‹ Un touriste dans l'extrême OrientChapitre 10 sur 41 · N1KK · texte numérisé non relu

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où sont les temples les plus célèbres du Japon, et que la plupart de ces gens vont en pèlerinage ou en reviennent. Mais, pour qui connaît les Japonais, la dévotion n’est que le prétexte : le véritable mobile du voyage, pour eux, c'est le désir de voir du pays. Partout sur leur route, ils trouveront de bonnes auberges, où ils seront reçus cordialement et traités à bon compte, sans rien changer à leurs habitudes; ils reviendront chez eux satisfaits et ayant, en somme, fort peu dépensé, car la vie matérielle, pour les indigènes, est à très bon marché.

Nous dépassons Oyama, petite ville prospère d’où se détache un chemin direct pour Nikko, passant à Tochigi, chef-lieu du district de ce nom. La nuit arrive, et, avec elle, un orage épouvantable. Plusieurs fois la foudre éclate à quelques pas de nous; nous sommes assourdis par le fracas de la chute des arhres brisés et des branches qui viennent s’abattre sur le chemin. Notre situation est loin d’être rassurante; car le courant d’air qui règne sous l’avenue dans laquelle nous sommes engagés, pourrait bien attirer le tonnerre de notre côté. Le cocher, terrifié, s’est arrêté, et nous passons ainsi une heure, qui nous parut à tous d’autawt plus longue que la pluie, tombant par torrents, n’avait pas tardé à traverser l’épais dôme de feuillage, qui nous protégeait et nous menaçait en même temps.

Nous repartîmes dès que l’orage se fut apaisé. Plusieurs fois il nous fallut mettre pied à terre et, dans l’obscurité la plus complète, marcher dans l’eau jusqu’à mijambe, pour éviter les troncs d’arbres et les amas de branchages qui obstruaient en partie la roule. Enfin, à huit heures, nous arrivions à Outsounomiya, ville de 15 000 habitants, où l’on met à notre disposition, dans une bonne auberge, un emplacement assez convenable, mais, comme toujours, dépourvu de toute espèce de mobilier. Nous nous séchons tant bien que mal; nous changeons de vêtements;

pois nous soupons, assis à terre, à la clarté des bougies que nous avons apportées, car la lampe japonaise ne donne qu’une bien pâle lumière. Cette lampe, appelée rosokou. se compose simplement d’une mèche de coton brûlant dans une soucoupe d'huile posée au fond d’une cage de bois, garnie de papier huilé; il est d’usage de la laisser allumée toute la nuit.

Après le souper, les servantes de la maison étendent sur les nattes de notre chambrée les fton , couvertures de coton qui remplacent nos lits, donnent à chacun de nous un makoura , petit oreiller de bois et dressent les moustiquaires. Assurément, un pareil lit n’a rien de moelleux, et il faut un certain apprentissage pour dormir ainsi sur le plancher. Mes compagnons faisaient entendre leurs doléances; pour moi, qui avais passé tant de nuits en Sibérie dans de bien plus mauvaises conditions, je ne tardai pas à m’endormir, malgré le bruit des conversations et les rires bruyants do nos voisins japonais, dont nous étions simplement séparés par une cloison de papier.

Au point du jour, la maison s’éveille ; les servantes enlèvent, les volets et décrochent les moustiquaires. Chacun va faire ses ablutions à la salle commune de bain. En cette saison brûlante, le mieux est de se verser quelques seaux d’eau froide sur le corps, méthode que j’avais «autrefois expérimentée dans l’Inde, et dont je me suis toujours bien trouvé. Les Japonais font leurs préparatifs de départ et absorbent à la bâte leur premier repas.

M. Gambet avait retenu une voiture qui devait nous conduire à Nikko ; mais au dernier moment, le loueur alléguant je ne sais quel motif, vient nous dire qu’il ne peut tenir ses engagements. M. Gambet se fâche, menace de se plaindre â la police; rien n’y fait : notre homme, toujours extrêmement poli, s'incline jusqu’à terre, mais tient bon.

Il paraît que ces sortes d’aventures arrivent fréquemment

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en ce pays, et que les industriels japonais ne se font aucun scrupule de manquer à leur parole. Je m’en console aisément : nous ferons la route en djinriksha.

