JULES FORGE
Il resta une minute incertain, le bristol entre les doigts, si surpris qu'il en était presque stupide. Puis, d'une subite réaction, il se sentit soulagé. Maintenant, il ne pouvait plus douter, il était sûr, c'était bien lui.
Sans même quitter son chapeau, il poussa une porte, entra dans l'atelier. Forge était assis près d'une toile qu'il regardait et. dans le demi-jour qui tombait du vitrage, sa silhouette s'indécisait ; il paraissait plus
gros, plus massif, de carrure exagérée. Clairain ne voyait que son dos, et ce dos semblait redoutable; il avait quelque chose d'hostile et d'agressif, implanté là comme en un lieu conquis. Mais il se retourna, et les deux hommes eurent en se regardant une apparence detordialité.
« Bonjour^ comment ça va? »
Forge, que Clairain voyait de très près, maintenant, avait un air bon et simple. Il y avait dans son œil franc comme une tristesse et aussi comme une souffrance cachée. Il parla lentement, sur un ton bas et avec douceur :
« Vous m'excuserez, je tenais à vous voir... Vous savez, la petite aquarelle que je possédais de vous, un coin parisien, une entrée de bal public, je l'ai donnée, je l'ai cédée à un de mes amis qui en avait grande envie... Alors, je viens vous demander si vous n'auriez pas autre chose dans vos cartons pour la remplacer. »
Clairain ne répondit pas tout de suite. Il comprenait bien que cela n'était qu'un prétexte, que Forge était venu là poussé par une force irrésistible, parce qu'il l'avait vu dans la voiture de Jeanne et qu'il espérait le faire parler peut-être. Et peu à peu, il lui apparaissait nettement que cet homme souffrait, qu'il aimait toujours Jeanne et
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que s'il l'avait quittée, parce qu'il se devait à son foyer et à sa famille, il avait encore Jcs crises de faiblesse, des défaillances, et que c'était une de ces crises qu'il traversait en ce moment. Alors, il se sentit sans haine, sans colère, sans antipathie contre lui. et il dut se raidir pour ne pas céder à l'envie qui lui venait de lui parler loj-alement, d'homme à homme, et de lui serrer la main de bon cœur. Mais il s'aperçut que machinalement il avait ouvert des cartons, et qu'il triait des dessins, éparpillait des ébauches. Il revint vers Forge.
« Oui. je sais... J'ai justement quelque chose qui n'est pas achevé... Vous n'êtes pas pressé? Vous verrez, je crois que ça vous plaira. »
Et ils se regardèrent tous deux, et ils restèrent ainsi, comme s'ils allaient parler. comme s'ils allaient se dire : « Ne dissimulons plus, nous sommes ici, l'un devant l'autre, à cause d'une femme : parlons d'elle, nous en avons besoin; cela nous fera du bien ». Mais ils se retinrent; leurs yeux seuls décelèrent leur pensée. Forge se leva.
« Alors, je compte sur vous. Ça m'ennuyait beaucoup de me séparer de votre petite chose. C'est si frais, si parisien, si vivement pris et nettement rendu... »
Clairain le reconduisait, il dit :
« Je vous remercie. »
A la porte, ils resteront encore une seconde à se regarder. Clairain répéta :
« Merci. »
Ht ils comprirent qu'ils ne devaient pas se serrer la main. Ils se saluèrent seulement de la tête, poliment.
C'était le soir, au théâtre, dans la loge de Jeanne. Elle avait renvoyé son habilleuse sur la prière de Clairain, et, assise sur un grand fauteuil d'osier, un fauteuil de jardin, où elle se renversait paresseusement, elle attendait qu'il parlât. Dans un coin, des fleurs, une corbeille off'erte tout à l'heure par un inconnu, parfumait de son odeur fraîche l'air vicié par les poudres et par les pâtes.
Clairain n'eut pas un mot; il tendit simplement à Jeanne la carte de Forge. Elle la prit, la regarda, chercha à comprendre.
Alors, il expliqua :
« Je l'ai vu, il est venu... y
Tout de suite, elle se redressa, prit sa main, impatiente :
« Et qu'est-ce qu'il t'a dit? »
La spontanéité du mouvement, cette précipitation à l'interroger, montraient qu'elle
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aimai: toujours Forge, et cela lui fit mal, cela le peina intolérablement. Il sourit d'un air triste, d'un air résigné :
« Tu vois bien que tu l'aimes encore ! »
Elle garda sa main dans la sienne, la pressa un peu :
« Non, tu te trompes, c'est fini. »
Et sa voix se fit dure ; brusquement, elle eut un air mauvais, elle ricana :
« Ah 1 tu ne me connais pas! C'est fini, entends-tu. bien fini, et s'il était là, à mes pieds, s'il m'implorait, je lui dirais froidement : « Mon cher, trouvez autre chose, je « joue cela tous les soirs dans la grande scène « du 3 ». Ah! c'est bien fini, je t'assure. Et tiens, cette après-midi, quand je l'ai vu. j'ai été stupéfaite, abasourdie, de me trouver si froide, si indifférente, de sentir qu'il était devenu si peu de chose pour moi... »
Clairain se taisait. Il comprenait bien qu'elle s'exagérait sa force par orgueil, par volonté, qu'elle se jouait à elle même cette comédie de la guérison et de l'oubli. Il marcha dans la loge, il parla, calme en apparence :
« Ne cherche pas à me tromper, à te tromper toi-même; tu l'aimes, c'est certain et cela se voit trop. Il faut raisonner sagement, envisager les choses avec logique; dans quinze jours, il t'aur.i reprise, c'est
inévitable, c'est fatal. Et moi, qu'est-ce que je deviens? As-tu rôflcclii à cela? Oh! je parle froidement et la situation m'apparaît très claire. J'aurai à choisir entre deux conduites, celle du gamin qui fait du bruit, casse les vitres, se heurte aux portes et attire les voisins, et celle de l'homme qui se défend, qui se mettra entre vous deux et dira à ce monsieur : « Je ne vous dois pas n d'explications pas plus que vous ne m'en « devez; nous aimons la même femme; vous « êtes parti, mais vous revenez et je suis là; « vous voulez la reprendre, moi je ne le veux « pas. Le scandale vous gêne, soit, je lerai « le silence, nous réglerons cela sans éclat, « entre nous; nous nous battrons comme « des gens bien élevés. »
Il la regarda. Sous les lumières qui baignaient la loge, elle était presque souriante, l'œil vague, songeuse. Il s'approcha.
« A quoi penses-tu? Est-ce que tu entends seulement ce que je dis? C'est à lui que tu penses, c'est lui que tu vois, c'est lui qui seul t'occupe. »
Elle dit non, mais plus faiblement, un non de complaisance, presque un aveu. A côté, des portes claquaient; c'était dans les couloirs, dans l'escalier, un bruit de gens qui s'appelaient, un défilé de figurants qui partaient, encore mal rhabillés, tout un
piétinement de troupeau. Clairain insista :
« Tu l'aimes, tu es tout entière à lui ; tu crois donc que je ne le vois pas !
— Non, » dit-elle encore.
Et lui. incrédule, répétait avec rage comme on exaspère son mal quand on souffre trop et qu'on veut en finir :
« Si. tu l'aimes! Tu l'aimes! Si, tu l'aimes !... »
Alors elle s'impatienta ; elle lui planta ses j-eux dans les yeux, et une révolte lui mit aux lèvres ces mots de bravade :
« Et quand ce serait!... »
« Je vous dis que vous perdez votre temps, mon cher. »
Rosel taquinait Clairain qu'il venait de rencontrer à la porte du théâtre. En frac, sous son pardessus d'été, un camélia blanc à la boutonnière, il avait une mine allègre, cet air heureux de vivre de l'homme qui se porte bien et qui n'a pas de soucis. Clairain. que ses inquiétudes rendaient injuste, commençait à le trouver encombrant ce gros
homme dont la gaieté facile divertissait Jeanne. Il ne savait pas être gai ainsi, lui, et chaque fois qu'il les voyait rire ensemble, s'amuser follement de certaines drôleries de langage, il se sentait étranger à eux, n'ayant pas le sens de cet esprit de boulevard qu'il trouvait plutôt stupide.
Dans sa loge, Jeanne les accueillit, souriante.
« Tiens ! mes deux amoureux !
— Le jeune et le vieux, fit Clairain avec malice.
— C'est justement ce qui vous embête, riposta Rosel ; le tout n'est pas d'être jeune,. il faut savoir s'y prendre. N'est-ce pas, Jeanne?
— Allons, laisse-le, ce petit », dit-elle. Et spontanément :
« Savez-vous ce que nous allons faire? Je vais me dépêcher de m'habiller et nous irons fiiire la fête quelque part, dans un lieu do plaisir, au Moulin-Rouge, voulez-vous?
— Penh ! le Moulin-Rouge, fit Rosel, sans enthousiasme.
— Si, si, à Montmartre. Si ça ne te dit pas. c'est bon, j'irai toute seule avec le petit Clairain. «
Les yeux de Clairain exprimèrent le plaisir que lui causait cette proposition. Rosel surprit cette lueur fugitive.
« Ah! ah! vous seriez trop content si je
VOUS laissais seul avec elle. Au fond, c'est un service que je vous rends en restant, car vous savez bien qu'elle s'ennuie quand elle est avec vous. Méfiez-vous du tête-à-tête, mon cher, ça ne vous réussit pas. »
Il se laissa plaisanter sans répondre, regardant Jeanne qui lui souriait dans sa glace. Voici deux fois ce soir qu'elle se montrait bonne pour lui, et cela lui était délicieux, cela suffisait à dissiper son humeur chagrine. Qu'elle fût bonne ainsi, toujours, il n'en fallait pas davantage pour lui rendre la quiétude et la sérénité. Il l'avait là, devant lui, avec sa nuque blanche, ses bras nus d'un pur dessin, sa taille flexible, et il se disait : « Je l'aime! Comme je l'aime! » Il s'écoutait étonné et ravi. Je l'aime! Mystère charmant. Pourquoi l'aimait-il? Il en était d'aussi jolies, de plus jolies, d'aussi fines, d'aussi intelligentes ; c'était elle qu'il aimait. Il aimait son front volontaire, l'extrême mobilité de son regard, il aimait ce qu'il devinait de force et de vaillance dans cette tête de gamine tôt grandie, il aimait son corps souple et harmonieux, l'élégance de ses gestes, il Taimait toute, toute. Demain, le demain inconnu ne l'effrayait plus; la silhouette de Forge, mis en travers de sa route, s'effaçait elle-même, car en cette minute il s'affirmait intérieurement qu'à
force d'aimer il vaincrait. L'amour, n'est-ce pas une force magnétique, et un cœur n'aimante-t-il pas un autre cœur d'autant plus sûrement qu'il dégage plus de magnétisme?
En route, dans la voiture où, Rosel au milieu, tous trois avaient pris place, sa rêverie le tint encore isolé. Plusieurs fois, dans l'ombre, la petite main de Jeanne vint l'effleurer d'une légère caresse. « Elle m'aime aussi, » pensa-t-il heureux. Et ils semblaient deux amants qui correspondent furtivement derrière le dos d'un mari confiant.
C'était fête de nuit au Moulin-Rouge où. parmi les lumières et le bruit, dans le tumulte des couleurs vives et des sonorités aiguës, Jeanne, reconnue, ht tout de suite sensation. Son nom vola de bouche en bouche et fit se retourner les têtes. Il vint des petites danseuses la regarder sous le nez avec des mines effrontées, des yeux qui exprimaient une curiosité admirative pour l'artiste en vedette, pour l'étoile que chacune d'elles aurait voulu être, pour cette grande fille qui gagnait tant d'argent, et dont les affiches sur les murs de Paris popularisaient l'image. Rosel, sur un ton plaisant, observa :
« Vous avez de la chance d'être avec moi ; tout le monde vous regarde. »
Mais elle, qui avait pensé s'amuser en grisette, revenue pour une soirée à ce joyeux Montmartre où elle était née, où, fleur libre, elle avait grandi, maintenant, sous ces regards qui la suivaient, se promenait très droite et très sérieuse. L'orchestre, à grands fracas, jouait une valse, et, pareilles à de brusques rafales, les stridences des cuivres précipitaient la folie des couples, faisaient virer des jupes, onduler des hanches. Au fond, devant la grande glace qui prolonge la vision du bal, toute seule, une petite femme aux fines jambes esquissait, légère, un pas de chahut, avec des envolées de dentelles, l'éclair blanc des dessous entrevus. Clairain s'était arrêté.
« Un joli sujet pour toi », fit Jeanne en passant.
Il y avait songé souvent lorsqu'il venait là, le soir, car il aimait se rnéler à la vie bruyante, passer quelques heures, après diner. dans une ambiance d'agitation et s'y abstraire, les sens étourdis, l'esprit lucide. C'est un très particulier bien-être qu'il goûtait à frôler dans ce décor de fête, dans ce joyeux bruit de fanfare, de l'humanité bigarrée, un papillonnement de taches vives, çâ et là de jolies courbes, des gestes gracieux, à sentir autour de soi s'étudier des sciuctions et s'nll-.'.mer des désirs.
Cependant, comme il restait là. clignant des yeux, en peintre, pour juger la valeur des tons et des lumières, la danseuse aux fines jambes s'approcha.
« Vous ne pourriez pas me dire l'heure, monsieur? »
Il tira sa montre.
« Minuit et demi. »
Elle ne s'en alla pas ; elle était vive et alerte, avec un masque expressif et éveillé de voyou parisien. Clairain cherchait Jeanne qu'il avait laissée s'éloigner. Elle devait faire avec Rosel le tour du bal et allait repasser près de lui. La petite femme disait :
« Vous ne venez pas souvent ici probablement; je ne vous y ai pas encore rencontré.
Distraitement, il répondit :
« Si, au contraire, j'y viens souvent.
— Ça ne vous gêne pas que je vous tienne compagnie? » demanda-t-elle.
Il regarda son petit museau drôle, aux yeux gris, plutôt tristes et comme rêveurs sous la frange des cils. Elle crut qu'il l'approuvait et prit son bras. A ce moment, les autres repassaient; ils se mirent à rire.
