‹ Un système d'organisation socialeChapitre 59 sur 75 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

Le théâtre représente rintéricar du palais d'Hérodc.

IIÉRODE, MALGHUS, Gardes dans le fond.

HÈRODB.

J'en fais l'aveu, Malchus; malgré Tordre sévère

Que m'a remis lanlôl l'envoyé de Tibère,

Je ne saurais punir Jésus le iFo'^ateur.

Ce fou si dangereux, dont se plaint l'empereur.

Est le plus sage esprit qu'ait vu briller le monde.

L'Inde antique, le Nil et lu Grèce féconde,

Où sont nés, tour à tour, les illustres savants,

IN'ont, au prix de ce Juif, produit que des enfants.

"Qu'ont fait tous ces docteurs, pour émanciper l'homme ?

A son bonheur ont-ils ajouté quelque atome?

Le mal, tant poursuivi d'essais réformateurs,

Fut-il jamais atleinl par ces législateurs?

Moïse, au Sinaï promulgant ses dix tables,

Légua-t-il aux Hébreux des destins plus traitables?

Son code saint, que Dieu lui-même avait écrit,

Fit-il un peuple heureux de ce peuple proscrit ?

Le vieux Lycurgue à Sparte, et Selon dans l'Attique,

Surent-ils, bâtissant chacun leur république,

Faire et distribuer les justes parts du bien,

Rendre le citoyen l'égal du citoyen?

En Egypte, Osiris, foridantle sabéïsme,

Sut-il des Pharaons brider le despotisme?

Zoroastre, après lui, créant de nouveaux dieux.

Sut-il sur les Persans déverser quelque mieux ?...

Du levant au couchant, du Midi jusqu'à l'Ourse,

Le mal, de siècle en siècle, a poursuivi sa course!...

Kourfç-fou-lseu, qui parut un astre aux Indiens^

Plus larH/rfes parias rotiipit-il les lielis?

Ruûn, Zéuon, Thaïes, P. atoii, Sicrale nème.

De leur à{;e ont-ils su clelourniTranailièuie?

Quel bien ont répandu ces chefs du Parihénon?

Et qu'a donc fait, depuis, notre divin Galon ?

Notre œil assisle-l-il à de-meilleurs spectacles?...

Tout est encore, hélas! comme avant ces oracles I

Et cela se conçoit Ces esi^rils si diserts,

Envieux, dans ses lois, d'exj)liquer l'univers,

Consumant leurs travaux à des fouilles lointaines^

Ont laissé dans l oubli Tétude de nos peines.

Fondant, sur les rapports de l'homme avec les cieux,

Ou bien avec lui-même, un art trop spécieux;

Ils ont tous négligé^ dans leur sublime sphère,

Les rapports qu'ont entre eux h'S hommes sur la terre.

Aucun n'a décniré le voile des douleurs.

Contents de pénétrer jusques au fond dès cœurs,

Sans chercher, au dehors, li cause qui détole^

fis se sont arrêtes au baume qui console;

Et, loin de découvrir son principe fatal,

Is ne nous ont appris qu'à supporter le mal.

Tout leur savoir n'a pu rendre. un esclave libre;

Et, des bords de l'Oxus aux rivages du Tibre,

Chaque peuple a gardé ses dogmes et ses lois,

Dont le pauvre toujours a supporté le poids.-

Hien plus utile qû'eqx à l'humaine nature^

Au lieu 'de se borner à guérir la blessure,

Jésus, en attaquant son funeste moteur.

Enseigne le mT)yen d'écarter le malheur.

Jusqu'à présent, lui seul a connu la sagesse».

Je ne m'en cache point; oui, ce Juif m'intéresse» ^■

A tous ses sentiments je suis fier de m'unir ;

Ei, forcé d'admirer, je ne saurais punir.

M4LGHUS.