Aux environs de l’hôtel, il y a une trentaine de vigoureux gaillards, fort peu vêtus et qui ne demandent qu’à marcher. Notre président choisit dix voitures et quatorze dj inrikis. Après de longs débats, le prix est fixé à 1 yen 3."> sen (4 fr.) par kourouma, pour les 36 kilomètres qui iioj.s restent à faire jusqu’à Nikko : c’est un peu plus cher que le tarif. Mais le chemin va toujours en montant ; d’ordinaire, il n’est pas bon, et l’orage de la veille ne l’aura certainement pas amélioré. Gomme d’habitude, chaque Européen a deux hommes pour lui seul ; Odaye et le cuisinier en ont chacun un ; Us quatre autres transportent les bagages.

A huit heures, nous quittons Outsounomiya. Onjouitd'une belle vue sur les montagnes, dont on se rapproche de plus en plus. Le paysage devient superbe ; nous suivons toujours la grande avenue de cryptomérias, qui n’est interrompue que par les villages.

La route, très étroite, est encaissée entre les talus uniquement composés des racines entrelacées des colosses, dont les troncs énormes se touchent et se confondent souvent jusqu’à une hauteur de plusieurs mètres au-dessus du sol? formant ainsi une véritable muraille végétale. Nous cheminons en contre-bas. tandis que les piétons suivent, au-dessus de nous, le double sentier tracé de l’autre côté des arbres. Partout l’eau courante fait entendre son joyeux murmure; elle emplit les fossés du chemin, et va porter la vie aux champs et aux jardins.

L’atmosphère a été rafraîchie par l’orage d’hier. A l’ombre des cryptomérias, le thermomètre marque 23°, température que je considère comme idéale. Cependant le chemin est mauvais ; le terrain, toujours en pente, a été horriblement raviné en plusieurs endroits par les pluies récentes.

Nos hommes, qui sont obligés de nous traîner au milieu d’une boue noire, épaisse et gluanle, peinent beaucoup ; mais rien n’altère leur bonne humeur ; ils ne cessent de rire et de bavarder entre eux.

Nous avons déjeuné à Tokujira. Toutes les heures, les djiurikis font une balte de cinq minutes à l’une de ces petites maisons de thé, que l’on rencontre si souvent au bord du chemin, établies de préférence dans un site frais et charmant, à l’ombre des grands arbres. Une eau limpide, amenée par des tuyaux de bambou, jaillit de toutes parts en cascatelles qui invitent le voyageur à venir s’y désaltérer; pour moi, je m’abstiens : par raison, je préfère la petite tasse de thé offerte par l’iiôtesse.

En approchant d’Imaïchi, on remarque i gauche une seconde avenue de cryptomérias, semblable à celle que nous suivons, et qui vient se confondre avec elle à l’entrée du village. C’est la route que suivait l’envoyé du mikado, dans sa visite annuelle à la tombe de Yéyas.

Deux heures après, à six heures, nous arrivons à Nikko. A première vue, les nombreuses boutiques des marchands de laquas, de bronzes, de bois sculpté, de photographies et de toutes sortes de curiosités, qui bordent sa rue principale, donnent à cette bourgade l’aspect de l’une de nos petites villes d’eaux, dans les montagnes. ©

L’hôtel Soudzouki, où nous allons loger, est propre et bien tenu; à l’entrée, un magasin abondamment fourni de boîtes de conserves, de bouteilles de vin et de liqueurs indique que le maître de l’établissement s’efforce de satisfaire les goûts des Européens, qui forment, en celte saison, sa principale clientèle. Son zèle ne va pas cependant jusqu’à donner des lits; mais, dans les trois petites pièces en enfilade qu’il met à notre disposition au rez-de-cbaussée, il nous fait apporter aussitôt une table et quelques chaises. Nous aurions désiré être logés au premier étage, d’où le regard

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embrasse une fort belle vue ; mais les chambres étaient toutes occupées.

Le lendemain, reposés de la fatigue du voyage, nous allons voir les temples.