« Eh bien 1 dansez donc, qu'est-ce que vous attendez; nous vous regarderons. »
L'orchestre attaquait les premières mesures d'une mazurka. Clairain qui ne savait pas
danser ne proposait rien, un peu embarrassé. Jeanne se pencha à l'oreille de Rosel, dit quelques mots. Il secoua la tête en signe de refus. Elle insista, plus haut :
« Mais si, va donc, ce sera drôle. »
Alors il se décida, vint à la petite femme qu'il enleva à Clairain, et tous deux partirent au milieu du bal. Elle sautillait, les jambes légères, l'air indifférent; lui, malgré son embonpoint, faisait des grâces, glissant sur les pointes, avec le souci visible de se montrer bon danseur. Ils tournèrent, tournèrent, mêlés aux couples, parmi lesquels ils disparurent.
« Si nous filions? proposa Jeanne, soudain joyeuse. Vois-tu la tête qu'il ferait en nous cherchant? »
L'idée enchanta Clairain.
(; Filons », dit-il.
Ils retrouvèrent le boulevard sombre, le coin de trottoir éclairé par les ailes rouges du moulin, les chasseurs à casquette galonnée, les petites gens venues là pour voir sortir le monde.
« Marchons un peu, » dit-elle.
Ils descendirent vers la place Clichy, suivis par la voiture. Jeanne, tout amusée de son escapade, Clairain, tout heureux d'être seul avec elle. Il ne lui demanda pas où ils allaient, et elle ne le savait pas elle-
même. Maintenant, loin des regards importuns, elle reprenait son âme de grisette. Une autre Jeanne, Jeanne petite fille, surgissait dans ce décor de son enfance. Ces maisons endormies aux boutiques closes s'éveillaient pour elle, prenaient leur vie de plein jour, leur physionomie d'autrefois. Ce terre-plein, avec ses files de platanes, avec ses bancs, que de choses il lui disait!... Voici la maison basse à porte étroite où habitait Madeleine, une camarade d'école, morte à douze ans; son petit corps reposait tout près, dans le cimetière qui s'étend sous le pont Caulaincourt. Petite Madeleine ! Est-ce que l'air n'avait pas gardé ici, au seuil de cette maison où elles avaient joué ensemble, le parfum de leur tendre amitié? Comme le temps était doux ce soir; comme il faisait bon sur ce boulevard silencieux, sur ces trottoirs larges où il ne passait personne ! Elle ne disait rien, toute à la poésie mélancolique de ses souvenirs. Mais une boutique éclairée la fit s'arrêter, une boutique de marchand de vins, à devanture voyante; et elle s'écria :
« Tiens! c'est encore ouvert! Oh! que de fois je suis venue là manger des beignets dont j'étais si friande!... Nous demeurions derrière, rue Lepic, et, avec une gamine de mon âge, c'est l.'i que le dimanche nous
dépensions les sous qu'on nous donnait. »
Son regard plongeait à l'intérieur, où quelques hommes en bourgeron jouaient aux cartes près du comptoir terni. Puis, brusquement :
« Entrons, veux-tu r »
Dans la petite salle du fond où ils pénétrèrent, il ne restait plus qu'un petit vieux oublié dans un coin et penché sur une absinthe qu'il semblait renifler. Un seul bec de gaz brûlait, jaune, reflété par des glaces dont le tain s'éraflait. Ils s'assirent sur une banquette dont les ressorts crièrent, et ils restèrent silencieux, un peu gênés dans cet endroit où traînaient à terre des bouts de cigares et des crachats, où flottait la fumée des pipes dans l'air vicié par les sirops et les alcools. Jeanne surtout avait un petit air drôle et comme désappointé.
« Deux grogs ». commanda Clairain au garçon qui les regardait d'un air surpris, tout en essuyant le marbre de la table où les chiffres d'une addition résistèrent à ce frottement.
Le petit vieux ayant bu son absinthe se leva, passa devant eux, courbé, sans les regarder, et sortit. Jeanne se taisait toujours, ne goûtant sans doute pas, comme elle l'avait espéré, le charme de ce lieu revu.
« A quoi penses-tu r dem.-mda Clairain.
— A quoi je pense?... Je me rappelle mon premier amour, à dix-sept ans. C'est une histoire bien drôle. »
Il la questionna :
« Dix-sept ans... Un petit commis de magasin?
— Oh ! pas du tout, c'est bien plus drôle que ça. »
Et retrouvant le ressort de sa langue, elle parla, devenue expansive. réveillant un à un, 'pour les lui conter, ses souvenirs de gamine :
« C'était un ami de mon père, un petit homme de quarante ans qui était chauve et qui s'appelait Puech. Il faut que tu saches qu'à cette époque j'étais une grande fille à la cervelle bourrée de lectures qui, tour à tour, s'était éprise de Loti et de Sully Prudhomme. Le soir, à la sortie du magasin, il fallait me voir filer vite et droit, pas pimbêche, non, mais ayant déjà ma dignité de petite femme, incapable d'ailleurs de faire chaque chose comme tout le monde, et tourmentée déjà d'un vague besoin d'indépendance... Oh! la gamine bizarre que j'étais, avec mes entêtements, mes caprices, mes soudaines soumissions et mes brusques révoltes devant tout ce qui me plaisait ou me contrariait, m'enchantait ou me choquait!... Tu comprends, quand on com-
mence à trotter dans Paris et qu'on vit dans un magasin, on a dcji ouvert sa petite fenêtre sur la vie; aussi par une sorte de précocité ingénue, étais-je parfaitement capable de tomber amoureuse de quelqu'un, de l'aimer de tête, de penser à lui, d'être malheureuse de son dédain, heureuse de son attention, mais pleine d'effroi à l'idée du reste, et jugeant ce reste une saleté. C'est un peu cela qui m'avait fait échapper à la contagion du magasin, et aux tentations de la rue... Or, Puech venait souvent à la maison ; c'était un petit homme aux yeux vifs, aux airs de furet, agile de mouvements et de langage, et gai avec cela, bavard, étourdissant de bonne humeur. Tout de suite, il me fut sympathique. Il semblait en continuelle représentation chez nous ; c'était le théâtre pour rien, un comique à domicile dont les facéties inépuisables égayaient nos longues soirées. Quand il était là, c'était une fête pour moi, tandis que je sentais l'ennui me gagner lorsqu'il était absent. Bientôt je m'aperçus que je pensais à lui un peu trop : je répétais ses plaisanteries que je trouvais infiniment amusantes; je m'aperçus même que je l'imitais presque. Ce diable de Puech i la longue m'avait conquise, et voilà que j'étais toquée de lui à présent! Je le voyais paré de toutes les qualités, j'en faisais un
être supérieur : sa gaieté, sa belle humeur, le mot facile dont il assaisonnait chaque chose qu'il disait, le grandissaient à mes yeux. Il traversait notre intérieur comme un grand éclat de rire dont l'écho était encore dans mon oreille bien après qu'il fût parti. Je le comparais à mes parents, qu'une constante intimité de vie me faisait voir rapetisses, avec des faiblesses, des tracas, des soucis, et cette comparaison rehaussait encore Puech. un gaillard si bien portant, serein, heureux. Je me disais : « Comme elle aurait de la chance, celle qui « serait sa femme! » Oui, mais le malheur, c'est qu'il ne s'apercevait de rien, car je n'étais qu'une gamine pour lui. Savait-il ce qu'il y avait au fond de ma petite cervelle, ce qui se passait derrière ce petit front qu'il embrassait paternellement? Il me traitait en enfant, dont les caprices ne tirent pas à conséquence, et avec qui on ne cause que de choses futiles, de rubans et de chiffons; et cela me torturait. Je cherchais un moyen de lui faire comprendre, je me répétais : « Il « ne s'apercevra donc de rien ! Il ne veut « donc rien voir! » et plus je m'efforçais de lui plaire, moins il s'en rendait compte. Le temps passait ainsi, moi amoureuse en grande fille étourdie, lui tranquillement ignorant... Un jour, aux courses où mon
pcre m'avait cmnaenée, Puecli qui était avec nous, remarqua une femme qui portait des anglaises et la trouva bien coiffée. Tu penses si dès ce moment je tourmentai ma mère pour qu'elle m'en achetât. Mais le jour où je les portai enfin, ce fut une déception. Puech, comme toujours, ne voulait rien voir... Que de petits faits me reviennent à la fois! J'avais un chien, une jolie bête intelligente qui remplissait la maison de ses folles gambades. Je revois Puech, toutes les fois qu'il entrait, la prenant par son collier, la caressant, ayant pour elle ces petits mors de tendresse que l'on a pour les animaux qui vous plaisent, puis la renvoyant : « Va voir ta maîtresse, à présent. » Cela me produisait une étrange impression, cette sorte de correspondance qui semblait s'échanger entre nous par cet intermédiaire ; il me sem.blait que mon chien, petit messager, m'apportait quelque chose de lui, que les mots dont il avait été choyé s'adressaient à moi, et j'en faisais de longues rêveries, le soir, lorsque j'étais couchée... Un soir, après dîner, comme nous étions réunis dans la salle à manger, Puech, pour plaisanter, se coupa une mèche de cheveux sur les tempes et me l'offrit. Je fis semblant de ne pas y tenir et je la jetai à terre; puis, du pied, j'eus soin de la pousser sous la table.
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La nuit, quand mes parents fuient endormis, je me relevai, je vins la ramasser et je la gardai huit jours sur moi. J'étais heureuse!... Mais le plus beau, c'est que, ne sachant où la cacher, car ma mère avait l'habitude d'explorer mes poches, je la pliai dans du papier d'argent, et... c'est si drôle, que j'en ris maintenant... je l'avalai, mon cher! »
Il la regardait attentif, sans rire, car cela ne lui semblait pas risible. Elle parlait avec beaucoup de mots, avec l'expressive mobilité de son intelligente frimousse. A côté d'elle, sur la table, son grog se refroidissait ; elle releva sa voilette pour y tremper les lèvres; mais il était mauvais, et elle le laissa. De la salle voisine, une voix de consommateur traversa le silence : <( J'ai le manillon de trèfle. » Jeanne continua :
« Enfin, je n'y pus tenir. Comme nous étions seuls avec Puech, un dimanche, je lui dis bravement : « Monsieur Puech, il <( faut que je vous fasse une déclaration très u grave. Voilà six mois que je vous aime, « monsieur Puech. Je suis une grande fille c( sérieuse, raisonnable, j'ai de la tête, je ferai « une bonne ménagère. Voulez-vous être mon « mari? » Il me regarda longuement, l'air étonné ; puis il me prit les mains avec protection : « Mais, ma petite Jeanne, je pour-
« rais être ton pcre : regarde-moi un peu, je « n'ai plus de cheveux. Ah! bien, je ferais « un drôle de mari pour une gentille femme « comme toi! » Puis, voyant que j'avais les yeux pleins de larmes, et comprenant que j'étais sincère et que son refus me faisait de la peine, il me promit, pour me consoler, d'attendre... on verrait... A vingt ans, je serais tout à fait une femme, nous reparlerions de ça... Alors, je le suppliai de ne rien dire à mes parents, de me garder le secret, et il me rassura, s'engagea à n'en ouvrir la bouche à personne. Seulement, le soir, quand arriva l'heure du diner et que je retrouvai mon père à table, je compris tout de suite à sa mine sévère, au regard froid qu'il me jeta, au silence qui régnait, que Puech avait parlé... »
Elle se tut. Les causeries des joueurs vinrent de nouveau jusqu'à eux, et le garçon s'étant montré un instant à la porte, disparut. Elle demeura silencieuse, suivant de l'œil sans les voir les chiffres de l'addition qui salissaient le marbre de la table, puis elle. eut un geste bref :
« Comme c'est drôle, la vie ! Sais-tu pourquoi je t'ai raconté cette histoire? Saistu qui est Puech? Tu serais bien étonné... »
Elle le regardait, et il ne la questionna pas, car brusquement, il lui semblait devi-
ner... Il revit leur entrée dans cette petite salle, le vieux qui reniflait son absinthe; il se rappela que dès qu'elle l'avait vu sa mine était devenue toute drôle, et qu'après son départ elle s'était mise à parler, expansive. Il lui dit :
« Tout à riieure, dans ce coin là-bas, c'était Puech, n'est-ce pas? »
Elle répéta simplement :
« Comme c'est drôle, la vie ! »
Et dans le silence qui retomba, ils restèrent pensifs, un peu.
Vi JT^-
Maintenant, Clairain voyait Jeanne à toute heure. L'après-midi, il la rencontrait au Bois ; elle descendait de voiture, et ils se promenaient ensemble. Ils connaissaient un délicieux coin où serpente un mince ruisseau entre deux rampes de gazon; là, au bord de ce petit cours d'eau où les arbustes se penchent et semblent bo-ire, ils venaient s'isoler et parler d'eux, se dire de petites choses tendres et puériles.
Dans l'air calme, des chants d'oiseaux se croisaient, des chants très doux et modulés d'oiseaux qu'ils ne voyaient pas. C'était, à droite, à travers la guipure des feuilles, la mousseline verte de ce frêle décor, le lent défilé des équipages dans l'allée des Acacias. Par de brèves éclaircies, des chemins apparaissaient, courant parmi les verdures. De temps à autre, ils rencontraient des gamins maraudeurs qui se retournaient pour les suivre des yeux.
Ces heures étaient exquises pour Clairain. Il sentait Jeanne plus près de lui, sans contrainte, loin de tous ces yeux qui la reconnaissaient; et ils étaient libres tous deux, libres comme des pensionnaires lâchés un jour de fête. Ils s'avançaient, effleurés par les branches, s'amusant de petits détails, d'un arbre bizarrement tordu, de jolis rochers posés sur l'eau et où s'égouttait en franges blanches une minuscule cascade. Et ils débouchaient toujours sur la même plaine, une étendue qui verdoyait, baignée de lumière, une étendue velue, un velours de gazon, où leurs ombres s'allongeaient, s'étiraient comme des élastiques, jusqu'aux petits bouquets d'arbres dorés de soleil, là-bas...
Le soir, il venait la voir au théâtre, dans
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sa loge, et ils s'en revenaient tous les deux. Avant de sortir, autrefois, elle ne se donnait pas la peine de se démaquiller. Il observa, à présent, qu'elle effaçait chaque fois le rouge de ses lèvres, et ce détail le rendait heureux, car il savait bien que si elle prenait ce soin, c'était pour l'embrasser mieux tout à l'heure.
Il montait dans son coupé, et comme il faisait bon le soir, elle commandait au cocher de descendre les Champs-Elysées, Clairain, pendant que la voiture roulait doucement, s'approchait d'elle, se serrait contre elle, et, le bras glissé autour de son cou, la tête sur sa poitrine, il lui parlait tout bas; et elle, sans rien dire, lui effleurait le front de petits baisers lièdes, exquisement tièdes...
