HÉRODE , JUDAS
JUDAS, se rassurant peu à peu,
'Ah ! Seigneur, que Tibère»
Ce nouveau demi-dieu qu'adorent, les Romains» . A dignement placé le pouvoir en vOs mains !
Quel autrjB, ainsi que vous, sur ce loiotain rivage^ Aurait pu, de César nous retraçant l'image.
Unissant la grandeur à la simplicité, Régner, moins par la loi que par l'humanité ? Yit-on plus de vertus briller au rang suprême ? Oh ! vous êtes. Seigneur, notre empereur lui-même ! Que je voudrais, pour moi, quoique enfant d'Israël , Des Romains en ces lieux voir l'empire éternel, Voir César, par un choix maintenu chaque année, Des Hébreux en vos mains laisser la destinée !
HÉRODE
C'est assez. Supprimons tous ces propos flatteurs! Laissons César et moi ! Parlons de vos malheurs! De quoi vous plaignez-vous ?
JUDAS
Plût aux dieux que ma plainte, A quelques torts privés en ce moment restreinte, N'«ûl que moi pour objet ! Le mal le plus cruel Cesse d'être important^ quand il est personnel ; ...
Maïs il acquiert, Seigneur, un grave caractère Bés qu'il peut envahir les peuples de* la terre*
HÉRODE
Veuillez, de vos discours ( hassant l'obscurité, Vous expliquer enfin avec plus de clarté !
Jusqu'ici, vainement je cherche à vous comprendre.
JUDAS
fih bien ! puisqu'il le faut; je vais me faire entendrCi^ Des troubles d'Israël n'av^z-vous rien appris ?
Ignorez- vous, Seigneur, le ferment des esprits ? . D'un peuple, si longtemps soumis à sa tutelle.
Menaçant tout à coup de devenir rebelle,
Vous aurait-on caché les bouillonnants transports ?
Âpprenez-donc, par moi, ses vœux et ses efforts^
Et sachez, profitant d'un avis salutaire.
Conjurer à propos l'ouragan populaire !
Il en est temps encore ; une prompte rigueur
De son irruption préviendra la fureur ;
Mais, sans perdre un instant, et, par un coup habile»
11 faut faire avorter la discorde civile...
Un horrible^ complot se trame sous vos»yeux.
HÉRODB.
Connaissez-vous son chef?
JUDAS
Oui, Seigneur. En ces lieux,.
Le sort, ainsi qu'à moi, lui donna la naissance ; Et nous sommes liés dès la plus tendre iBnfunce.
HfiRODB.
. Vous êtes son ami?
JUDAS
Je le fus autrefois :
De ce nom même encore il m'appelle parfois ; Mais, un fol anarchiste, un philosophe, un tratlre, Que tous nos mendiants ont surnommé leur maître , Qui, pour capter des serfs les nombreux bataillons» Se prétend inspiré sous ses tristes haillons ; Un prophète menteur, dont l'éloquence impie, Ebranlant, chaque jour, "iin pouvoir qu'il épie. Fomente le désordre, est indigné. Seigneur, De la sainte amitié qu'enferme un noble cœur»
HËRODB.
Quels soùt doné les discours de cet ami perfide? Par quel art ém^ut-il une foule timide ?
Les aveugles sont tous 'd*un instinct soupçonneux : La ruse, dVdinaire, a peu d'accès sur eux;
Par un système absurde où sa trompeuse adresse Promet à chaque pauvre une part de richesse, De savoir, de bonheur, surtout de liberté, Cet imposteur hardi, corrompant la cité.
Est enûn parvenu, fort de son stratagème, Â commander ici plus que César lui-même.
C'est à lui que chacun doqne, en secret, sa f(û; . C'est de lui que chacup attend, un jour, la loi..
HÉRODÈ. , ;
Il aura bien du mal à semer ssr lumière,* S'il faut qu-à chaque pas de sa rude carrière, Pour trahir ses «fforls, un destin ennemi ' Lui ménage l'ardeur de quelque viièil ami.':
r.- . ' JOUAS. . ■■■''.' ;'.■
Aussi, pour activer l'horrible propagamde,
S'est-il choisi des chefs que, dans l'ombre, il comman de.
Douze apôtres, de' plus, cinq cents initiés, ... ■>
A sa foi désormais par le serment liés.
Recevant, à l'écart, ses funestes préceptes^
Sont chargés, à leur tour, de faire les adeptes.
De parler, en son nom, d'instruire l'ignorant,
D'enrôler, en-iHi mot^ tout être hamaih souffrant. '
C'est ainsi- qttéj formant une invisible chaîne, -' ■■'
Dictateur clandestin d'un peuple qu'il entraine, *
Débile en apparence, et puissant en secret,
Ce fourbe, maintenant à la révolte prêt,
Au banquet du pouvoir n'ayant pu trouver place,
Prétend du monde entier changer l'antique face.