En sortant de Nikko, du côté opposé à celui par lequel nous sommes entrés, l’attention est attirée sur un pont laqué de rouge, aux armatures dorées, jeté sur un torrent large seulement d’une vingtaine de mètres, mais profondément encaissé entre deux parois rocheuses. Ce pont est solidement fixé sur des piliers monolithes, reposant sur le roc ; sa couleur éclatante forme un contraste pittoresque avec la blanche écume du torrent et la sombre verdure des cryptomérias, qui croissent sur la rive opposée. A chaque ext/éinité, il est fermé par une porte que l’on n’ouvre aux pèlerins que deux fois par an. On passe sur un autre pont franchissant le Daya-gava un peu au-dessous du premier, et on se trouve en face de la magnifique forêt qui abrite sous ses ombrages, sinon l’une des merveilles du monde, du moins les plus beaux temples du Japon.

A gauche d’une petite chapelle ornée d’ex-voto, un chemin dallé s’engage par une pente assez raide s®us les grands arbres, et conduit en quelques minutes au monastère de Man-gwan-ji, puis à une large avenue qui s’élève doucementisur les flancs de la montagne.

A une centaine de pas sur la droite, un escalier donne accès au Samboutzou-do, ou temple des trois Bouddhas, qui a été reconstruit à la suite de l’incendie de 1871. Les sapins du voisinage portent encore la trace du feu qui réduisit en cendres le Hombo, résidence du grand prêtre, et plusieurs autres édifices.

Près de là se trouve une colonne de bronze, de forme cylindrique, haute de 13 mètres et ornée à son extrémité supérieure de six grandes fleurs de lotus, auxquelles sont suspendues de petites clochettes d’or. Ce monument s’ap-

puie sur quatre autres piliers de même forme, également en bronze, mais plus petits.

Toujours en suivant la grande avenue, et après avoir gravi quelques marches entre deux rangs de cryptomérias, on arrive à un grand tori de granit, don du prince de Chili uzen.

Sur la gauche, on remarque une pagode à cinq étages, peinte de. couleurs harmonieuses et s’élevant à la hauteur de 32 mètres. Ce gracieux édifice date de 1650. Sous la première galerie sont représentés les douze animaux symboliques : le rat, le taureau, le tigre, le lièvre, le dragon, le serpent, le cheval, le houe, le singe, le coq, le chien et le porc, en bois sculpé et colorié.

Au-delà de ce tori, une allée dallée conduis, au pied d’un escalier dominé par le Ni-o-mon, ou porte des Deux-Rois, flanquée de deux énormes lions dorés. Elle est entièrement couverte de sculptures extrêmement variées, représentant des tigres, des éléphants, des animaux fabuleux et aussi toutes sortes de fleurs et de feuillages, principalement des pivoines et des bambous.

Quard on a dépassé cette porte, on se trouve dans une cour, sablée de petits cailloux et fermée par un mur peint en rouge éclatant. A droite, trois belles constructions servent à emmagasiner les divers ustensiles employés dans les cérémonies religieuses, ainsi que les objets précieux dont se compose le trésor des temples. A gauche, un cheval blanc, consacré à un dieu quelconque, est entretenu dans une étable somptueuse, sur les parois de laquelle une infinité de singes sont représentés, dans toutes les postures imaginables.

Près de là, une grande cuve rectangulaire, à usâge de fontaine et creusée dans un bloc de granit, est abritée sous une élégante toiture. L’eau fraîche et limpide, qui y est amenée du sommet de la montagne, la remplit exactement

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jusqu’aux bords et s’échappe en égale quantité des quatre côtés, preuve de l’équilibre parfait qui a présidé à son agencement.

Le bâtiment richement décoré qui vient ensuite, renferme une collection complète de saints livres bouddhistes, rangée dans une bibliothèque tournante, de forme octogonale, en bois laqué et doré.

Au centre de la cour, un grand tori de bronze est orné des écussons en or de la famille des Tokugava.