Cependant, ce jour-là, quand il se présenta chez elle, il fut surpris de l'air d'hésitation qu'avait le valet de chambre :
« Je ne sais pas si Madame est là. je vais voir... »
On peut toujours, à l'accueil des domestiques, pressentir la sympathie des maîtres, et Clairain, à la mine embarrassée de celuilà, se sentit en défaveur. Qu'y avait-il donc
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de nouveau? Il se posa cette question, tout en pénétrant dans le salon où il vint à la fenêtre regarder distraitement les Tuileries désertes. Une heure sonnait; Jeanne achevait de déjeuner; elle lui fit dire d'attendre. Pourquoi ne le recevait-elle pas tout de suite dans la salle à manger au lieu de le traiter en visiteur qu'on néglige, en importun qu'on oublie ?
Mais la porte s'ouvrit bientôt et elle parut, en peignoir blanc du matin. Elle lui tendit la main d'un grand geste amical.
« Bonjour, toi ! »
Elle s'assit au milieu de ses coussins, lui faisant une place à côté d'elle. Lui, gardait une figure maussade. Elle s'en aperçut, demanda :
K Allons! qu'est-ce que tu as encore? »
Et, comme, déjà, tous ses traits tremblaient et que ses yeux étaient pleins de larmes, elle eut une impatience :
« Ah! ne fais pas l'entant, ce n'est pas le jour ! ;>
Alors, il comprit que les petites promenades au bord de l'eau, ces petits riens, ces tendresses d'amoureux étaient loin, qu'elle était une autre femme, et il se cabra, résolu à se montrer fort. D'ailleurs, elle ne chercha pas de détours ; elle lui dit simplement :
« Soyons sérieux. Tu sais que Forge
vient rôder dans les Tuileries, sous mes fenêtres. Je l'ai aperçu... »
Il se leva, se raidissant pour ne pas paraître ému. Même pour faire croire à sa tranquillité d'esprit, il ramassa un journal tombé à terre, qu'il plia soigneusement, et il déclara :
« Ça devait arriver. »
Il y eut un silence. Elle le regardait, sentant bien qu'il se maîtrisait, et elle expliqua d'une voix tranquille :
« Tu comprends, il vaut peut-être mieux que je le voie. Je veux que notre rupture ait un parfum d'élégance ; je veux que nous nous quittions en gens chics, que nous demeurions bons amis. »
Clairain resta très calme. Il tira une cigarette de son étui, fit flamber une allumette, demanda :
« Tu permets? »
Et après q'uelques bouffées, il parla posément :
« Oh ! ne t'en défends pas, tu l'aimes encore, c'est clair, et il te reprendra, c'est inévitable. Souviens-toi de ce que je t'ai dit un soir dans ta loge... C'est drôle, quand je suis entré ici, tout à l'heure, j'ai eu l'intuition qu'il était entre nous, qu'il nous séparait. »
Étendue sur des coussins, Jeanne eut un
geste las qui signifiait : « Qu'est-ce que tu veux? j'ai fait ce que j'ai pu ! » Et elle resta pensive ; puis :
« Il y avait peut-être un moyen de lui échapper... »
Il comprit.
« Oui, il y avait peut-être un moyen. »
Alors, elle :
« Dis un peu, pour voir si nous avons la même idée. »
Elle souriait de se savoir devinée. Un peu gêné, il se pencha à son oreille, glissa tout bas :
« Il fallait te donner à moi. »
Jeanne continua de sourire, sans répondre, et lentement elle se leva, très grande dans son peignoir blanc. Elle était jolie ainsi ; elle semblait un grand lis. Dans la pièce, elle marcha, vint jusqu'à la cheminée où elle s'accouda, où elle se regarda à la glace dans les yeux, et elle jeta cette phrase, comme si elle s'adressait à elle-même :
« Mon cher, les femmes ont besoin d'être comprises, devinées, et si souvent elles ne parlent pas, c'est qu'elles ont la sensation qu'elles parleraient devant des sourds. «
Que voulait-elle dire? Clairain était tout près d'elle, il lui entoura la taille de son bras, la sentit souple et la fit plier.
Alors, la tenant devant lui, la regardant bien
droit, l'air à la fois volontaire et suppliant :
« Écoute, il est temps encore, soyons fous! Viens... je ne sais... nous trouverons bien un coin pour nous aimer... Oh! viens, oublie-le. Regarde, je suis jeune, il n'y a pas d'obstacles entre nous et rien ne pourra nous séparer... Essaye... »
Elle sourit, indulgente, et lui dit de sa voix tranquille et nette :
« Enfant ! Est-ce qu'une femme se donne pour essayer? »
Il comprit qu'elle avait raison.
« C'est vrai, dit-il, je suis fou. »
Et il gagna la fenêtre où il colla son front, regarda la rue; puis, en se retournant, il vit que Jeanne s'était assise à sa petite table et lisait des lettres, prête à y répondre sans plus s'occuper de lui. Discret, il prit son chapeau, ses gants, s'approcha d'elle :
« Tiens, je te laisse, je ne veux pas te déranger. »
Elle eut une petite moue gracieuse, ses lettres à la main.
« Mais je vais sortir aussi. »
Et tout de suite, inexplicablement changée, elle ajouta :
« Tu vas voir si je suis bonne. Où veuxtu que je te retrouve? Au Louvre^ dans une heure, c'est dit? Maintenant sauve-toi! «
Elle arriva vers trois heures. II y avait
158 UNTENDRE
déjà une demi-heure qu'il l'attendait, un peu inquiet, au milieu de la foule qui défilait devant lui et où elle n'était pas. Il la vit descendre de voiture, élégante et jolie dans sa robe claire d'été, et s'avancer très vite. Alors, il se sentit si heureux, comprenant qu'elle se donnait, qu'elle acceptait la folie d'être à lui, que son cœur battit à grands coups, et qu'il ne put rien dire. Ils traversèrent le magasin et sortirent par une autre porte.
« Nous allons d'abord chez ma couturière », fit-elle.
Il la suivait sans répondre; elle tourna la tête vers lui, prévenante :
« Je ne t'ai pas fait trop attendre? »
Furtivement, il lui prit la main, ne trouvant que ce geste simple pour la remercier, pour lui exprimer qu'il était content. Elle dut le gronder presque :
« Veux-tu bien te tenir! »
Ils montèrent dans la Victoria. Maintenant tout près d'elle, il la regardait avec des j'eux d'amour, des yeux d'extase. Elle sentait ce regard, en devinait l'expression de tendresse, et sa figure était heureuse. Ainsi c'était fait, elle allait être à lui ; tout à l'heure, elle serait sa maîtresse, quitte à retrouver les mêmes angoisses, quitte à souffrir encore s'il allait ne plus l'aimer
ensuite... A ce moment, à son oreille, Clairain, très bas, disait :
« Tu es bonne, je t'aime ! »
Elle lui sourit de cet air exquisement songeur qu'elle avait parfois. Et ils ne parlèrent plus, dans un silence qui était très doux. Ils étaient dans l'avenue de l'Opéra, dans le soleil. Jeanne ouvrit son ombrelle. Mais un mouvement brusque la secoua toute, et sa figure changea, pâlit. Dans une voiture qui dépassait la sienne, ces yeux clairs qui venaient de la fixer, cette tête blonde dont elle avait eu la rapide vision, ce petit homme dont le chapeau de paille se perdait déjà au milieu des attelages, c'était Forge, toujours Forge qu'elle rencontrait sur sa route, partout, qui se rappelait à elle, au moment précis où elle tentait de lui échapper, de l'oublier, d'en aimer un autre, c'était Forge qu'elle retrouvait à chaque pas, comme si, sûr de sa force, de sa puissance sur elle, il la défiait de se guérir... Elle ferma son ombrelle nerveusement, et malgré ses efforts, elle parut si troublée que Clairain comprit qu'une lutte était en elle. Il n'avait rien vu ; il demanda :
« Qu'est-ce que tu as? Tu as quelque chose. »
Elle se ressaisit, comme on se réveille, et elle dit vivement :
« Non, rien, rien du tout. »
11 n'insista pas, sans comprendre, et dans le silence retombé, maintenant, passait une gêne. Jeanne ne souriait plus, un pli sec tirait ses lèvres, et sa figure assombrie était presque dure. Tout d'un coup, elle prit un parti :
« Nous n'irons pas chez ma couturière.
Elle peut attendre. »
Clairain crut qu'elle lui revenait, qu'il la reprenait, et il lui toucha le bras, doucement.
« Alors, renvoie la voiture? »
Il avait l'air suppliant et câlin, attendant qu'elle dit oui. Mais Jeanne le regarda étonnée, déjà loin de lui, et ses yeux étaient si froids que son espoir tomba.
Au cocher, elle dit simplement :
« Nous rentrons ! »
rwT- ^
« C'est le télégraphe », dit Mélanie.
Il prit le petit bleu, déchira et lut :
Cher ami.
Je pars à Meulan pour me reposer quelques jours. J'emmcne mon petit cousin qui est en vacances. Rosel vient aussi. Veux-tu être des nôtres ? Nous prenons le train demain matin.
Jeanne.
j64 un- tiikdre
Aussitôt, il courut chez elle, la trouva en peignoir, agenouillée au milieu de manuscrits, de livres, de papiers, où ses jnains plongeaient. Il y en avait sur les tables, sur les chaises et jusque sur le piano, en grosses liasses qu'elle prenait à mesure pour en remplir une valise ouverte devant elle; et c'était partout le désordre d'un départ hâtif, un désordre qui bouleversait le salon dans le demi-jour et la fraîcheur douce qu'entretenaient les persiennes closes. Quand il entra, Jeanne cherchait un feuillet égaré, et sa main impatiente frappait le plancher. Elle lui cria :
« Tiens, c'est toi ! Aide-moi donc, il me manque la page 4. cherche un peu la page 4. ,)
Il s'assit près d'elle, sur le parquet, plongea les mains à son tour dans le pêle-mêle des papiers. Toutes les portes baillaient, ouvrant des perspectives de pièces, des fuites de cloisons et de meubles clairs. La femme de chambre allait et venait.
« Est-ce que mademoiselle emporte sa robe beige? »
Jeanne, qui ne trouvait pas son feuillet, la renvoya, bourrue :
« Laissez-moi tranquille ! nous verrons ça tout à l'heure. »
Et elle rudova aussi Clairain :
UK TENDRE l6)
« Non, laisse, tu ne sais pas, tu déranges tout. »
1:11e finit par découvrir la page à l'endroit même où elle était assise, et, tout de suite, sa bonne humeur lui revint :
« Tu comprends, nous donnons ce soir la dernière. Je ne suis pas de la pièce qui suit et j'en profite pour filer... Hein? suis-je gentille d'avoir pensé à toi? »
Il objecta :
« Mais je ne connais personne là-bas. Ça semblera drôle. »
Sans répondre elle lui tendit un paquet ficelé.
« Sur la chaise, à côté de toi. »
Et tout d'un coup, en le regardant :
« Bête! tous les ans, j'emmène des camarades, comm.e ça, en garçon. »
Ils se rapprochaient; leurs mains se frôlaient ; mais Jeanne restait sérieuse, et, pendant qu'il la regardait avec des envies de jeux, des désirs d'enfantillage, elle, toute à ses préparatifs, remuait des liasses, cherchait dans le tas des feuilles éparses.
« Hein! y en a-t-il? s'écriait-elle. Tout ça des rôles, mon cher. Tu comprends, je prépare une tournée pour la fin de la saison, il faut que je relise tout ça... Mais y en a-t-il? Y en a-t-il? »
Elle était dans une fièvre de travail qui
l66 UN TENDRE
la faisait sans sexe, toute pale, l'œil vif, les mains actives. Elle commandait :
« Tiens, tu me feras penser à emporter ça. Mets ça de côté, et ça. Allons, remue-toi ! »
Et Clairain la regardait, muet, heureux de cette décision prise, heureux de partir, sentant qu'il l'aurait plus près de lui, toute à lui, là-bas, à la campagne, loin des influences qui la lui disputaient, loin du public, loin de Forge, loin de tout.
Elle demanda :
— Tu sais ramer r Nous ferons du canot, tu verras, j'ai tout un bras de Seine qui passe devant la propriété, c'est comme s'il était à moi. »
Il fut convenu qu'ils se rejoindraient le lendemain matin à la gare Saint-Lazare pour le train de neuf heures et demie. Ils furent tous en avance. Clairain, à neuf heures, les trouva déjà arrivés, occupés à peser le petit cousin sur une bascule automatique. Jeanne était toute gaie, riant très fort parmi les voyageurs matinaux qui la reconnaissaient et la regardaient.
« A ton tour, dit-elle à Clairain. Monte là-dessus. »
Et quand l'aiguille eut marqué son poids, elle se récria, étonnée qu'il ne pesât pas plus que le petit cousin. Amusée, elle le
plaisantait, pendant qu'il restait très sérieux, un peu gêné par cette expansion au milieu des gens.
« Est-il gosse! Un paquet de plumes!... Faudra manger de la soupe, tu sais ! »
Puis, brusquement, elle pénétra dans la salle d'attente, très libre, devenue une grande gamine, allégée de toute contrainte, ressentant dans les membres un besoin de courir, de s'agiter, déjà grisée à l'idée de revoir son nid de verdure, au soleil, sa jolie maison, ses arbres, ses pelouses, et le bras de Seine qui coulait tout au bord, avec un ruissellement de petites vagues, un bruit clair, sa chanson fraîche et amie d'eau qui berce... Elle voulut parler au chef de gare qu'elle connaissait, et un employé la guida sur le quai, où elle marcha, très grande, étourdie de gaieté, maniérée dans sa robe de flanelle blanche à raies bleues, avec son petit chapeau de paille posé en garçon. A chaque pas, ses souliers jaunes découvraient l'attache fine des jambes et elle tournait sa frimousse aux yeux rieurs, faisait une moue très drôle. Rosel, derrière, habillé de clair, le ventre proéminent, la grondait dans sa moustache, parce qu'elle se faisait remarquer. Il ne se déridait plus depuis leur escapade et semblait un gros papa, suivi de Clairain tout blond, et du petit cousin, en
l68 un tend ri;
collégien, très sage, que ses mains solides et rouges embarrassaient un peu.
Ils eurent un compartiment spécial que le chef de gare empressé leur réserva.
Jeanne taquinait Rosel qu'elle accusait de poser, avec sa mine grave. La vérité est qu'ayant deviné leur manège d'amoureux, il était un peu jaloux sans l'avouer. D'ailleurs, toute à sa gaieté bru3'ante, elle ne parut pas comprendre, et elle s'assit à côté de Clairain, ayant besoin de secouer quelqu'un.
tt Et toi, tu n'as pas l'air de t'amuser non plus? »
Il y avait une expression de gratitude dans le sourire très doux qui entr'ouvrit ses lèvres.
