J2 UN SIECLE
Le duo de la provocation^ frémissant de colère, s'interrompt à Tentrée de la jeune fille. On l'accueille avec un petit chœur exquis. La reine murmure une phrase pleine de langueur et d'ennui; mais les danses déjà reprennent plus vives. Galante et batailleuse, raffinée et violente, toute la renaissance française est dans ce tableau.
Au troisième acte, la couleur s'assombrit. Il n'est pas au théâtre d'effet à la fois plus sobre et plus puissant. La nuit descend sur le pré aux Clercs, où les deux rivaux ont pris rendez-vous. Par une inspiration très heureuse, Héroldn'a pas mis leur duel sur la scène. Les jeunes gens sortent l'épée nue, et leur absence accroît peut-être l'émotion. Ils sont aux prises, et les soldats du guet, jouant aux dés, s'entendent déjà pour transporter le mort. Là-bas, on danse encore au clair de lune, et rien n'est plus lugubre que ce chœur à voix basse et ces lointaines ritournelles. Peu à peu le silence se fait : un petit quatuor inquiet le trouble à peine. Les archers continuent de jouer dans l'ombre, et leur refrain s'étouffe de plus en plus. Ils se taisent enfin, et s'en vont. Alors, des grondements confus de l'orchestre se dégage un profond sanglot. La barque descend au fil de la rivière, portant le cadavre de Comminge. Accompagnée par
la mélodie funèbre, elle glisse comme la barque de Dante sur le fleuve sombre et lourd :
Cosi sen vanno su per Tonda bruna.
Voilà comment il faut employer l'orchestre quand les voix deviennent impuissantes. Voilà comment il faut le faire chanter et gémir.
Trois semaines après la représentation de son chef-d'œuvre, Hérold s'éteignait. Hélas ! que de tombeaux où l'on pourrait écrire la question mélancolique du poète :
Quare mors inimatura vagatur ?
JJÉROLD avait la qualité, disait Auber, moi j'ai la quantité. » Le vieux maître se faisait trop sévère justice. Scudo écrivait en 1857 : « Le jour où l'on examinera avec soin la couronne de roses qui orne les cheveux blancs du dernier des compositeurs français, on pourra y compter bien des feuilles mortes et beaucoup de clinquant. » On l'a examinée depuis, cette couronne d'un compositeur qui ne fut pas heureusement le dernier des nôtres ; et, dans un discours qui fit du bruit, un penseur et un écrivain de premier ordre, un homme de goût, un ministre d'alors (il y a longtemps de cela) disait d'Auber : « Lisez-le d'un bout à l'autre ; suivez son histoire depuis le commencement ; son nom est facilité. Tout lui a réussi dans l'art et dans la vie. Les moins musiciens le comprenaient et l'aimaient
à première vue^ et Ton sentait que ses airs lui venaient tout seuls et ne lui coûtaient aucun effort. Il y a plus de travail dans la plus courte scène des Httgiicnois que dans toute la Muette^ qui pourtant est un chef-d'œuvre. Oui, cet homme a produitplusque personne, etilestcertain qu'il n'a jamais travaillé. On a dit qu'il était ignorant; pas du tout, mais il fallait qu'il sût sans a^oir appris, car Auber prenant de la peine est aussi impossible à imaginer qu'Auber faisant de la musique grossière ou de la musique ennuyeuse. C'est une exception magnifique,.. » Et M. Jules Simon ajoutait : « dontla place n'a jamais été ici. » Ici^ c'était le Conservatoire, et le ministre avait, disait-on, mauvaise grâce à mal parler, devant des élèves, de leur maître à peine enseveli.