Un escalier donne accès à une autre enceinte, dont le frontispice est orné d’une balustrade de pierre et l’entrée gardée par deux lions, également en pierre. A droite, on remarque une cloche d’un beau travail, présent d’un roi de Corée, et un candélabre de bronze, offert par le prince des îles Liou-Kiou; sur la gauche, une lanterne coréenne et un autre candélabre donné par les Hollandais. De chaque côté de l’allée principale, s’élève un clocher de forme bizarre; sa base, en forme de pyramide tronquée, supporte un étage carré, avec balcon en saillie : c’est de là que les bonzes, les jours de fête, font résonner leurs tam-tams et leurs tambours. Au-dessus, s’élève un toit monumental, d'une grande richesse d’ornementation.

Dans cette enceinte, comme dans la précédente, on voit de superbes toro , ou lanternes colossales de fer,#de bronze ou de pierre, données par les daïmios et les princes feudataires, vassaux des shoguns ; leur nombre est, dit-on, de cent dix-huit.

Au milieu de ces monuments, croissent des futaies gigantesques. Un cryptoméria, dont j’ai fait le tour, mesure 12 pas à la base ; son diamètre, à hauteur d’homme, ne doit pas être inférieur à 3 mètres.

Gravissons maintenant un nouvel escalier. Sur la plateforme supérieure, s’élève la superbe porte appelée Yo-moimon. Les piliers, peints en blanc, sont une merveille de

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sculpture ; les chapiteaux des colonnes sont formés par des têtes d’animaux fabuleux; les niches latérales renferment des statues de dieux et de héros ; l’architrave du second étage est composée de dragons blancs aux griffes d’or. Tout autour de l’édifice règne un balcon, dont la balustrade est formée par des groupes d’enfants jouant avec des oiseaux. Enfin, le toit repose sur des têtes de dragons dorés, ouvrant une large gueule cramoisie.

A droite et à gauche s’étend un long cloître, dont les parois extérieures, divisées en vingt-trois compartiments sculptés à jour, représentent des feuillages, des fleurs et des oiseaux, imités avec un cachet surprenant de vérité. Quand on en a franchi la porte, on se trouve dans une vaste cour ; trois de ses côtés sont occupée par le cloître dont je viens de parler; le quatrième est formé par une large entaille, faite à la montagne elle-même.

L’aspect est saisissant : Tout en haut de la muraille, se dresse la sombre forêt, dominant d’une hauteur prodigieuse les toits du grand temple, où l’or se combine harmonieusement avec les laques rouges et noires. A droite, un bâtiment cert aux kagoura ou danses sacrées ; sur la gauche, une autre construction abrite les chars que l’on promène processionnellement à de certaines époques. En face, se trouve une seconde enceinte en bois sculpté, peint * at doré; pour en franchir la porte, il faut quitter ses chaussures.

On pénètre alors dans le Tama-gaki, ou le saint des saints. Le temple qui est devant nous, est encore plus riche que les précédents. A l’intérieur, une immense salle, flanquée de deux antichambres, était destinée à recevoir le chef de la famille des Tokugava, lorsqu’il venait à Nikko. Entre autres merveilles, on y admire d’étonnantes peintures en laque d’or, d’un prix inestimable, et quatre panneaux de chêne, de 2 mètres 50 de haut sur 2 mètres de large, sculptés avec un art infini. Le phénix et les fleurs de chry-

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santhème sont les principaux motifs qui ont inspiré les artistes. D’autres pièces, où le public est admis, sont également décorées avec une richesse inouïe.

Pour se rendre à la tombe de Yéyas, il faut sortir du Tama-gaki et passer par une porte latérale, au-dessus de laquelle est représenté, avec un naturel parfait, un chat dormant, œuvre célèbre d’un sculpteur japonais. Une série d’escaliers en zigzag, bordés de chaque côté par une balustrade de pierre, escalade, sous les hautes futaies, les pentes abruptes de la montagne. L’ascension en est assez pénible, car cette échelle de pierre humide, glissante et couverte de mousse, n’a pas moins de deux cents marches.