« Mais si, au contraire, je suis très content. »
Le train partit. Sur le quai, le chef, encore, saluait de sa casquette. Jeanne, à la portière, le remercia, et elle resta là, la tête dehors durant le premier quart d'heure, à regarder galoper le paysage et courir les fils télégraphiques qui semblaient s'enfiler sans cesse dans les poteaux, plantés sur le sol comme de grandes aiguilles. Elle était reprise par ses instincts de fîlle simple, aimant les champs, la campagne sereine, et elle avait des exclamations attendries pour
UNTENDRE 169
un petit arbuste en fleurs, une maison bizarrement peinte, un enclos coquet, un clair ruisseau, de petites choses qui la ravissaient, la faisaient s'écrier :
« Est-ce joli, mon Dieu, est-ce joli! » Aux stations, tout à fait lancée, elle eut des remarques comiques pour une tête ahurie de voyageur entrevue un instant, pour une hâte de femme essoufflée semant en route ses paquets ; et cela était si irrésistible, qu'ellemême eu pouffait dans son mouchoir, étranglée de rire.
Clairain, par dessus son épaule, regardait et riait aussi, discrètement. Sa main touchait sa main, que par instants, furtivement, il serrait, et ce bref contact disait toute sa fougue, son ardent désir de la prendre dans ses bras, de la serrer contre lui, bien fort, longtemps. Cela calmait un peu la gaieté nerveuse de Jeanne, cette caresse constante d'amour qui l'enveloppait, et. de sentir cette haleine qui lui chauffait la nuque, elle était toute chatouillée de frissons. Un moment, il ne put résister à l'envie d'effleurer cette nuque tentante, et ses lèvres, vite, y glissèrent, pendant qu'il murmurait très bas :
« M'aimes-tu, dis? »
Alors, pour donner le change aux autres et aussi par contenance, elle répéta :
« Est-ce joli, mon Dieu, est-ce joli! »
170 UN TEKDRE
Dans un coin, le petit cousin très sérieux, les mains sur les genoux, les regardait. Jeanne se retourna et prise d'une tendresse subite, l'embrassa.
« Tu es sage, toi ! »
Elle regardait Clairain avec un air qui disait : « C'est toi que j'embrasse. » Puis, elle fut tranquille, elle s'assit près de Rosel et causa de la pièce qu'il venait d'écrire et où elle avait un rôle. De mémoire, elle interprétait des scènes, trouvait des gestes, des intonations; et lui, s'écriait :
« C'est ça, tu y es. Tu te rappelleras? »
Triel était dépassé, ils laissaient Vaux derrière eux et atteignaient Meulan. Jeanne se remit à la portière, appela Clairain :
« Regarde la Seine, et tout ce vert, et ce ciel!... Regarde là-bas. le petit clocher, c'est l'église. Oh! ma petite église, est-elle jolie, ma petite église? »
Maintenant, à mesure qu'ils approchaient, lui se sentait gêné. Cela ne lui semblait pas très convenable d'aller chez elle, chez ses parents, de loger dans leur maison, et sa délicatesse en souffrait. C'était bien, il est vrai, l'habitude de Jeanne d'emmener ainsi des amis à la campagne ; on la traitait en camarade, en garçon, et à plusieurs reprises, son directeur, des auteurs, Rosel lui-même, ne s'étaient pas laissés arrêter
par CCS scrupules. Mais le cas changeait pour lui, car il était l'amoureux, le petit amant de demain, l'amant inavoué dont on chuchote en cachette. Jamais cette situation ne lui avait paru aussi fausse, aussi pénible.
Ils arrivaient. Jeanne lui dit :
« Vois-tu ma petite maison, c'est là-bas, la plus grande, avec de petits balcons... et la fenêtre où il y a des rideaux verts, c'est ma chambre. »
Le train s'arrêta, ils descendirent. On avait envoyé au-devant d'eux le jardinier avec une petite charrette attelée d'un poney qui attendait au débarcadère. Jeanne préféra marcher pour se dégourdir les jambes, et ils partirent au milieu des verdures. La matinée était splendide. Ils dévalaient sur une pente où, par instants, entre deux arbres, la Seine, au loin, apparaissait, en un reflet vite caché, comme un oeil qui s'entr'ouvre. La demie de dix heures tintait au clocher, et ce doux son de cloche s'envolait dans l'air lumineux, sous le calme azur, et toute la campagne verte en vibrait mélancoliquement.
Ils gagnèrent la grande route, où la petite charrette les précédait, s'en revenant vide, et soudain ils revirent la maison qu'ils n'apercevaient plus depuis la gare. Coquette, avec ses traverses de bois peint, son aspect
frêle de chalet, elle dominait la propriété, déroulée en pente jusqu'à la Seine, et sur le seuil de la porte charretière, un homme eu veston blanc, qui attendait, s'écria :
« Les voilà! Ce sont eux. »
Une grosse dame se montra, grande, l'air simple sous un large chapeau qui la protégeait du soleil. Jeanne lui sauta au cou, embrassa l'homme au veston blanc, puis, présenta :
« Mon ami Clairain. Ma mère, mon oncle. »
L'oncle souriait dans sa moustache grise, tapotait les joues du collégien, demandant s'il avait été bien sage. Il était veuf, n'avait que cet enfant dont Jeanne payait les mois de pens'ion, et lui-même gérait depuis la mort de sa femme la propriété de sa nièce. Tout de suite à Taise, il emmena les deux hommes, leur montrant les pelouses vertes, les espaliers bien exposés au soleil, les fraîches barrières blanches d'un paddock où couraient en liberté deux petits chevaux vifs. C'était son œuvre, et il en était très fier, mettait une coquetterie à leur en faire constater les avantages, l'arrangement ingénieux et joli. Vigoureux dans son veston blanc, il marchait devant eux; son geste embrassait la maison, le terrain, la petite ile paisible qui s'étendait au delà du bras
de Seine ; et il donnait des chiffres, disait que tout cela valait bien aujourd'hui cent cinquante mille francs, n'en ayant pas coûté la moitié. Oh! une bonne affliire !
Cependant. Jeanne s'était débarrassée de son chapeau. De la maison, elle leur cria :
« Vous n'avez pas vu ma chambre, venez la voir ! »
Ils quittèrent l'oncle, la rejoignirent dans le petit escalier tendu d'étoffes claires. Il faisait bon dans cette maison toute gaie où le soleil jouait partout. La chambre baignait dans la lumière, toute vêtue de vert tendre, un vert très pâle, très doux que doraient les rayons blonds. Les meubles laqués de blanc avaient un air jeune et frais. Sur le parquet, filtrée par un vitrail aux tons vifs, une image versicolore tremblotait. Jeanne ouvrit les fenêtres, découvrit le paysage.
« Et ça, est-ce beau? »
A perte de vue, le pays dévalait, coupé par la Seine dont la surface unie et brillante de lame d'acier était tachée d'ilôts dormants. Des champs succédaient aux champs, brouillés dans le lointain d'une vapeur rousse. Une grande paix s'épandait. Clairain, en se penchant au-dessus de Jeanne pour mieux voir, voulut lui reprendre la main, comme en wagon, par besoin de correspondre, de lui montrer n chaque minute qu'il était là,
qu'elle seule l'occupait. Mais cette fois, Rosel vit le geste, et il dit avec mauvaise humeur, presque sévèrement :
« Tenez-vous donc, mon cher. »
Jeanne se retourna, regarda Clairain, l'air étonné.
« Qu'est-ce qu'il y a?
— Rien, dit-il, j'ai failli tomber. »
Mais cette contrainte lui pesait. Il comprenait que l'autre était jaloux, et il se demanda avec inquiétude si celui-là maintenant n'allait pas être un nouvel obstacle.
Comme ils achevaient de déjeuner, dans un bien-être tiède qui les alourdissait sur leur chaise, Jeanne secoua sa serviette et gagna la terrasse, où du grand store baissé, tombait une ombre fraîche. Tout le grand jardin frissonnait; le long des espaliers, les arbres étiraient leurs membres réveillés, des plants de vigne couraient ainsi que des veines, s'enroulaient au treillage, tendant au soleil des grappes si vertes encore que les grains en étaient petits et durs comme des pois. Un marronnier touffu balançait son feuillage, et sur le sol, son ombre s'éclaboussait de clartés. Les longues pelouses avaient une douceur de peluche.
piquées de pâquerettes, de petites fleurs éparscs, et c'étaient autour d'elles ies bruissements d'insectes perdus dans l'herbe, des vols d'oiseaux rayant le ciel clair, vibrations, couleurs, parfums, toute la vie déjà chaude du printemps finissant.
Jeanne appela Clairain :
« Viens avec moi jusqu'au bord de l'eau ! »
Ils laissèrent Rosel causer avec l'oncle en fumant un cigare, le petit cousin s'exercer sur le piano, et partirent en courant. Ils avaient pris de grands chapeaux que leur course à chaque seconde soulevait, et ils se sentaient tous deux si joyeux qu'ils s'essoufflaient pour descendre plus vite les petites allées sablées, le long des barrières blanches du paddock. Jeanne était à l'aise, dans un peignoir de campagne que serrait à la taille une mince cordelière, et il la voyait devant lui, souple, jeune, la croupe onduleusq, les reins et la gorge libres. Ils atteignirent un petit chalet élevé au bord de l'eau, et où, par crainte des maraudeurs, les rames étaient soigneusement enfermées. On n'y pénétrait pas souvent dans ce chalet, et la serrure rouillée grinça quand ils y mirent la clef.
« C'est là que tu coucheras cette nuit », dit-elle.
Ils étaient dans une jolie chambre tendue
de cretonne à fleurs, une chambre gaie de pensionnaire, avec sa fenêtre où s'encadrait une fuite d'arbres. Les rames étaient posées sous le lit, et ils durent les aller chercher accroupis et se taquinant. Jamais Clairain n'avait ressenti ce bonheur de vivre, cette allégresse d'âme. 11 était libre, personne ne les voyait, et il pouvait sans contrainte boire des baisers sur sa bouche toutes les fois que leurs lèvres se rencontraient. Oh ! la délicieuse journée où tout chagrin s'évanouissait, où il n'y avait autour de lui que de la lumière et des sourires, où il était comme un jeune dieu ignorant et heureux, ne vivant que d'amour! Il prit les rames sur son épaule, descendit l'étroit escalier de bois qui conduisait au bras de Seine où dansaient au bout de leurs amarres trois canots blancs aux coques gracieuses. Le plus léger leur convint parce qu'il portait le nom de Jeanne, et il fallut que Clairain remontât chercher son gouvernail enfermé dans le chalet.
« C'est moi qui tiendrai la barre, » dit-elle lorsqu'il la retrouva, déjà installée à l'arrière.
Il embarqua, lui tendit l'appareil, pour qu'elle le fixât. Mais ils faillirent chavirer, tant elle eut un brusque recul.
« Oh! l'horrible béte, bégayait-elle, n'y touche pas; n'y touche pas! »
Et se faisant petite, toute secouée de répulsion et d'effroi, elle lui montrait, sur la barre qu'elle avait failli prendre, une grosse chenille velue qui se promenait lentement. Cela le fit sourire, un peu surpris qu'on pût ainsi craindre un insecte inoftensif, et d'une pichenette, délicatement, il la chassa. Jeanne, pourtant, restait tremblante, et comme il la plaisantait, elle se fâcha presque. C'était absuMe sans doute, mais c'était plus fort qu'elle ; elle ne pouvait voir une chenille sans qu'un frisson glacé lui courût dans le dos. Pour rien au monde maintenant, on ne lui eût fait tenir le gouvernail ; elle ne voulut même pas prendre la main qu'il lui offrait pour l'aider à changer de place, exigeant qu'il se trempât auparavant les doigts dans l'eau, parce qu'ils avaient effleuré la bête. Alors elle fut tranquille. Ce fut elle qui rama.
L'eau était calme et bleue, toute pailletée d'éclats de soleil, et dans le frissonnement de sa surface, le décor de ses rives se répétait brouillé. Jeanne, à petits coups d'aviron, donnait à la barque une allure aisée, une vitesse égale, toujours. L'ile qu'ils longeaient était plantée d'arbres aux cimes hautes, et iis n'en voyaient pas la fin. Ils glissaient lentement dans un silence de paix où l'on entendait le ruissellement léger de l'eau
fendue, et le clapotement doux des rames plongeant, régulières.
« La belle journée », dit Jeanne.
Clairain se taisait, l'âme sereine, les j'eux contemplatifs. Elle proposa :
« Si tu veux, nous monterons dans l'ile, il doit faire bon sous les grands arbres.
— Comme tu es bonne ! » dit-il simplement.
Elle le vit si heureux qu'elle eût la sensation orgueilleuse de sa toute-puissance sur lui. Jamais elle n'avait été aimée aussi absolument. Cette constatation aussitôt l'attrista, et elle pensa à Forge avec un regret pénible. Pourquoi n'était-ce pas lui qui se trouvait là, à cette minute? Que de fois, lui aussi, il avait murmuré cette phrase :
« Comme tu es bonne ! » Que de fois elle l'avait vu heureux près d'elle ! Pas aussi complètement peut-être, car il savait rester un homme même dans ses faiblesses, et jamais elle ne l'avait senti à elle, lui appartenant, prêt à toutes les folies comme ce Clairain blond. Pourtant des souvenirs affluèrent. Non, elle était injuste. Ne l'avait-il pas attendue cinq ans? Un jour même elle l'avait vu résolu à tout quitter, à rompre toutes attaches pour partir avec elle ; elle avait refusé ce jour-là. Et à présent il était loin d'elle, c'était fini entre eux. De
quelle argile étaient Jonc pétris ces hommes qui frissonnaient de fièvre, bégayaient de passion à ses pieds, tant qu'elle se refusait, et qui l'abandonnaient quand elle s'était donnée et qu'elle devenait un obstacle dans leur vie?
Ils atterrirent, fixèrent la barque et pénétrèrent sous les grands arbres. Les troncs étaient velus de mousse et les feuilles de l'automne dernier semaient encore leur pied; partout éclatait une violence de végétations, s'épandait et montait une furie de verdures, et l'île entourée de ronces farouches avait l'aspect superbe et fier des choses sauvages et primitives.
