TC
« Ordre et façon de combattre. »
C'est dans son chapitre relatif au combat que d'Aurîgnac se montre vraiment un tacticien consommé. Son exposé est si clair, si net, il se rapproche déjà par tant de points d'un exposé moderne, qu'il perdrait à être résumé; tout y est dit au moment voulu, avec un esprit de méthode qui plaît. On ne se douterait pas que l'auteur a passé sa vie à guerroyer, dans les armées de la guerre de Trente Ans.
Utilité du combat.
Avant d'engager un combat, il faut d'abord examiner quelles sont les chances de succès, ,et si ce succès peut avoir un résultat vraiment utile.
« Si dans la marche de l'armée, dit-il, l'occasion de voir l'ennemi se présente, alors le général doit en diligence assembler son conseil, pour délibérer promptement, quel parti il faut prendre dans la conjoncture présente, Voir quelles raisons on a d'avancer pour l'affronter, ou celles de n'avancer pas pour fuir sa rencontre. Considérer de plus quel des deux est le plus fort ou le plus faible, tant en cavalerie qu'en infanterie; si la perte de la bataille, en la donnant, serait plus préjudiciable que le gain ne saurait être avantageux; d'autant que si la perte excède de beaucoup le gain, ce serait imiter un mauvais joueur, qui ayant perdu une grande somme, la hazarde néanmoins, imprudemment, contre une autre excessivement moindre; et par ainsi, ce serait presque pratiquer une maxime semblable. Mais se trouvant que le gain et la perte peuvent aller dans une même égalité, ou bien même que l'avantage, en la gagnant, serait beaucoup plus grand que la perte ne saurait être désavantageuse, alors on doit unanimement conclure la bataille et donner ensuite tout au sort et à la bonne conduite du général. »
Billon, escuyer, S' de la Prugne, lieutenant de M. de Chappes. A Lyon, par Barthélémy Ancelin, in-fol., lir. I, p. 98.
it VH TACTICIEN DU XYIli 8IÊCLB.
Ikvùirs du général.
Ce sont précisément les deyoirs da général que d'Aurignac va passer ensuite en revue, et ils sont nombreux :
n La résolution étant donc prise de combattre, et de donner la bataille, le général sachant déjà, dès le commencement de la campagne, les troupes qui sont ordonnées pour les ailes de la première Itfne avec celles des brigades; et celles encore qui doivent être pour la seconde, et pour le corps de réserve, il doit après faire marcher son armée en diligence selon cet ordre» s'il est possible, et l'approcher autant près qu'il pourra de celle de son ennemi, s'il est le premier posté. Et après avoir pris son champ de bataille (i), il doit observer très ponctuellement sept choses, auparavant de l'affronter et de venir aux mains avec lui.
a La première^ VassieUe du lieu, tant de son armée que de celle de son ennemi; voir quel est le plus avantageux ou désavantageux, le plus commode ou incommode. Et connaître le lieu le plus propre pour planter sa batterie (2), voir s'il peut se couvrir de celle de Tennemi, s'il ne peut en tout au moins en une partie.
«t Secondement : il doit connaître la qualité et la quantité des furces de son ennemi; savoir combien il a d'escadrons, combien de bataillons, combien de pièces de canon, si toutes ses troupes sont composées de vieux soldats, ou en partie seulement. Savoir encore , si le général est un homme hardi ou non; s'il est expérimenté et heureux, quel ordre a-t-il accoutumé d'observer au combat, en quelles troupes il se fie le plus, et le lieu où elles sont placées dans Tordre de bataille. Et celte iolelligcnce lui donne après un tel avantage, qu'il a aulant le dessus sur son ennemi, qu'un joueur qui joue contre un autre et quî voit son jeu.
(I) Note marginale : «t Mettre toujours des dragons ou des fusiliers à la tète dm ailes pour flanquer. »
{i) Note marginale ; u Quand on est posté sur une hauteur, il ne faul pas trop retirer «in canon en arrière mais sur reitrémité de Téininence afia qu'elle puisse voir Tenneaiî lorsqa*il oommenoe à rniHUer* »
« Tiercement : il doit connaître ses propres troupes dont son armée est composée, et savoir la quantité qu'il en a, si elles surpassent en nombre celles de Tennemi. Il doit connaître, de plus, la qualité de soldats, comme s'ils sont vieux dans le métier de la guerre, ou nouvellement faits de recrues; la quan-^ tité des canons, s'il en a plus que l'ennemi; connaître de plus les troupes de réserve (i), voir si elles sont assez bonnes pour en faire ce qu'il désire; par qui commandées; si le commandant est fort entendu, car il est très important que celui qui commande les dernières troupes soit très brave homme et très expérimenté. Il doit considérer bien ensuite, tous les autres officiers majors, tant de cavalerie que d'infanterie, pour ordonner à chacun ce qu'il jugera leur être plus propre.