Le tombeau de Yéyas est d’une extrême simplicité. D’abord un tqri et une petite chapelle; puis, sur une étroite plate forme*enlourée d’une balustrade de granit, se dresse une table de bronze dont la couleur fauve est due, dit-on, au mélange de l’or avec le cuivre. Cette table supporte une urne funéraire, un bouquet de fleurs de lotus et une grande cigogne d’airain tenant dans son bec un chandelier du même métal. C’est là que repose le corps de celui que l’on a appelé le Napoléon du Japon. è

Yéyas mourut en 1604. A la fois législateur et guerrier, il fut le premier shogun de cette dynastie des Tokugava qui se perpétua au pouvoir jusqu’à la révolution de 1868. Son successeur Hidetada fit choix de Nikko, déjà réputé comme lieu sacré depuis les temps les plus reculés, pour y élever le mausolée de son père. Lui-même a été enseveli à Yédo; mais son fils Yrémitsu, ayant consolidé le pouvoir établi par son grand-père Yéyas, fut enterre comme lui à Nikko.

Pour visiter les temples consacrés à la mémoire de ce dernier, il faut redescendre jusqu’au grand tori, près de la pagode à cinq étages et remonter sur l’autre versant de la montagne. Cette nouvelle ascension se fait, comme la pre-

mière, au moyen d’une série d’escaliers, interrompue par des plates-formes sur lesquelles s’élèvent de somptueux édifices en bois doré, laqué, peint et sculpté, d’un style analogue à ceux que nous venons de visiter. Signalons cependant les statues colossales des farouches gardiens de la porte principale, au corps nu, au visrge grimaçant, à l’aspect épouvantable. L’un d’eux, entièrement peint en vert, est le dieu des vents; l’autre, tout en vermillon, le dieu du tonnerre. Leur attitude est à la fois grotesque et menaçante. On retrouve invariablement ces mêmes types à l’entrée de la plupart des temples japonais.

Au seuil du temple de Yémitsu, on jouit d’une vue remarquablement belle sur la montagne sacrée : le ciel bleu, les toits dorés des sanctuaires, et les îlots de verdure formés par la cime des arbres. Le temple ‘lui-même est plus petit que celui de Yéyas, mais il e^t excessivement riche en laques, dorures, objets antiques et curieux. Quant au tombeau du troisième shogun, auquel on arrive par un interminable escalier, c’est un simple cube de pierre, sur lequel repose une boule coiffée d’une pyramide aux angles relevés. 4fCe monument bizarre, inspiré sans doute par une idée symbolique, a environ 4 mètres de hauteur.

Tous ces édifices, élevés dans la première moitié du dixseptième siècle, ont été successivement enrichis par les somptueux présents des daïmios, désireux de faire montre de leur fidélité au shogun régnant, en ornant les temples consacrés à la mémoire de ses ancêtres.

J’ai fait trois visites aux temples de Nikko, chacune de plusieurs heures, et toujours avec un nouveau plaisir. En les quittant pour la dernière fois, j’ai éprouvé la même impression de mélancolie que j’avais ressentie naguère en m’éloignant pour toujours du Parthénon d’Athènes ou du Taj d’Agra. C’est que Nikko plaît, non seulement par la richesse des matériaux employés, la profusion des ornements et la

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finesse des détails, mais encore et surtout par l’harmonie de l’ensemble et le cadre merveilleux de la nature qui l’environne. Les cryptomérias qui s’étagent sur les flancs de la montagne semblent autant de gigantesques cyprès, portant éternellement le deuil des anciens shoguns.

Les environs de Nikko sont extrêmement pittoresques; on peut y faire de charmantes excursions. Plusieurs cascades renommées sont un but de promenade pour les étrangers; les sentiers qui y conduisent sont assez difficiles, mais on trouve toujours des guides et même des chevaux à louer.

Une des promenades les plus faciles et les plus agréables est celle de Kanmam-ga-fouchi, sur les bords du Daya-gava. Le torrent écume ;*ses ondes bleues et transparentes se précipitent avec fracas à travers un chaos d’énormes blocs ferrugineux, noirs, polis et creusés en profondes cavernes par la violence des eaux. Après une demi-heure de marche, on arrive à un kiosque dominant la rivière, qui, en cet endroit, s’est changée tout à coup en un petit lac d’une tranquillité parfaite. Des colonnes ruinées, des tonjbeaux antiques, s’élèvent çà et là; un Bouddha colossal, juché sur une plate-forme, semble passer en revue cent quatre-vingts autres Bouddhas de pierre, rangés en ligne au pied de la montagne. Plus loin, après un défilé tortueux, le sentier aboutit à un roc à pic, à la base duquel s’ouvre une grotte où viénnent s’engouffrer les eaux du Daya-gava. De toutes parts, des arbres accrochés aux rochers étendent leurs rameaux au-dessus du torrent; impossible d’aller plus loin.