Jeanne regardait Clairain marcher devant elle, lui frayant un passage parmi les herbes qui, courbées sous ses pas, derrière lui, à petits jets, se relevaient. « Comme il ressemble à Forge, pensa-t-elle ; moins robuste, mais blond comme lui, avec des yeux clairs, humides de tendresse ! » Pourquoi était-ce l'absent qu'elle aimait lorsque celui-ci s'offrait, plus jeune, sans attaches dans la vie? Ils marchaient à présent sur un sol plus praticable, et Clairain prit son bras, n'osant lui prendre la taille. L'impression qu'elle en eut répondit à sa question ; elle le trouva trop doux, trop timide, sans volonté, sans énergie. L'autre était un homme, lui. était
l80 UN TENDRE
uue fille qui ne savait que la regarder, que presser sa main, que pleurer. « C'est un mou. » se dit-elle. Et tout d'un coup, dans un accès de franciiise vive, elle se livra :
« Pourquoi es tu si docile, si peu mâle ; essaj'e de me résister, d'être fort; je crois que je t'aimerais follement. »
Sans cesse, maintenant, elle avait de ces phrases qui le consternaient. Q.ue voulaitelle qu'il fit? Cela ne la satisfaisait donc pas d'être aimée ainsi, d'un amour de chien fidèle? Si elle lui avait demandé de s'élever, de conquérir le succès, l'argent, une situation d'artiste, il eût compris; elle lui demandait de lui résister, il ne savait pas.
Au pied d'un grand arbre, ils s'arrêtèrent.
« Ici, nous serons bien, » dit elle.
Dans les herbes, à l'ombre, ils s'étendirent. Ils étaient comme sur un tapis et ils se déclarèrent très à l'aise. Jeanne, les deux coudes à terre, la tète dans ses mains, demanda nonchalamment :
« Est-ce que tu as aimé d'autres femmes avant moi?
— Tu sais bien que non. » dit-il.
Mais, curieuse, elle voulut des détails sur ses maîtresses, et il dut lui conter qu'il avait connu durant quelque temps un
modelé, une belle fille dont le langage grossier le choquait un peu.
Ces confidences le gênaient, d'ailleurs. Il se rapprocha d'elle, colla ses lèvres aux siennes: elles étaient humides et fraîches; il y but le désir. Jeanne s'étendit davantage, la tête sur un de ses bras replié, regardant au-dessus d'elle le feuillage d'où pleuvait du bleu. Ils ne dirent plus rien. Entre deux arbres, elle apercevait, perdu dans l'azur, un petit nuage blanc qui s'évanouissait lentement comme une fumée ; il disparut tout à fait ; alors elle se reprit à causer :
« Tu sais, j'ai rêvé de Puech cette nuit. Est-ce drôle? Quand je pense que s'il avait voulu, je serais Mme Puech aujourd'hui. Me vois-tu Mme Puech- Je n'aurais pas fait de théâtre, je ne te connaîtrais pas, et nous ne serions pas en ce moment... »
Elle s'interrompit, vit que Clairain était tout contre elle, que sa figure effleurait la sienne. Il lui dit : >
« Je t'aime! Je t'aime! »
Et il lui. serra les mains avec force, voulut l'enlacer. Elle, très calme, presque sans effort, se raidit, et il ne put l'atteindre. Elle demanda étonnée :
« Qu'est-ce que tu as, qu'est-ce qui te prend?
l82 UN TENDRE
— Je t'aime ! Je t'aime ! » répétait-il avec fièvre.
Et sa main rapide saisit une plante qui le gênait, la brisa; il en coula un suc blanc qui ressemblait à du lait. Il avait lâché Jeanne qui ne se reculait pas ; elle ne songeait pas à lui échapper, ayant aux lèvres un sourire qui le défiait. Alors, il se rapprocha d'elle, la saisit à la taille qu'il sentit souple, flexible sous le peignoir. Du coude, elle l'empêcha d'approcher davantage; leur haleine se confondait.
« Je t'aime ! Je t'aime ! » répétait-il toujours.
Un instant ils se regardèrent. Jeanne était jolie ainsi, toute moite de la lutte, les cheveux ébouriffés, haletante. Puis, tout d'un coup, il parvint à atteindre sa bouche et ses lèvres brûlantes s'y collèrent. Ce fut tout, un long frisson la secoua, il sentit qu'elle se détendait. Les yeux fous, la face blanche, éperdue, elle murmura très bas :
« Prends-moi, prends-moi... »
Et elle fut à lui, pendant que dans l'herbe bruissaient les insectes, que sous le soleil les arbres frémissaient, que les fleurs s'ouvraient comme des bouches fraîches, que l'île tout entière chantait l'amour, fêtait leurs noces.
Leurs noces n'eurent pas de lendemain.
Ils avaient fait des projets, rêvé de passer huit jours, huit jours d'amour dans ce coin joli de campagne dont ils étaient les maitres ; ils s'étaient promis des escapades, des courses de petits diables lâchés dans les buissons, des bains de soleil et de grand air, des culbutes dans l'herbe, puis, bien sages, des promenades sur l'eau, des visites à l'ile dont les grands arbres avaient un air de protection.
l86 UN TENDRE
dont le fouillis de verdures leur faisait un grand nid, si doux, si tiède, plein d'exquis chatouillements !
Tout croula. Un télégramme de son directeur rappela Jeanne à Paris où le théâtre, après l'échec de la nouvelle pièce, reprenait son ancien spectacle pour clôturer la saison. A peine une journée de liberté, et il fallait revenir, reprendre la corde, sitôt!
Maintenant Clairain observa que Rosel lui parlait à peine, aitectait vis-à-vis de lui une froideur polie. Déjà, la veille, à leur retour de Tile, il avait été frappé de son regard singulier. Il sentit que ses amours devinées lui créaient un irréconciliable adversaire; mais le temps des inquiétudes était passé. Que lui importaient la mauvaise humeur et l'envie de ce gros homme?
N'était-il pas aimé, heureux, plein de confiance devant l'avenir? Et durant tout le voyage il se désintéressa de lui, mit une coquetterie à paraître indifiérent, et il le laissa accaparer Jeanne, lui parler de sa pièce, du rôle qu'elle y jouerait. Elle, déjà reprise par le théâtre, par le public, discuta, voulut que Rosel lui apportât le manuscrit le soir même, pour régler plusieurs points sur lesquels ils étaient en désaccord. Et quand ils arrivèrent à Paris, très affairée,
elle partit avec lui, quittant Clairain que consolaient d'ailleurs un sourire, une pression de main et cette question chuchotée à l'oreille :
« Viendras-tu me voir demain? »
Le lendemain, elle était absente, sortie avec Rosel, ayant prévenu qu'elle ne rentrerait pas pour diner. Il fut tout triste, commençant à perdre sa tranquille confiance. Pourtant il domina ses inquiétudes et, le soir, n'alla pas la voir dans sa loge. Deux jours s'écoulèrent ainsi sans qu'il reçût aucune nouvelle d'elle. Le troisième jour; il n'y put tenir, il courut rue de Rivoli.
Le domestique l'accueillit avec cet air d'hésitation qui l'exaspérait :
« Je ne sais pas si madame est là. »
Il entra dans le salon, aperçut sur une chaise le chapeau de Rosel et entendit qu'on parlait à côté dans la chambre de Jeanne. D'ailleurs, la porte s'entr'ouvrit, Rosel passa la tête.
« Bonjour, attendez un petit instant, elle s'habille. »
La porte se referma. Cela parut à Clairain une plaisanterie, et il vint la rouvrir. Jeanne à sa glace se frisait les cheveux, en corset, comme dans sa loge. Il voulut s'avancer jusqu'à elle, lui tendre la main. Rosel se planta devant lui :
« N'entrez pas dans la chambre à coucher de Mlle Saulier. je vous prie. »
Cela était dit d'un ton froid, comme on donne une leçon à un enfant. Clairain sentit qu'une colère bouillait en lui. Il dit durement :
<( Pardon, qui êtes-vous ici? «
Et il voulut avancer; mais l'autre lui barrait toujours le passage, répétant :
« N'entrez pas dans la chambre à coucher de Mlle Saulier, je vous prie. »
Jeanne ne disait rien, continuant à friser ses cheveux, et son silence approuvait Rosel. Alors Clairain se sentit dans une atmosphère d'hostilité, et tout décontenancé il recula. Mais comme l'autre allait repousser la porte, cela lui parut trop bête de céder, et il éclata :
« D'abord, faites-moi le plaisir de laisser cette porte tranquille. Vous n'êtes rien ici, je ne vous reconnais aucune autorité pour me parler comme vous venez de le faire ! »
Rosel conserva son calme.
« Vous n'êtes qu'un gamin.
— Je vous giflerai! » cria Clairain.
Et déjà ils étaient l'un près de l'autre. Rosel perdait patience, cela devenait grave. Jeanne intervint, l'air ennuyé :
« Ah ! mais il est fou ! Il devient dangereux ! Il fait des scènes chez moi à présent ! »
Clairain béfrava :
« Tu me donnes tort?
— Je ne veux pas de scène chez moi, dit-elle impatientée, je ne veux pas de gens mal élevés qui font du bruit et ouvrent les portes quand on le leur défend. J'en ai assez, j'en ai la tête cassée de toutes ces gamineries. Une fois ça passe; à la fin ça devient assommant ! »
Il allait de surprise en surprise. Il hésita un moment, espérant encore que tout cela n'était qu'une comédie et qu'elle allait lui dire dans un sourire : « Oh ! le niais! il s'y est laissé prendre ! » Mais elle boutonnait son corsage, nerveusement. Alors il prit son chapeau, révolté par cette injustice, et détestant Jeanne de toutes ses forces à cette minute. £lle le suivit jusqu'à la porte, lui tendit la main sans colère.
« Une autre fois, tache d'être plus raisonnable. »
La porte claqua, il se retrouva stupide dans l'escalier. Et tout d'un coup, il lui vint une envie fébrile de sonner, de se faire ouvrir, de demander pardon. Cela lui était intolérable de partir ainsi, il lui semblait qu'il venait de la perdre, que c'était fini entre eux. Puis, en descendant, il réfléchit, plus calme, revit la scène, eut la sensation qu'il venait de donner dans un piège, que tout cela avait été préparé par elle pour se
débarrasser de lui. Il chercha une raison à cette comédie; il n'en trouva pas. Dans la rue, plusieurs fois ses yeux revirent les fenêtres closes; il sentait en lui un grand vide et il était très malheureux.
Quelques jours passèrent encore, il bouda Jeanne. Mais il ne put s'empêcher de venir rôder dans les Tuileries; et ce fut là, une après-midi, qu'il eut l'explication vainement demandée à sa psychologie. Il venait d'entrer dans la grande allée qui longe la rue de Rivoli, lorsqu'un couple au loin, devant lui, fixa son attention. La femme avait la silhouette de Jeanne, l'homme ressemblait à Forge. Il en reçut un violent coup à la poitrine et à la nuque, et il s'approcha, les jambes tremblantes, pour s'assurer qu'il ne se trompait pas. C'étaient eux. Jeanne avait une ombrelle blanche, dont elle battait sa jupe à petits coups; lui, sa canne derrière le dos, causait sans gestes. Ils marchaient lentement, tout près l'un de l'autre, très à l'aise, très calmes, comme si rien ne les avait jamais désunis, comme s'ils s'étaient quittés paisiblement la veille. Alors Clairain s'arrêta, si ému qu'il était sans révolte, si rudement atteint qu'il chancelait, étourdi, et que le ressort de son cœur se brisait, lui sembla-t-il. Mais comme le couple, arrivé au bout de l'allée, retournait sur ses pas,
une pudeur lui vint; la honte d'être aperçu ainsi défaillant lui fit recouvrer ses jambes; il sortit du jardin.
Il marcha sans but, traversa des rues où roulaient des voitures dont il ne songeait pas à se garer. Maintenant, il s'expliquait l'attitude de Jeanne et le jeu de Rosel. C'était lui qui avait préparé leur réconciliation, préférant voir Jeanne revenue à Forge que tombée dans les bras d'un nouvel amant, si cet amant ne devait pas être luimême. Médiateur complaisant, il satisfaisait en même temps une rancune et trouvait un profit. Ne s'assurait-il pas leur gratitude? N'était-il pas plus que jamais pour eux le familier, l'intime, l'ami indispensable?
Comme tout cela lui parut sale !
Mais comment Jeanne avait-elle pu se ressaisir si vite, après s'être donnée? Il ne comprenait pas, ayant du coeur féminin, de ses complexités une ignorance d'enfant. Il se revit là-bas avec elle, dans l'ile. Comme tout était beau, comme tout était clair ce jour-là î La joie habitait son coeur et l'avenir se peuplait de promesses... C'était fini, elle se reprenait, son cœur était vide, sa tête était vide, tout devenait néant.
« Allons, je l'oublierai, se dit-il résolument ; il le faut ! »
Et il s'efforça de marcher d'un pas tran-
quille, comme un homme que rien ne tourmente. Mais il se sentait si affreusement triste, que la vie lui parut lourde et injuste et qu'il souhaita en sortir. Puis ses nerfs s'exaltèrent, il eut une première révolte :
« Elle s'est donnée librement, elle est ma femme, je ne me la laisserai pas prendre! j)
11 ne s'aperçut pas qu'il se contredisait, qu'il s'était promis .d'oublier, une minute auparavant. Puisqu'elle s'était donnée, elle était à lui, sa femme; cela lui paraissait une chose sainte, imprescriptible. A ce moment, comme il accompagna ses paroles d'un geste brusque, des moineaux qui picoraient sur la chaussée s'enfuirent à tire d'aile, et il les suivit des yeux longuement, dans l'air, car il lui sembla que son bonheur avait fui ainsi...
Enfermé chez lui, il s'assit au milieu de l'atelier vide. Une immense détresse le poignait, et il regarda machinalement les murs semés de toiles, les grands murs blancs et simples qui lui semblèrent maintenant nus et froids. Il se demanda comment il avait pu être heureux dans cette grande pièce si triste qui le reculait de la vie ambiante, l'isolait dans le silence. Tout v était laid et
misémblc. Un chevalet boitait; un pan de tenture à la porte retombait déchiré ; l'étoffe d'un meuble s'effilochait d'usure. Il y avait de la poussière sur les corniches, sur les cadres blancs, des taches de couleur sur le parquet. Un veston de travail posé sur une chaise lui parut une loque ; des fioles vides, des pinceaux épars lui donnèrent l'impression de jouets dérisoires. Qu'eu avait-il su tirer? Savait-il peindre seulement, et comment avait-il pu éprouver tant de joie à planter sur des carrés de toile des bonshommes qui ne tenaient pas debout, des maisons de guingois et des paysages sans air? Cela était enfantin.
