‹ Un touriste dans l'extrême OrientChapitre 9 sur 41 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

NIKUO 21-31 août.

De Tokio à Outsounomiya et Nikko. — Les temples de Nikko.

Excursion à Tsonsendji et Yumoto. — Retour à Tokio.

Encore aujourd'hui, le Japon n’est duvert que sous de certaines conditions, fixées par le treaty limit. Ainsi, autour de Yokohama, les étrangers n’ont le droit de circuler que dans un rayon de JO ri (environ 40 kilomètres). Si l’on veut franchir cette barrière artificielle, il faut se munir d’un passeport, que l'on obtient facilement du reste par l'intermédiaire des légations, en alléguant des motifs de santé ou un but scientifique. Les autorités japonaises le délivrent gratuitement, mais pour un temps limité et assez court, ordinairement une quinzaine de jours; passé ce terme, on doit renouVeler sa demande.

Le mercredi 24 août, mon passeport était prêt, et j’avais reçu de M. Gambet l’avis que nous devions partir pour Nikko le lendemain, à cinq heures du matin.

Dans la soirée, je quittais Yokohama, accompagné du colonel Mardi et du lieutenant Mockler, mes compagnons du Malacca , qui devaient faire partie de l’excursion. A Tokio, où nous devons passer la nuit, nous nous faisons conduire à fliôtel Sei-yo-ken, non loin de la gare du chemin de fer. Cet établissement est tenu par un Japo-

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nais, à la manière européenne; c’est le seul de ce genre qui existe dans la capitale.

Je me disposais à me livrer au repos, lorsque je vis entrer dans ma chambre le lieutenant, qui, jetant un coup d’œil sur mon léger bagage, paraissait chercher quelque chose. Gomme je lui demandais de quoi il s’agissait, il me répondit fort tranquillement : « Aôh. je avais perdu mon sac. » Or il avait commis l’imprudence de renfermer tout son argent dans la valise qu’il ne retrouvait pas. La situation était grave pour lui; il était près de minuit, et nous devions quitter l’hôtel à quatre heures du matin. Le colonel et moi, nous lui donnons le conseil de retourner à la gare du chemin de fer, avec l’interprète de l’hôtel; il suit notre avis, sans mol dire. Anxieux, nous attendons son retour, car, M. March me l’a dit, il ne s’agit pas seulement pour notre camarade de la perte d’une somme d’argent plus ou moins forte, mais bien de la totalité de sa bourse de voyage, s’élevant à plusieurs milliers de francs, destinée à faire face à toutes ses dépenses et à assurer son retour en Birmanie. Nous nous souvenons qu’à notre sortie de la station plusieurs djinrikis s’étaient disputé nos personnes et*nos colis; la précieuse valise aura probablement été volée dans la bagarre; en somme, j’ai peu de confiance.

Vers une heure du matin, le lieutenant reparaît, aussi froid, aussi correct qu’à son départ; son visage impassible ne laisse rien deviner. A mes questions fébriles, il se décide enfin à répondre : « Oh yes! je avais retrouvé. » Je regagnai ma chambre et me couchai enfin, méditant sur ce bel exemple de flegme britannique, qui vraiment avait fini par m’agacer.

Cette nuit mal commencée, fut très mauvaise ; ma moustiquaire déchirée livrait passage à des nuées de moustiques, et il me fut impossible de dormir. Heureusement, mon supplice dura peu. A quatre heures du matin, nous quit-

lions l’hôtel pour nous rendre chez M. Gambet, qui avait fait préparer à notre intention un excellent café.

