‹ Un système d'organisation socialeChapitre 57 sur 75 · V ART · texte numérisé non relu

V ART

Ayant intérêt, d'abord par rapport k sa propre sécucurité, ensuite par rapport au bonheur de Thumanité en général, que tous les gouvernements aujourd'hui debout sur le globe soient renversés, car ils sont tous aristocratiques, la France engage les Peuples, qui comprennent leur oppression et qui veulent s'affranchir, à imiter l'exemple qu'elle leur donne, leur promettant son appui, autant que ses ressources en hommes, finances et munitions de toute nature le lui permettront, ainsi que les distances topographiques.

Malgré son intervention en faveur des Peuples insurgés pour conquérir leur indépendance^ la Frdûce

a^imposera en rien ses idées d'organisation, et laissera à chaque Peuple affranchi le soin de se reconstituer par les moyens qui lui sembleront propres, pourvu toutefois que l'Egalité sociale soit inviolablement garantie dans son pacte fondamental, et ne soit pas menacée chez elle.

La France ne reconnaît pour ses alliés que les Peuples libres ou en révolte pour le devenir. Elle plaint les Peuples qui demeurent esclaves par ignorance ou par lâcheté, car ils sont plus forts que leurs gouvernements. Elle les^ reconnaît pour ses frères en humanité , mais forcée de renoncer h tout rapport avec eux, jusqu'au jour de leur régénération , elle les avertit que, jusqu'k ce jour aussi, ils ne doivent attendre rien d'elle. L'initiative ne lui appartient que dans les limites de son territoire, et elle l'a prise.

A tous les Peuples libres ou en insurrection pour le devenir, fraternité, alliance, secours!

A tous les Peuples esclaves, pi tic !

Voilà par quelles mesures politiques immédiates je voudrais proclamer et maintenir, jusqu'au jour de la promulgation de la Constitution, le premier et seul véritable triomphe du Peuple sur l'aristocratie !

D'autres mesures encore, d'une très-grande importance en ce qu'elles intéressent vivement les droits d'existence, d'éducation et de travail garantis par la

Constitution, telles, par exemple, que la création dit catéchisme social et de la langue universelle ; l'organisation des diverses écoles de femmes, que J'ai dû me contenter d'indiquer dans cet ouvrage; l'application d'un nouveau système de poste, d'éclairage et d'imprimerie : l'adoption de la vapeur pour tous le travaux agricoles et pour une foule de branches d'industrie misérablement exploitées aujourd'hui par un grossier individualisme; la multiplication des chemins de fer; le creusement de canaux ; l'assainissement et la fécondation de marais ; la canalisation des rivières ; la démolition et la réédification de presque tous les édifices publics et particuliers; le défrichement de tous leë terrains demeurés incultes jusqu'ici; la construction des aérostats, etc., me sembleraient devoir fixer, sans nul retard, l'attention de la nouvelle Assemblée Représentative. Toutefois, je n'ai pas cru qu'il m'appartînt de traiter, moi, particulièrement, tant de sujets à la fois, surtout dans un écrit qui, étant destiné aux classes prolétaires, devait, par conséquent, être de courte haleine.

La tâche que je m'étais imposée se trouve accomplie. J'ai développé, avec autant de concision et de clarté qu'il m'a été possible d*en mettre dans mon plan et dans mon style, le Système d'Organisation Sociale que j'avais annoncé, et qui va être probablement si diversement accueilli.

Je n'ignore pas que les projets appelés gigantesques ont, par cela seul que leur nature les place au-dessus des conceptions vulgaires, k peu près tous le même sort. Quelques résultats importants que promette leur exécution, i!s meurent d'ordinaire avant elle, précisément par

ce que cette exécution, trop immense pour être vite et généralement comprise, est, dès*lors, considérée comme impossible. L'impitoyable ridicule s'empare d'eux à leur naissance ; il les étouffe comme des monstres qui 4^frayaient par leurs proportions ; et, souvent, il ne reste a leurs malbeureui auteurs, pour récompense des pins longs travaux, que les rires insultants d'une multitude qui ne comprend que la parodie, le fiel empoisonné de quelques plumes mercenaires ou anonymes, la pâleur des veilles et le martyre des prisons. Ces auteurs (mt même besoin, parfois, que l'expérience qui, seule, peut rectifier les erreurs des générations et réhabiliter, quoique toujours trop tard, il est vrai, le mérite, vienne confirmer, en faisant adopter graduellement leurs idées précoces, ce qu'aucun Hypppcrate contemporain n'eût osé garantir, de peur de se compromettre, savoir : que leurs cerveaux novateurs ne laissaient pas d'être parfaitement bien organisés pour n'avoir pas été fondus dans le moule commun. '