Le jour baissait, il pleuvait de la tristesse, et, par delà les baies vitrées, dans le ciel assombri, défilaient de lourds nuages. II lui sembla qu'il entrait dans la nuit pour toujours, que désormais il n'y aurait plus pour lui de lumière et de sourires, et il frissonna d'angoisse. Son front était brûlant, ses tempes battaient martelées de fièvre; il alla se plonger la tête dans 1 eau, en revint rafraîchi., plus calme, et appela Mélaiiie pour qu'elle lui allumât une lampe. Quand elle brilla, quand, dans sa clarté jaune, l'atelier reparut, il se retrouva plus viril. « On oublie. « se dit- il, et au même moment, sa tristesse revint avec la sensation acca-.
blante qu'il était seul. Il avait les membres las comme si on l'avait battu.
Mais plus tard, ayant diné. des doutes l'assaillirent. S'il s'était alarmé sans raison ? Jeanne ne lui avait-elle pas dit un jour au sujet de Forge : « Je veux que notre rupture ait un parfum d'élégance, je veux que nous nous quittions bons amis. » Qui sait s'ils ne s'étaient pas rencontrés dans ce but aux Tuileries tout à Theurer Et il se jetait sur cet espoir comme un mendiant sur le sou qu'on lui tend. L'instant d'après, d'ailleurs, il se reprochait de chercher un prétexte pour courir à sa loge et il se répétait qu'il ne sortirait pas. 11 s'était promis, après avoir longuement raisonné, de ne pas la revoir, car il se sentait capable des pires folies s'il se retrouvait devant elle. Il se coucherait de bonne heure ce soir, se lèverait tôt demain, partirait à pied, ferait des marches forcées, se fatiguerait le corps, ne penserait pas, et vivrait ainsi en brute pendant quelques jours. Il se leva de table, alla s'accouder à la fenêtre. Déjà ses résolutions faiblissaient, il sentait qu'il attendrait vainement le sommeil s'il se couchait, qu'il se retournerait de fièvre dans son lit. Il marcha dans la pièce, eut une idée subite :
« Je puis bien descendre acheter un cigare ; je ne dépasserai pas le bureau de tabac. »
Il descendit, s'aperçut qu'il n'avait aucune envie de fumer, et se trouva à l'Étoile.
« L'air est bon, pensa-t-il, la marche me fliît du bien. »
Et comme, en même temps, il s'accusait de manquer de volonté, se rappelant qu'il s'était promis de ne pas dépasser le bureau de tabac, il se fâcha presque :
« Que diable ! je puis bien me promener, puisque je n'irai pas la voir ! >>
Il discutait avec lui-même, se donnant de bonnes raisons qui ne le convainquirent pas. Une lutte le partageait ; il aurait voulu rentrer, et il continuait sa promenade, impuissant à s'arrêter.
Alors il prit des airs de flâneur, se dit :
« Cette fois, au troisième bec de gaz, je retourne, c'est décidé. »
Et le troisième bec de gaz fut dépassé, puis un arbre, puis un banc, puis une maison qu'il s'était donnés comme buts. Il n'aurait pas glissé plus sûrement sur une pente raide, sans obstacles pour l'arrêter. Pourtant, quand il se vit au rond-point des Champs-Elysées il trouva qu'il s'était aventuré bien loin, voulut rétrograder. Comme il restait là, torturé d'incertitude, un fiacre vide passa près de lui; et, tout d'un coup, ce fut plus fort que sa volonté, il céda à l'invincible attirance, y sauta la tête perdue comme
[96 UK TENDRE
on se jette par une fenêtre, comme on commet tout acte de folie, en criant au cocher le nom du théâtre.
Oh! quand, d.ms sa loge, il revit Jeanne, les épaules et les bras nus, quand elle lui sourit, lui tendit la main, à son habitude, d'un grand geste amical, comme il sentit qu'elle le tenait tout entier, qu'il était à elle, et comme il s'accrocha désespérément à l'espoir qu'elle restât à lui !
« Quoi de neuf? » demanda-t-elle.
Il la regarda, ne trouvant rien à dire; puis, soudain sa peine creva; il dit sans préambule :
« Je t'ai vue dans les Tuileries avec Forge aujourd'hui. »
Elle s'arrêta de se maquiller, vit qu'il avait une figure pâlie et souffrante.
« J'ai à te parler, dit-elle ; attends que nous soj'ons sortis ; je t'expliquerai. »
En même temps, elle cherchait par la pensée un endroit isolé, propice à cette explication, et, tout de suite elle choisit cette allée des lacs, à l'entrée du Bois, où ils étaient venus quelquefois après le théâtre se promener en amoureux, à l'air calme du soir. Ils ne parlèrent plus, et le silence de Clairain fut plein d'anxiété. Dans la voilure qui les emmen.i. elle ne répondit pas
UN TliNDRE 197
encore à ses questions, attendant d'être tout à fait seule avec lui. car elle pressentait qu'il serait violent, qu"il se cabrerait lorsqu'il saurait qu'il n'avait plus à espérer, que c'était fini.
Maintenant, seuls dans cette grande allée, déserte à cette heure, et toute blanche sous un rayon de lune, ils marchaient l'un près de l'autre sans se rien dire. Ils allaient dans ce décor trempé de lumière, où passaient en légers souffles des odeurs de fleurs lointaines, ils allaient sous les feuilles frissonnantes, les feuilles argentées qui se penchaient vers eux, et le sable à chaque pas craquait, tandis que leurs ombres tantôt s'approchaient et s'éloignaient, fuj'antes et capricieuses. Pourtant, ce silence impatientait Clairain ; il y jeta ce mot :
« Alors? »
Il le dit d'une voix qui tremblait un peu, malgré sa volonté d'être ferme; il le dit comme un malade, qui se sent condamné, demande bravement au médecin de ne rien lui cacher. Elle le regarda, et il lut dans ses yeux une pitié.
« Alors? » répéta- t-il.
C'était une chose si simple que Jeanne avait à lui dire; pourquoi ne trouvait-elle pas un mot pour l'exprimer? Elle aurait voulu le ménager, user de détours, mentir
même, et elle cherchait... Puis, il lui répugna de n'être pas franche, et, d'une résolution subite, comme on va droit au danger, elle lui dit. tout d'un trait :
« Eh bien ! nous nous sommes rencontrés, c'était inévitable, n'est-ce pas? Nous étions seuls, et il est venu vers moi... 11 m'aime toujours, voilà! »
Clairain se raidit pour rester calme, et dans sa main, sa canne, qu'il serrait de toutes ses forces, lui meurtrissait les doigts.
« Ensuite? demanda-t-il.
— C'est tout. »
Avec un grand effort pour ne pas trembler, pour rester homme, il ajouta :
« Et moi, qu'est-ce que je deviens? »
Elle hésita.
« Je ne sais pas...
— Il faut conclure, dit-il. Tu as revu Forge, il t'aime, tu l'aimes aussi : vous vous reprenez. Et moi ?
A leurs pieds, tout au long de l'allée, le feuillage découpait sou dessin ; c'était comme une grande dentelle noire étalée sur le sable et qu'ils foulaient sans la voir. Un banc près d'eux, frappé par la lune, semblait en métal, et, derrière lui, sur le gazon, couraient des lignes alternées de lumière et d'ombre. Ils s'assirent.
« Et moi? » insista Clairain.
UN TliN'DRE
Jeanne eut un court geste, un geste vague.
« Qu'est-ce que tu veux que je te dise?...
Alors, il lui prit le bras, très ferme.
« Tu es ma femme, tu n'as pas le droit de revenir à lui. »
Cela lui parut si enfantin qu'elle haussa les épaules. Il se contint encore :
« Raisonnons... Quand il a plu à ce monsieur de te quitter, tu t'es penchée vers moi, tu m'as accueilli comme celui qui console et qui fait oublier. Aujourd'hui qu'il revient à toi, tu trouves simple de me dire : « Va-t'en. » C'est tout naturel, n'est-ce pas? et je dois me taire, et je dois m'en aller. Que t'importe que je souffre et que la vie me soit lourde désormais ; tu es sans regrets... Mais si je n'acceptais pas, moi! Si je me mettais entre vous pour vous empêcher de vous reprendre, si je me défendais, ne serait-ce pas mon droit? »
11 se tut un instant; elle regardait devant elle, sur le sable, la dentelure des feuilles. Il répéta :
« C'est mon droit ! c'est mon droit ! »
Il l'accablait de ce mot. C'était son droit de s'interposer, c'était son droit de se défendre, car c'est une nécessité fatale que, de tout temps, deux hommes qui aiment la même femme, luttent entre eux
et se combattent. Forge, le jour où il avait dû choisir entre son devoir d'honnête homme et une folie héroïque, ne s'était pas senti de taille à s'affranchir, et il avait sacrifié sa maîtresse à sa tranquillité. C'était de son plein gré, sagement, raisonnablement, qu'il avait rompu. C'était volontairement que Jeanne avait laissé Clairain s'approcher d'elle, qu'elle avait pris cette nature ardente, cette âme sensible, cette cervelle de fièvre dont, une à une, elle avait enlevé les pensées de travail, les illusions de force et de santé, cet enfant, dont elle avait fait, à son caprice, un malade devenu capable de toutes les violences et de toutes les révoltes, puisqu'on le condamnait, puisqu'on le poussait du pied dans le vide... Et aujourd'hui que Forge se ravisait, avec cette pensée : « Si nous sommes prudents, si nous nous cachons, personne ne saura rien, » il trouvait entre eux un obstacle, quelqu'un qui lui criait : « Pardon ! il ne fallait pas partir et me laisser entrer. Il est trop tard ! »
Clairain poursuivit, s'animant :
tt Parbleu ! ce serait trop facile de me congédier, de me dire : « Vous étiez une « doublure, rendez le rôle. » Ah ! vous avez cru que j'accepterais cela, vous avez cru que j'étais un passif, un mouton. Eh
bien ! vous vous êtes trompés, car j'aime follement, de tout mon être, et si l'on me repousse, il n'y a plus de lumière, il n'y a plus de bonheur pour moi; je suis d.ms l'obscurité et le vide, et alors je deviens dangereux. Prenez garde! vous n'aviez pas le droit de jouer avec mon cœur, vous n'aviez pas le droit de prendre tout ce qu'il y avait de joie pour moi dans la vie et de m'abandonner ensuite. Prenez garde! car si vous me condamnez, je vous condamne aussi, et ce sera tant pis pour nous tous!... »
Il allait, et rien n'aurait pu l'arrêter. Elle le laissait dire, sachant bien que, tout à l'heure, il s'apaiserait de lui-même et qu'elle le dompterait, pour peu qu'elle se montrât souple, pour peu qu'elle se montrât femme. Quand il se tut, elle prit sa main, elle s'inclina vers lui, lui parla doucement :
V. Oh ! je le savais bien que tu te conduirais en gamin, je savais bien que tu ne comprendrais pas que j'ai été bonne, que j'ai eu pitié de toi et que j'ai essayé de t'aimer. Je m'attendais à trouver devant moi un être violent et mauvais... Va, fais du bruit, fais-moi du mal, ce devait finir ainsi. »
Dans les massifs, sur tout ce coin du Bois, s'élevait et s'épandait une musique de violons. D'invisibles archets couraient.
agiles ou lents, filant des sons ténus qui montaient dans l'air tiède. Et Clairain, l'oreille bercée par cette musique, sentait qu'il faiblissait déjà. La voix de Jeanne, près de lui, était si douce et la pression de sa main le troublait si fort, qu'il balbutia :
« Et qu'est-ce qu'il faut que je fasse, qu'est-ce que tu attends de moi?... Est-ce que je sais? »
Alors, elle lui entoura le cou de son bras, elle s'approcha encore, lui parla comme à un enfant qui a de la peine et qu'on essaie de consoler :
« Je veux que tu sois raisonnable, que tu restes mon ami et que tu sois fort, que tu sois vaillant, que tu travailles... Je veux que tu reprennes toute ta cervelle, car tu as besoin d'elle, tu as besoin de redevenir ton maître et il y a encore pour toi du bonheur d£.ns la vie... »
Les violons jouaient toujours et leur musique faite de modulations vives, de sonorités éteintes, de notes métalliques, d'alertes et de surprises, les enveloppait tous deux de ses ondes caressantes, ajoutait à la féerie de ce décor trempé de lune; et cela, dans la nuit, était délicieusement doux et infiniment tendre. Jeanne vit que Clairain avait de bons yeux, des yeux résignés et tristes comme en ont les chiens sacrifiés
quand ils devinent qu'on va les noyer. Elle continua de lui parler et sa voix se fit suppliante :
« Je t'en prie, sois grand, sois généreux, je serai une sœur pour toi, une amie affectueuse qui te dira toutes ses peines, qui t'aimera bien. Je t'assure que les autres sont des fantoches, qu'il n'y a que toi. que toi seul seras mon confident, mon ami, celui que j'aurai près de moi pour que sou amitié me tienne chaud... Tu verras, je t'aiderai à te guérir, je t'aiderai à travailler, et je serai toujours là, je me dévouerai... Si tu savais, on n'aime pas un homme de toutes ses forces pour l'oublier d'un coup. Je suis une malade depuis un mois, je ne sais plus comment je vis ; il me vient toute la journée des envies de pleurer toute seule. Puisque tu ne veux pas que je sois malheureuse, aie pitié de moi... Tiens, aujourd'hui, quand je l'ai revu, d'abord je lui ai dit des injures, mais il m'a regardé tranquillement et j'ai senti que je n'en pouvais plus, j'étais sans force... Oh! sois grand; tu vois bien que je te supplie... »
Elle se tut. Il avait une figure si décomposée qu'elle prit ses mains et elle les baisa pendant qu'il bégayait, à bout de courage :
« Vous êtes des méchants, je ne vous ai pas fait de mal, moi... Je n'ai jamais fait de
mal à personne ; pourquoi me faites-vous souffrir?... C'est atroce, vous êtes des méchants, des méchants !.,. »
Puis, il eut honte, tout d'un coup, devant cette femme, de se montrer si faible, si petit dans la douleur. Il retira ses mains qu'elle embrassait, et il se leva. Il essayait de sourire, mais son sourire était triste, était navré, et sa voix, malgré lui, tremblait très fort.