« Quatrièmement : il faut qu'il observe Vordre de bataille de l'armée de son ennemi; voir si elle est mise sur deux lignes, sur trois, ou sur quatre, ou sur quelque autre figure, voir de plus si son front est d'une longue étendue, ou plus raccourcie que le vôtre : si les escadrons ou les bataillons sont d'une égale et proportionnée distance (2), et en quel lieu est planté son canon. Et après celte connaissance, il doit ensuite former son ordre de bataille le plus avantageusement qu'il pourra; toutefois il faut, s'il est possible et que les forces le permettent, former son front d'une plus longue étendue que celui de l'ennemi, d'autant que par cette étendue, il peut l'attaquer, non seulement en front égal, mais encore embrasser ses deux flancs; et tout corps attaqué par trois côtés, il faut nécessairement qu'il succombe, quelque force qu'il ait, quelque résistance qu'il fasse, et quelque solidité qu'il puisse avoir (3).
« Cinquièmement : ap^^s avoir observé l'ordre de l'armée
(I) Note marginale: « Avoir une geconde réserve. »
(:2) Note marginale : « Point trop serrés, n
(3) Note marginale: « Observer qu'il faut toujours attaquer la cavalerie légère par leur droite, d^autant que les uns ni les autres ne sont point dans leur force ni en état de se bien servir de leurs armes.
« Il faut diminuer les rangs pour augmenter Tétendue du front; ainsi on compose un plus grand nombre de bataillons et d'escadrons pour faire tête. »
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La septième et dernière chii»^ que le général doit très poQCta Kemeot obsenrer, c'est de comiBaader tanl à la cavalerie qu'à riofabterie, affrontant c^lle de fennemi, de ne tirer jamais qu'après leur décharge fj'xle % ; d'au Uni que c'est nae chose do tout infaillible, que cens qai oct tiré par avanee, demeurent aprêd dans Tappréhension de tomber dans le péril présent où iU seroient. Et delà ils perdent faciiement cœar et ne Ci>mbaitent guère plus avec ardenr, et de plus, ils ne songent après leur décharge faite qu*à parer les coups et ceuï-cî au contraire à bien choisir chacun son homme, d'autant que ces der-
(I; Noie marginale : « Former les balailloEis d*un picquier et à côté (Icui moufquetaires et chaque pîequier ou |»istola k crochet (îi un pistolet accroché) à la ceinture et des haches à la tête des picquiers pour couper celles (les pique») de ceux qui leur sont opposas, n
(2) Note marginale : « Ou raviûe ou rideau. »
(3) CcHt-à-dire ne jamais tirer qu'après rennemi; c^est le principe rékumé dans les mots fameux : » Tirez les premiers* «
Note marginale: « et qu'il n*y ait jamais que le premier rang qui tire, les aulres ayant Tépée à la main, seulement les officiers, n
niers à tirer n'ont plus cette image de crainte^ qui Ic^ saiaissoît auparavant le péril passé; mais s*en voyanl presque garantis dans Toccasion présente, ils chargent après hardiement, avec force et fureur, sans craindre nullement le péril du danger.
