CHAPITRE XXXIII
Un conseil dans le camp. — Mon départ avec un détachement pour Fort-Gibson. — Marais. — Cheval sauvage. — Scène de nuit.
Pendant que le déjeuner se préparait, on tint conseil sur la direction qu’il fallait désormais donner à notre marche. Des symptômes de mécontentement se manifestaient depuis un jour ou deux parmi les cavaliers, dont la plupart, peu habitués à la vie des prairies, souffraient avec impatience les privations qu'elle impose, ainsi que la contrainte militaire à laquelle on voulait les soumettre. Ils avaient vivement senti la disette du pain, et ils étaient fatigués d'une course si longue, si continue. Dans le fait, l'expédition avait perdu les chärines de la nouveauté. On avait chassé le daim, l'ours, l’élan, le buffle et le cheval sauvage. 11 était donc naturel que le désir de retourner chez soi devint général.
De graves raisons disposaient le capitaine et ses officiers à prendre ce parti. Nos chevaux étaient presque épuisés par les fatigues de la marche et de la chasse; ils dépérissaient de jour er jour par suite
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de la maigreur des pâturages, et de la nécessité où nous nous trouvions de leur lier les jambes la nuit, dans la crainte des Indiens. Les dernières pluies avaient emporté le peu de fourrage qui restait sur la plaine. Tous les soins possibles ne pouvaient empêcher des animaux habitués au grain, aux repas réguliers et abondants de l’écurie ou de la ferme, de perdre courage et de maigrir en voyageant sur les prairies. Aussi vaut-il beaucoup mieux dans ces sortes d’expéditions choisir les chevaux indiens provenant en général du croisement de la race sauvage et de la race domestique. Ceux-ci supportent avec bien plus de constance les fatigues et les privations, et engraissent même au milieu des herbes sauvages des prairies.
Nos hommes, d’ailleurs, avaient agi sans beaucoup de prévoyance, courant à tout instant après le gibier qui se présentait sur la route, et ils avaient ainsi exténué leurs montures, au lieu de ménager leurs forces et leur courage. Dans une pareille tournée, un cheval doit être tenu au pas autant qu'il est possible, et le terme moyen d’une journée ne doit pas excéder dix milles.
En poussant plus avant, nous avions espéré atteindre les plaines basses voisines de la rivière Rouge, qui abondent en jeunes cannes, fourrage excellent dans cette saison; maïs il était trop tard. D'un autre côté, nous étions à l’époque de l’année où les chasseurs indiens mettent le feu aux prairies, et l’herbe, dans la partie du pays où nous nous trou-
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En un mot, nous étions partis trop tard, ou nous avions passé trop de temps dans la première partie de notre tournée pour l’accomplir telle que nous l’avions projetée. En la continuant, nous pouvions craindre de perdre la plus grande partie de nos chevaux, et d’être ainsi exposés à tous les inconvénients d’un retour à pied. Il fut décidé en conséquence qu’on n'irait pas plus loin, et qu’on prendrait la direction du sud-est, pour arriver par le plus court chemin à Fort-Gibson.
Cette résolution une fois prise, on songea à la mettre sur-le-champ à exécution. Cependant plusieurs chevaux manquaient, entre autres ceux du capitaine et du chirurgien. Quelques hommes étaient allés à leur recherche ; mais la matinée était arrivée, et l’on n’en avait aucune nouvelle. Comme notre bande se trouvait prête à marcher, le commissaire se décida à prendre le devant avec la mème escorte d’un lieutenant et de quatorze cavaliers que nous avions en quittant le fort, et à laisser le capitaine revenir avec le corps principal de notre petite armée.
A dix heures donc nous partimes sous la conduite de Beatte, qui déjà avait chassé dans ces contrées, et qui connaissait la route la plus directe pour
gagner Fort-Gibson. Pendant quelque temps nous suivimes la lisière des prairies, en nous dirigeant au sud-est; et nous rencontrâmes presque à chaque pas des daims, des loups noirs et des blancs, des buffles et des chevaux sauvages. Tony et les deux métis donnèrent bien la chasse à ces derniers ; mais elle fut tout à fait infructueuse, et ne servit qu’à augmenter la fatigue de leurs montures, déjà si épuisées.
Il est rare, en effet, que le cheval sauvage le plus faible et le moins léger à la course se laisse prendre sur ce terrain rude et inégal, tarfllis que le cheval du chasseur est exposé à chaque instant à se casser une jambe ; ainsi le chasseur risque de perdre un bon coursier pour en gagner un mauvais. En cette occasion, Tony, véritable lutin à cheval, et connu par son aptitude à ruiner tous les chevaux qu'il montait, vint à bout de rendre boiteux et invalide celui qui l'avait porté depuis le commencement de notre tournée.
