‹ Un siècle de musique françaiseChapitre 4 sur 21 · I. La source première de cette légende est dans une chro · texte numérisé non relu

I. La source première de cette légende est dans une chro

sent pas ; chacun a suivi son chemin et fait œuvre personnelle. A l'auteur de la Vénus d'Ille l'opéra comique d'Hérold dut paraître un peu mou, un peu lâche. Toute couleur, même celle d'Hérold pâlit devant celle de Mérimée. Chez lui, la redoutable fiancée n'est pas de marbre, mais de bronze, comme ces monstres dont l'ingénieuse cruauté des anciens faisait des engins de supplice. Ce n'est plus une fille de Florence, c'est Vénus elle-même, la Vénus antique, la déesse des étranges et meurtrières amours. Mérimée mêle à cette aventure fantastique un naturel qui en accroît l'horreur. Il nous conte ce drame comme un simple incident de la vie de province. Il ne s'agit pas d'un romanesque brigand de Sicile, d'un corsaire fabuleux, d'un nouveau don Juan, mais tout bonnement d'un jeune homme qui se marie, d'un jeune homme en habit noir comme tous les mariés. Il n'a rien de l'écumeur de mers ; il n'a jamais pillé de châteaux, ni trompé de jeunes filles; et, pour une plaisanterie de buveur un peu gai, Ton sait quel est son châtiment, on le devine plutôt, car Mérimée ne

nique du moyen âge romain. Pour l'histoire du jeune Roger et de la statue de Vénus, voir : Hernanni Çorncri (Hermann Corner) Chronicon III, apiid J. G. Eccardum — Corpus historicn^n mcdii œvi Lipsiœ, 1723, t. II, p. 587

s'en explique pas nettement. On entend bien, la nuit, des pas lourds dans la chambre nuptiale; on retrouve bien le marié sans vie, broyé par une étreinte de fer ; mais, dans le jardin, la statue est à sa place; à peine sa lèvre s'est-elle plissée d'un mauvais sourire. L'équivoque ajoute au malaise que fait éprouver ce conte. On croit, en fermant le livre, entendre le rire de l'auteur, aussi méchant que celui de sa statue.

Hérold est moins sec, moins sceptique ; il ne reste pas, comme Mérimée, impassible ; il entre dans le drame avec intérêt, avec passion.

Boïeldieu n'est pas oublié dans le premier chœur de Zampa ; dans la ballade fameuse : D'une hanU naissance^ on retrouve sa poésie de ménestrel; la phrase inquiète de Camille est pénétrée de sa mélancolie. Le chœur des jeunes filles s'achève, et la première parole de la fiancée : Il ne vient pas ! nous émeut d'un soudain pressentiment. La eoda qui termine l'air, l'entrée d'Alphonse, tout cela sans doute est un peu négligemment imité de Rossini; mais le trio, rossinien lui aussi, est plein de verve mélodique. Le quatuor qui suit est excellent au double point de vue du drame et de la musique. Rien ne lui manque : ni Tampleur de Tensemble, ni la variété des mouvements, ni la

beauté des chants, ni Tintéret de raccompagnera

ment. Hérold ici donne à Torchestre le degré d'importance qu'il doit avoir dans une scène de ce genre : au premier tictti succède une charmante mélodie de violons : phrase élégante, sur laquelle Zampa et Camille dialoguent aisément. Rien n'est sacrifié dans cette page magistrale : tout a sa place et sa valeur.

Le grand finale du premier acte est un chef-d'œuvre. Ce festin de pirates italiens a l'emportement d'une kermesse flamande : la fougue de Rubens avec la pompe du Véronèse. Quel éclat et quelle chaleur ! Quel débordement de passions, d'instincts effrénés ! Cependant Hérold reste noble, même dans l'ivresse. Les brigands boivent en gentilshommes ; c'est une fête de grands seigneurs plus qu'une orgie de bandits. Zampa lance son couplet bachique d'une voix qui ne tremble pas. Il faut être maître de soi pour lever aussi haut son verre, pour rythmer aussi fièrement un toast magnifique. Il y a quelque chose de Byron dans ce personnage de Zampa et dans ce brindisi de patricien.

Tous les épisodes du finale sont dignes les uns des autres : l'entrée tremblante de Dandolo, l'outrage à la statue^ et la bague retenue par le doigt de pierre. Après chaque incident, le thème principal est repris, soit par Zampa seul, soit par le chœur, tantôt hardi et provocant, tantôt alourdi

parle progrès de l'ivresse et de la terreur. Zampa commence lui-même à se troubler, et le simple changement du rythme, quelques triolets chancelants suffisent à l'indiquer. N'entrons pas dans le détail, il faudrait tout signaler. Pas plus que la couleur, le dessin ne manque au tableau, compris tout entier dans des lignes harmonieuses, qui Teucadrent sans l'étouffer.

Des deux célèbres finales de Zampa^ le premier est le meilleur. Le second acte est le moins bon des trois. 11 contient pourtant une jolie prière, un grand air de Zampa : Toi^ dont la grâce séduisante^ dont Tallegro est démodé, mais dont la première phrase est belle. Le trio bouffe, analogue à celui de l'acte précédent, ne le vaut pas. Le duo avec Alphonse est médiocre. Ce pauvre Alphonse, d'ailleurs, s'eff'ace à côté de son rival : il n'en a pas l'allure chevaleresque. Mais il soupire au troi« sième acte une délicieuse barcarolle. Hérold a souvent de ces accents plaintifs, sans amertume ni violence. Etait-ce instinct secret de sa brève destinée? Etait-ce la mort vaguement entrevue.^ Se disait-il, comme le Socrate du poète :

Je suis un cygne aussi; je meurs ! je puis chanter •

Le troisième acte de Zampa s'achève par un duo dramatique. Presque jamais la musique n'avait

encore été aussi ardente que dans cette œuvre, moins égale peut-être, mais plus chaude que le Préaux Clercs, Plus emporté que Mergy, Zampa sait être aussi tendre. Sacavatine : Pourquoi trembler ? est respectueuse et presque craintive comme un premier aveu d'amour. Le beau rôle que ce rôle de ténor ! Qu'il a d'éclat et de grâce tout ensemble ! Quel relief, et surtout quelle simplicité ! Comme cet art est sans détours et sans arrière-pensées !