« Et le général ensuite, auparavant de marcher pour aller combatlre, doit commander sur toutes choses (4) : d'observer en marchant toujours le silence; que chacun de plus se tienne dans le rang de son escadron et de son bataillon, et que les escadrons et les bataillons ne sorlent jamais hors de la ligne d'ordonnance où ils sont placés (2). Et qu en marchant, de cinquante en cinquante pas, qu*on fasse halte, pour donner temps aux escadrons et aux bataillons de dresser (c,-à-d, : aligner) tant leurs lignes que leurs rangs et leurs Hles. 11 doit de plus exhorter, et surtout les officiers, de ralier promptement leurs troupes après avoir été désordonnée^îj avec autant de diligence qui leur sera possible (3),
« Et pour dernier commandement, il doit ordonner de n'aller qu'au pas, à la charge, les files fort serrées genouil contre genouil, et les rangs à un pied de distance les uns des autres ; et de ne tirer que pistolets croisés : et sur tout, de ne faire la décharge qu'après celle des ennemis; et après avoir exhorté puissamment un chacun à bien faire son devoir, il doit dans ce même temps faire donner le signal par son trompette, qui sonne la charge, auquel tous les autres trompettes et tambours de toute la ligne doivent unanimement répondre^ et la chose se doit faire ensuite. »
(1) Note marginale : « Commencer par la prière ayant que de marcher pour combattre, et auparavant se cDnfeBser* »
(2) Note marginale : « Et se régler toujours sur sn droite à laquelle on met toujours les brigadiers et meilleurs Boldats. »
Cest notre « guide à droite » ; il est resté le plus uaîtë jusqu'au Règlement prov, sur les manœuvres de Vinf.y Imp. nat. 190S, qui marque une tendance à prendre une file quelconque pour ûb do direction :
« La direètion est assurée par la fite do base, habituellement la ÛLe du centre » (titre III, P^ partie, art. ]•*% p. 63).
(3) Note marginale i « Avertir tout haut de troupe à troupe qu'en cas que Ton soit rompu Ton se ralie derrière la réserve pour marcher si Ton peut par le flanc. »
66 UN TACTICIEN DU XVn* SIÈCLE.
Rôle du général au combat.
Voilà donc toutes les dispositions prises, et le combat engagé dans les meilleures conditions qu'il a été possible. Il faut voir maintenant quelle sera la place du général an combat, et quel rôle lui appartiendra; il faut examiner quels sont les devoirs du chef au cours de l'action. D'Âurignac les définit en ces termes :
« Le général doit observer, après avoir vu la première ligne aux mains, où il y a plus de nécessité d'aller^ et où sa présence est plus nécessaire, pour y porter prompte ment le remède, si le désordre s'y trouve. C'est pourquoi il ne doit point avoir de place fixe; c'est assez qu'il se Irouvc à la lête de Taile droite de la première ligne, pour la faire combattre dans Tordre ci-dessus. Et comme c'est la cavalerie qui gagne ordinairement les batailles (4), cette raison le doit aussi obliger à se tenir à sa tète, plutôt qu'à celle de rinfanlerie, pour l'animer par sa présence à combattre courageusement. Son lieutenant-général en doit faire de même, à la tête do l'aile gauche de la même ligne, et tous les autres officiers généraux doivent faire le semblable.
« 11 doit de plus avoir des hommes fort capables et afîdés auprès de sa personne (2), pour envoj^er les ordres partout où il est nécessaire (3).
« Mais surtout, le général ne. doit point combaltre ni Ee mêler avec les ennemis, tant qu'il pourra l'éviter, parce qu'il est autant sujet aux premiers coups qui sont tirés, que le moindre de Farmée; et déplus, il n'a que deux bras et qu'une épée, non plus qu'un simple soldat; et de là, il se doit conserver avec autant de soin* qu'il lui est possible, ne donnant jamais qu'avec les dernières troupes; et alors il peut faire tout à la fois, et l'action de soldat et l'action de capitaine, tout ensemble; et encore faut-il que la nécessité l'y oblige, car s'il
(i) Où voit que Tinfanterie n'(5tait pas encore la reine des baUnilUs: cela tient à ce qu'elle ne savait pas manœuvrer,
(2) Note marginale: a et fort connus par les troupes ».
(3) Ce sont nos n officiers d'ordonnance » actuels.