Mal parler ! M. Jules Simon parlait-il si mal d'AuberPMalà propos, tout au plus. Il ne l'aurait pas nommé directeur du Conservatoire ; cela n'était peut-être pas bon à dire au Conservatoire même, mais le reste était excellent à dire partout. « Son nom est facilité.» Ce fut bien, en effet, la qualité maîtresse et le défaut capital d' Auber; la facilité le perdit parfois et le sauva toujours. Par l'abondance, par l'intarissable épanchement de sa mélodie, il fut en effet, une exception magnifique. A quatre-vingt-six ans, il composait un opéra co-
mique intitulé/^ Premier Jour de bonheur I Cq titre seul, à cet âge, ne fait-il pas sourire ? 11 souriait lui-rnême, Taimable vieillard et rendait à la vie tous les sourires qu'elle avait pour lui.
Cette bonhomie spirituelle désarme qui voudrait devenir sévère ; cette inspiration souvent médiocre, jamais absente, étonne par le fait seul de sa continuité. Elle étonne, quitte à finir par lasser, par agacer même. Auber a semé partout des fleurs, mais trop souvent des fleurs artificielles. Ses mélodies jaillissent comme d'ingénieuses petites fontaines ;il leur manque la profondeur et le mystère des sources. Sans demander l'effort et le labeur au génie, sans mesurer le mérite à la peine, on peut exiger de Tart le sérieux et la conviction. Tous deux ont fait maintes fois défaut à Auber. Pendant quarante ans, il a gaspillé les couplets, les refrains, les barcarolles, les sérénades qu'il entendait fredonner dans sa tête ; il ne se recueillit presque jamais pour écouter une grande voix chanter au fond de son âme.
Elle est perdue, l'émotion des Monsigny, des Grétry, des Boïeldieu. Après Hérold, le musicien romantique, Auber, « le père Auber, » le musicien bourgeois. Bourgeois ! il l'était tant, qu'à lui donner encore ce nom on le mérite presque soimême. Il est banal de lui reprocher sa banalité.
Nous ne disons pas sa trivialité, car M. Jule-S Simon a raison, Anber n'est pastrivial. Henri Heine écrivait méchamment de Scribe et d'Auber, du poète et du musicien : « Tous deux ont de Tesprit, de la grâce, du sentiment, miême de la passion ; il ne manque à l'un que la poésie, à l'autre que la musique. » Il y eut entre ces deux natures une affinité singulière, une rare faculté d'association, presque d'assimilation. Pour bien des gens, l'opéra comique est resté un composé de Scribe et d'Auber, comme l'eau, d'oxygène et d'hydrogène: il n'y a pas mélange, mais combinaison; si parfaite, que les paroles parfois pourraient être d'Auber et la musique, de Scribe. AvecBoïeldieu, le Boïeldieu de la Dame blanche^ l'ingénieux librettiste s'attendrit un peu; aidé de Walter Scott, il atteignit à la poésie. Avec Meyerbeer, il s'ennoblit et s'éleva jusqu'au drame historique. Avec Auber, il put demeurer lui-même; Auber le prit tel qu'il était, et s'en accommoda. A Texemple de son librettiste^ le musicien ne força point son talent, et fit tout avec grâce.
Au moins ne fit-il rien sans quelque grâce. Dans la plus pâle de ses partitions, brillent toujours quelques points lumineux : le chœur des voleursdéguisés en moines, au premier acte des Diamants de la Couronne j le chœur des ouvrières au débutde
la Fiancée ; au premier acte du Philtre^ le chœur étincelant des paysannes agaçantle beau Guillaume, elle duo délicieux que chante Guillaume avecTérézine.Mais que de négligences, que de faiblesses au cours de ces ouvrages ! Que de ritournelles bonnes à faire danser les chiens ou courir les chevaux!
Parfois on se laisse prendre au titre seul des opéras comiques d'Auber ; ils ont toujours, sinon quelque chose de rare, au moins quelque chose d'élégant et de gracieux '.laFiancée^les Diamants delà Couronne ^Rèved' amour ^lePremie}' Jour dehonlieurt Etiquettes mensongères ! le nom seul a delà poésie. La poésie fut ce qui manqua le plus à Auber. Où l'eût-il trouvée? Il ignora toujours la nature, la iouleur et la passion. Cette vie presque centenaire fut toute superficielle. Certes, Auber a personnifié quelques-unes de nos grâces et de nos séductions fançaises : la clarté, l'esprit, la facilité : mais il ne faut pas faire de lui le représentant de notre âme nationale. Elle a des profondeurs où jamais Auber n'est descendu, des mystères qu'il n'a pas entrevus. Il n'a rien dit des choses qui ne s'oublient pas. 11 n'a rien soupçonné des vérités éternelles, ni des éternelles beautés.
