‹ Un spectacle dans un fauteuilChapitre 35 sur 82 · ACTE IV · texte numérisé non relu

ACTE IV

Les feuilles des forets tomberont une à une, — Et vous , noirs fossoyeurs , sur la bière commune Pour ergoter encor vous viendrez vous asseoir; Vous vous entretiendrez de l'homme perfectible ; — Vous galvaniserez ce cadavre insensible , Habiles vermisseaux, quand vous l'aurez rongé; Vous lui commanderez de marcher sur sa tombe , A cette oinbre d'un jour, — jusqu'à ce qu'elle y tombe Comme une masse inerte , et que Dieu soit vengé.

Ah ! vous avez voulu faire les Prométhées. Et vous êtes venus , les mains ensanglantées , Refondre et repétrir l'œuvre du Créateur! Il valait mieux que vous, ce hardi tentateur, Lorsqu'ayant fait son homme , et le voyant sans ame , Il releva la tète, et demanda le feu.

VouSjVotre homme était fait! vous,vous aviez la flamme!

Et vous avez soufflé sur le souffle de Dieu.

Le mépris, Dieu puissant, voilà donc la science !

L'éternelle sagesse est l'éternel silence !

Et nous aurons réduit , quand tout sera compté ,

Le balancier de l'ame à l'immobilité.

Quel hideux océan est-ce donc que la vie ?

Pour qu'il faille y marcher à la superficie ,

Et glisser au soleil en effleurant les eaux.

Comme ce fils de Dieu qui marchait sur les flots!

Quels monstres effrayans, quels diflonues reptiles

Labourent donc les mers sous les pieds des nageurs, Pour qu'on trouve toujours les vagues si tranquilles , Et la pâleur des morts sur le front des plongeurs ? A-t-elle assez traîné, cette éternelle histoire Du néant de l'amour , du néant de la gloire , Et de l'enfant prodigue auprès de ses pourceaux ! Ah ! sur combien de lits, sur combien de berceaux , Elle est venue errer, d'une voix lamentable , Cette complainte usée et toujours véritable. De tous les insensés que l'espoir a conduit. Pareil à ce Gygès , qui fuyait dans la nuit Le fantôme royal de la pâle baigneuse.

Livrée un seul instant à son ardent regard , Le jeune ambitieux porte une plaie affreuse , Tendre encor, mais profonde, et qui saigne à l'écart. Ce qu'il fait , ce qu'il voit des choses de la vie , Tout le porte , l'entraîne à son but idéal , Clarté fuyant toujours , et toujours poursuivie ; Etrange idole , à qui tout sert de piédestal. Mais si tout en courant la force l'abandonne , S'il se retourne, et songe aux êtres d'ici-bas , Il trouve tout-à-coup que ce qui l'environne Est demeuré si loin qu'il n'y reviendra pas. C'est alors qu'il comprend l'effet de son vertige , Et que, s'il ne regarde au ciel, il va tomber. Il marche ; — son génie à poursuivre l'oblige ; —

Page 1