On se rend à Nikko pour y admirer à la fois l’art et la nature. Dans une contrée montagneuse et merveilleusement pittoresque, s’élèvent les temples les plus célèbres du Japon et les superbes monuments dédiés aux anciens shoguns. Suivant un dicton japonais, « qui n’a pas vu Nikko n’a pas vu de merveille 1 * * 4. »

Plusieurs chemins conduisent à Nikko. Nous avons donné la préférence au plus fréquenté, la grande voie de communication qui, partant du pont de Ni-hom-bashi, à Tokio, aboutit à l’extrémité nord de l’île, à Avomori, en face de Yéso, après un parcours de 760 kilomètres. On suit cette route jusqu’à Oulsounomlya (116 kilomètres), puis on prend sur la gauche f’embranchement dit Nikko-kaïdo, qui conduit à Nikko, 36 kilomètres plus loin.

Pour franchir cette distance totale de 132 kilomètres, on a le choix entre deux moyens de locomotion : le djinriksha ou la voilure traînée par des chevaux. Pour ma part, j’aurais préféré le premier; mais l’organisateur du voyage, M. Gambet, en avait décidé autrement. Tous les jours, un petit omnibus fait un service régulier entre Tokio et Outsounomiya; on part à six heures du matin et on arrive à onze heures du soir; les prix sont modérés : 1 yen 96 sen (un peu moins de 6 fr.) par place. En djinriksha, il faut compter au moins le double; mais, si l’on prend deux kouroumas et si l’on en change en route, on voyagera aussi vite qu’en voiture.

On a aussi la ressource des bateaux à vapeur du Tone-

1. « Nikko mi nakereba kekko tovu na. » Dans leur orgueil natio-

nal, les Japonais ont exprimé leur admiration pour Nikko dans les

mêmes termes que les Espagnols pour Séville, à l’autre extrémité de

l’ancien continent. L’humanité est la même partout.

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gava; mais les heures de dépari sont incertaines, et la durée du trajet est subordonnée à la plus ou moins grande hauteur des eaux; on s’arrête fréquemment pour prendre ou laisser des passagers, et on perd beaucoup de temps à chaque station. C’est un service à volonté et sur lequel on ne peut compter; son extrême bon marché le fait rechercher des indigènes. Les bateaux sont petits et toujours encombrés; de plus, ils ne remontent pas jusqu’à Outsounomiya. Les Européens ne s’en servent presque jamais; aussi je n’en parle que pour mémoire.

Moyennant 20 yen, M. Gambet avait loué pour nous tous un omnibus qui devait nous conduire le jour même à Outsounomiya. Celte voiture, semblable à celle de la poste, est très légère et aifritçe par une simple toile. Comme les japonais voyagent ordinairement sans bagages, il n’existe aucun compartiment pour recevoir nos valises ; nous sommes réduits à placer sous les banquettes, et un peu partout, les caisses préparées par les soins de M. Gambet, contenant les provisions et les ustensiles nécessaires à l’Européen en voyage dans l’intérieur du Japon. Bien que notre bagage personnel ait été réduit autant que passible, l’ensemble de nos colis forme un amas considérable qui occupe dans la voilure à peu près tout l’espace destiné à nosjambes* En pareille circonstance, les Japonais na sont pas embarrassés; ils s’accroupissent, les jambes croisées, sur la banquette. Nous n’avons pas la même ressource, et nous nous trouvons fort gênés. Cependant tout finit par s’arranger tant bien que mal, et, à cinq heures et demie, nous sommes en route.

Notre caravane se compose de six personnes, M. Gambet ayant emmené avec lui son cuisinier « cook-san » et sa domestique, jeune Japonaise qui répond au nom d’Odaye. Le Japonais qui conduit nos deux chevaux est assisté d’un betto , jeune garçon qui court en avant pour faire garer les

gens, et revient de temps en temps prendre place sur le siège, à côté du cocher.

Nous revoyons en passant le quartier d’Asaksa, d’où partent les voilures publiques, et nous mettons plus d’une heure à traverser la ville. Nous voici enfin dans la campagne; comme toujours, elle est charmante. La route est étroite, mais convenablement entretenue; la voiture bien menée; les relais très courts, une heure à peine. Les auberges sont nombreuses, souvent précédées d’une haute toiture de paille, qui recouvre entièrement le chemin et sous laquelle circule, en tout temps, un air vif et frah. Rien de plus gracieux, et de plus utile en même temps, que ces légères constructions, qui invitent le voyageur au repos et lui offrent un abri permanent coiùre la pluie ou le soleil.