A notre gré, les trois meilleurs opéras comiques d'Auber sont : Fra Diavolo^ Haydéc et le Doniino noir^ son chef-d'œuvre.
8o UN SIÈCLE
Fra Dtavolo fut donné en 1830, un an avani Z ampa. C'est aussi une histoire de brigands, mais tout autrement traitée. Auber se souciait peu du romantisme et des héros byroniens, des statues vengeresses et du feu céleste. Son Fi^a Diavolori^ pas l'allure de Zampa, Il y a del'un à l'autre la différence du brigand au voleur, de Tamour à la galanterie ; de l'œuvre ardente, et parfois presque héroïque, à la comédie musicale. A peine le héros élève-t-il le ton au début du troisième acte, dans la première phrase d'un air qui n'est pas sans noblesse : Je vois marcher sons ma bannière. Partout ailleurs il n'est qu'élégant et spirituel. Le critique allemand que nous citons volontiers à propos de notre musique française, M. Hanslick, est plus que bienveillant pour Fra Diavolo : « L'excellent livret de Scribe, dit-il, où le romantisme delà vie des brigands se mêle au plus fin comique, où pour la première fois apparaît, dans un opéra, une nouvelle figure, celle de l'Anglais voyageur, ce livret a trouvé dans la musique d' Auber la plus heureuse illustration. » — Nous n'apercevons guère, dans Fra Diavolo^ la couleur romantique. — Avec plus de raison, M. Hanslick loue Auber d'avoir évité l'exagération. Auber traitait de petits sujets, que parfois il rapetissait encore, mais sans jamais enfler la voix. 11 ressemblait moins à l'oiseau des bois qu'à l'oiseau
DE MUSIQUE FRANÇAISE 8l
de Paris qui siffle en cage. Elles étaient bien faites pour son cher Paris, les mélodies d'Auber. Elles m avaient la grâce chantante, et même dansante. Wec de mauvaises choses, Fra Diavolo en renferne de fort jolies : les couplets d'entrée de milady, e délicieux quintette du premier acte et le duo lui suit; au second acte, un petit trio exquis : \llons^ milord^ allons dormir l et la scène du cou- :her de Zerline; au troisième acte, le chœur de i^âques fleuries et le carillon.
Haydée (1847) est une œuvre plus dramatique :iue Fra Diavolo; mais sans plus de couleur locale. Pas une fois cet opéra vénitien ne fait songer i Véronèse. Auber ne s'occupait guère des magnificences de la ville des doges. La brise des lagunes ne souffle pas dans les voiles de son vaisseau. On ne sent dans sa musique ni la fraîcheur, li le balancem^ent des vagues. A la fin du second icte, Venise apparaît à l'horizon. Le soir, la ville uit comme une améthyste, et l'Adriatique, où se nirent les coupoles d'étain et les clochers de brijues roses, baise les pieds de marbre de sa fille )ien-aimée. Auber n'a pas rendu ces splendeurs; il le les avait pas vues et ne les a pas devinées. A /enise sortant des flots il a consacré une petite /aise, et voilà tout.