avoit battu les ennemis et après donnant à la tête de ces dernières troupes en les poursuivant toujours, il peut aussi bien être tué dans leur retraite, qu'au premier choc des deux armées; de sorte qu'il vaut mieux qu'il agisse de son jugement, que de sonépée : et faire donner à propos, soutenir en temps et rafraîchir quand il le faut, que le faire autrement. (( Je ne dis pas qu'il ne se présente quelques fois des occasions où il faut qu'un général paie nécessairement de sa personne et soit par conséquent à la tète de toutes les troupes, pour donner aussi des premiers, mais c'est dans le temps qu'une armée est épouvantée, et pour lui donner cœur, alors cette nécessité Toblige de donner avec les premiers combattants; mais hors de ces rencontres, ou d'autres semblables, un général ne doit jamais s'exposer à des périls si éminents (i). Et c'est une mauvaise conséquence de dire : un tel Ta fait toujours, et le fait encore duns toute occasion ; c'est qu'il est heureux : mais ce sera pour quelque temps, car à la fin il y trouvera sa mort, aussi bien que beaucoup d'autres qui l'ont devancé, et ont pratiqué la même chose que lui. Nous en avons des exemples de notre temps : le Roi de Suède en est un des plus récents, lequel pour avoir donné à la tête d'un petit corps détaché contre les ennemis, il fut tué aussi des premiers ; et la Suède a perdu peut-être par sa mort, la couronne de l'Empire. Gaston de Foix, pour s'être opiniâtre à vouloir rompre un gros bataillon d'infanterie espagnole dans sa retraite, fut tué aussi de même, et sa mort nous a coûté chèrement. Monsieur de Montmorency, sa perte s'est trouvée dans sa témérité, pour avoir voulu mal à propos donner des premiers. Je ne citerai point d'autre exemple pour autoriser davantage mes raisons, il suffit de ceux-là (2.) »
L'offensive et la défensive.
Les vieux errements disparaissent donc. Ce que d'Aurignac demande à un général au combat, ce n'est pas de s'élancer l'épée à la main avec un escadron, ce n'est pas de payer de sa
(i) Noie marginale : « César jetta une enseigne au milieu des ennemis et dit: il faut périr pour la raroir. »
(î) Cf. Le Parf, Capit,^ 2» éd., Pans, 1038, préface p. 33.
6S UH TACTICIEN DU XYII« SIÈCLE.
personne; il a mieux à faire ^ car il doit observer^ diriger, commander, il doit montrer des qualités de taelicien, et non de sabre un
C'eâl à lui qu'il appartient de décider si ses troupes doivent prendre roflfensive, ou au contraire rester sur la défensive ; chacun de ces modes de combat a-des avantages que d'Aurignac expose avee impartialité.
L'oflensive donne plus de courage, par le fait même de l'excitation qu^elle produit chez celui qui attaque, et elle lui permet d^agîr rapidement, presque par surprise, contre on adversaire déconcerté ; la défensive conserve le bon ordre dans Jes rangs, et permet d'agir par le feu contre un adversaire qui ne peut tirer en marchant.
Entre TofTensive et la défensive, que va choisir d'Aurignac? 11 ne se décide ni pour Tune ni pour Taulre ; prudent et expérîmenlé, il déclare que tout dépend de la valeur des troupes qu'on a sous la main, Sr, avec de « ™ux soldats dans le métier de la guerre »f un général se trouve en face d'une a milice mal disciplinée », il n'a pas à hésiter, il n'a qu'à aller de l'avant, la milice est irrémédiablement vouée à la défaite, elle sera rompue dès le premier choc(l) ; si au contraire il a en face do lui des troupes aussi solides que les sien nés, TofTensive devient plue difficile. Mais il faut tenir compte surtout, avant de se décider pour l'un ou Tautre de ces modes de combat* de la nationalité des troupes employées : avec des Français sous ses ordres, il faut attaquer; avec des étrangers, il n'en est pas toujours de môme ; le mode d'emploi de chacune des nations européennes, d'après son caractère propre, n'est pas un des passages les moins curieux du Livre de Giterre.
Toute cette dissertation sur rofifensive et la défensive a d'ailleurs une telle saveur, qu*elle mérite d'être reproduite intégralement :
(1) On Toit que certaines que»tiOD3 d'ordre trèâ général se discutent inJËduiment dans le cours des siècles; les arls des militairea vieillis daus le EuêtîeE- et les résultats fournis par reipërience des guerres ont toujours été les mêmes. Et cependant il se trouve toujours des rêveurs qui repreûneat les vieilles utopies I II est impossible à qui connaît ua peu l'histoire militaire de soutenir qu'une milice peut valoir une ai'mée.
« Le général étant en présence de l'ennemi, doit savoir quel des deux est plus avantageux, ou de l'attendre de pied ferme dans son champ de bataille, ou d'aller courageusement l'attaquer dans le sien.