Partout où l’on s’arrête, une jeune femme nous apporte un verre d’eau et le tchibatchi, petite caisse qui contient le feu pour la pipe ; puis on nous offre une tasse de thé microscopique. Pour le tout, on donne un sou. Dans les villages, les enfants courent après nous; beaucoup ont un bébé attaché sur le dos, ce qui ne les empêche nullement d’aller et de venir comme à l’ordinaire, et de jouer avec leurs petits camarades. Les femmes, pour la plupart nues jusqu’à la ceinture, quittent leur travail pour nous regarder passer. Nous leur disons : « Oha'io! sayonar a! — Bonjour! adieu! > On nous répond de même, avec une grande politesse, et parfois en se prosternant jusqu’à terre; puis tout le monde part d’un éclat de rire : le rire est la politesse des Japonais. Sur notre passage, nous ne voyons que gens de bonne humeur et visages souriants.

Hommes et femmes sont beaucoup moins vêtus qu’à Tokio. Les betto (coureurs et palefreniers) se font remarquer par un magnifique tatouage bleu, qui leur tient lieu de vêtements. De la nuque jusqu’aux talons, leur corps est

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couvert de dessins représentant des sujets divers : des animaux fabuleux, des paysages, des guerriers ou des femmes, le tout entrelacé d’arabesques, de feuillages et de fleurs.

Betto tatoué.

A Satti, où nous arrivons vers onze heures, on s’arrête pour déjeuner. Le cuisinier déballe ses provisions et ses casseroles et va s’installer au fourneau de la yado-ya. Tandis qu’il prépare le repas, nous nous étendons, à défaut

de siège, sur les tatami (nattes), tout heureux de nous mettre à l’aise après cinq heures de gêne. Nous avons déjà fait 12 lieues ; mais, comme il en reste encore 18 pour atteindre Outsounomiya et que nous voulons y arriver ce soir même, nous ne perdons pas de temps. Le déjeuner, impatiemment attendu, est lestement absorbé et, avant midi, nous nous remettons en route.

Une heure après, on passe en bac le Tone-gava, large de 500 mètres. Ses eaux, maintenant assez paisibles, s’écoulent à travers de larges bancs de sable. Il n’en est pas toujours de même : les fleuves du Japon, ne décrivant que de courts circuits, des montagnes à la mer, sont soumis, lors des pluies de l’automne et du printemps, à des crues subites et terribles, désastreuses pour l^s Ÿiverains.

I)e l’autre côté du Tone-gava se trouve la petite ville de Koga, d’où l’on commence à apercevoir, sur la gauche, les sommets des montagnes de Nikko. La chaleur est accablante. Heureusement nous ne tardons pas à nous engager sous une magnifique allée de cryptomérias gigantesques qui, cnlre-croisant leurs branches à cent pieds au-dessus de nos têtes, forment de sombres arceaux de verdure, impénétrables au soleil. Aucun parc au monde ne présenle une semblable merveille, car cette incomparable avenue a 80 kilomètres de longueur et nous accompagnera jusqu’à Nikko ï

Le pays est moins peuplé; cependant la route, toujours très fréquentée, offre au touriste un spectacle varié. La plupart des voyageurs vont à pied : le Japonais est grand marcheur; il aime à se déplacer et ne craint pas d’entreprendre, en famille, de longs voyages, le bâton à la main et chacun portant son petit paquet sur l’épaule. On les rencontre marchant gaiement par petites troupes, les femmes et les vieillards ayant souvent un marmot sur le dos. N’oublions pas que nous sommes sur la route de Nikko,

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