Heureusement il a pris ses personnages plus au
sérieux que leur patrie. Ce n'est pas que « l'infernal Malipieri » soit beaucoup plus qu'un traître de mélodrame : toute la partie guerrière de l'ouvrage est vulgaire et presque ridicule; mais le rôle de Lorédan n'est pas sans noblesse. Le style d'Auber a été rarement aussi relevé que dans la scène finale du premier acte. Il y a là des accents pathétiques, des dissonances hardies et heureuses. L'air :yl/// que Venise est belle! est plus qu'une barcaroUe ordinaire; il sent le grand seigneur et les fêtes patriciennes. La déclamation en est dramatique; la phrase principale revient toujours plus sonore, plus puissante; par exemple le nocturne : C'est la fête au Lido^ où deux voix de femmes s'enroulent autour d'un accompagnementgracieux. Citons encore, au début du premier acte, la phrase exquise de Lorédan à Rafaela, pénétrée d'une tendresse trop rare chez Auber ; enfin, quelques inspirations puissantes : le beau duo des deux hommes au second acte et l'ensemble dramatique : Souvenir qui me tue I où se trouve comme un pressentiment de Verdi.
Dans la longue carrière d'Auber, il est difficile de marquer des étapes successives. Ce talent instinctif, instantané, ne connut ni le développement ni le progrès; il fut presque immédiatement tout ce qu'il devait jamais être. Les œuvres d'Auber,
arement toutes bonnes ou toutes mauvaises, le )lus souvent mêlées de bien et de mal, sont répan- [ues comme à l'aventure le long de son chemin. 1 faut glaner un peu au hasard ainsi qu'il a semé ui-même, sauter de Fra Diavolo à Haydée^ quitte
revenir au Domino noir.
Le Domino noir (1837) est l'œuvre la plus carac-
éristique d'Auber, et la plus achevée; le type de
opéra comique tel qu'il le comprit et qu'il le fit
Dugtemps aimer. Type nouveau, que le spirituel
lusicien a véritablement créé, et qui reste son
itre à la faveur des esprits aimables, sensibles à la
aîté et au sourire. Indulorere orenio. disaient les
nciens; ce pourrait être la devise d'Auber. Il eut u plus haut point la souplesse et la condescenance de l'esprit. Il n'était pas fait pour les hautes imes; de bonne grâce^ sans faux orgueil, ni fausse lodestie, il se tint à mi-côte. Il fit de petites choses vec un très grand talent. La muse ne lui parlait as un langage austère; il causait avec elle famièremcnt, en camarade. Il fit un peu de la musiue la servante de la comédie, mais une servante ccorte, vive et pimpante soubrette comme l'Iné- 11e du Domino noir.
Le Domino noir eut un immense succès et reste ncore aujourd'hui l'un des opéras comiques les lus agréables; brillante et coquette partition
chef-d'œuvre d'un genre secondaire, mais chef d'œuvre. Ce genre de l'opéra comique a plus d'un.( séduction; chacun peut s'en amuser ou s'ei émouvoir. Quelle souplesse a notre imaginatioi française, qui crée tour à tour la Dame blanche e le Domino noir I Trichons de comprendre et d'aimer toutes les manifestations de notre génie; con cilions les œuvres diverses au lieu de les opposer ne brisons aucune des cordes de la lyre. L'espri d'Auber ne saurait nuire à l'âme de Boïeldieu. Le Dame blanche^ c'est le mystère; le Domino noir c'est l'intrigue ; le masque rieur d'Angèle au liei du chaste voile d'Anna.
Les trois actes du Domino noir sont écrits avec une verve intarissable. Elle éclate déjà dans l'ouverture, rythmée en boléro comme plusieurs morceaux de la partition. Auber, qui ne cherchait pas bien loin la couleur espagnole, l'a parfois très heureusement trouvée. La mesure vive à trois temps revient souvent dans le Domino noir et lui donne la prestesse et la légèreté. Quelle folle équipée que celle des deux novices ! Comme Auber a sauvé de la vulgarité cette aventure de carnaval, ce bal masqué, ce souper de garçons, et ce tableau, finement satirique, d'un couvent de religieuses! Il s'est gardé, comme il le fallait dans une œuvre aussi mince, de la lourdeur et de la caricature; il
a glissé, sans insistance, sur le babil des nonnes, [sur leur onction dévote, sur mille détailsqu il était spirituel d'indiquer seulement. Son tact exquis Ta préservé aussi d'un sentimentalisme fade. L'amour, la passion seraientici de bien grands mots : Horace est plutôt galant et Angèle coquette ! Une fois seulement leur voix s'émeut et le cœur leur bat: dans ie touchant cantique du troisième acte. Cette justesse du sentiment et du ton donne au Domino noir un charme particulier. Il faut y ajouter l'attrait d'une facture musicale toujours ingénieuse, toujours coquette, d'un orchestre varié, pimpant comme les mélodies qu'il accompagne; un soin, assez rare chez Auber, des détails, des rôles secondaires, tels que ceux de la dame Jacinthe et de Pérez, le portier du couvent.
