‹ Un tour dans les prairies à l'ouest des États-Unis [microforme]Chapitre 15 sur 44 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

des Delawares.

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Conduisant son cheval avec précaution et avec le moins de bruit possible , le chasseur fit un cireuit et s'arrêta à un bouquet d’arbres qui le séparait des daims. Là il mit pied à terre, et, laissant son cheval derrière les arbres, il glissa autour d’un monticule et disparut à nos yeux. Nos regards se fixèrent alors sur le troupeau, qui continuait son paisible repas sans se douter du danger qui le menaçait. Tout :. coup une détonation se fit entendre , et nous vim:s le plus beau daim de la bande faire un bond convulsif et tomber par terre, tandis que ses compagnons fuyaient de toutes parts avec rapidité.

A l'instant notre ligne se rompit, et les plus jeunes de la troupe se portèrent en avant dans le plus grand désordre pour courir après les fugitifs. Parmi les plus ardents se distinguait notre petit Tony, sur son cheval : car il avait laissé là les bêtes de somme dès qu’il avait aperçu les daims. Mais il s’écoula bien du temps avant que le son du cor eût rallié les chasseurs, et que nous pussions reprendre notre marche.

Deux ou trois fois dans la journée nous fûmes arrêtés par des scènes tumultueuses de ce genre. Les jeunes cavaliers ne se possédaient pas, en se voyant dans une contrée inexplorée et si abondante en gibier ; ils étaient trop pea sccoutumés à la discipline militaire pour se résigner à garder les rangs. Cependant aucun ne se montra plus indocile que notre Tony, Plein de la haute idée qu’il avait de son

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c'était un camp de hardis Delawares, qui probablement avaient fait une excursion rapide dans ces dangereuses contrées.

Un peu plus loin, nous a erçûmes deux hommes à cheval qui murchaient lentement et dans une direction parallèle à la nôtre, le long d’une colline aride et dépouillée. Ils n’étaient éloignés de nous que de deux milles environ, et semblaient nous observer. Nous fimes halte pour les considérer à notre tour attentivement; mais nous ne pûmes que faire des conjectures. Étaient-ce des fndiens? et, s’ils étaient Indiens, étaient-ils Pawnees? La vue d’un cava'ier qui parait tout à coup à l'horizon aux yeux du voyageur qui traverse ces plaines hostiles est dien capable de frapper son imagination et de faire baite son cœur, de même qu'une voile aperçue en rner par ur. temps de guerre excite les anciitudes d’un équipage qui ignore encore ®’il a or! "on af ire à un ennemi. Nos conjectures ne furent pourtant pas de longue durée : car, en examinant les cavaliers à l’aide d’une lunette, nous reconnûmes deux des hommes que nous avions laissés au camp, et qui, s’étant mis en route pour nous rejoindre, avaient perdu nos traces.

Ce jour-là notre marche fut animée et pleine d’agréments; nous étions dans un pays d’aventures qui n'avait jamais été foulé par les blancs, à l'exception peut-être de quelque trappeur (1) solitaire. Le temps

(1) Littéralement chasseur au piége. C'est sous ce nom que Cooper, dans son roman /2 Prairie, désigne un de ces co-

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était aussi beau que nous pussions le désirer ; il faisait une chaleur douce et tempérée ; au-dessus de nous s’étendait un ciel d’un bleu foncé , parsemé de petits nuages cotonneux, et autour de nous se prolongeait à perte de vue une campagne magnifique dorée par un soleil d'automne ; mais tout était silencieux et sans vie, sans habitation humaine, et en apparence sans un seul individu de cette espèce. On aurait dit que cette belle contrée eût été vouée par la nature à une solitude éternelle; les Indiens eux-mèmes n’osent s’y arrêter; s’ils y paraissent de temps à autre, ce n’est que pour la chasse, et encore leur apparition n'est-elle que de quelques jours.

Après une marche d'environ quinze milles, nous campâmes dans une belle presqu’ile formée par les circuits d’une petite rivière profonde, claire, presque sans courant, et ombragée par un bosquet d'arbres magnifiques. Quelques chasseurs se détachèrent aussitôt pour aller à la recherche du gibier, avant que le bruit du campement l’eût effarouché. Beatte prit aussi son fusil et partit seul, en prenant une direction opposée à celle des autres.

Quant à moi, je m'étendis sur l’herbe au-dessous des arbres, et, m’abandonnant au doux plaisir d’un repos champêtre, je me mis à bâtir des châteaux en Espagne. Je ne puis concevoir, er effet, un genre de vie plus propre à maintenir le corps et l'esprit en

santé. Le matin, une course à cheval de plusieurs heures, variée par des accidents de chasse ; l’aprèsmidi, un campement sous un bosquet délicieux aux bords d’un ruisseau; le soir, un banquet de venaison fraichement tuée, de dindons rôtis, et de miel parfumé cueilli dans les arbres environnants; le tout assaisonné avec un appétit inconnu aux gourmands de nos villes. Et la nuit, quel doux sommeil en plein air, ou quelles agréables veilles dans la contemplation de la lune et des étoiles qu’on voit briller à travers les branches !

Toutefois, en cette oecasion, nous eùmes peu de raison de vanter notre garde-manger ; on n'avait tué qu’un daim pendant la journée , et notre tente n'avait pas vu un seul morceau de cet animal. Nous fûmes donc forcés de satisfaire notre vigoureux appétit avec qu'lques restes de dindons apportés ‘'u dernier campement, et auxquels on avait ajouté deux ou trois tranches de porc salé. Cette disette heurensement ne dura pas longtemps. Avant la nuit, un jeune chasseur revint chargé de butin, Il avait tué un daim, l’avait adroitement découpé , et, met- : tant la chair dans un sac fait avec la peau même de la bête, il avait chargé le tout sur ses épaules pour nous l’apporter.

