille. Tout à coup il se leva et courut se jeter dans le Rhin, Des bateliers l'en retirèrent vivant, mais irrémédiablement fou. La raison ne lui revint jamais. Il languit encore plus d'une année dans une maison de santé, près de Bonn, et mourut le 12 juillet 1856, à Tâge de quarante-six ans.

Qui pourrait expliquer cette mystérieuse fraternité du génie et de la folie, et le passage sur une

mêmetête du soufflede vie et du souffle de mort? Au début d'un de seslivres^^GeorgeSand a rencontré ce problème et s'en est émue. Avec quelle éloquence elle a chanté la lutte de Jacob contre l'ange, cette lutte qu'elle avait contemplée et qui l'avait saisie de pitié, presque d'épouvante! Qui ne connaîtrapostrophe sublime : << Et toi aussi, tu as souffert un martyre inexorable! Et toi aussi tu as été cloué sur une croix!.. Dieu posa sur ton front une main chaude de colère, et en un instant ta raison t'abandonna, l'ordre divin établi dans les fibres de ton cerveau fut bouleversé. » L'âme de Schumann était trop faible; elle plia sous le fardeau.

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