« C'est bien, je ferai ce que tu voudras, je serai un homme, je te le promets... C'est fini, je suis fort, je suis courageux, c'est lini... Tu vois, ce n'est rien, un peu de peine, mais c'est passé; je suis fort, maintenant, je suis fort... »
C'était son cœur qu'il mutilait là, qu'il sacrifiait pour qu'elle fût heureuse, et cela était si simple, si brave, qu'elle se leva, très émue, et elle eut un mouvement délicieux. un mouvement câlin pour reprendre son cou, mettre sa tète contre son épaule, effleurer sa joue de ses lèvres.
« Là! comme une sœur ». dit-elle.
Et ils restèrent debout, sans rien dire, à regarder devant eux le petit lac dont l'eau frissonnante reflétait tout un pan du ciel pur, et où la lune, doucement baignée, se balançait...
Il se tairait, il s'effacerait, c'était promis. Il avait suffi qu'elle le lui demandât de sa voix douce, avec ses yeux suppliants. Oh ! il serait brave jusqu'au bout, il s'en irait très droit, raidi en sa fierté comme un pauvre dont le ventre est vide, mais qui ne tend pas la main. Puisque Jeanne, en accrochant à lui son âme défaillante, s'était trompée, puisque ces projets de guérison n'étaient qu'une fantaisie folle de sa pauvre
208 UN TEXDRE
cervelle troublée, il oublierait ses promesses et ses baisers, il la laisserait retourner à Forge pour qu'elle fût heureuse, — il se sacrifierait.
Tant d'autres sont nés pour le bonheur, qui vont inconscients de vivre et à qui tout sourit ! Lui, était né pour souffrir. Si Jeanne, mutilée, avait pris son cœur, cette petite chose vierge et blanche, c'était pour s'agenouiller devant, pour y pleurer l'absent, comme on prend un cierge, comme on le fait brûler en offrande quand on veut prier. Et l'amour de Clairain, ce culte tendre, extasié, religieux, avait été comme une de ces petites flammes qui brillent doucement dans la haute mélancolie d'une église, dans le pieux recueillement des voûtes sacrées, et qu'on éteint d'un souffle, petite fumée, haleine qui s'envole, soupir qui s'exhale...
Quand Clairain sortit, au matin, il avait des idées raisonnables, il se promettait d'être brave et de se guérir sagement. Désormais, il n'aurait plus d'amour que pour la tâche à faire. Le travail ! il n'y avait que cela encore qui ne trompât point, le travail consolateur qui donne la santé, l'équilibre et la force. Comme il avait eu tort, la veille, de douter de lui dans le grand atelier vide où le jour
décroissait, devant ses toiles noyées d'ombre qu'il regardait avec des yeux de détresse ! Maintenant, il allait se remettre à la besogne, y trouverait l'apaisement et l'oubli. En même temps, il se stimula :
« Allons, je suis un homme, je ne vais pas me laisser abattre par cette misère ! »
Est-ce qu'il n'y avait pas d'autres douleurs plus accablantes dans la vie? Sa pensée rétrograda vers le jour lointain où il avait perdu sa mère. Ce jour-là. il avait cru qu'il n'y aurait plus de bonheur pour lui. Il avait grandi depuis, il avait eu des joies, et bien des fois la vie lui avait semblé belle. Comme on oubliait !
Il suivait un boulevard, sous des arbres, dans la gaieté d'une claire matinée. C'était, à côté de lui, un tramway qui passait rapide, dans le soleil, comme s'il glissait sur ses rails. Des gens le frôlaient, des bonnes en tablier blanc, des commis minces dans leur redingote, pressant le pas. A l'angle d'une rue, les mains dans le ceinturon, un sergent de ville stationnait, l'air béat. Et Clairain, parmi ce monde éparpillé, cette gaieté de lumière et de vie, se sentit tout d'un coup très lâche. Ces mêmes arbres, il se rappelait les avoir vus à la pointe de la saison, un jour, en passant là, avec Jeanne. Elle lui avait dit : « Regardez donc les premières
feuilles! » Comme ils étaient jolis en leur première parure d'un vert délicat et doux ! L'amour naissait alors. Aujourd'hui, c'était fini de s'aimer, et les arbres, remplis de soleil, éclataient de vie! La pensée qu'il n'était plus rien pour elle, qu'il ne lui prendrait plus les mains, qu'il ne lui dirait plus de petites choses tendres, que c'était fini, ces promenades du soir et ces baisers d'amoureux, lui poigna le cœur. 11 n'était plus qu'une moitié d'être, maintenant, plus qu'un tronçon. Cela lui fut si pénible que ses yeux s'emplirent de larmes. ^Lichinalement, il tira de sa poche un porte-cartes, et il s'arrêta pour regarder longuement une pincée de rameaux, une pensée fanée, conservés là entre deux feuillets; et les yeux troubles, il se mit à bégayer d'une voix qui s'étranglait dans sa gorge :
« Petite fleur, des rameaux... C'est fini! » Cela lui était très doux de pleurer, à ce moment, de s'abandonner à cette grande douleur où il s'anéantissait. La vie le prenait dans ses vagues, le roulait, et il se laissait emporter, devenu une épave, une chose flottante, perdue... Un pauvre qui lui demandait l'aumône le rappela à lui, et il se remit à marcher. Mais comme le pauvre le suivait en l'implorant, il chercha dans son gousset, lui tendit une pièce, et le
regarda s'éloigner. Maintenant, il retrouvait son calme et ses pensées d'oubli ; il rêvait de se faire une existence nouvelle, farouche, une existence d'ermite.
« Je m'enfermerai, dit-il. je me cloitrerai, je tuerai la fièvre, je tuerai le désir! »
Et il voulut revenir sur ses pas. Mais il s'aperçut que, tout en marchant sans but, il était arrivé près de la maison de Forge. Ses pensées prirent un autre cours. Puisqu'il se sacrifiait, puisqu'il se condamnait à étouffer sa peine dans son coin, il avait le droit d'exiger que son sacrifice servît à quelque chose et que Jeanne fût heureuse. L'idée d'aller voir Forge s'implanta en lui, devint irrésistible. Il avait la tête si faible qu'il ne comprit pas le danger de cette démarche et qu'elle lui parut simplement généreuse.
Il dirait à cet homme :
« Je viens à vous loyalement, monsieur. Vous n'ignorez rien et nous nous comprenons. Je ne récrimine pas, j'accepte. Mais avant de m'écarter devant vous, avant de chercher un autre milieu où je ne vous rencontrerai plus, je vous demande d'être bon, de l'aimer, elle; je vous demande cela pour que je ne me révolte pas, pour que je ne devienne pas méchant, pour que vous ne trouviez pas sur votie route un homme violent, un ennemi. »
Et avant de s'en aller, sans colère, il ajouterait :
« Et tendez-moi la main puisque je vous tends la mienne. »
Il lui sembla que son attitude ainsi, serait digne et belle. Il n'en voulait pas à Forge. Est-ce que cet homme n'était pas, comme lui, la victime pitoyable d'une dévorante passion? Il le revoyait, dans son atelier, un jour qu'il y était venu torturé de jalousie, avec son air triste, l'expression douloureuse de son regard. Comme il était malheureux alors ! Il s'attendrit. A ce moment, la pensée qu'il se dévouait pour faire le bonheur de deux êtres lui fut douce et consolante.
L'appartement, déjà bruyant, empli de rires d'enfants qu'on débarbouille, avait une tiédeur de bien-être, une atmosphère de tendresse; cela sentait bon le nid, la famille. Forge venait de se lever, et dès que la bonne l'eut prévenu qu'on le demandait, il vint dans l'antichambre, en pantoufles, la face encore bouffie de sommeil. Clairain, devant lui, comprit aussitôt que sa démarche était stupide, et il se sentit gêné. Un instant, ils se regardèrent ainsi, sans parler, puis Forge dit. avec un air de contrariété qu'il réprimait :
« Voulez-vous prendre la peine d'entrer? »
Dans une petite pièce où il y avait un bureau, une bibliothèque, et qui devait être un cabinet de travail, ils s'assirent. Là, Clairain vit Forge en pleine lumière, et ses illusions tombèrent. Avec sa crinière, sa moustache embroussaillées, dans le négligé du réveil, il lui apparaissait égoïste et rogue. Ce n'était plus la victime contre laquelle il était sans haine, l'homme malheureux aux prises avec son devoir et une dévorante passion, c'était un homme gras, indolent, qui avait autour de lui des sourires, des gaietés et des joies. Alors, il regretta d'être venu, car ses pensées de dévouement fuyaient, et il se sentait maintenant -osciller entre la résignation et la révolte, capable de faire le bien comme de faire le mal, ^gré d'une circonstance soudaine qui pouvait le pousser ici ou là. Cependant le silence se prolongeait inquiétant; Forge attendait que Clairain commençât, et Clairain se sentait à chaque seconde devenir plus hostile. L'homme qui vivait dans ce milieu tendre et chaud, avec de petits bambins, une femme, toute une famille dont on sentait si doux l'enveloppement de caresses, ne se contentait pas de ce bonheur; il allait ailleurs prendre celui des autres. Cela lui sembla injuste et monstrueux. Il le regarda encore, assis devant lui. avec
ses yeux mal éveillés, dans son veston de chambre passé à la hâte pour le recevoir, avec ses mains grasses qui se posaient sur les bras du fauteuil, son cou épais, apparu au-dessus de la chemise à cordelière de soie ; il regarda cette chair tranquille et satisfaite. Et il ne retrouva pas les plirases qu'il avait préparées; il dit nerveusement sur un ton bref :
« Vous savez pourquoi je suis ici... »
Forge l'interrompit :
« Veuillez parler moins fort, monsieur. »
Il semblait sans patience, bien qu'il restât froid, les jambes croisées, suivant de l'œil le va-et-vient de son pied qu'il balançait. Clairain, sans l'écouter, continua d'une voix qui devenait agressive presque :
« Je suis venu pour vous parler sans hN'pocrisie, parce que cela est nécessaire. Nous aimons la même femme... »
Alors Forge se leva.
« Je ne veux pas vous entendre. Vous parlez sur un ton que je ne puis tolérer. Je n'ai pas de comptes à vous rendre. Ce que je fais ne vous regarde pas. »
Clairain se leva aussi, il était très pâle et ses mains tremblaient.
« Vous avez tort de le prendre ainsi, car je suis entré chez vous avec une pensée conciliante.
UN TENDRE 2Ij
— Je n'en veux rien savoir, dit Forge, très irrite; je vous ai reçu parce que je vous croyais raisonnable; vous ne l'êtes pas; je me fâche, et je vous prie de me laisser en paix.
Cela vint tout gâter, en exaspérant Clairain. Il atteignait cette période aiguë de la souffrance où la colère jaillit aveuglément et vous fait tout briser. A ce moment, il haïssait cet homme de toutes ses forces. Un flux de sang le grisa, il perdit la tête, et il fut stupéfait de s'entendre lui crier :
« Et moi, je vous défends de reprendre Jeanne et je vous préviens que le jour où vous l'aurez reprise, je vous donnerai à choisir entre un scandale et une rencontre ! «
Ils étaient l'un devant l'autre, prêts à se colleter. Mais la porte s'ouvrit, et deux bambins entrèrent, rieurs, comme une coulée de lumière blonde. Ils venaient embrasser leur papa. Devant cette irruption, les deux hommes restèrent saisis, sans rien dire. Et les petits, en voyant ce monsieur qu'ils ne connaissaient pas, comprirent qu'il ne fallait pas rester; ils s'enfuirent.
La scène avait été très courte. Maintenant, Clairain n'avait plus rien à faire là. Mais avant de partir, baissant la voix, il répéta sa menace :
« Je vous donne ma parole d'honneur que
2l6 UN TENDRE
le jour où vous reprendrez Jeanne, je vous donnerai à choisir entre un scandale et une rencontre. »
Et il sortit, soulagé, ne regrettant pas d'avoir été fou.
Jeanne sortit à une heure. Clairain, aux aguets sous les arcades, la vit monter dans son coupé, prit un fiacre et la suivit. Ils gagnèrent ainsi la Concorde, longèrent les quais, sous les arbres, dans la direction d'Auteuil. Le temps était beau; il y avait sur les rives des pécheurs échelonnés qui semblaient dormir ; la Seine, sillonnée de bateaux blancs, avait des écailles d'or, les parapets des robes de soleil, et, sur le Cours-la-Reine qu'ils suivaient, des marrons tombés des arbres qu'aucune main de gamin n'avait encore ramassés, luisaient dans la poussière. Le coupé allait, rapide, et Clairain ne le perdait pas de vue, l'œil rivé à cette caisse vernie qui fuyait toujours à la même distance devant lui. Jeanne allait rejoindre Forge, il en était sûr. Rien que le choix de cette voiture close, par cette claire après-midi, n'attestait-il pas assez un souci d'échapper aux curiosités, de ne pas être vue?
UNTHNDRr 217
Devant la gare d'Auteuil. Jeanne descendit, renvoya son cocher. Déjà, il avait paye son fiacre et attendait. Elle prit un boulevard, tourna dans une rue. Lui, marchait derrière, du plus loin qu'il pouvait, de peur qu'elle ne se retournât et ne l'aperçut. Puis, brusquement, il ne la vit plus, sans qu'il eût pu distinguer exactement la maison où elle était entrée. Et comme il restait là, n'osant avancer, croyant toujours la voir ressortir, il lui sembla reconnaître au loin la silhouette de Forge. Instinctivement, il s'enfonça dans une encoignure^ guettant, la poitrine haletante. L'autre s'approchait; des détails s'accentuaient à mesure, sa cravate aux bouts flottants, son chapeau mou. C'était bien lui. Il pressait le pas, robuste, les épaules larges, la canne haute, et soudain, il disparut sous un porche, à l'endroit même où devait être entrée Jeanne.
Alors, Clairain resta une minute anéanti, comme s'il avait cru que cela ne serait pas , que Forge ne reprendrait jamais Jeanne. Mais il se ressaisit et marcha, étonné bientôt de se trouver sans faiblesse, résolu. Sa conduite se traçait nette, et il ne reculait pas. Il se rappelait ces paroles dites froidement à Forge : « Le jour où vous reprendrez Jeanne, je vous donnerai à choisir entre un scandale et une
rencontre. » C'était formel. Il tiendrait sa promesse.
