ACTE V, SCÈIVE m
J'ai connu dans ma vie un pauvre misérable
Que Ton appelait Frank , — un être insociable ,
Qui de tous ses voisins était l'aversion.
La famine et la peur , sœur de l'oppression ,
Vivaientdansses yeux creux; — la maigreur dévorante
L'avait horriblement décharné jusqu'aux os.
Le mépris le courbait, et la honte soufTrante
Qui suit le pauvre était attachée à son dos.
L'universel ses lois le remplissaient de haine.
Toujours triste , toujours marchant de ce pas lent
Dont un vieux pâtre suit son troupeau nonchalant ,
Il errait dans les bois , par les monts et la plaine ,
Et braconnant partout , et partout rejeté ,
Il allait gémissant sur la fatalité.
Le col toujours courbé comme sous une hache ;
On eût dit im larron qui rôde et qui se cache,
Si ce n'est pis encor , — lui mendiant honteux ,
Qui n'ose faire un coup , crainte d'être victime ,
Et , pour toute vertu , garde la peur du crime ,
Ce chétif et dernier lien des malheureux.
Oui , ma chère Mamette, oui , j'ai connu cet être.
DEIDAMIA.
Qui donc est là , debout , derrière la fenêtre , Avec ces deux grands yeux , et cet air étonné ?
FRANK
OÙ donc? Je ne vois rien.
Si. — Quelqu'un nous écoute , Qui vient de s'en aller , quand tu t'es retourné.
FKANK.
C'est quelque mendiant qui passe sur la route. Allons , Déidamia , cela t'a fait pâlir.
DEIDAMIA.
Eh Lien ! et ton histoire , où veiit-elle en venir .^
FR.\.NK.
Une autre fois , — c'était au milieu des orgies ;
Je vis dans un miroir , aux clartés des bougies ,
Un joueur pris de vin , couché sur un sofa.
Une femme , ou du moins la forme d'une femme ,
Le tenait embrassé , comme je te tiens là.
Il se tordait en vain sous le spectre sans ame j
Il semblait qu'un noyé l'avait pris dans ses bras.
Cet homme infortuné Tu ne m'écoutes pas?
Voyons , viens m'embrasser.
DEIDAMIA.
Oh ! non , je vous en prie.
(// l'embrasse de force.)