En se reconnaissant la quantité seulement, Auber était décidément un peu sévère pour lui-même : plus d'une fois il eut la qualité.
f^jf^4/^4n4n^4i^^^4n^^/^^/^^n^rf^nftnfti^ftnf^nf^i^f^f^^
'est après x\uber qu'il faut dire quelques mots d'Adolphe Adam. Musicien moins consommé qu'Auber, il eut un peu les mêmes qualités et les mêmes défauts: peu d'idéal, mais beaucoup d'idées. Lui non plus ne fut pas un poète. Sa musique aime la comédie et l'intrigue; elle s'y joue avec aisance. Elle glisse à la surface et ne pénètre pas. Jamais prétentieuse, rarement ennuyeuse, souvent agréable, elle a de l'esprit, mais pas d'âme. Quoique disciple de Boïeldieu, l'un des plus émus de nos maîtres, Adam, comme Auber, semble fuir Témotion.
Ses œuvres les plus populaires ne sont pas les meilleures : le fameux Postillon de Longjunicait^ nialgré de bonnes pages, comme le finale du premier acte, où se trouve même un soupçon de fugue; le Chalet surtout, pauvre et vulgaire, ne valent ni le Toréador^ m Si fêtais roi ni Giralda,
Ces trois opéras comiques sont aimables et mélo- , dieux, écrits avec élégance et facilité, menés avec la prestesse d'opérettes de bonne compagnie. Dans les deux derniers même, on trouve parfois quelque tendresse et comme un vague écho de Boïeldieu. ' Amoureux d'une princesse qu'il a sauvée des eaux, vêtue, comme on disait alors « de sa seule robe d'innocence», le pêcheur Zéphoris, au premier acte de Si J'étais roi^ chante un ou deux airs qui ne manquent pas de sentiment. Au second acte, un petit duo, par sa coupe et son rythme, rappelle un peu certain duo bachique de V Enlèvement aie sérail. Vins d'une page a delagaîté;. d'autres ont presque de la distinction.
Gtralda vaut mieux encore, avec son entrain, son mouvement scénique et son style dégagé A l'imbroglio de la Nouvelle Psyché convenait bien cette musique légère et court-vêtue : romancesun peu fades, mais bien tournées, qu'Adam fait soupirera des princes galants; gentils couplets, comme ceux que Ginès, au premier acte, adressa à son habit, « son bel habit de mariage », airs de bravoure et finales vocalises. Tout cela n'est pa: bien méchant, mais n'est pas bien mauvais noi plus. (Quelquefois même c'est charmant, témoii certain chœur du premier acte.Giralda croit épou ser Ginès, qu'elle n'aime pas, et dont Manoël
qu'elle aime, a pris à son insu la place. Le cortège passe, suivant la fiancée pensive, et la marche nuptiale exprime finement la mélancolie résignée de cette pauvre petite noce sans amour. Comme Auber, Adam pouvait être un délicat.