« Ceux qui veulent qu'il attaque, ont pour raison de leur fondement, cette opinion : que ceux qui attaquent ont cet avantage par dessus les autres, de s'émouvoir et de s'inciter par l'action du mouvement, qui, échauffant toutes les parties du cœur, cette chaleur fait qu'on méprise le péril, et qu'on va au delà de tout danger, sans craindre aucun accident. Le combat d'homme à homme nous sert d'exemple, car un homme qui va attaquer un autre à l'aide de sa passioii renverse d'abord au premier choc son ennemi, et jusques à ce que l'autre soit dans l'action du mouvement de ses sens, il a toujours le dessus ; et par ainsi, il semble qu'on pourrait conclure en faveur des assaillants, si les assaillis n'avaient point d'autres raisons pour soutenir le contraire, savoir qu'il vaut mieux attendre son ennemi que l'attaquer.
« Leurs raisons les voici : « Une armée, disent-ils, qui attend « de pied ferme celle de son ennemi, a cet avantage par « dessus l'autre, d'observer toujours un même ordre, une même « distance, et une même action, ce que celle qui attaque ne « peut aucunement faire; car d'aller toujours et observer « toujours un même ordre, cela [ne] se peut; d'observer aussi « toujours les mêmes distances des ouvertures des rangs et des « files, des bataillons et des escadrons, moins encore; d'ob- « server en outre toujours une pareille action dans une marche « un peu précipitée, cela est du tout impossible, et ce chan- « gement cause le plus souvent lé désordre. De sorte que pour « toutes ces raisons, l'avantage est plus grand d'attendre son « ennemi que de l'attaquer; et de plus, disent-ils, quand une « armée vient affronter une autre, celle qui attend peut faire « tirer plusieurs fois son canon, par une décharge générale, « demeurant toujours ferme, ce que l'autre ne sauroit faire (( dans sa marche qu'avec très grande difficulté (1). Qu'on « juge de là qui a le plus d'avantage. »
(1) Note marginale: « on tire aisément en marchant canon »
Se\;
« Mais dès moi, je tiens un contraire senliment contre les opinions des uns et des autres; car je dis qu'il faut auparavanl que d'attaquer son ennemi, bien connaître toutes ses troupe.^ ; savoir, si elles sont composées de vieux soldats dans le mètic r de la guerre, ou de soldats simplement sans expérience, faits de nouvelles recrues; en ce cas, l'avantage est très grand d'at* taquer cette milice si mal disciplinée, et sans dou le au premier choc tout cédera à la violence des vieux soldais et à leur adresse, et par ainsi mettant tout en désordre» tout est vaincu, et par conséquent, défaut; mais de croire ausBi qu'une armée qui attend de pied ferme et composée d'aussi bons soldats que celle qui attaque, ait pour cela moins d'avanla^6j cala ne se peut par les raisons ci-dessus dites.
(( Toutefois un général habile homme, et bien expérimenté, fera un prompt jugement sur les raisons d'attaquer, ou de n'attaquer pas, connaissant les nations dont son armée est composée, car si ce sont des troupes françaises^ il doit toujours être l'assaillant à cause de leur premier effort qui, étant extrêmement violent, perce toujours avec une vigueur qui n'a rien de pareille; mais si son armée est composée d'Espagnols ou d'Italiens, il doit attendre et non attaquer; [l cause que ces deux nations ont la vertu de soutenir parfaitement bien l'effort des François et de toute autre nation; et si ce sont dos Allemands, n'importe qu il attaque ou qu'il soit attaqué, d'autant que cette nation a cet avantage par-dessus toutes les autres, de se rallier en tout, ou en partie, à tous moments, quelque désordce qui leur arrive; et par ainsi, un général connaissant bien ses troupes avec celles de son ennemi, il jugera promptement laquelle des deux actions il doit préférer^ ou d'attaquer son ennemi ou de l'attendre de pied ferme dans son champ de bataille, sans aller à lui. »
Répartition des troupes.
