‹ Un touriste dans l'extrême OrientChapitre 11 sur 41 · Aucun poisson ne peut y vivre · texte numérisé non relu

Aucun poisson ne peut y vivre

On franchit un torrent près duquel se trouve une petite tcha-ya perdue dans les bois, et, après avoir gravi une pente fort raide, on arrive au Riudzuga-taki, ou cascade de la Têtedu-Dragon, l’une des plus curieuses de toutes celles qui abondent dans cette région. Elle est formée par un double courant qui donne lieu à une série de petites chutes, se précipitant au milieu de noirs rochers.

Un peu plus haut, nous débouchons sur une grande plaine semée de maigres bouquets de chênes et de mélèzes, dominée de tous côtés par des pics et des volcans. Sur les flancs de l’un d’eux, on voit les traces d’une récente éruption, qui a fait une large trouée noire au milieu de la forêt.

La traversée de ce plateau désert demande une bonne heure; puis on recommence l’ascension sous les grands arbres. Un ruisseau, moitié cascade moitié torrent, court à travers bois, à notre gauche. Enfin, nous arrivons à un point culminant d’où l’on domine le lac de Yumoto, plus petit que celui de Tsousendji, et dont l’eau, en partie troublée par des sources sulfureuses, charge l’air d’émanations qui né1 sont rien moins qu’agréables.

A six heures, nous étions installés au deuxième étage d’un hôtel de bonne apparence, dont le patron venait se prosterner successivement devant chacun de nous, à genoux et le front contre terre.

Yumoto est une petite ville d’eaux très fréquentée par les Japonais pendant la saison des bains; mais on n’y voit que rarement des Européens. Elle ne ressemble pas aux autres villages japonais : les rues sont plus étroites et les maisons plus élevées, avec balcon au premier étage.

Nous sortons pour visiter les établissements de bains. Il y en a plusieurs, les uns couverts, renfermant des piscines d’une température différente, les autres en plein air, tous largement ouverts sur la rue et fréquentés par les deux

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sexes indistinctement. Nos coolies sont déjà au bain; je tâte l’eau dans laquelle ils se plongent avec délices : elle est brûlante. Les Japonais l’aiment ainsi, mais je ne pourrais certainement pas la supporter.

Jeune ûlle japonaise.

Hommes, femmes, enfants, jeunes filles et vieillards, tous absolument nus, entrent dans les piscines, s’asseyent sur le bord, et, puisant de l’eau avec une tasse de bois, se la versent sur le corps; chacun se lave et se frotte sans nul souci de son voisin ou de sa voisine; d’autres, plongés dans l’eau jusqu’aux épaules, restent serrés les uns contre les autres, dans la meme cuve. Puis on sort de la piscine comme on y est entré; on s’essuie sans se presser; les

femmes comme les hommes achèvent tranquillement leur toilette dans la rue. Tout cela se fait naturellement, sans songer à mal; et ce qui passerait chez nous pour un gros scandale, une véritable indécence, n’éveille pas, chez les Japonais, la moindre idée déshonnête.

Mes compagnons, ne voulant pas se baigner au milieu de tout ce monde, avaient commandé à l’hôtel un bain séparé. On leur apporta, au beau milieu de la cour, un grand baquet plein d’eau, et ils durent se résigner à s’asperger le corps sous les regards curieux de tout le personnel de l’établissemenl, des servantes et des voisins, qui, peu habitués à voir des Européens, riaient aux éclats à l’aspect de la peau blanche des Anglais et surtout du gros ventre du colonel.

Au Japon, où les hommes sont généralement petits et maigres, les individus un peu gros joÜissent, parmi les gens du peuple, d’une considération proportionnée à leur masse; et comme, de ce côté, j’étais au moins aussi bien partagé que M. March, il arrivait souvent, lors de nos arrêts aux maisons de thé de la route, que l’on me demandait la permission de me palper et de mesurer ma ceinture, tout cela en souriant et sans moquerie ; après quoi, on me remerciait poliment, et on se retirait avec de grands gestes d’admiration.

Pour moi, dans mon amour de la couleur lpcale, je n’hésitai pal à me mêler aux Japonais. J’entrai dans la première piscine venue; l’eau étant trop chaude, je passai dans une seconde où elle était à un degré tolérable. Je m’y trouvai bientôt en nombreuse compagnie des deux sexes. Tout ce monde me faisait bon accueil ; on cherchait à me rendre de petits services; on me donnait la main pour passer d’un bassin à l’autre; on m’adressait en souriant des paroles que j’avais le regret de ne pas comprendre ; leur curiosité n’était nullement gênante. Quel singulier peuple, et comme tous ces gens sont vraiment aimables !

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On s’est baigné sous nos fenêtres jusqu’à une heure fort avancée. Longtemps avant le jour, le bruit recommence. A quatre heures du matin, je suis sur pied, et je me promène dans le village. Il fait encore nuit, et déjà on se rend en famille aux piscines, pour y barboter à son aise. Le Japonais est matinal; en voyage, il a l’habitude de prendre son premier repas avant le lever du soleil, et de se mettre en route au point du jour.

A sept heures, nous nous disposons à partir. Le maître de l’hôtel, que notre cuisinier vient de payer, nous remet sa note acquittée, se prosterne de nouveau jusqu’à terre, et fait présent à chacun de nous d’une grande image coloriée, représentant la ville de Yumoto.

Nous remontons en kango. Le temps est magnifique; le thermomètre ne marque que 20° : après les fortes chaleurs de ces derniers jours, c’est une fraîcheur relative, et, pour en jouir, il a fallu venir jusqu’ici, à une altitude qui doit être bien proche de 2 000 mètres. A Nikko, où nous étions déjà cependant à 800 mètres, nous avions retrouvé à peu près la même température qu’à Tokio, toutefois avec un air moins étouffant. â

A six heures du soir, nous étions de retour à Nikko, littéralement fourbus, les membres brisés par ces deux journées de voyage en kango.

Le lendemain malin, je cours les boutiques; je me laisse tenter par le bon marché de quelques bibelots; j’achète des brimborions fabriqués dans le pays, de petits plateaux en tsouta l, qui servent à présenter le thé. Mais ce qui me fait le plus de plaisir, c’est de trouver de grandes photographies, très bien faites, représentant les temples, les cascades et les curiosités des environs* J’en achète trente

1. Le tsouta est une grosse liane dont Je tronc, scié en tranches minces, forme des rondelles dont on fait des soucoupes originales.

pour 6 yen (18 fr.). Les petites, format carte de visite, coûtent un ou deux sous la pièce. Au Japon, on peut s’offrir à bon compte une belle collection de photographies.

Dans la journée, nous quittons Nikko, en voiture cette fois, à mon grand regret, car nous sommes horriblement secoués, et on voit moins bien la campagne qu’en djinriksha; nous couchons à Outsounomiya, où nous retrouvons la bonne route, et, le lendemain soir, j’arrivais à la gare de Shimbashi-Tokio, juste à temps pour prendre le dernier train, qui me ramenait à minuit à Yokohama.

Notre excursion avait duré liuit jours.

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