Aux Variétés, ce soir-lj, Forge passait la soirée dans une loge avec sa femme. Clairain était aux fauteuils, et, pendant tout le premier acte, il ne quitta pas des yeux la rampe de velours, où lui apparaissait, accoudé et tourné attentivement vers la scène, cet homme que tout à l'heure, à l'entr'acte, il allait provoquer. Au fond, il se sentait très calme, complètement calme ; il envisageait cette solution avec soulagement, étant de ces nerveux que la souffrance abat et que l'action relève. Pendant quatre mois, on avait joué avec lui, mais le jeu était dangereux et, dans un instant, on s'en apercevrait, car il se rebellait enfin. Et cela était logique en somme, logique comme la ruade du cheval qu'on exaspère, comme le coup de griffe du chat que l'on taquine, comme la détente du pistolet qu'on manie sans précautions. Tout dans la vie apporte fatalement sa conséquence; et la révolte, la vengeance et la haine sont des conséquences auxquelles n'échappent pas ceux qui ont fait naître la peine, éclore la douleur, qu'ils l'aient voulu ou non, qu'ils soient conscients ou inconscients du mal qu'ils ont semé!... Pendant quatre mois, Clairain avait vécu
dans les transes et l'angoisse, et à présent, sortant de cette période d'affaissement où il ne s'appartenait plus, où, impressionnable, sensible, il avait souffert de toutes ces contradictions que dans un déroulement successif chaque fait avait avec le précédent, cette décision s'imposait comme une nécessité, rendait un peu d'équilibre à sa cervelle tourmentée. Il lui semblait qu'il se reconquérait enfin, puisqu'il faisait preuve d'énergie, acte d'homme.
Le rideau tomba. Il suivit au foyer le flot des toilettes claires et des habits noirs. Ce fut li, sous l'étincellement des lustres, qu'ils se rencontrèrent. Forge achetait des bonbons pour sa femme, arrêtée plus loin et causant dans un groupe. Clairain s'approcha de lui, toucha son bras, lui dit :
« Un mot, je vous prie. »
Il dit cela d'un ton bref, impérieux.
L'autre se retourna et ils se regardèrent bien en face, dans les yeux. Autour d'eux, la foule les gênait; ils vinrent un peu à l'écart, et Clairain parla :
« Choisissez : dans deux minutes, je vous assaille à coups de canne devant cinq cents personnes. C'est un scandale. Ou, si vous préférez le silence, demain matin deux de mes amis seront chez vous. »
Debout, sa boîte de bonbons à la main,
Forge sourit. A côté de lui, de sa carrure robuste, Clnirain était frêle comme une fille. Dans son œil frais passa une expression de pitié, et de sa moustache blonde tombèrent ces mots impertinents :
« Est-ce qu'on répond à ça? »
Un monsieur pressé passa entre eux en s'excusant. Il y avait dans un coin trois dames qui les regardaient.
« Prenez garde, menaça Clairain, c'est vous qui l'aurez voulu. »
Et comme, dédaigneux. Forge haussait les épaules et passait, il dit tout haut, d'une voix ferme :
« Soit! »
Et il alla vers le vestiaire, demanda sa canne, vint se poster dans les couloirs. Le monde affluait, reprenant ses places pour le second acte. Forge, au milieu de ce monde, regagnait sa loge, avec sa femme; il causait tranquillement, sans gestes, suçant un bonbon. Mais il vit devant lui, à quelques pas, cette figure pâle, étrangement pâle, dont les yeux le frappaient comme des balles, et, devant l'air froidement résolu qu'elle prenait, devant ce bâton que des doigts fiévreux serraient avec force, il songea au scandale, aux explications qui suivraient, il pensa à sa femme qui allait tout apprendre. Alors, comme Clairain s'avançait, allait lever le
bras, il lui glissa très bas. en passant, l'air indifférent :
« C'est bien, je suis à vos ordres... »
Ils se battirent au pistolet, dans un lieu propice, près de Chatou.
Pendant toute une journée, Clairnia s'était employé à chercher des témoins.
De Verles, auquel il avait pensé tout d'abord, était absent, loin de Paris, à une adresse qu'on lui indiqua; puis, d'autres amis, sur lesquels il comptait, lui manquèrent également. Alor?, ce fut une chasse aux camarades, une course patiente à travers des quartiers qu'il n'avait jamais explorés, dans des escaliers où il s'essoufflait et qu'il redescendait déçu. Enfin, le soir, il tomba sur deux vagues connaissances d'atelier qui se contentèrent de la fable qu'il imagina, et acceptèrent de le seconder.
Au cours de ces démarches, il avait gardé toute sa netteté d'esprit, étant sans fièvre, les nerfs calmés. L'instant était grave; il se jugeait la léte froide et se trouvait sans regrets. Est-ce que la vie, telle qu'il la voyait désormais, ne lui était pas intolérable? Il n'avait rien à perdre puisqu'il n'espérait plus, et il ne pouvait pas être plus malheu-
reux qu'il ne l'était déjà; dès lors, quoi qu'il advînt, ce serait pour lui une délivrance. Car ne s'étant jamais battu, il ne prévoyait pas un duel inutile : il tuerait Forge ou Forge le tuerait. Cela lui apparaissait comme un résultat fatal.
Ils partirent au matin, en landau, par un temps gris. Il avait plu la veille et les chemins étaient détrempés . Durant tout le trajet, Clairain resta silencieux, sans impatience, vivant comme dans un recul, éloigné de la vie ambiante, détaché de toutes choses. Ses témoins causaient discrètement, et il semblait ignorer qu'ils fussent là. Quand ils atteignirent Chatou. le ciel était si menaçant que l'un d'eux dit :
« II faudra nous dépêcher, car la pluie n'est pas loin. »
Cette phrase réveilla Clairain et le choqua. Se dépêcher ! Il croyait donc que cela n'était pas sérieux qu'il en parlait aussi légèrement, ou bien était-il si pressé de voir un homme à terre?
Le lieu choisi était un coin écarté et tranquille à l'entrée d'un petit bois. Forge était déjà là avec ses amis, dont l'un, immobile, les bras croisés, écoutait l'autre qui parlait vivement en tortillant sa moustache. Comme les deux parties s'abordaient, le même témoin recommanda à Clairain de ne pas parler à
son adversaire. Il n'en avait nul désir, d'ailleurs, et se tint isolé pendant les préparatifs. L'herbe étant mouillée, ses bottines furent tout de suite humides; il eut froid; un long frisson lui parcourut le dos, et il marcha pour se dégourdir.
Il pensa : « Si j'étais tué? » Au même instant la vie lui parut laide, vide de joies. Ce temps gris, ce décor lamentable ne faisaient-ils pas un cadre à ses pensées de mort? Tout s'accordait pour ne pas lui faire regretter de disparaitre. Puis, l'image de Jeanne se leva. Comme il l'avait aimée ! Comme il l'aimait encore ! De menus faits lui revinrent à l'esprit. Était-elle adorable quand elle l'embrassait dans les cheveux, sur le front, doucement, tandis que la tête sur sa poitrine, il lui parlait d'amour? Il avait encore à son oreille le son de ses rires, de ses gaietés, et il se rappelait des phrases; celle-ci surtout le poursuivait à cette minute précise, de même qu'il revoyait la moue exquise qu'elle avait eue en la lui disant : « Tu sais, j'ai rêvé de Puech, cette nuit. Est-ce drôle! » Comme c'était loin tout ça! Il pensa avec regret : « Si elle avait voulu, pourtant!... » Et il se sentit si attendri que pour s'afFerm.ir, il se retourna, regarda le groupe des témoins occupés à tirer au sort les armes. Il lui sembla que tout cela était bien long.
Alors, il se reprit à songer. Est-ce qu'il ne flottait pas dans l'air une odeur de mort? Est-ce que la nature tout exprès ne se mettait pas en deuil ? Cette idée l'obsédait. « Il me tuera, se dit-il, moi je sais à peine tenir un pistolet. » Et aussitôt il ajouta : a Tant pis. c'est pour elle que je m'en vais. » Il finirait en amant; n'était-ce pas la plus belle mort r Quand le cœur était vide, le corps ne devait-il pas tomber? Il se retourna encore. « Enfin ! » pensa-t-il avec soulagement, en voyant que tout était prêt.
A partir de cet instant, il se laissa diriger. On le plaça. Devant lui, à vingt pas, il avai: Forge, que ses vêtements noirs n'amincissaient pas ; et il retrouva un peu de confiance, il se dit résolument : « Je ne le manquerai pas. » Mais il se sentait nerveux et il se stimula : <( Aurais-je peur? Allons donc! »
Autour d'eux, des arbres s'élevaient, leur faisant une voûte de feuilles, encore lourdes de pluie. Clairain sentit qu'un de ses témoins lui relevait le ccl de sa redingote pour dissimuler le blanc de sa chemise, qui aurait pu servir de point de mire. Il y eut une seconde d'attente. Quelqu'un qu'il né regardait pas frappa dans ses mains, compta : « Un, deux, trois. » Instinctivement il avait abaissé son pistolet, il tira. Les deux cou"s se confondirent. Et ce fr.t tout,
un frisson passa dans l'air, un silence tomba. Ils se retrouvèrent l'un en face de l'autre, sans nicmc avoir entendiî sifHer les balles.
Clairain ne bougea pas, stiipidc. Ses témoins le rejoignirent. C'était fini. Il f;illait partir. Alors, quand on lui enleva son arme, il se ressaisit. Cette comédie dérisoire le révoltait, il était venu pour tuer Forge ou pour être tué par lui. Que signifiait ce tour d'escamotage? Il n'était pas possible qu'on s'en allât ainsi ; on allait recommencer. Est-ce que les balles étaient parties seulement? Et il se sentait pris d'une désolation infinie qui lui donnait envie de sangloter. Maintenant, il ne pourrait plus rien tenter contre Forge, il devrait lui abandonner Jeanne, et il lui faudrait vivre ainsi, vivre encore... A ce moment la pluie se mit à tomber, fine, pénétrante, voilant de fils ténus le paysage attristé.
Ils retrouvèrent le landau que le cocher avait fermé, reprirent leurs places. Les témoins parlaient, souriaient, délivrés de leur contrainte. Cette bonne humeur peina Clairain. 11 sentait en lui sombrer tous ses espoirs. C'était fini, cette fois, il serait malheureux toujours, n'étant même pas bon à tue". Affaissé dans son coin, il ne dit pas une parole, regnrdant confusément défiler la
banlieue. Le retour fut morne, la rentrée à Paris navrante, dans ce jour gris, soub ce ciel qui pleurait.
VÎI
Aux fenêtres de l'appartement vide, les persiennes étaient closes. Juillet commençait, et Jeanne, réfugiée à Meulan, dans son nid de verdure, dans sa petite maison au bord de l'eau, s'y reposait, tâchait d'oublier les émotions vives qui venaient de la secouer si rudement.
Et Clairain, comme si jamais il ne se consolerait, vint rôder dans les Tuileries, parfois encore. Maintenant c'était pour lui
l'ennui, l'ennui atroce qui fait les journées villes^ longues, interminables. Il ne pensait plus ; son esprit endolori . s'y refusait ; il vivait dans une sorte d'inconscience, et il allait cojnme une bête, errant, le plus souvent, au hasard des rues.
Autrefois, quand il souffrait trop, il pleurait, il pleurait tout seul, et cela le soulageait. Il ne le pouvait plus à présent, et il se sentait mou, lâche, sans révoltes, sans nerfs. Autour de lui, il ne voj-ait plus rien, il n'entendait plus rien ; il ne saluait plus les gens qu'il connaissait et sa seule préococcupation était que la nuit vint plus vite pour rentrer chez lui, morne, pour s'endormir exténué.
Un jour, il s'oublia toute une après-midi sur un banc, sans bouger, à regarder passer les gens. Vers sept heures il se leva, vit qu'il était devant le Palais-Royal. Il ne songea pas à rentrer, prit la rue de Valois sans savoir où il allait. Il fallait diner. Il entra dans un restaurant, et, comme il y avait du monde au rez-de-chaussée, il monta au premier où il n'y avait personne. Là, il ne voulut pas qu'on allumât le gaz, et il dina à une petite table, près d'une fenêtre. II faisait à peine clair, et la salle vide, avec ses rangées de tables, lui rappela le dortoir, à la pension, avec ses petits lits blancs,
un jour que, malade, il y était resté seul.
Il mangea sans choisir, n'importe quoi et très vite. De la fenêtre, il apercevait la rue toute grise et déserte. Il y avait de l'autre côté, en face de lui, une jeune fille en noir qui, par instants, se montrait, bâillait, puis disparaissait derrière un rideau. Et lui, dans la salle obscure, osait à peine commander le garçon, car la tristesse rend timide. Celui-ci, d'ailleurs, le servait en silence comme s'il le comprenait.
Il sortit, la rue le reprit, il se laissa aller.
La place du Carrousel, qu'il traversa, était lugubre. De rapides passants s'y perdaient, semblaient des fétus de paille que le soir balayait. Clairain se trouva, ayant monté des marches, sur un pont. Il devait être huit heures, car déjà des lumières s'allumaient, des points jaunes et rouges, comme de petites âmes, de petites vies, planant sur la tristesse des choses. A sa droite, la Seine était pareille à une mare d'étain, et en silhouettes sur le ciel, les maisons, les arbres, formaient des masses d'ombre ; à sa gauche, l'eau était verte, et la Cité commençait, pareille à quelque grand bateau immobile, avec ses maisons encore nettes, sous les dernières clartés qui, d'une fente du ciel, les frappaient encore. Et dans le silence, un grand silence qui était partout et qu'il sen-
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tait aussi en lui, la cloche de l'Institut se mit à tinter; elle tinta à coups lents et gr£.ves, et rien n'était plus poignant que ces sons de détresse dans la nuit qui s'avançait.
Alors Clairain s'accouda au parapet et resta là à regarder couler l'eau, longuement. Devant lui s'élargissaient les berges, les quais que recouvrait l'ombre; les ponts s'espacèrent, imprécis; le long ruban du fleuve devint un ruban noir qui luisait. Et comme des rangées de cierges, les dernières rampes de gaz s'allumèrent, piquant de leurs étoiles de feu, les ténèbres descendues; sur les rives, sur les maisons, tombèrent des tentures de deuil, et tout le lointain de Paris apparut criblé de points d'or, pendant qu'une sourde rumeur reprenait, une rumeur de nuit, énorme et menaçante.
Et Clairain, toujours accoudé à son parapet, penché sur l'eau où tremblaient, en traînées lumineuses, les reflets du gaz, se mit à penser, poète, que cette même eau, dans quelques heures, passerait près de Jeanne, devant sa maison, que peut-être, après diner, elle viendrait la regarder couler au clair de lune, mais que rien ne lui dirait qu'un peu de sa tristesse y était tombé, et que. dans le frissonnement de ses ondes, elle lui apportait une minute de sa misère d'oublié...