La place d'honneur^ au foyer de TOpéra-Comique, est occupée encore aujourd'hui par le buste d'un maître qui n'est plus le dieu du temple : Halévy. Il le fut, disent nos pères, à l'époque des Mousquetaires de la reine ^ du Val d' Andorre : deux pauvres œuvres pourtant. La vulgarité gâte tout en elles : les idées, le style et le rythme luimême : témoin les couplets du vieux chevrier dans/^ Val d'Andorre^ ou le grand air d'Olivier au premier acte des Mousquetaires, Le jeune gentilhomme célèbre les plaisirs de la chasse du roi; mais dans quel style poétique et musical ! Il ne nous épargne aucun épisode : il faut, bon gré mal gré, suivre lamente. C'est la musique descriptive, qui fut un temps fort goûtée. On chantait ainsi les voyages au début des Diamants de la couronne^ et les combats dans/<^ Z)<^///^è/^//(://^. Les demoiselles, les Bertlie de Simiane et les Athénaïs de Solange avaient aussi leurs grands airs, de coupe classique. Rien de plus froid, de plus ennuyeux que cette rhétorique musicale. Pour rendre tolérables les confidences des jeunes princesses aux bocages, il
faut le génie d'un Rossini et la beauté, pour ains dire plastique, d'un air comme Somhres forêts Halévy trouva trop rarement le secret de cette beauté.
Tout est formule dans les Mousquetaires et /< Val d' Andorre. Rien que fade galanterie ou sentimentalisme larmoyant; aucun naturel, aucune ori ginalité, nulle émotion, nul esprit.
Une l'ois cependant, à l'Opéra-Comique, Ha lévy eut tout cela : V Eclair est presque un chef d'œuvre. Ce petit opéra comique à quatre per sonnages, sans un seul chœur, pourrait se joue) entre deux paravents : c'est du théâtre intime, presque de la musique de chambre : charmante exception dans l'œuvre un peu emphatique d'Halévy, véritable éclair, lumineux et court.
Cependant, malgré ses grâces, et par quelquesunes de ses grâces même, V Eclair, qui fut joué er 183^), porte bien le cachet un peu vieillot de son temps, comme certaines toiles de M. Ingres. Au-, jourd'hui, cette musique et cette peinture sem-' blent un peu passées : leurs ajustements ne sont plus de mode. Les rondos de la sémillante Mme Darbel, la mélancolie de la sensible Henriette interrogeant, le soir, sa « lyre d'Eole », tout cela fai1 sourire comme des parures d'aïeule. Nous parlions tout à l'heure de grands airs, c'est peut-être dans
V Éclair que se trouve le plus grand de tous, le type de la romance pour ainsi dire professionnelle. Toute une vie d'officier de marine y est détaillée : Partons la mer est belle l Voici le départ du mousse, puis la rencontre d'un vaisseau ennemi; préparatifs de combat : prière, lointain adieu à la patrie, à la mère, à la fiancée. La bataille s'engage; musique imitative : partout le feu, la mort, héroïsme du jeune homme. Enfin, la victoire est certaine, les amis se retrouvent et s'embrassent et la fumée se dissipe, et, sur Tocéan apaisé, la corvette, à pleines voiles, reprend sa course, et le ténor, à pleine voix^ son refrain : Partons la mer est belle! Mais, ces critiques faites,il faut louer dans /'^<:/<^/r la tenue générale de l'œuvre et reconnaître la singulière séduction de ce quatuor en trois actes. La scène se passe dans un cottage voisin de Boston, et l'on sent bien, dans cette musique, le charme familier du home^ de la petite maison anglaise, proprette et fleurie. C'est un aimable boy que George, ce Chérubin à peine échappé d'Oxford, amoureux de ses deux petites cousines. Ses premiers couplets: J'arrive^ f arrive auprès devons^ mes belles! sont la perle delà partition. Ils ont une grâce juvénile et comme un parfum de ///>/ enfantin. Halévy ne donna jamais à sa mélodie un tour aussi distingué. Citons encore le trio pimpant qui vient
après, Tair pathétique de Lionel : Ad/eti clarté^ douce lumière ; le duo de la leçon de chant, plein de sentiment et d'esprit, la romance de Lionel : QiianddelamntVépaismiage^ dont on a malheureusement abusée et le quatuor du dernier acte, prestement dialogué. Toutes proportions gardées entre les œuvres et les hommes, comme l'auteur de Guillaume Tell^ Fauteur de la Juive a fait aussi son Barbier de Sévtlle.