Bouleverser la terre, escalader les cieux.
Détruire enfin les grands; les Césars et les dieux.
Car, j'ai de ses^ projets l'entière connaissance»
HiilODE. o'
11 avait ^onc.èn voup placé sa conÇance ? ' [
jtjDÀs: .'f
£n me glissant, d;'jabord, parmi les conjùréi?» Sur ma discrétion je les ai cassures.
Epiant les moments où leur 2èle s'égare^
J'ai touché tous les fils de leur trame barbare.
Afin d'approfondir leurs secrets sentiments.
J'ai dépassé chacun dans ses emportements ;
Et, jugé par le chef plus fougueux que tout autre,
J'ai reçu le mapdat et le titre d'apôtre.
Alors, j'ai tout appris.
HÉRODE
Ah! vous êtes des leurs?
JUDAS
Pour être mieux instruit de toutes leurs horreurs.
Qui croirait, si la preuve en était moins certaine, Que l'homme dans son cœur put avoir tant de haine ! Le succès, à leurs yeux, cessant d'être douteux. Ces monstres hautement formulent tous leurs VQpux. Ils osent, attaquant et l'aulel et le trône.
Aux dieux, ainsi qu'aux rois, arracher la couronne* Prédire à tout puissant la ruine ou la mort, Et seulement aux serfs promettre un heureux port*
HÉRODS. ■
Mais, vous, qui paraissez à l'ingrâto fortune Avoir à reprocher quelque jnjuste lacune, Qui, si rien n'interrompt le cours de ses jfa.vettrs. Devez traîner la vie au prix de vos sueurs, Goftiment, classé par elle au nombre des victimes. Pouvez -vous condamner ces nouvelles maximes? A Tabri des revers dans les temps orageux.
N'ayant qu'à profiter d'un essai courageux, Et certain de souffrir en. i'étai où vous êtes» Pourquoi redoutez- vous le hasard des tempêtes? Peut-être, moins hostile au fond de votre cœur. Approuvez-vous?...
JUDAS
Judas ne trahit point, Seigneur I N'étant pas perverti par de folles, croyancesv II connaît le respect que l'on doit aux puissances ; i. . Et, d'un parfait niveau sachant l'absurdité, -l
Repousse des humains l'injuste égalité.
Savez-vous à quel point ces sombres fanatiques, Slimulant.à l'envi Leurs accès frénétiques^ Portent leur insolence ? Ah ! Seigneur» quel morte Entendrait, sans frémir, leur dogme criminel Jupiter est, pour eux, un être imaginaire; Notre auguste empereur un citoyen vulgaire
Tous les hommes enfin, divjsés en deux rangs, Ne sont plus, à leurs yeux, qu'esclaves ou tyrans. Voilà les beaux discours que prêche leur audace ! Yoilà par quels moyens, trompant la populace, Ce prophète nouveau, ce chef aventurier, Que Nazareth a vu sous Thabit d'ouvrier, De toutes les grandeurs méditant la ruine, Prétend à Tunivers imposer sa doctrine l C'est à vous d'arrêter son funeste dessein :
Prévenez les malheurs qui germei>t 'dans son sein! De tout sauver encore il n'est pas impossible.
HÉRODE
Avez- VOUS, pour cela, quelque moyen plausible?
JUDAS
Je connais tousF les noms^ et je sais en quels lieux Sont tenus, chaque jour, les clubs séditieux. Vous n*avez qu'à parler : Dites qu'on les arrête! A vous les désigner ma bouche est toute prête. Avant que le soleil ait achevé son cours, Vous serez maître d'eux. Seigneur, par mon concours. Fiez-vous à Judas qui, pauvre, mais fidèle, Voulait en ce moment vous témoigner son zèle, Et de tous vos sujets rester le plus soumis, Va vous tout dénoncer !
HtRODB.
Vos parents, vos amis Sont peut-être eompris au nombre des rebelles : Avez-vous réfléchi ? les peines sont cruelles.
JUDAS
Ils compteraient en vain sur nos rapports étroits. Je sais jusqu'où le sang peut étendre ses droits. Plus que moi, nul mortel ne chérit sa famille ; - Mais père, frère, sœur, épouse, fils ou fille- Ne sauraient, dans son cœur étouffant le devoir. Interdire à Judas d'éclairer le pouvoir.
Oui, si j'aime les miens avec idolâtrie.
Je leur préfère encor César et la pairie !
Et c'est ce sentiment qui m'amène en ces lieux. Je vieas sauver l'Etat, et César, et les dieux.
{Présentant à Hérode la lUte des apôtres et des disciples.)
Là, Seigneur, sont les noms.
HtlODB.
Et quelle récompense Pensez -vous retirer de ce service immense?