Toute question dé race et de caractère mise à part, il y a de bonnes et de mauvaises troupes; les bonnes étant compo*
(sic)\ il semblerait que le copiste a transcrit incomplètement une annotation qu'il n'a pas pu lire entièrement.
sées de vieux soldats habitués au métier de la guerre, les mauvaises étant formées de recrues peu habiles et peu braves. Lesquelles faut-il placer en première ligne, lesquelles en réserve, c'est un point que d'Aurignac cherche à éclalrcir en discutant avec impartialité les divers arguments qui peuvent être fournis :
« Le général doit de plus savoir, dit-il, quel des deux il doit faire, ou de mettre les meilleures troupes à la première ligne, pour combattre les premières, ou s'il doit les réserver pour la seconde ligne, ou pour le corps de réserve. Ceux qui veulent que les meilleures troupes soient les premières qui combattent, ont pour leur raison ce sentiment : que^ les bonnes troupes faisant un grand effort avec une vigueur généreuse, elles peuvent toutes seules rompre et désordonner celles de Tennemi qui combattent les premières : et celles-ci désordonnées, tombant après sur les secondes, les mettre aussitôt en désordre, et par conséquent hors de combat et en fuite. Et après ces bonnes troupes, poursuivant leur première pointe, et se raliant promplementy peuvent percer, rompre et défaire tout le reste; et de là donner infailliblement la victoire, ce que d'autres moindres troupes ne feront jamais; n'ayant ni tant d'assurance ni tant de discipline et d'adresse que celles-ci. Et en outre, disent-ils, on voit ordinairement, qu'à peine un tiers d'une armée combat-elle dans un jour de bataille, et cela étant, qu'on doit toujours par conséquent préférer les meilleures troupes à des moindres pour les premiers combats et pour faire les plus grands efforts; et que si, au contraire, ces bonnes troupes étoient au corps de réserve, ou à la seconde ligne, il pourroit arriver que les mauvaises troupes qui seroient à la tête ayant été battues, tomberoient peut-être sur celles-ci; et celles-ci, quoique bonnes d'elles-mêmes, ce désordre leur arrivant, il leur seroit impossible de combattre; et de là, elles seroient inutiles. Et par ces raisons et toutes les précédentes, ils veulent donc que les meilleures troupes soient aux premiers combats (1).
« Mais ceux qui soutiennent qu'au contraire, il vaut mieux
(1) Note marginale: « à la première ligne ».
7t ry TAcncJES i>c xm» sèclm.
ùart eombaUre les moindres troepes les premières, ont pour leors faisons l'exemple des BomainSy et «ortout de César, d^aoUunt que dans sod ordre de bataille, il aroit de coatume de mettre à la première ligne, pour le pronier combat, les troopes aaxiliairesy qui étoient des troopes étrangères, et réserroit toojoors sa dixième l^on pour le oorps de réserre, avec lequel Ô a toujours triomphé sur ses ennemis. Et de plus, disent^ pour mieux autoriser leurs opinions, que les moindres troupes étant les premières qui combattent, ce sont elles ausM qui reçoivent les premiers coups; et comme c'est au premier choc qu*on reçoit ordinairement plus de perte d'hommes, il vaut donc mieux que ce soit de ces hommes peu disciplinés et expérimentés que de ceux qui le sont, parce que la perte n*en est pas si grande ; et pour faire voir encore qn'ou doit tenir cher un bon soldat, ils se servent du dire du même César, lorsqu'il disoit qu'il aimoît mieux conserver un bon soldat, qu*en tuer vingt de Fennemi, d'autant, dboit-il, que ces bons soldats ne se font qu'à l'aide du temps, et de plusieurs périlleuses occasions de guerre, et que par là ils devenoient seulement expérimentés, au lien que d'autres nouveaux, il leur faut trop de temps pour parvenir à la discipline de ceux-ci, et à leur expérience : et cela étant, qu'on a, par conséquent, plus (le raisons de mettre ces bonnes troupes au corps de réserve, ou à la seconde ligne, qu'à la première, pour les conserver plus chèrement; lesquelles néanmoins, ne manqueront pas de faire de grands effets, quand viendra leur tour de combattre. « Mais quant à moi, j'aimerois mieux entremêler les bonnes avec les mauvaises, parce que les mauvaises, à l'exemple des bonnes, combattront mieux que si elles sont toutes seules, d'autant que le moindre accident qui leur arrive les étonne et les met aussitôt en désordre, mais se voyant soutenues par de bonnes, elles reprennent cœur et combattent ensuite comme le» autres (1). »
(1) Note marginale: « Les mauvaises en plus petit nombre comme le tiers. »
L*annotateur paraît craindre que rinflucnce inverse se produise, et que les mauvaises troupes arrêtent les bonnes dans leur élan.