Après avoir fait quelques milles, nous quittâmes la prairie, pour nous diriger vers l’est, en suivant des traces que Beatte nous dit avoir été laissées par un parti de guerriers osages. Ces traces nous conduisirent à travers un pays aride et raboteux, couvert de forêts basses et coupé par de profonds ravins et des ruisseaux qui, en se réunissant, forment la Petite-Rivière.
Vers trois heures nous campâmes près de quelques étangs, dans une vallée étroite, à quatorze
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milles environ du dernier campement. Grâce aux provisions que nous avions apportées avec nous, nous soupâmes de bon appétit avec de la viande de buffle cuite, de la venaison rôtie, des beignets de farine frite dans la graisse d'ours, et du thé fait avec une espèce de bouillon-blanc que nous avions trouvé sur notre route, et dont l'infusion nous avait paru presque aussi agréable que le café.
Il est vrai que le café, qui nous fut servi à tous les repas, selon la coutume de l'Ouest, tant que notre provision dura, n’était pas excellent. Brûlé dans une poële à frire et avec très-peu de soin, il était broyé dans un sac de peau, sous une pierre ronde, et on le faisait bouillir ensuite dans notre principal et presque unique ustensile de cuisine, la marmite de campagne. De plus, l’eau qui servait à la cuisson était puisée dans les ruisseaux ; et cette eau dans les prairies esttoujours fortement colorée par le sol, dont elle contient d’abondantes parcelles. Nous avions ainsi, dans le cours de notre voyage, goûté toutes les variétés du terrain, et les eaux que nous avions bues pouvaient le disputer, sous le rapport de la diversité de couleur, sinon de saveur, aux teintures de la boutique d’un apothicaire.
Le souper fini, nous plaçâmes des sentinelles autour de notre petit camp; les peaux et les couvertures furent étendues sous les arbres, maintenant presque dépouillés de leur feuillage, et, nous couchant dessus, nous dormimes d’un profond sommeil jusqu’au jour.
L'aurore se montra pure et brillante, et le camp retentit des sons de la joie. Chacun était ranimé par la pensée qu’il arriverait bientôt au fort et se régalerait de nouveau de pain et de légumes. Notre taciturne Beatte ne put lui-même cacher le plaisir qu'il éprouvait en cette occasion : pendant qu’il amenait les chevaux et les sellait pour partir, je l’entendis chanter d’une voix nasale un air indien extrêmement mélancolique.
Cependant toute cette gaieté ne tarda pas à se dissiper dans les fatigues de la marche sur un terrain aussi rude, aussi montueux, aussi plein de buissons que la veille. Nous atteignimes, dans le courant de la matinée, la vallée où coule la Petite-Rivière, sur un fond de terres d’alluvion. Elle était alors débordée et avait inondé la plus grande partie de la vallée. La difficulté était de distinguer le courant des grandes nappes d’eau qu’il avait formées sur les bords, et de trouver un endroit guéable ; car la rivière était en général profonde et bourbeuse, et ses rives escarpées et roulantes.
Conduits par notre métis Beatte, nous errâmes assez longtemps parmi les détours de cette rivière, dont l’ensemble formait un vaste labyrinthe de buissons, d’amas d’eau stagnante et de marécages. Nos chevaux, déjà si épuisés, n’avançaient qu'avec peine, ayant souvent de l’eau jusqu'aux sangles, et arrêtés à chaque instant par des racines ou des plantes grimpantes. D’autres fois, il nous fallait forcer le passage à travers des fourrés de ronces et de pois-
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Là où le sol était nu et découvert, -insi que sur les bancs de sable, on voyait des traces innombrables d'ours, de loups, de buffles, de chevaux sauvages, de dindons et d'oiseaux aquatiques, qui montraient l’abondance du gibier que cette contrée offrait au chasseur ; mais nos gens étaient rassasiés de chasse et trop faligués pour se laisser tenter par ces traces, qui, au début de notre voyage, leur auraient donné la fièvre. Maintenant leur unique désir était d’arriver le plus tôt possible à la fin de leur course.
Enfin nous trouvâmes un gué où nous traversèämes la rivière ; mais nous avions de l’eau et de la boue jusqu’à nos selles, et nous fûmes obligés de faire une halte d’une heure et demie pour laisser sécher les bagages mouillés et reposer nos chevaux.
En reprenant notre marche, nous arrivèmes sur une charmante petite prairie, entourée de bosquets d’ormes et de cotonniers, au milieu desquels paissait un beau cheval noir. Beatte, qui allait en avant, nous fit signe de nous arrêter, et s’approcha seul, pas à pas, du cheval en imitant le hennissement de cet animal avec une exactitude surprenante. Le noble coursier des prairies dressa les oreilles, regarda un instant Beatte, et comme s’il eût reconnu dans le cheval que montait le métis un ancien compagnon, il se mit à caracoler autour de lui, mais en se tenant toujours à une assez grande distance pour que
Beatte ne pût lui jeter le lariat. C'était un animal magnifique, dans toute la gloire, tout l’orgueil de sa
nature. On ne pouvait assez admirer la fierté et la
noblesse avec lesquelles il relevait la tete, la facilité
de tous ses mouvements et l’aisance de ses bonds
sur la pelouse.