Peu de temps après, Beatte parut à son tour avec une daine bien grasse, couchée en travers sur son cheval. C'était le premier gibier qu’il nous apportât, et je voyais avec plaisir ce trophée qui effaçait entièrement le souvenir du putois, Beatte déposa son

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fardeau près du feu, sans dire mot; après quoi il se mit à débrider son cheval, et toutes les questions qui lui furent adressées sur sa chasse ne purent obtenir que des réponses extrêmement Jlaconiques. Mais si le métis gardait un silence digne d’un Indien sur ce qu'il avait fait, Tony, au contraire, ne pouvait assez parler de ce qu’il comptait faire. Maintenant que nous étions dans un bon pays de chasse , il allait, disait-il, se mettre en campagne, et notre loge désormais serait remplie de gibier, Par bonheur son babil ne l’empèchait point d'agir ; il dépeça la daine très-adroitement et en mit un quartier à la broche. En un moment nous fûmes en mesure de nous dédommager avec luxe de notre maigre diner. | Le capitaine ne revint que tard et les mains vides. Il était à la poursuite de son gibier ordinaire, 1es daims, quand il arriva sur les traces d’une troupe de plus de soixante élans. N'ayant jamais tué d'animal de cette espèce, et l’élan se trouvant alors à la mode parmi les vieux chasseurs de notre camp, il cessa de poursuivre les daims, et suivit les traces qu’il venait de découvrir. Quelque temps après, il aperçut les élans et eut plusieurs occasions d’en abattre; mais il désirait rapporter le plus beau, qui marchait en avant des autres. Enfin, voyant que toute la troupe allait lui échapper s’il ne se hâtait, il tira sur celui de ces animaux qui se wouvait le plus rapproché, Le coup porta; mais l'animal conserva encore assez de force pour suivre

quelque temps ses compagnons. D’après les traces de sang qu’il laissa derrière lui, le capitaine ne pouvait douter qu’il ne fût mortellement blessé ; mais, comme la nuit approchait, il ne put suivre la trace, et fut obligé de remettre au lendemain la recherche de sa victime.

Le vieux Ryan et sa petite troupe ne nous avaient pas encore rejoints, non plus que notre jeune métis Antoine. Il fut décidé en conséquence qu’on resterait le jour suivant à la même place, pour donner à taus les traînards le temps d'arriver.

La conversation des vieux chasseurs roula, ce coir-là, sur la tribu des Delawares, auxquels on croyait que le camp découvert dans la matinée avait appartenu, et l’on raconta plusieurs anecdotes sur ieur bravoure à la guerre et leur adresse à la chasse. Ces Indiens sont ennemis mortels des Osages, qui redoutent leur courege désespéré, bien qu’ils l’attribuent à une cause singulière. « Regardez ces Delawares, disent-ils, leurs jambes sont courtes, ils ne peuvent pas courir ; il faut donc que, restant fixés à la même place, ils combattent à outrance. » En effet , les Delawares ont les jambes assez courtes, tandis que leurs adversaires, les Osages, sont remarquables dans le sens contraire.

Les expéditions des Delawares, soit de chasse, soit de guerre, sont vastes et téméraires. Souvent on voit une petite bande de ces sauvages pénétrer assez loin dans ces déserts périlleux et poser leur camp jusqu’au pied des montagnes Rocheuses. Ce

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caractère aventureux est soutenu, dit-on, par une des superstitions qui composent leur symbole de foi. Ils croient qu’un esprit tutélaire, sous la forme d’un grand aigle, veille sur eux du haut du ciel, où il plane bien au delà de la portée des yeux. Quelquefois, s’il est content d'eux, il descend dans les régions inférieures, et alors on peut le voir sur les nuages blancs décrivant des cercles avec ses grandes ailes déployées. Son apparition est l'annonce de saisons propices : le blé vient bien, et la chasse est abondante. Mais s’il est en colère, ce qui arrive quelquefois, il exhale sa fureur par le tonnerre, qui est sa voix, etleséclairs, qui sont le feu deses yeux, et À frappe de mort les objets de son courroux. Les Delawares font des sacrifices à cet esprit, qui parfois laisse tomber une plume de son aile, comme gage de sa satisfaction et de sa bienveillance. Ces plumes rendent le guerrier qui les porte invincible et invulnérable. En général, les Indiens croient que les plumes d’aigle sont pourvues de vertus occultes et souveraines. Un jour un parti de Delawares, dans le cours d’une expédition sur les terres des Pawnees , fut envetoppé par l'ennemi au milieu d’une grande plaine, et presque entièrement détruit. Le reste se réfugia sur le sommet d’une de ces collines coniques et isolées qui s’élèvent au milieu des prairies comme des monticules artificiels. Là le chef, poussé au désespoir, sacrifia son cheval à l'esprit tutélaire. Soudain un aigle énorme se précipita du ciel, emporta la victime dans ses serres, et,

remontant vers son séjour, laissa tomber une de ses plumes. Le guerrier la ramassa avec joie , l’attacha sur son front, et, conduisant ses guerriers dans la plaine, se fraya un chemin à travers les ennemis, dont il fit un grand massacre sans qu'aucun des siens reçût la moindre égratignure.

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