Au retour, nous voyons des enfants occupés à récolter une certaine espèce d’algue comestible, qui croît sur les rochers baignés par les eaux. Un Japonais nous offre des truites qu’il vient de prendre à la ligne; nous les lui achetons pour le repas du soir.

Une autre jolie promenade est celle du Daï-nitchi-do, charmant petit jardin arrangé dans le goût japonais, avec des massifs d’azalées, des arbres nains et des rochers artificiels. Une source limpide se répand en ruisseaux et en étangs minuscules, traversés de petits ponts. L’eau, pure et presque glaciale (12°), passe pour la meilleure des environs.

L’excursion obligatoire de Nikko est celle du lac de Tsousendji, à 12 kilomètres plus loin dans la montagne et à une altitude de 1 300 mètres.

Un matin, nous partons, les deux Anglais et moi, dans trois kango. M. Gambet, un peu souffrant, reste à l’hôtel avec Odaye; mais il a bien voulu se priver pour nous de son cuisinier, qui nous accompagnera. Corrme nous avons l’intention de pousser jusqu’aux bains sufiureux de Yumoto, à trois lieues plus loin que Tsousendji , notre absence durera deux jours.

Le kango est une sorte de panier de bambou, abrité par un petit toit de paille et suspendu à une longue traverse, supportée par les épaules de deux hommes. Les Japonais, qui opt l’habitude de s’accroupir partout où ils se trouvent, y sont fort à l’aise; il n’en est pas de même des Européens, qui ne savent que faire de leurs jambes et ne peuvent parvenir à trouver une position convenable ; pour rqoi, particulièrement, le kango est un véritable instrument de supplice. Nous avons avec nous douze porteurs, la moitié de ces gens se reposant et relayant tour à tour leurs camarades.

Pendant la première heure, le chemin suit la rive gauche du Daya-gava. On traverse de temps à autre de petits villages bien propres, dont les habitants nous saluent poliment. Nos porteurs font de fréquentes mais courtes baltes aux maisons de thé. Chaque fois, j’en profite pour me dégourdir les jambes et tacher de trouver une position à peu près supportable, mais je ne puis y parvenir. Après Midzousawa, on

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commence à monter, puis on redescend dans le lit même du torrent, aujourd’hui assez tranquille, mais qui, en d’autres saisons, doit être fort dangereux, à en juger par les énormes quartiers de rochers entraînés par ses eaux et dispersés sur une immense étendue. On passe et on repasse une douzaine de fois le courant sur de petits ponts peu rassurants, faits simplement avec des fascines et quelques bambous. Nous cherchons notre roule au milieu des galets et des éboulis de rocher. Le paysage devient de plus en plus sauvage; les collines se resserrent; de gigantesques murailles de basalte surplombent au-dessus de nos têtes. Enfin, nous rentrons dans la forêt, et nous attaquons la montée sérieuse, sous les grands bois. Le sentier étroit et glissant est souvent taiïllé en gradins formés par des troncs d’arbres jetés en travers ; c’est un escalier, ou plutôt une échelle, qui monte en zigzag le long de pentes vertigineuses.

Cependant nos porteurs, entièrement nus, continuent sans broncher leur ascension. S’arc-boutant sur leur bâton, ils donnent de vigoureux coups de reins; parfois leur pied glisse : alors ce sont des éclats de rire, suivis d’un colloque animé, probablement des plaisanteries surAa pe< santeur de l’étranger. Jamais de dispute, ni de mauvaise humeur; celui dont le tour arrive, vient remplacer en souriant soti camarade exlénué, et tous reprenne^ en chœur, sur un rythme cadencé, la chanson monotone dont les Japonais accompagnent tout travail pénible. « Ahin, ahan , toi kourasho! » Ces kangokaki sont des hommes petits, trapus et qu’au premier abord on croirait incapables d’accomplir un pareil labeur.