Voilà quelle est infailliblement la destinée de quiconque est assez audacieux pour sortir de l'onuère battue, et prétendre frayer une route nouvelle et meilleure à ses compagnons de voyage ! On le soupçonne égaré, si qn ne le croit perdu. Voilà quelle sera probablement la mienne! L'excentricité du système que je publie me le fait augurer. Aussi, me soumets-je d'avance à tous les coups de la tempête, plein de Tespoir qu'un avenir peu reculé, si j'en juge par les progrès que font aujourd'hui tous leç Peuples, se chargera.de me venger des outrages du présent.

L'esprit humain est, en général» beaucoup trop rapide

dans ses décisions ; et la faute eu est k son ordinaire snffisancjB. L'idée qu'un autre a émise avant nous, nous voulons avoir l'air de la concevoir avec promptitude» comme ^i ce vain étalage de perspicacité devait nous en rendre en quelque sorte co-propriétaires ; mais nous en admettons rarement la justesse, quand nous nous souvenons ensuite de n'y avoir aucun droit. Nous exigeons alors des démonstrations évidentes, des preuves palpables. A plu3 forte raison, sommes-nous sévères, scrupuleux, incrédules, lorsqu'il s'agit d'innovations qui manquent de ces garanties antérieures, qui ne peuvent en acquérir qu'insensiblement et par la seule pratique^ et qui, surtout, menacent de nombreux et puissants intérêts. On allègue l'absurdité ; on^iguise la critique ; on déchaîne même la calomnie ; et ce n'est pas le moindre sacrifice dé l'amour-propre que celui de descendre quelquefois jusques a l'examen .

Combien y eut- il de personnes qui ajoutèrent foi aux prédictions de Colomb? Combien y en eût-il qui voulurent aider k les vérifier? Sans Tappui d'une femme, l'Amérique serait peut-être encore k découvrir, La peusée du célèbre Génois n'était pourtant pas la pensée d'un fou. Cet autre monde que rêvait sa vaste imagination existait ailleurs que clans sa tète; mais, s'il n'eût pu en revenir, quelle mémoire lui gardait la postérité!

Voyez Galilée! Voyez Copernic! Non pas tels qu'ils sont maintenant a la face du monde civilisé, c'est-k-dire les flambeaux immortels de leurs siècles, mais tels qu'ils parurent k l'origine de leurs merveilleux systèmes] Ne semblait-il pas que le globe terrestre lui-même, avec tous ses habitants, se fût soulevé contre eux, pour ven-

ger Bon détrônement planétaire? £t le premier eût immanquablement terminé sa carrière dans les flammes si, comme le dit fort spirituellement Fontenelle, il n'eût, en homme adroit, esquivé le supplice, mourant le jour même où ses œuvres furent publiées.

Tout en cherchant les lumières, parce qu'elles améliorent leur condition, les hommes éprouvent une sorte d*antipathie pour ceux qui les éclairent. Ils jiient d'à* bord, persécutent ensuite, admirent et profitent k la fin. Ce fut lîi, de tous les temps, leur marche invariable. On dirait, à les voir agir, qu'ils sont les ennemis déclarés de leurs propres intérêts, et que le regret jaloux de n'en avoir pas été, chacun en particulier, le moteqr, les fait céder avec peine à Taccroissement du bien-être général.

Il ne faut donc pas s'étonner s'il y a des choses qui, pour être essentiellement vraies et bonnes, ne demandent pas moins des témoignages immédiats, des soutiens matériels, sous peine d'être considérées comme les produits du délire ou de la démence. Et je ne doute pas que si, k l'époque voisine encore de nos jours où le hasard enseigna la décomposition de Tair atmosphérique, et, partant, Tinflammabilité de l'hydrogène, quelque esprit avant-coureur, franchissant, d'un bond, toutes les étapes intermédiaires de la science, et s'emparant, tout-h-coup, des résultats postérieurs que devait avoir cette découverte, se fût avisé de proposer, dé prime-abord, au peuple parisien, d'éclairer sa ville au gaz, je ne doute pas, dis-je, que les érudits d'alors, riant aux éclats de la proposition, et haussant les épaules d'un mouvement de mépris et de pitié, n'eussent réclamé de la police, toujours prête k donner" asile aux