Deux ans après Zampa^ fut représenté le Préaiix-Clercs, Entre le romancier et le musicien les nuances s'accusent de plus en plus. Mérimée donne à son récit la précision, mais un peu la sécheresse d'une gravure. Il a la vision prompte, l'imagination sobre, le trait incisif, quelque chose enfin de mordant comme la pointe sur le cuivre. On voit chez lui partout la force, sans jamais sentir la tendresse. Son héroïne elle-même, la blanche Diane de Turgis, a plus de sens que de cœur. Elle mêle à son amour presque des raffinements de courtisane. Elle reçoit son amant dans une retraite galante, dans une alcôve éclairée de bougies roses, où des cassolettes brûlent au pied d'un lit de satin cramoisi. Elle paraît, masquée de velours; elle irrite le désir impatient de Mergy par mille feintes et mille réticences. Le jeune homme finit par douter lui-même s'il est près de Diane, et ce

l'est qu'en le voyant hésiter que, brusquement, 'ardente comtesse se livre à lui.

La chaste Isabelle, du Pré-anx-Clercs^ n'a pas le ces transports, ni les narines frémissantes de 3iane, ni ces yeux dont la pupille se dilatait :omme celle des chats, ces yeux dont les regards devenaient de feu.

Moins sensuel que Mérimée, Hérold est aussi Tioins cruel. La scène du repas de Mergy, au premier acte, ne tourne pas aussi mal que la querelle de Vaudieuil et de Rheincy. Le duel final même 3st moins brutal. Voyant Comminge mort, un des témoins dit aux autres : « Regardez son sourcil et bajoue, la coquille du poignard s'y est imprimée ::omme un cachet dans la cire.» De tels détails, froidement jetés, font frissonner. L'œuvre d'Hérold est, en général, d'un ton moins cru. Mérimée, peut-être, est plus conforme à la vérité historique, à l'esprit d'une époque où les passions étaient effrénées, l'amour sans retenue et la haine sans merci ; mais Hérold nous touche davantage. Il nous émeut, et le secret de la beauté artistique est dans l'émotion.

Nous singalions plus haut la mélancolie d'Hérold ; bien plus que Zampa^ Je Pi c-aux-Clcrcs est pénétré de cette tristesse attirante. Elle est jetée comme un voile, elle passe comme une ombre sur

certaines phrases : le premier chant de l'ouverture! le début du grand air d'Isabelle, l'adorable plainte de la reine : Je suis prisonnière^ loin du h eau pays! Tout le rôle d'Isabelle est empreint de cette grâce attendrie, vague langueur, douce ivresse,

Où la bouche sourit, et les yeux vont pleurer !

sentiment indéfinissable qui s'exhale de l'œuvre entière et lai donne un goût particulier, tout différent de la saveur un peu âpre de Mérimée.

Cependant le cœur d'Hérold n'a pas égaré son imagination. Il a bien rendu lacouleur de l'époque. Dans de moindres proportions, le Pré-aux-Clercs est un tableau d'histoire digne des Huguenots^ qu'il a précédés, et comme annoncés : même vérité d'ensemble et de détails; pas un personnage qui ne porte le cachet du temps. Les rôles secondaires mêmes sont caractérisés. La reine a l'esprit, la malice de Margot^ comme elle aimait d'être appelée, avec une exquise nuance de rêverie et de douceur. Lorsqu'elle s'explique avec Cantarelli dans le merveilleux trio du second acte, que de verve et d'entrain! Et quelle tendresse câline avec la « gente Nicette », sa filleule, dans cette phrase délicieusement modulée : Sais-tu pas combien je faime ?

Quant à Mergy, c'est le frère aîné de Raoul de

Nangis; il a la même élégance patricienne. Il résume en lui toutes les grâces, toutes les séduclions de son époque, ce svalte gentilhomme, auquel ne messied pas un peu de gravité huguenote. Rien n'a vieilli dans ce rôle, pas même le premier air : O ma tendre amie! Il débute par un récitatif si dégagé, le chant qui vient après est si candide, 5i pur! Il s'épanouit avec tant de tendresse! Mergy paraît à peine au second acte; il n'a que deux phrases à chanter, mais quelles phrases ! De quel ton parle cet ambassadeur de vingt ans ! Avec :;[uelle noblesse il réclame, au nom du roi de Navarre, et sa reine et sa fiancée ! Le récit, en quel- :jues mesures, de son entretien avec Charles IX, [Hériterait une longue analyse. Vérité dramatique, listorique même, tout est réuni dans cette page in- :omparable. Nul mémoire contemporain ne donne nieux que le second acte du Pré-atix- Clercs Tidée, .'image de la cour à demi française, à demi itaienne, des Valois. Quoi de plus gai que la mascarade menée par Caatarelli? de plus vif que cette ntrigue nouée pendant la fête? Voici Nicette, apeurée, parmi les masques. Soudain les danses l'arrêtent : Mergy prend congé de Marguerite. Le 'oine laisse partir ni la reine de Navarre^ ni sa ille d'honneur. Comminge, irrité qu'un autre ose :©ucher la main d'Isabelle, éclate et s'emporte^

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