CHAPITRE XXIV
Disette de pain. — Rencontre avec des buffles. — Dindons sauvages. — Chute d’un taureau-buffle.
Le soleil se leva brillant et pur ; mais le camp n'avait plus rien de sa gaieté accoutumée ; on n’y entendait ni chansons ni éclats de rire; chacun vaquait à ses occupations avec gravité et silence, L'expédition avait perdu son principal charme, la nouveauté ; quelques-uns des jeunes hommes étaient aussi fatigués que leurs chevaux; et la plupart, peu
faits à la vie de chasseurs, commençaient à en sentir les peines et les privations. Mais ce à quoi ils paraissaient le plus sensibles, c'était le manque de pain, les rations de farine ayant été épuisées depuis quelques jours. Les vieux chasseurs, qui avaient éprouvé souvent cette disette , la supportaient facilement , et Beatte, accoutumé à passer des mois entiers sans pain , lorsqu'il vivait parmi les Indiens, considérait cet aliment comme un article de luxe.
« Le pain, disait-il d’un air dédaigneux, n’est bon que pour les enfants. »
A huit heures moins un quart, nous tournâmes le dos à l’ouest, et primes la direction du sud-ouest, le long d’une charmante vallée. Après que nous eûmes parcouru quelques milles, Beatte, qui marchait parallèlement à la ligne, sur la crête d’une éminence découverte et située à notre droite, fit tout à coup des cris et des signaux, comme pour nous avertir que quelque chose qui tournait la colline menaçait d’intercepter notre marche, et aussitôt plusieurs de s’écrier autour de moi que c’était une bande de Pawnees,
Une ligne de bosquets nous cachait l’approche de l'ennemi supposé; mais nous entendions un fort bruit de pas d'animaux parmi les broussailles. Mon cheval tournait la tête de ce côté, soufflait et dressait les oreilles, quand soudain deux énormes buffles que la vue de Beatte avait effrayés arrivèrent droit à nous en brisant les faibles obstacles que leur opposaient les buissons. A peine nous eurent-ils aperçus,
qu'ils retournèrent vivement sur leurs pas et s’enfoncèrent dans un étroit défilé. En un instant une dizaine de fusils partirent, un cri général s'éleva, et la moitié de la troupe, m'entraînant avec elle, courut à la poursuite des buffles.
Cependant la plupart ne tardèrent pas à renoncer à une chasse que les broussailles, les ronces et les ravins rendaient assez dangereuse, et je suivis leur exemple. D’autres, au contraire, persistèrent dans les efforts qu’ils faisaient pour atteindre leur proie; mais quelque temps après tous rejoignirent successivement la colonne. L’un d’eux revint à pied : il avait été renversé en pleine course, son fusil s'était brisé en tombant ; et le cheval, comme s’il était animé de l'esprit de son maitre, avait continué sa poursuite. Il était bien fàâcheux de se voir ainsi désarmé et démonté au milieu des territoires de chasse des Pawnees.
Quant à moi, j'avais eu le bonheur de me procurer dernièrement, par échange, le meilleur cheval de la troupe, un bel alezan plein de feu et de courage. En de semblables situations on croit changer de nature en changeant de cheval. Je me sentais un être tout différent, maintenant que j'avais sous moi cet animal, vif, mais doux et docile à un degré surprenant, et dont les mouvements étaient aussi aisés que sûrs, aussi élastiques que rapides. En peu de jours il devint familier comm: un chien; il me suivait quand je marchais, venait près de moi tous les matins pour recevoir mes caresses, et souvent met-
tait son nez entre moi et mon livre, quand je lisais. au pied d’un arbre. Le sentiment que j’éprouvais pour ce compagnon de mes courses danses prairies me donnait alors une iégère idée de l’attachement des Arabes pour le cheval qui les porte dans les plaines sablonneuses de l’Afrique.
A quelques milles plus loin, nous trouvâmes un pré encore vert, traversé par un large et clair ruisseau, dont les bords offraient ua excellent pâturage. Là nous fimes halte sous un magnifique bosquet d’ormes, et sur l'emplacement d’un ancien campement d’Osages. À peine avions-nous mis} edàterre, que l’on fit une décharge générale sur une bande nombreuse de dindons sauvages épars. dans le bosquet, où ces oiseaux peu rusés semblaient avoir choisi leur lieu de repos. Ils prirent leur vol et se perchèrent sur les branches, allongeant leur cou, et nous regarüant avec un étonnement stupide, jusqu'à ce que dix-huit d’entre eux eussent été abattus.
Au plus fort du carnage, on apprit que quatre bufîles paissaient dans une prairie voisine. On abandonna alors les dindons pour uf plus noble gibier; on remonta les chevaux fat gués, et l’on partit pour la chasse. En peu d'’instants nous nous trouvâmes en vue des buffles, qui ressemblaient à des monticules de terre brune parmi les hautes herbes. Beatte tâcha de les dépasser et de les pousser vers nous, afin de donner à nos chasseurs inexpérimentés quelques chances favorables; mais ils tournèrent une colline de rochers, qui les déroba à nos
yeux. Quelques-uns de nous s’efforcèrent de franchir la colline; mais ils s’embarrassèrent dans le fourré, dont les branches étaient entrelacées de vignes.
Mon cheval, qui avec son ancien maître avait déjà chassé au buffle, semblait aussi animé que moi, et faisait tous ses efforts pour se frayer un passage à travers les buissons. A la fin nous parvinzaes à nous dégager, et, gravissant la colline au galop, je trouvai notre petit Tony caracolant autour d’un grand buffle, qu’il avait blessé trop grièvement pour qu'il pût s'enfuir, et qu'il amusait jusqu’à notre arrivée.
Il y avait quelque chose de grand et de comique tout à la fois dans la lutte de ce terrible animal et du nain qui l’attaquait. Le buffle présentait sans cesse à l'ennemi son front hérissé; sa gueule était béante, sa langue desséchée; ses yeux brillaient comme des charbons enflammés, et sa queue redressée annonçait la rage qui l’animait. De temps en temps il se lançait sur son adversaire, qui esquivait ses assauts en cabriolant et en prenant devant lui toute sorte de postures grotesques.
Lorsque nous fûmes à portée, nous tirâmes plusieurs coups sur le buffle ; mais les balles se perdaient dans cette montagne de chair sans paraître le blesser. Il fit alors une lente et majestueuse retraite vers le ruisseau , se retournant contre ceux qui le poursuivaient toutes les fois qu’ils le pressaient trop vivement; et quand il fut au milieu
de l’eau, il s’y posa comme pour soutenir un siége.
Cependant une balle, pénétrant plus avant dans son corps, lui causa un frémissement universel, Il se retour na et tenta de passer l’autre rive; mais bientôt il chancela, et, après avoir fait quelques pas, il tomba doucement sur le côté et expira. C'était la chute d’un héros, et nous eûmes quelque honte de cette boucherie; mais nous ne tardâmes pas à nous réconcilier avec notre conscience, en pensant que nous avions délivré le pauvre animal de toutes les misères de cette vie.