talents, le soin de pourvoir à la demeure de ce génie de Charenton. Cependant, on eût, au bout de quelques années, i^econnu de quel coté serait partie Textravagaitce. Les privilégiés actuels ne manqueront pas Je le sais, de me représenter ou comme un malheureux visionnaire, ou comme un effroyable perturbateur; mais qu*importe! L'avenir, auquel je consacre mes £ûbles efforts, constatera la vérité k cet égard; et la justice des masses pèsera, plus tard, la justice aristocratique du jour. Il est probable que les jugements d'une postérité mieux instruite ne ressembleront pas k ceux des géiiférations présentes. Nous nous avançons à grands pas sur le terrain du positif; et l'époque n'est peut-être pas fort éloignée où quiconque n'aura pas travaillé pour le bien de sa race^ quelque talent qu'il ait déployé d'aiUeurs dans sa spécialité, sera exposé, sinon à l'outrage de l'x^ubli, du moins à l'abaissement et k la transformation d'une célébrité devenue si triste que la mort la fins <^omplëte lui semblerait préférable. Qui sait si les statues de tous ces hommes, appelés maintenant héros» qui encombrent nos Panthéons, nos Musées et nos places «publiques, ne seront pas prochain^nent précipitées de lem^s piédestaux! «Qui mi si ces fameux conquérants, dont l'antiquité nous a laissé les noms, et tous ceux encore que les temps modernes ont vu passer, avec tant de pompe, sous des ares de triomphe, ne s'effaceront pas bientôt devant de simples citoyens qui, au lieu d'employer leur intelligence k exploiter leurs semblables, l'auront généreusement consacrée k les protéger tx)ntre les efforts de la tyrannie! A juger des réformes immenses que pourront enfanter les temps k venir par la tour-

te

nure sévère que prennent les jeunes esprits d'aujourd*bui, ne dirait-on pas que la vérité^ voulant k la fin remplacer le mensonge sur la terre, s'apprête k briser tous ces faux idoles qui ne furent, k les bien peser, que les policbinelles ou les ogres de leurs siècles, pour leur substituer quelques malheureux plébéiens qui succombèrent victimes de Tignorance des leurs?

Si mes doctrines, au reste, entraînent, dans leur application, des conséquences funestes pour la minorité, dois-je en prendre souci? Non ; je ne saurais entr^ dans im^amen de détail. Mes yeux n'aperçoivent que Texcellence et Timmensité du résultat préconçu. Pour moi, les intérêts fractionnaires de la partie se fondent et<lisparaissent dans ceux de Funiversalité. Uétat de persuasion où je suis que Thonmie doit compte k son espèce des idées qu'il croit propres k pousser k Tamélioration générale m'impose la loi de parler, sans écouter les considérations particulières. Eh! que font les calomnies, les cachots, même le tranchant fatal k qui Croit remplir un devoir t La conscience n'a-t-elle pas des compensations ?

Ce n'est pas d'aujourd'hui que mes frères d'opinion et moi, nous nous sommes dévoués. Quand nous embrassâmes bénévolement la terrible mission de réformateurs, nous n'ignorions pas quelles tribulations nous étaient réservées. Nos cœurs s'y étaient préparés d'avance. Nous savons que ce n'est que par le sang des martyrs que les religions fleurissent, et nous sommes, dès longtemps, disposés k verser jusqu'k la dernière goutte du ^ nôtre pour le culte de l'Égalité. Notre rôle a été déjk écrit dans l'histoire. Semblables aux flots d'une mer

courroucée, qui disparaissent au fur et à mesure qu'il en surgit de nouveaux, nous devons, en soulevant les premiers la tempête populaire, nous abîmer aussi les premiers. Telle est la marche habituelle des révolutions Leurs flammes dévorent d'abord ceux qui les ont allumées; et les philanthropes méconnus, s'ils sont un jour payés de leur dévouement, ne le sont que par l'encens des générations postérieures. Les ennemis contemporains trouvent sans cesse moyen de les rendre odieux et de les abattre. Mais, encore une fois, qu'importe l'issue de la carrière, pourvu que la carrière ait été bien fournie! Mourir la tête sur un oreiller ou sur un billot, la fin n'en arrive pas moins. Heureux celui qui peut se dire, en rendant son dernier souffle : J'ai fait quelque chose pour l'humanité!

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