JUDAS
La gloire de le rendre eût été pour Judas
Le plus beau prix, Seigneur ; mais vous savez, hélas !
i}ue le pauvre, en dépit d^une âme généreuse,
quiconqu( Trente deniers sont donc la somme que j'impose.
HÉaODE.
Trente deniers !
JITBàS.
C'est là ce que Judas propose :
Est'il trop exigeant?
HÊRODB.
Quoi I pour trente deniers !
JODAS.
Oui, Seigneur, à ce prix, les premiers, les derniers , Je vous les livre tous !
HËRODE.
Ah I race de vipère, Xinsi donc, tu venais pour me vendre ton frère, Tous ceux que, chaque jour, tu presses sur ton sein? C'était pour accomplir cet horrible dessein.
Cet attentat sans nom, que ta lâche prudence Voulait de tout témoin écartéi^ la présence!
Oh ! je sais maintenant pourquoi ton cœur discret, Tantôt, pour s'épancher, réclamait le secret. Tu craignais qu'à son tour indigné contre un traître, , Celui qui t'entendrait te vendit à ton maître, Et sur toi du parjure attirât le destin.
En te prenant, d'abord, pour un vil assassin, On t'avait deviné. Ton atroce langage Répond bien, en effet, aux traits de (on visage ; - \
Et, si la trahison est ton métier> Judas, fai
Toi seul, du moins, c'est vrai, tu ne te trahis pas. ' ^
Qu'oses-tu me parler de san^inaire (rame, De comjplol inhumain, loi, délateur infâme, Qui, de la fourberie ayant pris le manteau, Cherches à l'engraisser par le fer' du bourréaà ; Qui veux, en un seul jour, amoncelant les crimes. De tous les liens vendus faire autaVit de victimes ? Quel complot, dis-le ;noi, même à tes propres yeux, Au prix d*un tel projet, peut sembler odieux ?
JUDAS
Seigneur!...
UÉROOE.
Que parles-lu de fourbe et de coupable El que crois-tu donc cire, espion exécrable ? Celui qui, refoulant dans son barbare cœur Les sentiments si chers du sang el de Thonneur. Forfait à ses devoirs, pour la moindre parcelle D*un métal si funeste à la race mortelle.
Trompe ceux qu*à sa foi leur foi seule a soumis, Spécule sur les jours de ses meilleurs amis, Et, dans sa lâcheté, pour un peu d'or qui brille, Propose froidement d'égorger s* famille, Qu'est-il donc à les yeux ? Le plus grand scélérat Fut-il jamais souillé d*un pareil altentat?
Oh! tu dois faire horreur à toute la nature!*
JUDAS
Seigneur!...
HÉRpDS.
Porte autre part ta lumière parjure I A quoi me servirait ton concoure odieux ?
JUDAS
Mais, Seigneur, savez-vous quels sont les factieux ?
HÊRODE.
De ces Infortunés crois- tu donc, misérable.
Que j'ignore les noms ? Yois ! lis ! sur cette table Tu trouveras le tien. Mais, si, jusqu'à présent, Chacun d'eux, à mes veux, put paraître innocent, Prends garde qu'à la un, reo^iplaçant ma clémence, Par toi, vil renégat, majusticfe commence!
gors ! Ce n'est point à moi de solder tes deniers : {^es bourrcfaux aolYent seuls être tes' trésoriers!.
Retourne auprès des tiens, avec hypocrisie, De ton amour pour eux vanter la frénésie!
Rappelle effrontémçpi.À touBtf s CQiQJarép;^ Cette foi, ce secref que Ui leur as jurés t Va chauffer leur ardeur ! Ya ! Brigand sans entrail'^s, Qui.y^iUM^ pri6parer-iei leurs lunérailles, Monstre impur à la terre envié par Tenfer, Yii dénonciateur au cœur doublé de fer, Descendant de Caïn^-apôlre mercenaire, N'infecte plus ces lieux! car ma juste colère, Arjétanl aujourd'hui le cours de tes forfait?, Pourratt'té faire pendre aux portes du palais. Aussi bi(jjFf, je prévois que mon âme entraînée Accomplirait ainsi ta noire destinée.
(Hérode, dans son indignaliony et croyant que Judas, qui s'est dirigé vers la porte du fond, va sortir, sort par une perte latérale. Judas, voyant Uérode sorti, revient sur ses pas ^ et saisit lajiste des conjurés qu'Hérode a laissée sur une table*)
fiC£3tfE VT.
JUDAS, seuL
Ah ! tu connais ks noms de tous les factieux, ^ Et c'est moi qui parais seul coupable à tejs yeu^ ! £h bien ! dans peu de temps tu sauras me cdîinaifre j Tu sauras, proconsul, ^ui de nous est un traître : Tibère jugera. Je ne suis poinl battu -, Et j'aurai, malgré toi, le prix de ma vertu!