Quoi ! Seigneur, vous osez approuver ces doctrines {jui, ne nous présageant que meurtres et ruines, Elèvent jusqu à nous les serfs et les voleurs, Et les fout convoiter nos trésors, nos honneurs ? Quoi ! vous, le rejeton d'une illustre famille, Qui devez rehausser l'éclat dont elle brille, Votis ne frémissez pas au mot Égalité ?

Vous êtes partisan de la Fraternité?

HÉRODE

Oui; je voudrais, ami, que, brisant leurs entraves, Les hommes, désormais, cessassent d'être esclaves ;

Et que le pauvre, enfin, par un juste retour, Devenu libre et fier, fût heureux à son tour. De quel droit Tbomme riche est-il tout sur la terre '.' Le [)auvre, qui n'est rien, en esl-il moins tfon frère .' Quoi ! tous les biens à lun, à l'autre tous les uiaux! Le riche et le larron ne sont-ils pas jumeaux ?

MALCHUS

Prenez garde, Seigneur ! Un semblable langage, Qui, dans un si haut rang, atteste du courage, Pourrait bien, à César s1l était répété, Faire, un jour, suspecter votre fidélité.

Je suis touché, d'ailleurs, de cette confiance Qui témoigne entre nous une étroite alliance. Et vais au proconsul, pressé de rimiler, Parler à cœur ouvert, s'il daigne m'écouter.

HÉRODË.

Parlez 1 Toujours Jïérode a chéri la franchise. Hélas ! assez souvent avec moi Ton déguise :

Que, du moins, un ami, par sa sincérité, Me fasse quelquefois ouïr la vérité!

MALCmiS.

Qu'espérez-vous, Seigneur, de cette foi nouvelle Qu'un fol -enthousiaste, au nom du ciel, révèle. Que Jupiter condamne et que poursuit César ?

Youlez-vous pour Jésus prendre en main l'étendart, £t sur vous attirer la haine et la disgrâce?

Songez à ce haut rang où Tibère vous place !

Honneurs, puissance, argent, vous tenez tout de lui; L'Afrique est à vos pieds; mais. César, aujourd'hui. D'un seul mot, s'il voulait, changeant votre fortune, Pourrait vous rejeter dans l'arène commune; Heureux si, bornant là son courroux d'empereur, Il n'abaissait sur vous la hache du licteur ! ' Etquels trésors nouveaux, quelle nouvelle gloire Vous offre donc ce Juif que flétrira l'histoire ? Pour se grandir lui-même, a-t-il des moyens sûrs? Un vagabond, sorti des rangs les plus obscurs, Par ordre du destin, créé si misérable Qu'il eut pour son berceau la crèche d'une étable. Sans état, sans appui, plein de la vanité Que lui donne un talent par l'envie excité.

Ayant, pour tout trésor, de vaines paraboles. Des pécheurs pour soldats, pour armes des paroles, Pourra-t-il, à son gré, renverser tous ces dieux Que le peuple reçut de ses sages aïeux ?

Pourra-t-il effacer de nos tables sacrées Ces lois que le Romain porte en son cœur gravées^ ? Pourra-t-il, par des mots, battre no$ légions, Et s'installer enfin le cbef des nations ?• Certes, je crois le fer plus fort que le dilemme; Et Tibère connaît cet argument extrême !

Mais, dans Taffreuse liilte où son orgueil croissant Appelle de nos serfs le troupeau menaçant.

Quand bien môme Jésus, vainqueur par sa parole, Pénétrerait un jour jusques au Capitolc ; Quand bien même des dieux qu'adore le Romain Renversant les autels dans leurs temples d*airain, Habile contre nous à retourner nos lances, D'un peuple tout enlier détruisant les croyance?, Abolissant les lois, les jnœurs, les préjugés. Par tant de nations dès longtemps partagés, Ce mortel, "plus puissant que le dieu du tonnerre. Changerait tout à coup la face de la terre, Quels fruits vous reviendraient de tous ses beaux exploits? Vous êtes proconsul... et Jésus hait les rois! Revenez donc, Seigneur, d'une erreur passagère, Et faites accomplir les ordres de Tibè're !