Les ordres de bataille.
Toutes ces considérations générales sur les devoirs du chef, sur Toffensive ou la défensive, sur le rôle et le mode d'emploi des différentes troupes, forment, lorsqu'on les groupe ainsi, un chapitre très complet sur la psychologie du combat. D'Aurignac examine d'autre part les divers ordres de bataille qu'il est possible de former, c'est-à-dire en quelque sorte la physiologie du combat.
L'ordre de bataille sur trois lignes est évidemment pour lui l'ordre normal ; la première ligne est formée en général d'infanterie au centre et de cavalerie aux deux extrémités; la seconde est identique à la première; la troisième ligne est constituée par la réserve, et ne comprend que de la cavalerie. Mais la guerre n'est faite que de cas particuliers, et l'auteur en cite quelques-uns.
Lors|u'on se trouve en présence d'un ennemi plus fort que soi, on peut employer ce que d'Aurignac appelle « Tordre de bataille en eschiquier » ; cette formation n'est pas telle que son nom parait l'indiquer, ou plutôt telle que nous l'entendrions aujourd'hui par ce terme (i), car elle consiste à placer l'une derrière l'autre trois lignes pleines, de longueur égale, avec la cavalerie et l'infanterie entremêlées; le flanc droit et le flanc gauche, ainsi que le derrière de cette formation, constituent trois faces, qui sont garnies de chariots; et, si l'on a le
(t) La défiDÎtion qui était donnée par notre Règlement sur Texcreice et les manœuvres de Tinfanterie, au titre 1*' (Bases de Tinstruction) était la suivante :
« Échiquier y l'ensemble des troupes placées sur deux lignes et fractionnées avec des intervalles, les fractions de la seconde ligne correspondant aux intervalles de la première. »
Règlement du 29 juillet 1884 modifié par décision c/m 15 avril 1894, Paris, Lavauzelle, 1894, p. 16.
Mais, dans le Règlement provisoire sur les manœuvres de Vinfanterie, Paris, Imp. nat«, 1902, les définitions « ont été jugées inutiles » (p. 3) ; celle qui reste en usage pour Téchiquier est bien la précédente, quoi* qu'elle ne soit plus Justifiée par un texte ofûciel.
74 UK TACnOIBN DU XYII* BIÈOLB.
temps, on complète feor défense en faisant un retrandiement en avant des chariots {fig. X.)*
Le cas d*un ennemi sDpârieor en nombre se présentait souvent à cette époque où les armées européennes avaient à combattre les hordes nombreuses des Tiurcs^; l'ordre en échiquier était très bon à prendre en pareille cifconstance, et d'Âurigaac explique fort bien, en un autre passage» comment le mélange des armes qui le caractérise (1) permet de résister, si Ton a soin de couvrir ses flancs. Il s'agit de soutenir la tutte sur le front, tout en évitant d'être débordé par les côtés (t); pour cela, il faut choisir son terrain, et engager le combat de telle façon qu'il ne puisse pas se livrer sur un front très considérable. Ce sont tous ces arguments que fournit d'Aurignnc, quand il cherche le moyen de combattre avec succès un ennemi supérieur en nombre.
Ce moyen, « c'est, répond-il, d'entremêler les escadrons avec les bataillons en telle façon, que les uns puissent soutenir les autres. Car de mettre toute la cavalerie sur les ailes, celle qui est plus forte, doit battre celle qui se trouve plus foible, et par là, Tinfanterie doit- être abandonnée, et par conséquent défaite : mais étant dans Tordre que je dis, et pouvant se couvrir au flanc de quelque bois, baye, ou autre petit retranchement, comme des chariots ou autres choses, alors, on aura aussi grand ayantage que son ennemi; cette façon d'ordonnance est fort propre contre l'armée des Turcs, d'autant qu'ils sont très forts en cavalerie ; mais encore pour mieux attendre leur choc, il faudroit chercher par avance quelque lieu fort étroit et fort serré, afin que notre front égalât celui qui peut nous combattre. Et que par ainsi, nous ayons autant d'avantage dans nos lignes de défense comme
(i) C'est probablement de ce mélaDge que vient son nom. Les trois lignes ajant, prises dans leur ensemble, une profondeur à peu près égale à leur largeur, représentent un échiquier ; les petites unités de ca?alerie et d'infanterie, a1ternati?emcnt disposées sur les lignes remplies, forment les cases de l'échiquier.