Le maître par excellence de l'opéra, Meyerbeer, ne fut pas un des maîtres de l'opéra comique. U Etoile du Nord et le Par doit de Ploërmel viennent loin après la glorieuse tétralogie de Robert^ des Huguenots^ du Prophète et de V Africaine,
Qu'est-ce quele Pardon de Ploërmel? Une banale histoire sans drame ni passion, l'histoire d'un gars chercheur de trésors, d'un berger peureux et d'une pauvre folle. Il n y a pas même ici la poésie d'un conte ou d'une légende locale. Le seul personnage original est la chèvre, et l'intérêt qu'elle excite est un peu puéril; la chèvre et son ombre, voilà tout ce dont s'inquiète Dinorah : elle endort l'une et joue avec l'autre. Aussi bien les folles sont presque toujours ennuyeuses, même au théâtre, et surtout en musique. Shakspeare seul a su parer de toutes les fleurs des eaux la blonde tête égarée d'Ophélie, tête charmante que M, Ambroise Thomas n'a pas
écouronnée. Le touchant Dalayrac avait aussi fait e la folie de sa Nina une rêverie mélancolique, lais Dinorah du P^^r^f^^;/, Lucie, Catherine, au troi- [ème acte de X Etoile du Nord^ sont des folles délaisantes, des folles qui bavardent, folles à vocases, avec échos dans la coulisse ou réponses à orchestre, notes piquées,valses chantées et dansées la fois; folles artificielles, qui n'ont que l'extraagance, et non l'étrange et parfois profonde poésie es âmes troublées.
Dinorah semble aussi peu maîtresse de sa voix Lie de sa raison : gammes, trilles, fioritures, lui :happent comme à un automate qui se dérange, .près ses duos avec Corentin, même après la valse de Ombre, dontlafacture est cependant merveilleuse, Q reste moins charmé qu'ébloui. Ce rôle est de Lire virtuosité, étincelant et froid commeune fusée. Le rôle d'Hoël n'a pas cette légèreté : il est emhatique et lourd. Et puis, dans le Pardon^ tout ise trop à la grandeur : grand air, grand trio, grand Lio bouffe. Tout veut être grand, et souvent n'est ae gros : grosse gaîté, la gaîté de Corentin. Boïelieu, dans la Dame Blanche^ Hérold,dans Zampa^ DUS ont montré des poltrons autrement comiques, rros effets d'orchestre dans cette partition, que on souhaiterait plus délicate. Fallait-il tant d'ef- )rts pour esquisser en musique un coin de lande
bretonne, pour mettre, dans des chansons de chasseur ou de faneur, le parfum de la bruyère et des foins? Même la dernière scène de l'œuvre, la seule qui soit vraiment belle, est un peu trop vaste. Elle eût été plus belle ailleurs, ou elle eût été plus vaste encore. Ailleurs, Meyerbeer eût donné des proportions gigantesques à ce défilé nuptial. Il eût fait plus puissante et plus obstinée la litanie de ses pèlerins et les réponses du peuple agenouillé le long des chemins. Glorieuse procession de printemps, qu il eût fallu prolonger à travers des campagnes infinies, comme le pèlerinage de TannJiaiiser? Sans doute, tel qu'il est dans le Pardon, l'effet est déjà considérable; justement il ne Test que trop. Le musicien a tant grossi ses personnages qu'ils étouffent dans leur cadre. Sans revenir aux petites marches villageoises àuDései^tcttr^ on pouvait trouver en musique la vraie note paysanne, celle de George Sand, par exemple, dans ses romans champêtres. On pouvait faire un tableau de noce bretonne plus modeste, mais plus touchant, quelque chose comme le convoi de Louise, une fille de Bretagne aussi,
Quand Louise mourut dans sa quinzième année,
Ce n'était que parfums et concerts infinis,
Tous les oiseaux chantaient sur le bord de leurs nids *.