HÉRODE

Détrompez vous, Malchus! Ni l'or, ni les honneurs,

Ni d'un plus haut pouvoir les charmes séducteurs

N'ont sur l'esprit d'Hérode exercé leur empire.

Ce n'est point après eux que mon âme soupire :

Je suis las de ces biens qui font tant d'envieux.

César me servirait, en me déchargeant d'eux.

Vous n*avez, je le vois, connu de la puissance

Que le brillant côté ; mais tout a sa balance !

S'il est doux (jueiquefois de se dire, au réveil :

(( Personne ici n'a droit de'jouir du soleil,

» De s'abreuver de l'air fourni par la nature,

» De fouler sous ses pieds la dalle ou la verdure,

» De parler, de penser, de faire un mouvement,

>' D'exister, en un mot, sans mon consentement, »

Il est cruel aussi, lorsque, sous son hermine,

On sent battre un cœur d'homme au fond de sa poitrine,

De songer que ce serf qui tremble devant vous.

Qu'un seul regard soudain fait tomber à genoux,

Etait né votre égal, et ne doit sa misère

Qu'à l'aveugle hasard qui gouverne fa terre.

Une juste pitié vous agite en secret ;

On se plaint d^être grand ; on commande à regret ;

Et, troublé, malgré soi, devant tant d'infortune,

Au lieu de la bénir, on maudit sa fortune.

Pour moi, lorsque je rêve aux maux que doit souffrir Cet essaim de martyrs qui naissent pour mourir,

eui jamais d'un beau jour n'ont célébré la fête, . ui n'ont que le sol nu pour reposer leur tête, *

Qui s'usent au profit de leurs chefs somptueux, Ab! croyez-moi. Malchus î j'ai honte d'être heureux ! iugez donc si mon cœur vise à l'éclat du tiône, Quand je trouve trop lourd celui qui m'environne !

MALCHUS

.M&is, en ce cas, Seigneur, quel étrange motif Peut vous faire embrasser le parti de ce Juif ? SI vous n'attendez pas un surcroît de puissance, Quel but faul-il donner à voire risislance ?

Par quel charme inconnu, par quels secrets appâts Êtes -vous entraîné ? Je ne vous conçois pas.

HÉRODB.

Ami, «hacun de nous porte en sa conscience Un juge dont il doit respecter la sentence, Qu'il convient, avant tout, de bien interroger, Avec lequel jamais il ne faut transiger.

L'espérance, la peur, l'intérêt ou la haine Ne sauraient, dès qu'il parle à son âme incertaine, Empêcher l'homme droit de suivre le chemin Qu'a soin de lui tracer cet arbitre divin. .. Le magistrat, auquel oh prescrit l'injustice, En secret averti, devient plus que complice.

Lorsque, foulant aux pieds son propre jugement, Pour rester de César le servile instrument, Il cède à la faveur ou bien à l'épouvante.

Le pouvoir n'est-il donc qu'une chaîne accablante ? Ett l'acceptant, faut il abdiquer sa fierté, Ses penchants, son honneur, sa foi, sa liberté ? Promet-on de ne voir que par les yeux du maître ? A soi-même, en un mol, jnre-l-on d'être traître ? Il n'eu est point ainsi, je suppose. Malchus : De la raison jamais les droits ne sont déchus. Approuvant de ce Juif la doctrine nouvelle, f rai-je, en le frapjiîint, me déclarer contre elle ; Et, parce que'César me donna ce manteau, Dois-je, étant proconsul, être, de plus, bourreau ? Périssent mille fois ma fortune et ma gloire, Avant que sur Jésus !..

MALCHUS

Ah ! Seigneur, puis-je croire Que ce Juif à sa foi vous ait si bi«n lié

fO

Que tout, en sa faveur, par vous soit oublié !

Que César!... Mais, on vient j je garde le silence :

Plus tard...

SCJBBJB XI.

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