(S) D*Aurignac connaissait rexcellence de cette manœuvre, puisqu'il la recommandait dans les devoirs du général. Voir plus haut, p. 63 : i( Quatrièmement »
.j. .-.j-JL.
Ordre de batâ/7/e en échiquier.
Fig. X.
D'après un dessin da Livre de Guerre. (Ms. de la Bibl. du génie^ feuille no 35.)
3 f^O tofses de
ih servent de
Ordre de Bataille en Eschiquier
C'est lefrondduCôtéEnnemy
iMbusquetaires .^ DQaoHHHaaaHHGaHanHHaDDHHBaanD ;
:ËDDDnHBHDDnHDnHBnnHnDnHHHDDnD J^l
ex
^: DnnnBnnaBBBDBBDDBHBDDnBDDnn
un ranq de chariots
nchem
Retranchement
Légende. {Ihid., p. 53.)
/( Dans le plan suivant est un ordre de bataille en eschiquiers sur trois lignes égales. »
Au bas du dessiu ci-dessus :
a Prendre aussi le parti d'une ligue par derrière., de peur d'être investi^ et pouvoir combattre à front égal; et à la journée d*Arras, Ton mit 800 dragons pied-à-terre derrière les escadrons cachés, et pour sortir par les intervalles, border la baye, faire leur décharge et prendre en flanc Tennemi l'épée à la main. »
Cette remarque ne figure pas iiur le ms. de la Bib, Nat,
Tfi CK TACndEK DU XTH» «ÈCLK.
ïh en peavent avoir dansceUes de leor attaqoe, comme ayant deux tronîA égaux n.
N*est-ce pas là an prineipe atUbé par toos les grands gênéraui ? S'e^i'tt pas eelai de Bonaparte engageant ^s faibles rkmi 'brigades sardes chaassées, certain qae leurs vaillants soldats, n'ayant qa'à combattre sar an front égal au kur^ seraient vietorîeax? (I)
Il y a bien d'autres manières de former son ordre de bataUle, suivant la nature da terrain et la direction de l'ennemi. Si par exemple l'armée peut s'appuyer à un bois sur ia droite, et que Tennemi se présente en avant et vers la gauche, l'infanterie se place tout entière du côté da bois ; la cavalerie forme l'extrémité gauche de chacune des deux premières lignes ; la réserve comprend de Finfanterie et de la cavalerie ; et, dans le bois, on place quelques pelotons de mousquetaires (fig. XI). « Dans cet ordre de bataille, écrit d'Aurignac, l'infanterie est couverte sur sa droite d'un bois, dans lequel sont plusieurs plotons de mousquetaires, pour tirer en flanc sur les ennemis, quand ils viendront pour combattre (2). }i
L*annotateur, toujours précis, ajoute en marge : « Les mousquetaires sont dans le bois ventre à terre, chaque ploton sera de 2(1 hommes avec de bons officiers pour leur faire faire une décharge bien à propos; mais il faut que les plotons d'infanterie soient cachés dans le bois et que votre ligne d'infanterie qui doit combattre joigne le bois de peur d'éïre
(I) C\'iit oii quM (il en 1790 en Italie, dans la campn;j[iC d'Aréole ; il l6 dit lui'méfue dans ses Mémoires : t< Alors les ofticiers et ks soldats commet! ocrent à deviner les intentions de leur général : <r II yeut a tourner Caldeno qu*il n'a pu enleyer de front; avec 13,000 hommes, V ne. pouvant lutter en plaine contre 40,000, il porte son champ de K bntdille mr dea chaussées entourées de castes marais, où le nombre ti ne pourra rten, mais où le courage des tètes de colonne décidera de u tout, ?i i/espérance de la victoire ranime alors touâ les cc&urs, et ciiacun promet dû se surpasser pour seconder un plan si beau et si hardi. » Corrup. deNap.I", t. XXÏX, Œuv, deNap. à Sainte-Hélène, Parii, Pion et Dumaine, 1870, chap. VIU, p. 156>157.
Ordre de bataille a^ec un bois comme appui.
Fiç. XL D'après an dessin du Livre de Guerre. (Ms. de la Bibl. du génie, feuille n» 36.)