A mi-côte, nous faisons halte près d’une cabane d’où l’on découvre un panorama grandiose et sauvage. Deux jolies cascades brillent d’une blancheur d’argent au milieu de la sombre verdure de l’éternelle forêt, et vont se perdre dans le torrent qui gronde au fond de la vallée.

Un peu plus haut, en s’écartant légèrement du chemin direct, on arrive à une chute d’eau vraiment imposante : c’est la cascade de Kegon -no-taki. Elle se précipite du haut d'un rocher creusé en forme de cirque, d’où jaillissent une multitude de sources qui forment autant de cascatelles, se réunissant à la chute principale au fond d’un gouffre inaccessible. Sa hauteur cet de 110 mètres et son volume considérable, car c’est Tunique déversoir du lac de Tsousendji dans le torrent de Nikko. On peut descendre à une centaine de pieds le long du précipice qui lui fait face; de ce point, la vue est superbe et véritablement effrayante : l’observateur est suspendu au-dessus d’un abîme insondable, dont il n’est séparé que par de frêles appuis en bambou. c c

Une demi-heure après, nous apercevons le lac lui-même. Nos porteurs ont oublié leurs fatigues ; ils courent maintenant sur un joli petit chemin qui longe la rive, puis entrent dans un village et nous déposent enfin à la porte d’une grande auberge. Le patron nous reçoit avec force salutations, tandis que de gentilles mousmés nous aident à sortir de no^kangos et nous conduisent à un belvédère élevé sur pilotis au bord du lac.

Pendant que le cook-san prépare le déjeuner, je propose à mes compagnons de prendre un bain dans le* lac. Ils refusent, objectant que, d’après leur guide anglais, l’eau doit être glaciale. Je les invite à venir au moins s’en assurer, mais ils me laissent partir seul.

Mon thermomètre marquait alors 24 degrés à l’air libre; plongé dans l’eau, il s’élève à 26. Quel bain délicieux j’ai pris dans cette eau tiède, d’une transparence et d’une limpidité vraiment extraordinaires ! Sous l’eau, le corps paraissait blanc comme du lait. Lorsque j’ouvrais les yeux en plongeant, je voyais en haut le ciel d’un bleu extrêmement foncé, presque violet ; et, tout en bas, à une grande pro-

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fondeur, je distinguais les moindres grains de sable, les plus petits fragments de porcelaine brisée, dont les contours prenaient de charmants reflets irisés. C’était une incroyable fantasmagorie, et je ne pouvais me lasser d’en faire l’expérience. J’avais déjà vu autrefois quelque chose d’analogue à Capri, dans la grotte d’Azur; mais ici les couleurs étaient incomparablement plus vives, et les effets plus surprenants.

Lorsque je revins auprès des Anglais, je les trouvai attablés devant une friture de truites, achetées par notre cuisinier à un pêcheur que j’avais vu sur la rive. Et cependant leur livre disait à propos du lac : No fish lïve in it l. Je ne pus m’empêcher de leur déclarer que, deux Anglais s’abstenant de prendre un bain dans une nappe d’eau aussi séduisante, c’était *bien l’une des choses les plus extraordinaires que j’eusse jamais vues dans mes voyages!

Le lac de Tsousendji, long de 12 kilomètres et large de 4, est encaissé dans les montagnes, à la base du Nantaïsan, ancien volcan dont le sommet s’élève à la hauteur de 2540 mètres. Sur ses rives ombragées de grands arbres, il n’existe qu’un seul village, et encore n’a-t-il été construit que pour recevoir les pèlerins venant, pendant les mois de juillet et d’août, visiter le temple qui s’élève au pied du Nantaïsan, et faire l’ascension de la montagne sainte; en hiver, il reste abandonné. ' 9

A deux heures, nous remontons en kango. Le chemin suit pendant une lieue la côte nord du lac, puis tourne à droite et s’élève au milieu d’une épaisse forêt de pins et de chênes, dont beaucoup sont couverts d’une mousse grisâtre retombant en longs filaments; c’est le Ly copodium Sieboldi , qui ne croît qu’à de grandes altitudes. Sous la futaie, se déroule un épais tapis de fougères, de bambous et de palmiers nains.

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