Voyant l'impossibilité de l’aborder, et s'apercevant qu’il était prêt à prendre l'alarme, Beatte mit pied à terre, posa son fusil sur le dos de son cheval, et ajusta le superse habitant du désert, dans le but évident de lui effleurer seulement la peau. Je sentis un mouvement d’anxiété pour la vie de ce bel animal, et je criai à Beatte de ne point tirer. Il était tro’: tard : le métis pressait la détente au moment où je parlais. Heureusement il n’avait point visé avec sa justesse accoutumée, et j’eus la satisfaction de voir l’objet de sa convoitise se réfugier sain et sauf dans la forêt.
Lorsque nous sortimes de cette vallée, nous montâmes encore des collines escarpées couvertes de bois arides, aussi fatigantes pour les chevaux que pour les cavaliers. De plus, les ravins creusés dans des fonds d'argile rouge avaient des bords si roides, que nos bêtes s’y laissaient glisser tout le long en d*scendant, et grimpaient ensuite comme des chats le côté opposé. Çà et là, parmi les taillis des vallées, nous trouvions des prunes sauvages, et l’avidité avec laquelle 1108 hommes quittaient leurs rangs pour aller cueillir ces misérables fruits, mon-
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trait combien ils étaient impatients de prendre de nouveau quelque nourriture végétale, après avoir si longtemps vécu exclusivement de viande,
Sur les trois heures et demie, nous campâmes à côté d’un ruisseau, dans une prairie, où se trouvait encore un peu de fourrage pour nos chevaux, à demi affamés. Comme Beatte avait tué un daim dans le courant du jour, et un autre de nos gens un dindon, nous ne manquions pas de provisions.
C'était une belle soirée d'automne, L’horizon, après le coucher du soleil, était d’un brillant vert pomme qui se fondait par degrés dans une teinte de pourpre foncée. Une ligne étroite de nuages de la vouleur de l’acajou , et bordée par une raie qui paraissait être d’or ou d’ambre, flottait à l’ouest ; et immédiatement au-dessus brillait l'étoile du soir avec le pur éclat du diamant.
Comme pour se mettre à l’unisson de cette scène, divers insectes faisaient entendre un doux et mélancolique concert, toujours si agréable à l'esprit porté vers la rêverie.
Nous eûmes encore une belle nuit. Les cavaliers, fatigués, après avoir causé quelque temps autour des feux, cédèrent l’un après l’autre au sommeil. La lune, alors dans son premier quartier, éclairait faiblement; mais, après qu’elle se fut couchée, la lumière des étoiles et de quelques météores n’en devint que plus brillante et plus belle. Il est délicieux de bivouaquer ainsi sur les prairies , de contempler de dessus sa couche rustique les astres du firmament,
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comme on les contemple du pont d’un vaisseau en pleine mer. On sent dans ces solitudes comment des bergers de l'Orient, veillant la nuit sur leurs.troupeaux, ont pu devenir des astronomes. Combien de fois me suis-je rappelé, en admirant la double clarté de tous ces globes, ce passage de Job : Pourras-tu joindre les brillantes étoiles des Pléiades, ou arrêter le mouvement de rotation d’Arcturus? Je ne saurais dire pourquoi, mais je me sentais, cette nuit-là, plus affecté que de coutume par la solennelle magnificence des cieux; il me semblait que, couché ainsi sous la voûte du firmament, j'aspirais avec l'air pur une vie nouvelle, une délicieuse tranquillité d'esprit. Je dormais et veillais alternativement; mais lorsque ‘je dormais, mes rêves me retraçaient sans cesse les images et me rappelaient les pensées de mes veilles. Sur le matin, une des sentinelles, le doyen de la troupe, vint s'asseoir aupre . Je moi : il était fatigué et résistait avec peine au besoin qu'il avait de dormir ; il était impatient d’être relevé de faction. Il avait regardé le ciel comme moi, mais, à ce qu’il me parut, avec des sentiments tout ditférents.
« Si les étoiles ne me trompent pas, dit-il, le jour ne peut tarder à paraître.
— On ne peut en douter, dit Beatte, qui était couché tout près de moi : je viens d'entendre un hibou ; et cet oiseau , ainsi que le coq, a coutume d'annoncer le point du jour. »
C'était une habitude de l'oiseau de la sagesse qui
Ancien
Le | du2n plus a la veill prairie sur not forêts v
Nord de dans un brageaie tiges d’u L’écorce représen nées au hiéroglyr métis , in seurs élai Nous fi mant. Pe
m'était encore inconnue. Au reste, ni les étoiles ni le hibou ne trompèrent l'attente de mes deux compagnons. Quelques instants après, une légère trace de lumière se montrait à l'orient.